Vipassana : Le Corps, le Silence, la Beauté. Par Ludovic Mattern
Ludovic pratique la méditation depuis longtemps, mais c’est tout récemment qu’il s’est lancé dans l’entreprise la plus fascinante et la plus risquée qui soit en la matière : une retraite de méditation Vipassana ! Comment ne pas être curieuse de l’entendre raconter son expérience, quand Vipassana rejoint la pratique de la diète de plantes maîtresses par tant d’égards ? Silence, exploration intérieure, ascétisme, communication avec le corps, voire états de conscience modifiés, lorsque l’on touche à un certain stade de la méditation. Il était fatal que son histoire me percute, mais je n’imaginais pas à quel point…
Ludovic Mattern, je l’ai connu grâce à Decriminalize Nature France, dont il est l’un des membres fondateurs, comme moi, et aussi le président. Entrepreneur et thérapeute en hypnose Ericksonienne et en Programmation Neuro-linguistique, avec Sur La Bonne Voix, il accompagne celles et ceux qui pensent trop et ressentent beaucoup.
Ludovic pratique la méditation depuis longtemps, mais c’est tout récemment qu’il s’est lancé dans l’entreprise la plus fascinante et la plus risquée qui soit en la matière : une retraite de méditation Vipassana !
Comment ne pas être curieuse de l’entendre raconter son expérience, quand Vipassana rejoint la pratique de la diète de plantes maîtresses par tant d’égards ? Silence, exploration intérieure, ascétisme, communication avec le corps, voire états de conscience modifiés, lorsque l’on touche à un certain stade de la méditation. Il était fatal que son histoire me percute, mais je n’imaginais pas à quel point…
Saviez-vous que les rêves prennent une dimension nouvelle lors d’une retraite Vipassana ? Que la beauté de la nature vous touche de plein fouet, et vous entraîne à vivre des instants indicibles ? Aviez-vous déjà entendu que dans l’économie des mots et des gestes, le peu qui nous parvient des guides présents sur place tutoie le sacré ?
Moi non plus. Et c’est beau, dans le plein sens du terme.
Les thèmes abordés avec Ludovic Mattern
Qu’est-ce qui t’a poussé à entreprendre une retraite de méditation Vipassana ? Y a-t-il eu un élément déclencheur pour te lancer ?
En quoi consiste VRAIMENT une retraite Vipassana, au-delà des idées reçues ?
L’importance du Silence.
Comment le corps trouve-t-il à s’exprimer durant une retraite ? Que dit-il ?
Est-ce l’injonction à l’hyper productivité qui nous rend incapable de prendre le temps de nous émouvoir ?
Dormir très peu, rêver beaucoup et être plein d’énergie !
Y a-t-il une différence marquée entre le vécu onirique en Vipassana et celui de la vie ordinaire ?
Les états de conscience modifiés en Vipassana.
Quel rapport entretient-on avec les autres personnes présentes lors de ces retraites ?
Vipassana : faut-il le faire au moins une fois dans sa vie ?
Que ramène-t-on en soi de cette expérience ?
Vipassana va-t-il inspirer ton art ?
Hypnose et PNL, les spécialités de Ludovic Mattern.
La Voie de la Transgression - feat Balthazar Benadon
Explorer la quête psychonautique en compagnie de Balthazar Benadon, le créateur de la chaîne La Gazette de l’Abîme dédiée aux états modifiés de conscience, ça vous dit ? Entre volonté de se libérer de la matrice, goût pour l’extrême, démarche kamikaze et détermination farouche à s’engager sur une route marginale jugée dangereuse, notre discussion nous amène à évoquer ce qui fait l’essence de toute voie initiatique : briser l’ordre établi et faire voler en éclats ses principes pour se porter à la rencontre de l'inconnu…
Explorer la quête psychonautique en compagnie de Balthazar Benadon, le créateur de la chaîne La Gazette de l’Abîme dédiée aux états modifiés de conscience, ça vous dit ?
Mais n’est-ce pas encore plus pertinent d’interviewer ce mec en retraçant avec lui les 12 étapes du Voyage du Héros, dans lequel toute personne en recherche d’individuation s’engage, qu’elle le veuille ou non ?
Dans ces deux vidéos, Balthazar et moi décortiquons les phases de la voie de celui qui chemine vers lui-même, en interrogeant des thèmes un tantinet subversifs…
Entre volonté de se libérer de la matrice, goût pour l’extrême, démarche kamikaze et détermination farouche à s’engager sur une route marginale jugée dangereuse, notre discussion nous amène à évoquer ce qui fait l’essence de toute voie initiatique : briser l’ordre établi et faire voler en éclats ses principes pour se porter à la rencontre de l'inconnu…
Le Voyage du Héros avec Balthazar Benadon - Part 1
Les thèmes abordés avec Balthazar Benadon
LE MONDE ORDINAIRE : La jeunesse (trop) dorée de Balthazar.
Le Truman Show.
L’APPEL DE L’AVENTURE : L’Art et L’Ayahuasca…
Le besoin kamikaze d’aller rencontrer quelque chose d’extrême et d’authentique.
A la quête d’une image jamais vue, d’un mot jamais écouté, d’un ressenti jamais éprouvé, d’une idée jamais pensée… L’attirance envers les artistes borderline.
Marilyn Manson et l’Ayahuasca !
LE REFUS D’APPEL : La peur de la transgression ? Pas pour Balthazar !
Vivre sa vie comme une quête et s’engager depuis ses tripes.
La réaction craintive de l’entourage face à la quête psychonautique.
La résistance de tout système confronté à l’entropie.
Les génies outsiders et le mouvement de transgression fondamental à la vie.
La question de l’esprit des plantes.
La résistance intérieure perpétuelle contre tout changement : tous égaux.
LA RENCONTRE AVEC LE MENTOR : Trouver son maître intérieur.
Le Voyage du Héros avec Balthazar Benadon - Part 2
Les thèmes abordés avec Balthazar Benadon
Évoluer avec les plantes enseignantes
LE PASSAGE DU SEUIL
RENCONTRER L’ÉPREUVE
L'importance de la Transgression
La Mort de l'Ego
Rien à foutre de l’Éveil
La Pensée Unique dans le Monde Spirituel
Wanted Dead or Alive : Zoë Dubus, Historienne de la Médecine Spécialiste des Psychotropes
Comment est-on passé des plantes médicinales qu’on allait cueillir dans son jardin à l’irruption du LSD dans les cliniques ? Pourquoi les psychédéliques ont-ils si longtemps été perçus comme l’apanage des hippies alors qu’à leurs débuts, ils faisaient figure de médicaments prometteurs pour la psychothérapie ? Que signifie le changement de regard que la société contemporaine semble brusquement opérer sur ce qu’on appelait encore des “drogues” jusque très récemment ? Pour répondre à ces questions, impossible de trouver experte plus qualifiée que la jeune historienne française de la médecine, Zoë Dubus, première chercheuse de son domaine à se spécialiser dans l’étude des psychotropes.
Il se passe quelque chose de bizarre en ce moment. Quelque chose qui touche le monde entier. Non, il ne s’agit pas d’un énième virus. Quoi que… Cette fièvre qui s’empare de lui en s’infiltrant jusqu’au cœur des gouvernements pourrait bien être sur le point de faire basculer l’humanité.
Cet étrange bouleversement, c’est celui du grand retour des psychédéliques sur le devant de la scène. Psilocybine, MDMA, kétamine, LSD, Ayahuasca… Après des décennies de diabolisation, ces substances hautement controversées rencontrent un revival aussi surprenant qu’inespéré.
Qu’on soit psychonaute, junkie, suivi en thérapie, dépressif, souffrant d’une maladie chronique, en phase terminale ou plus simplement intrigué par les questions de société ou encore le phénomène de la conscience, comprendre l’épopée des psychotropes à travers le temps se révèle à la fois nécessaire et fascinant. Si l’histoire de leur usage remonte à la naissance de l’humanité, depuis nos ancêtres jusqu’à la société actuelle, c’est toute une aventure que ces substances ont connue.
Comment est-on passé des plantes médicinales qu’on allait cueillir dans son jardin à l’irruption du LSD dans les cliniques ? Pourquoi les psychédéliques ont-ils si longtemps été perçus comme l’apanage des hippies alors qu’à leurs débuts, ils faisaient figure de médicaments prometteurs pour la psychothérapie ? Que signifie le changement de regard que la société contemporaine semble brusquement opérer sur ce qu’on appelait encore des “drogues” jusque très récemment ?
Pour répondre à ces questions, impossible de trouver experte plus qualifiée que la jeune historienne française de la médecine, Zoë Dubus, première chercheuse de son domaine à se spécialiser dans l’étude des psychotropes.
Son interview est un foisonnant partage de connaissances aussi rares que précieuses, car profondément éclairantes. Grâce à elle, c’est tout un pan de notre histoire qui nous est révélé, mais aussi peut-être, une porte ouverte vers un nouvel avenir…
Quand Zoë Dubus nous dévoile la folle carrière des substances psychédéliques
PRÉSENTATION DE ZOË DUBUS
Salut Zoë ! Tout d’abord, merci d’avoir accepté cette interview. C’est pas tous les jours que Le Coin des Desperados reçoit une historienne de la médecine spécialiste des psychotropes. Et encore moins l’une des rares chercheuses membre de la Société Psychédélique Française. Je suis vraiment curieuse de savoir comment tu t'es retrouvée investie dans des études apparemment si underground que l’État les finance à peine, et embrigadée dans une étrange société secrète à fort potentiel révolutionnaire… Tu peux nous parler de ton background ? Et nous expliquer ce que c’est, la Société Psychédélique Française ?
Bonjour Zoë et bonjour à toutes les personnes qui liront ce texte ! Je suis ravie de faire cette interview, c’est toujours intéressant de s’interroger sur son parcours et ses pratiques.
J’ai participé à la création de la Société Psychédélique Française en 2017 à l’invitation de l’historien des sciences Vincent Verroust. L’idée était de créer une association qui permettrait à la fois de diffuser les connaissances (et pas que les connaissances scientifiques ou médicales) sur les psychédéliques, de participer à la reprise des études en France mais également d’organiser des évènements plus “grand public”.
Aujourd’hui on est une association importante (mais pas du tout secrète !! Au contraire !) pour les médecins et les scientifiques français qui veulent s’informer, on les accompagne autant que possible dans ces démarches, on répond aux médias, et on organise aussi des séances de cinéma, des conférences, des groupes de lectures… On a aussi des séances “d’intégration” en ligne, gratuites, pour les personnes qui auraient vécu des expériences difficiles avec les psychédéliques.
Au sein du CA nous avons des universitaires (historien·nes, anthropologues, sociologues…), mais aussi des médecins, des psychiatres, des psychonautes. Voilà pour ça.
De mon côté je suis donc historienne, mon champ de recherche c’est l’histoire de la médecine, et là dedans je suis spécialisée dans les psychotropes. J’ai commencé à m’intéresser à ce sujet pendant l’été qui précédait le début de mon master, il y a plus de dix ans maintenant. Je lisais Les Paradis artificiels de Baudelaire, dans lequel il parle de ses expériences avec le cannabis et l’opium, en particulier au sein du Club des Haschischins. C’était passionnant (quoique très daté), mais il ne disait jamais si dans ce club se trouvaient également des femmes. Il fallait que je trouve un sujet de recherche pour mon mémoire, j’ai donc parlé de cette “inconnue” à ma directrice, qui m’a encouragée à travailler sur cette question : la consommation de psychotropes par les femmes au XIXe siècle. C’est donc comme ça que tout a débuté.
La chose la plus fascinante pour moi a été de découvrir que toutes (TOUTES) les substances que j’avais appris à considérer comme des drogues très dangereuses, mortelles même, avaient en fait été à l’origine des médicaments, et pas n’importe lesquels, des médicaments essentiels à la médecine de leur époque, qui avaient mené à d’importantes évolutions médicales. J’ai donc décidé de me concentrer sur cette histoire dans ma thèse. Pour comprendre pourquoi ces substances avaient perdu partiellement ou entièrement leur statut de médicament, il fallait retrouver d’abord leurs usages thérapeutiques.
Ma thèse entend donc retracer l’ensemble de la “carrière” de ces substances, de leur découverte à leur usage massif, puis de leur rejet à leur éventuelle réhabilitation dans la pharmacopée. Je suis la première historienne française à travailler sur ce sujet.
Je ne suis pas financée du tout pour faire cette recherche : j’ai postulé pour avoir un contrat doctoral dans mon université (ce qui représente 1600€/mois pendant 3 ans), mais mon laboratoire est spécialisé dans l’espace méditerranéen, ce qui ne correspond pas à mon sujet. Donc je ne touche rien de ma fac. Mon laboratoire finance 400€/an par doctorant·e pour des déplacements en archives par exemple, mais souvent ça ne couvre les frais que du trajet et 1-2 jours d’hôtel, donc pas assez pour faire les recherches nécessaires. La plupart des doctorant·es travaillent à côté pour pouvoir vivre. Mais comme on mène une recherche très intense, qu’on doit se déplacer pour consulter des archives ou pour présenter ses travaux dans des évènements scientifiques, on ne peut bien sûr pas travailler à plein temps. J’ai fait le calcul, sur les 6 ans qu’ont duré ma thèse, j’ai touché en moyenne 451€/mois. La plupart des années je cumule entre 6 et 10 contrats différents.
C’est une réalité dramatique qui touche beaucoup de doctorant·es en sciences humaines et sociales, mais qui est mal connue par le grand public.
J’imagine qu’on ne se lance pas dans une carrière aussi originale sans une idée derrière la tête. Tu fais figure d'exception, d’autant plus que tu es sacrément prolifique : articles, interventions médiatiques, interviews et podcasts… Certains parleraient de “croisade pro-drogue”, tandis que d’autres, dans mon style, songeraient davantage à une vocation très affirmée. Ma question est donc : Pourquoi ? Pourquoi t’es devenue militante pour la réforme psychédélique ? C’est quoi exactement, ta mission ?
Merci pour cette question. Je dirais que plus largement que les seuls psychédéliques, je souhaite voir rapidement la fin de la diabolisation de tous les “stupéfiants”, et leur légalisation, voire même leur nationalisation.
Les stupéfiants ce sont toutes les substances psychotropes qui sont interdites, c’est une classification qui ne prend pas en compte la dangerosité de ces produits, ni leurs éventuelles propriétés addictives : sont des stupéfiants les psychotropes que l’État décide de déclarer ainsi. Des substances légales, comme l’alcool ou le tabac, sont plus dangereuses, plus mortelles, plus coûteuses pour la société, que certains stupéfiants, et en particulier les psychédéliques.
Par ailleurs on sait que l’usage de psychotropes avec les bonnes connaissances n’a bien souvent aucune conséquence négative. La plupart des usagers et usagères n’ont jamais besoin d’une aide médicale au sujet de cette consommation. Pourtant dans les représentations sur ces substances on ne nous parle que d’addiction, d’overdoses, de destruction des familles, d’isolement, de violences, de désocialisation…
Enfin cette diabolisation pèse bien sûr sur les personnes qui consomment et qui sont forcées d’être dans l’illégalité, à acheter des produits qui ne sont pas purs etc, mais surtout ça pèse sur les patient·es qui pourraient bénéficier de ces substances pour leurs propriétés thérapeutiques !
C’est ce dernier constat qui m’a le plus révoltée. Lire tous les travaux sur la douleur au XXe siècle, tous ces malades qui hurlaient de douleur dans leurs lits d’hôpital parce que les médecins ne voulaient plus utiliser la morphine qui est pourtant le meilleur antalgique dont on dispose parce que c’était devenu un “stupéfiant”. Découvrir les études sur l’administration de LSD pour les personnes en fin de vie, constater les bienfaits de cette expérience sur leur bien-être, sur leur apaisement, et me dire que des millions de personnes depuis étaient mortes sans pouvoir avoir l’opportunité de faire cette expérience à cause d’une législation absurde et qui ne repose pas sur des faits scientifiques.
C’est ça qui me motive : pouvoir être un maillon dans ce processus de déconstruction des idées reçues, qui permette au moins aux patient·es d’avoir accès aux traitements grâce aux vraies données scientifiques.
LES PSYCHOTROPES DANS LE PASSÉ
Attaquons-nous à tes recherches ! Le plus simple est de procéder dans l’ordre… On va remonter depuis l’usage ancestral des psychotropes, passer par leur étude en laboratoire, puis leur interdiction, jusqu’à tenter de comprendre leur revival contemporain. Le truc étrange avec le LSD, par exemple, c’est l’évolution qu’il a connue au fil du temps : médicament révolutionnaire, substance dangereuse puis interdite, et aujourd’hui timidement réhabilitée… Il y a longtemps, les gens pratiquaient l’auto-médication (et la pratiquent encore dans certaines cultures que je connais bien) : champignons, belladone, pavot à opium, cannabis… Tu peux nous parler un peu de ces usages et des raisons pour lesquelles ils se sont perdus ?
Alors si on remonte vraiment très loin, effectivement certainement toutes les sociétés humaines depuis très longtemps ont consommé des substances pour modifier l’état de conscience (certains philosophes et anthropologues disent même que ça a constitué le basculement de l’animal à l’être humain, mais on n’a pas de données scientifiques pour appuyer ces théories).
On distingue trois grands types d’indication de ces produits, qui ne sont pas exclusifs, c’est-à-dire qu’on peut prendre une substance en attendant un effet et se rendre compte que ça en a aussi d’autres qui sont intéressants. Donc une indication magico-religieuse, une indication thérapeutique, et tout le reste (plaisir, fête, introspection, expériences métaphysiques…).
Pour l’Occident, à partir du Moyen Age, l’Église essaye d’interdire la consommation de psychotropes (qui sont vus comme un moyen de communiquer avec le diable), à part l’alcool qui entre dans le culte chrétien, mais dont la consommation est normalement très codifiée. En pratique, ces usages se perpétuent longtemps : c’est pas parce que l’Église dit quelque chose que les gens le font. Iels ont des connaissances, notamment médicinales, sur les plantes aux propriétés psychotropes qui poussent autour de chez elleux.
C’est vraiment au XVIe siècle avec la “chasse aux sorcières” qu’il y a un grand nettoyage qui se fait : on brule en particulier les femmes qui utilisent ces produits pour pratiquer des avortements ou comme moyen contraceptif. A partir de là on perd la plupart des savoirs qui s’étaient transmis depuis des centaines voire des milliers d’années.
C’est au XIXe siècle surtout que les psychotropes vont être redécouverts, en particulier parce que la médecine se développe et se professionnalise : en se séparant de l’influence de l’Église, elle peut penser ces substances comme thérapeutiques. L’opium, puis la morphine qui en est tirée, sont les médicaments les plus utilisés : dans un contexte où les médecins n’ont pas encore d’efficacité thérapeutique, la médecine est palliative, ça veut dire qu’on cherche juste à soulager les symptômes. Et la première raison de consulter son médecin, c’est qu’on a mal quelque part, donc l’opium et la morphine sont de supers outils de légitimation du savoir/pouvoir des médecins. La colonisation apporte aussi son lot de découvertes de psychotropes : le cannabis, la coca, qui va donner la cocaïne, entrent dans la pharmacopée.
A ce moment là les populations sont toujours habituées à pratiquer l’auto-médication : on ne va chez le médecin, qui coûte hyper cher, qu’en dernier recourt. En plus, quand il nous a prescrit une substance qui marche bien, qui nous fait du bien, qu’on apprécie, on n’est pas obligé de retourner le voir pour refaire une ordonnance : on garde la première, et on retourne autant de fois qu’on veut chez le pharmacien pour en racheter. On n’est même pas forcé de passer par le pharmacien : on peut acheter directement et en gros de la morphine ou de la cocaïne aux industries pharmaceutiques, on peut en acheter chez l’épicier·e, chez le “droguiste” (qui vend plein de trucs, pas des drogues ^^), même les religieuses vendent des médicaments à base de psychotropes.
Donc c’est une société qui consomme pas mal, dans un contexte de développement du capitalisme : pour soutenir les nouveaux rythmes de travail, il faut des substances pour dormir rapidement, d’autres pour se stimuler pendant la journée. Cette consommation accompagne aussi l’émergence du sport ! Le dopage n’est pas un problème à cette époque. On vante par exemple les propriétés toniques de la coca pour les cyclistes dans la presse populaire.
Enfin la consommation de psychotropes n’est pas nécessairement prise dans un but productif ou thérapeutique : le cannabis par exemple est réputé pour le plaisir qu’il provoque, et c’est tout à fait normal pour les gens du XIXe siècle de voir des publicités dans la presse pour décrire les “songes merveilleux et enchanteurs” déclenchés par le cannabis.
Mais à la toute fin du siècle, tout bascule : la France est très inquiète parce qu’elle a perdu la guerre de 1870 (c’est un traumatisme), les français·es pensent qu’iels sont en train de s’éteindre, qu’iels sont des dégénéré·es. C’est dans ce contexte très lourd qu’apparaissent les premiers cas – rares – d’addiction à la morphine. C’est une nouvelle maladie : avant la dépendance était comprise en termes de vice, de mauvaise habitude, de caractère. Or la plupart des personnes addicts à la morphine le sont devenues suite à une prescription médicale. C’est hyper problématique pour les médecins ! Pour se protéger en tant que profession, ils vont développer l’idée que les psychotropes sont des substances trop dangereuses pour être utilisées librement, qu’il faut l’expertise d’un médecin pour avoir le droit d’en consommer.
En 1916, ils parviennent à l’adoption d’un monopole sur la morphine, la cocaïne, le cannabis et l’héroïne, grâce à leur classement dans le tableau des stupéfiants. A partir de ce moment, en plus d’interdire l’achat de ces produits sans disposer d’une ordonnance unique et valable seulement 7 jours, on confisque les savoirs sur les psychotropes dont disposaient la population jusque-là (j’ai écrit un article sur ce sujet qui va bientôt paraître, je fais un petit teasing ;D).
Au XXe siècle donc, les “profanes” n’ont plus le droit de se soigner par elleux-mêmes, et encore moins de faire la fête avec ces produits. Dès qu’un nouveau psychotrope est découvert, ce processus d’interdiction le frappe de plus en plus vite à partir du moment où il commence à être consommé en dehors du cadre médical : une dizaine d’année pour le LSD, quelques années pour la MDMA, et maintenant certaines substances appelées les Research Chemicals, développées pour contrer la législation, sont interdites avant même qu’on ait pu faire des études sur leurs éventuelles propriétés thérapeutiques ! Le neuropsychiatre anglais David Nutt en parle admirablement dans ses articles, par exemple Effects of Schedule I drug laws on neuroscience research and treatment innovation ou Perverse Effects of the Precautionary Principle: How Banning Mephedrone Has Unexpected Implications for Pharmaceutical Discovery.
Par ailleurs, le classement dans le tableau des stupéfiants, qui est censé protéger l’usage médical, a un effet inverse, que j’étudie dans ma thèse : en réalité les médecins arrêtent de les utiliser parce que ces substances ne sont plus perçues que comme des drogues dangereuses.
PREMIERES EXPÉRIMENTATIONS DU LSD
On connaît tous l’histoire de ce savant fou, j’ai nommé Albert Hofmann, qui a découvert le diéthylamide de l’acide lysergique (LSD pour les intimes) au détour d’une éprouvette. Le bougre s’est évidemment empressé de s’en auto-administrer une dose de cheval, s’embarquant pour un trip ultra flippant dont il ne soupçonnait pas la possibilité. Ce qu’on sait moins, en revanche, c’est la façon dont cette substance a franchi le cap de la Suisse et des labos Sandoz pour devenir objet d’étude mondiale. Il s’est opéré comment, ce bond quantique ? Qu’est-ce qu’on cherchait à savoir en le testant sur des malades, et qu’est-ce qu’on a découvert ?
Alors en fait Hofmann était un scientifique hyper sérieux, hyper rigoureux, pas du tout un psychonaute à la base, et du coup quand il a voulu étudier les effets psychotropes du LSD (c’était normal à son époque pour les scientifiques et les médecins d’auto-expérimenter), il a pris la plus petite dose qu’il puisse imaginer, dans le but d’augmenter très progressivement jusqu’à voir apparaitre les premiers effets et les documenter.
Albert Hofmann
Sauf que le LSD fait effet à des doses qu’on pensait à l’époque totalement inactives, de l’ordre du microgramme (il faut 1000 microgrammes pour faire 1 milligramme) ! Du coup oui, ses 250µg il les a bien sentis passer, au point qu’il a cru s’être carrément mortellement empoisonné jusqu’à ce que son médecin le rassure en mesurant sa tension etc.
C’est donc une substance très puissante à des doses infimes, et ça c’est intéressant pour le laboratoire Sandoz, qui le produit, sauf qu’on ne sait pas très bien ce qu’on peut en faire. Là, en 1943, c’est la guerre, donc il faut attendre. Une fois la guerre terminée, Sandoz lance quelques études pour s’assurer de la sécurité du LSD, savoir à peu près à quelle dose il faut l’administrer etc. Et puis à partir de 1947 ça y est, ils le diffusent dans le monde entier, avec pour but d’identifier les indications thérapeutiques possibles. Du coup n’importe qui (scientifiques, médecins, universitaires) qui en faisait la demande en recevait au moins 1 gramme voire plusieurs, c’était des doses ÉNORMES, de quoi faire des années et des années de recherches !
Dès 1950 des médecins commencent à dire que vu qu’une partie des effets sont des reviviscences de souvenirs parfois refoulés, et aussi des associations d’idées nouvelles, ça pourrait être très utile pour approfondir la psychothérapie. A partir de là, le nombre des études s’envole (plusieurs milliers de l’Argentine au Japon, du Canada à la Grèce), on recense plus de 40 000 patient·es dans la littérature médicale, mais en fait il y a beaucoup plus de gens qui en ont reçu, dans les services hospitaliers dans lesquels c’était devenu un médicament normal, et par les psychiatres qui l’utilisaient dans leur pratique privée. Certains thérapeutes disent dans les années 1960 avoir pris en charge 800-1000 patient·es ! C’est l’un des médicaments les plus étudiés au monde entre 1950 et le début des années 1970.
Vous étiez au courant que le LSD a foutu un bordel épistémologique carrément dingue dans les cliniques du monde entier ? Cet enfant terrible est décidément à la hauteur de sa réputation ! On raconte qu’il a contraint les psychothérapeutes à revoir toute leur méthodologie, attaquant jusqu’aux fondations de leur pratique et entraînant au passage de fortes divisions entre les partisans de l’approche psychédélique versus psychopharmacologique… Tu peux nous raconter l’histoire de cette petite révolution ?
A cette époque, les psychiatres qui veulent utiliser le LSD avec leurs patient·es sont vivement encouragé·es à l’auto-expérimenter d’abord, et de manière répétée, pour bien comprendre ce que ça fait. C’est même écrit dans la notice du LSD ! Certain·es, mais pas toutes et tous, loin de là, vont se rendre compte que pour tirer tous les bénéfices de la substance, il vaut mieux prendre soin des patient·es, les rassurer, les informer, les mettre dans des pièces agréables et bien décorées. Iels vont donc élaborer de nouvelles méthodes pour administrer le LSD, qui sont en rupture avec la pratique psychiatrique d’alors, très froide et distante, qu’on va appeler les techniques du “set and setting”.
Mais en fait ces méthodes elles étaient déjà inventées par les populations humaines qui faisaient usage de psychédéliques de manière traditionnelle, puisque sans cet accompagnement le risque de faire de mauvaises expériences est plus élevé. Sauf que nous en Occident, on n’aime pas adopter des méthodes développées par des êtres humains jugés inférieurs.
Bon en tout cas il va donc y avoir une rupture scientifique dans les années 1960 entre les thérapeutes qui utilisaient les méthodes du “set and setting”, et qui obtenaient des résultats parfois très positifs, et ceux qui restaient dans le cadre psychiatrique classique, qui s’apparentait encore beaucoup aux méthodes du “choc psychique”. Les seconds n’arrivant pas à reproduire les bons résultats présentés par les premiers, et n’étant pas suspectés d’être reliés à la contreculture qui se développait à cette époque dans certains milieux scientifiques, ont décrédibilisé les travaux avec set and setting. Cette affaire a mené en partie à l’arrêt des études sur le LSD : on n’arrivait pas à faire la preuve de son efficacité.
Autre sujet passionnant, celui des addictions ! Il semble que les psychédéliques soient des substances très prometteuses dans ce domaine. De mon côté, j’ai entendu dire que l’ayahuasca serait le traitement le plus efficace à ce jour pour guérir l’addiction à l’héroïne, en accompagnement d’une psychothérapie, mais j’aimerais avoir un avis d’expert sur la question. On en est où avec les psychédéliques que t’as étudiés ? Est-ce que ces substances pourraient être une solution à la dépendance aux drogues dures ?
Merci pour ta question mais je ne suis pas médecin. Tout ce que je peux dire c’est qu’actuellement on reprend à peine depuis une dizaine d’années les études sur les propriétés thérapeutiques des psychédéliques, et que même si les études des années 1950-1970 présentaient parfois de très bons résultats et que nos nouvelles études semblent les confirmer, il est encore trop tôt pour affirmer quoi que ce soit. Il va falloir encore beaucoup de temps pour prouver l’efficacité des psychédéliques dans cette indication comme dans les autres, mais il y a beaucoup d’espoir, en particulier comme tu le dis si ces substances ne sont pas utilisées seules mais dans le cadre de la psychothérapie.
Par ailleurs il ne faudrait pas parler de “drogues dures/drogues douces”. En réalité il y a surtout des pratiques dures/douces : quelqu’un peut consommer de l’héroïne ou du crack de temps à autre, de manière très maitrisée, et ne jamais devenir dépendant, peu importe les propriétés addictives de la substance. D’ailleurs le produit le plus addictif pharmacologiquement c’est le tabac. Par contre une autre personne pourra consommer du cannabis tous les jours, dès le matin, et que ce soit le cœur de son existence, et c’est là que la consommation devient problématique.
Abordons maintenant le thème des soins palliatifs. Il apparaît qu’en effaçant les limites de l’ego, l’expérience psychédélique aide le mourant à séparer son “moi” du corps malade et donc de sa douleur. J’ai cru comprendre que c’est grâce aux témoignages des patients après cette expérience qu’ont commencé les travaux autour de l’expérience de la mort. L’irruption du LSD en soins palliatifs a-t-il révolutionné cette discipline ? Est-ce qu’on bénéficie encore aujourd’hui des découvertes faites à l’époque ? Qu’est-ce qu’il a apporté comme changements aux mourants et à leur famille ?
Non, les travaux autour de l’expérience de la mort n’ont pas commencé avec l’administration de LSD aux personnes en fin de vie. On peut imaginer que les êtres humains ont toujours essayé de comprendre ce que c’était que mourir, mais les recherches scientifiques au sens où on l’entend aujourd’hui ont commencé au XIXe siècle.
Seulement, au début du XXe siècle les médecins se censurent dans leur usage de la morphine, qui est la principale substance de soulagement de la douleur, encore aujourd’hui, parce qu’elle est classée en 1916 en tant que stupéfiant, donc on ne la considère plus comme un médicament, c’est devenu une drogue. Dans ce contexte, comme les médecins n’ont plus rien à administrer pour les patient·es en fin de vie, qui souffrent de douleurs parfois terribles, ils s’en désintéressent. On met les gens dans des chambres au fond du couloir de l’hôpital, plus personne ne vient les voir et on les laisse mourir dans d’horribles souffrances. La diabolisation des psychotropes, ça conduit à ce type de conséquence. Bref, la recherche sur la mort en général est désormais largement laissée de côté.
Mais dans les années 1950, de nouveaux médecins, de nouvelles infirmières, qui ont été marqué·es par leur expérience de la mort pendant la guerre notamment, vont s’intéresser à nouveau à cette question : comment mieux accompagner la fin de vie ? Pour ça, dans l’idéal, il faut trouver une substance qui soulage la douleur mais sans endormir le/la patient·e, pour qu’iel reste conscient·e et puisse passer ses derniers moments avec sa famille. C’est dans ce contexte que va émerger l’idée d’administrer du LSD : il est utilisé à l’époque pour soulager les douleurs les plus graves que l’être humain peut ressentir, les algies vasculaires de la face, qualifiées de douleur “suicidaires”, et les sujets restent conscients quand ils sont sous son influence.
Donc des médecins américains vont tenter l’expérience, se rendre compte que non seulement les patient·es ne souffrent plus pendant de longues périodes, mais qu’en plus iels sont moins anxieu·ses, parviennent mieux à exprimer leurs émotions, mangent et dorment mieux. C’est pour moi les plus belles études sur l’usage médical du LSD. Ces travaux émergent en même temps que plein d’autres dans les pays anglo-américains qui étudient à nouveau l’expérience de la mort. Il y a un super livre sur le sujet de l’historienne Jelena Martinovic, Mort imminente.
Mais les recherches sur le LSD vont avoir un impact important à l’époque parce qu’aucune autre substance (autre que les psychédéliques quoi) n’a des effets comparables. Les pionnier·es des soins palliatifs (la discipline n’existe pas encore), s’intéressent vivement à ces recherches qui pourraient révolutionner la manière de mourir. Malheureusement, non seulement à l’époque l’urgence c’est de soulager de leurs douleurs un maximum de personnes, donc de réhabiliter la morphine, et c’est déjà un GROS morceau, mais en plus on est dans les années 1960 et le LSD commence à être de plus en plus stigmatisé, donc les médecins sont de plus en plus réticents à l’utiliser et finalement ces recherches vont s’arrêter.
Mais ce sont les recherches qui ont continué le plus longtemps (l’administration de LSD dans la fin de vie), jusqu’à la fin des années 1970, ça montre à quel point elles étaient porteuses d’espoir pour la communauté médicale. Elles ont accompagné la remise en cause des traitements inhumains de l’époque et affirmé la nécessité de mieux prendre en charge les mourants, ce dont on bénéficie un peu aujourd’hui, mais il faut savoir que seuls 30% des gens en France ont la possibilité de mourir dans des services de soins palliatifs de nos jours, alors il reste encore beaucoup à faire pour que ce soit largement accessible, sans parler de LSD.
La thérapie psychédélique dévergonde notre imagination. Qu’on voit la chose de manière positive ou négative, on manque de repères ancrés dans le réel pour bien piger de quoi il s’agit. Ici, on va avoir besoin de ton aide. Comment ça fonctionne, une thérapie psychédélique ? A qui ça s’adresse exactement ? Quels sont les bénéfices à court et long termes qu’on est en droit d’en attendre ? Est-ce qu’elle comporte des risques ?
La thérapie assistée de psychédélique se compose de trois étapes. Enfin quatre parce que d’abord il y a une sélection des patient·es. Pour l’instant par exemple les personnes souffrant de maladies psychotiques ou ayant dans leur famille des personnes psychotiques sont exclues des panels, parce qu’il y a un risque chez elles de déclencher une psychose aiguë de plus de 48h.
Donc une fois la sélection faite, il y a des séances de préparation, où malade et médecins apprennent à se connaitre, où on met en place ce qu’on appelle “l’alliance thérapeutique”, c’est-à-dire que le/la médecin crée une relation de confiance avec le/la patient·e. On répond à ses questions, on l’informe des effets attendus, de ce qu’on cherche à faire avec ces séances.
Ensuite, une ou plusieurs séances avec le psychédélique, pendant lesquelles le/la patient·e fait son expérience, avec le moins de direction de la part des thérapeutes, qui sont là seulement en support, pour encourager, aider à ne pas résister, consoler éventuellement s’il y a des choses très dures qui émergent. On met de la musique, on peut dessiner, bref c’est très libre.
Enfin il y a ensuite dans les jours qui suivent des séances “d’intégration”, cette fois sans administration de substance, pendant lesquelles les psychiatres mènent une psychothérapie, analysent avec les patient·es ce qu’il s’est passé sous psychédéliques.
Pour l’instant ce modèle thérapeutique est testé dans une foule d’indication (TOC, stress post-traumatique, anxiété, troubles alimentaires, dépression…), et les futures études nous diront s’il est effectivement efficace. Les thérapeutes espèrent qu’avec une ou quelques séances les patient·es soient durablement amélioré·es voire définitivement guéri·es. Pour le moment, les études cliniques ne signalent pas de risques ou d’effets secondaires liés à ces thérapies. Mais encore une fois, on n’en est qu’au tout début.
Il est temps de se pencher sur le fameux “set and setting”, approche nouvelle de la psychothérapie qui s’attache à soigner l'environnement physique et émotionnel du patient lors de sa séance psychédélique. Tu peux nous expliquer en quoi ça consiste et pourquoi c’est si important ?
Le “set and setting” ce sont des méthodes développées à partir de la fin des années 1950 en particulier par des thérapeutes (hommes et femmes) anglais·es, canadien·es et américain·es. Ça suit la constatation que l’expérience psychédélique varie considérablement en fonction de variables extra-pharmacologiques, et donc ces médecins vont mettre en place des manières d’organiser la séance pour éviter au maximum toute influence négative.
Le “set”, c’est l’état d’esprit de la personne qui prend le psychédélique : il faut qu’elle se sente bien, qu’elle soit en confiance, qu’elle ait compris autant que possible à quoi s’attendre en termes d’effets, qu’elle soit d’accord pour faire cette expérience.
Le “setting”, c’est la pièce dans laquelle la séance va avoir lieu : on la décore, on la meuble de manière confortable et chaleureuse. Tout ça va favoriser une expérience qui, même si elle peut s’avérer difficile par les éléments traumatiques qui pourraient émerger à la conscience, par exemple, sera vécue de la manière la plus sereine possible par le/la patient·e qui sera dans un environnement rassurant, assisté·e de personnes bienveillantes et spécialisées dans cette prise en charge très particulière.
INTERRUPTION DES ÉTUDES CLINIQUES ET CLASSIFICATION DU LSD COMME STUPÉFIANT
C’est l’heure de la question qui fâche : Comment, bon sang de bonsoir, le LSD a-t-il pu quitter les labos pour débarquer dans la rue ? On a tendance à tout foutre sur le dos de ce bon vieux Timothy Leary, “gourou du LSD” américain, avec son fameux slogan Turn on, tune in, drop out, mais qu’est-ce qu’il s’est passé, en réalité ? Y a certains toubibs qu’ont crié au miracle ou quoi ? Et d’où il sort, ce vocabulaire bien spécifique à l'expérience psyché qu’on utilise toujours aujourd'hui ?
Il faut se replacer dans le contexte des années 1950 pour bien comprendre. La première chose c’est qu’à l’époque, il n’y a aucun contrôle sur les médicaments. Donc certain·es médecins, jusqu’au début des années 1960, n’hésitent pas à donner des doses de LSD à leurs patient·es une fois qu’iels ont fait quelques séances avec elleux, pour qu’iels le prennent chez elleux, quand iels veulent, quand iels ont le temps et qu’iels sont dans de bonnes dispositions pour faire l’expérience, qui sera ensuite retravaillée avec le/la thérapeute.
Timothy Leary
Forcément si les gens trouvaient que c’était une expérience sympa, ils pouvaient avoir envie de la faire connaître à leurs proches. Les personnes (notamment les étudiant·es) qui se portaient volontaires pour être des cobayes des études expérimentales sur le fonctionnement du cerveau, par exemple, avaient le droit aux USA d’amener leurs disques de musique, de peindre, de faire ce qu’iels voulaient, c’était aussi des expériences très sympas. Du coups iels avaient envie de les vivre avec leurs ami·es.
Au début des années 1960, des étudiants chimistes ont commencé à en produire pour ne pas avoir à passer par l’industrie pharmaceutique. On en distribuait dans les clubs, dans les soirées.
En plus de ça, aux USA surtout, il y avait une médiatisation assez importante des bons résultats présentés par les thérapeutes qui utilisaient le LSD. Les plus grandes stars de l’époque disaient dans la presse qu’elles en avaient pris en thérapie et que ça les avait aidées (par exemple Cary Grant qui disait que ça lui avait sauvé la vie). Donc forcément les gens avaient envie d’en faire l’expérience. Il y avait des psychiatres, comme Oscar Janiger, qui faisaient payer 100$ la séance, donc une somme considérable, eh bien Janiger estime qu’il a pris en charge plus de 800 patient·es.
Enfin dans les milieux intellectuels il y avait une consommation festive mais aussi expérientielle : les poètes, les philosophes, les écrivain·es, les artistes, essayaient d’enrichir leur perception du monde grâce à ces expériences.
Donc Timothy Leary est juste un élément dans cet ensemble de choses qui ont mené à la diffusion du LSD dans la société.
Quant au vocabulaire qu’on emploie, il vient de tous ces milieux à la fois : “psychédélique”, c’est le psychiatre Humphry Osmond qui l’a inventé, dans sa correspondance avec le philosophe Aldous Huxley ; “set and setting” c’est le psychologue Timothy Leary ; il y a d’autres termes qui ont émergé des milieux intellectuels et artistiques, et puis de plus en plus des psychonautes, en particulier depuis la diffusion d’internet, où les gens testent sur des forums les termes qu’ils inventent avec d’autres pairs.
Ce qui est marrant c’est qu’après les scientifiques vont à leur tour sur ces forums pour étudier comment les psychonautes appellent tel ou tel effet, et adoptent ces nouvelles manières de décrire l’expérience psychédélique.
En me penchant sur tes travaux, j’ai découvert l’histoire française du LSD. Elle est à la fois saisissante et glaçante. En seulement quelques mois, on est passé du médicament très prometteur le plus étudié au monde à une substance tricarde mettant la société en état de panique. La France n’était pas, pourtant, parmi les précurseurs de l’utilisation clinique du LSD ? Aujourd’hui, elle fait figure de dinosaure froussard freinant des quatre fers face à l’évolution, tandis que le monde entier est en train de dépénaliser, voire légaliser, les psychédéliques. A l’époque, voilà comment ça se passe : certains journalistes se mettent à calquer leurs reportages sur ceux des États-Unis (alors qu’en France, le LSD n’a pas encore débarqué dans la rue). De là, une surenchère incontrôlable se met en branle dans la sphère médiatique, sorte de course à l’article le plus alarmiste possible. Informations partielles, déformées, voire inventées de toute pièce, relayées aussi bien par les torchons à scandale que les revues intellectuelles. Les journalistes, les sociologues et les médecins semblent unanimes dans leurs révélations des méfaits du LSD. En très peu de temps, un nouveau cadre conceptuel est défini pour lui, dans lequel il est encore stigmatisé aujourd’hui. Ça a de quoi surprendre ! J’ai l’impression que quelque chose m’échappe… Comment on a pu passer de comptes-rendus scientifiques encourageants à un cauchemar menaçant la jeunesse, voire la société entière ?
Le principe d’une panique morale, c’est la soudaineté de son apparition, qui fait que les principaux intéressés par le sujet n’ont pas le temps de s’organiser pour réagir et contrecarrer le torrent médiatique.
En France en fait il n’y avait presque personne qui travaillait avec le LSD à cette époque. Donc quasiment aucun article dans la presse médicale (pour te donner une idée il n’y a que 4 articles publié en 1965, tous de la même équipe, donc c’est RIEN), ce qui fait que la plupart des médecins n’en ont jamais entendu parler. Le grand public encore moins.
La panique morale est donc non seulement très brusque, mais elle arrive alors qu’il n’y a aucun discours dans la population pour décrire le LSD comme un médicament intéressant (ce qui est le cas aux USA par exemple).
A partir d’une première série d’articles hyper anxiogènes (je ne reviens pas là-dessus, je décris tout ça dans un article, une conférence sur Youtube et un podcast =) ), tous les médias n’ont qu’une manière de considérer les psychédéliques, puisqu’aucune autre source en français ne parle des études médicales. Ils reprennent tous les mêmes idées reçues, et ça fait boule de neige jusqu’à ce que l’État soit forcé d’intervenir pour montrer qu’il a pris au sérieux la menace et qu’il va protéger la population contre “la drogue la plus dangereuse au monde” en provenance des États-Unis.
Ce qui m’étonne le plus, c’est la position de certains médecins, qui présentent les adeptes du LSD comme des toxicos (alors que cette substance est certifiée non addictive) et finissent par faire figure d’experts dans le domaine des addictions. Pourquoi ont-ils fait ça ? C’était quoi leur intérêt dans l’histoire ?
Leur intérêt est professionnel : ils ne sont personne à ce moment là, alors s’ils arrivent à convaincre qu’il va y avoir des milliers des jeunes qui vont devenir dépendants à cette nouvelle substance qui est en train d’arriver en France, et qu’ils en sont les seuls experts, ils vont être nommés à la tête de services dédiés, et c’est effectivement ce qui va se passer.
Claude Olievenstein a soutenu sa thèse de médecine en 1967, c’est une thèse toute pourrie, personne n’en parle, il ne va pas faire une grande carrière a priori, mais il voit l’intérêt qu’il y a à parler des “toxicos du LSD”, et effectivement il devient LE spécialiste des drogues le plus reconnu en France, encore aujourd’hui alors qu’il est mort !
Pareil pour Bensoussan, qui devient expert des tribunaux, il donne des cours sur les addictions, il passe à la télé, il devient non seulement expert des drogues mais aussi expert des “jeunes”.
Au niveau politique, les choses ne traînent pas non plus ! Les conséquences légales de cette débauche médiatique sont foudroyantes : en 1966, la France devient le premier pays au monde à classer le LSD dans la liste des stupéfiants. Est-ce que ça arrive souvent, que le gouvernement établisse des lois sans vérifier ses sources ? Évidemment, on se rend bien compte que dans cette histoire, une partie de la classe politique a tout intérêt à désigner la jeunesse droguée comme bouc émissaire des péchés de la société. C’est sans doute le seul moyen de contrer la révolution en marche, maintenir à tout prix leurs valeurs conservatrices. Le problème est qu’aujourd’hui encore, le regard que les Français portent sur le LSD résulte de cette distorsion de la réalité. Tu crois que c’est possible de tenter de rétablir la vérité ?
Je ne suis pas spécialiste de politique, donc je ne peux pas trop m’avancer sur la question de la manière dont sont votées les lois, mais bon, étant donné qu’il y a un consensus scientifique depuis une trentaine d’années sur la dangerosité des psychotropes, qu’on montre les ravages de l’alcool et la sécurité des psychédéliques et qu’on ne change rien, et que par ailleurs y a aussi un consensus scientifique depuis à peu près la même période pour dire que la “guerre à la drogue” ne fonctionne pas mais qu’au contraire elle est totalement contre-productive, on peut douter du fait que les politiques soient dirigés par les données scientifiques.
Je suis persuadée par contre qu’il est possible, petit à petit, de déconstruire des idées reçues, et de rétablir la vérité sur le passé, c’est pourquoi je mène ces recherches. Mais c’est un processus qui prend du temps, il faut sans cesse répéter, prouver, accompagner.
Du fait de ce discours unilatéralement négatif au sujet du LSD, les consommateurs commencent à vivre des expériences différentes avec lui, de même que les volontaires dans les cliniques. Cette panique morale dont tu parles, qui atteint toutes les couches de la société, tue dans l'œuf le mouvement contestataire en provenance des États-Unis. Les hippies sont décrits et donc perçus comme des fuyards dénués de sens moral, des crasseux irresponsables au cerveau grillé par la dope. Force est de constater que cette définition ne peut que renforcer les normes et les valeurs d’une société bourgeoise qui s’inquiète d’être remise en cause par les nouveaux idéaux d’une jeunesse en mal de liberté. Je suis obligée de te le demander : Est-ce que cette croisade anti-drogue était préméditée dans le but de renforcer le contrôle social ?
Non je ne crois pas. Aucune source pour l’instant ne permet de l’affirmer. Plus vraisemblablement, les politiciens américains se sont saisis de cette inquiétude à l’égard du LSD pour servir leur cause, mais ça n’a pas été prémédité.
Il faut aussi rappeler qu’il y a eu quelques études faites par la CIA et l’armée américaine dans les années 1950-1970 pour voir si le LSD pouvait être une bonne arme chimique ou un sérum de vérité. Ils en ont administré à des soldats dans des conditions déplorables, sans les prévenir, du coup ça conduisait parfois à des expériences dramatiques. Les membres du gouvernement qui avaient demandé ces études avaient lu les rapports qui indiquaient que le LSD pouvait causer du stress post-traumatique voire des suicides si l’expérience était mauvaise.
Donc ce qu’ils lisaient dans les tabloïds, ça correspondait à l’image qu’ils avaient de la substance, c’était cohérent. Pour eux, la question sanitaire a quand même joué, même si on sait aujourd’hui que ça ne reposait pas sur des bases scientifiques. Si on te dit : “ta fille risque de devenir folle si elle consomme du LSD” et que tu as lu les rapports de l’armée qui disent qu’il y a des cas comme ça, tu prends des mesures pour la protéger si tu le peux.
Donc il y a une volonté de contrôle social, c’est certain, qui n’est pas préméditée mais qui profite d’un contexte médiatique, et il y a aussi de vraies craintes sanitaires.
LES PSYCHÉDÉLIQUES AUJOURD’HUI
Le plus triste dans tout ça, c’est que des avancées décisives et magnifiques pour le traitement des malades, des toxicomanes et des personnes en fin de vie ont été reniées et même enterrées. On était en train de comprendre le cerveau, les neurotransmetteurs, la schizophrénie, et BAM, tout a volé en éclats... A présent, cet épisode de l’histoire où le LSD était testé est plus ou moins présenté comme une erreur de parcours. Où en est la recherche à l’heure actuelle ? Est-ce qu’on a dépassé le stade de l’indignation morale ?
Les études reprennent, doucement, avec beaucoup de contraintes, notamment financières et administratives. Il faut lire les articles (malheureusement en anglais) de David Nutt sur le sujet, c’est très éclairant. Un peu partout dans le monde des équipes de recherche réalisent de nouvelles études, font avancer la compréhension qu’on a de cette expérience, discutent des problèmes méthodologiques qui émergent (par exemple au sujet du consentement au toucher pendant la séance psychédélique, c’est un sujet qui m’intéresse personnellement beaucoup).
Il reste une méfiance importante du milieu médical au sujet de ces travaux, parce qu’on leur a martelé pendant des décennies que c’était des substances dangereuses sans intérêt thérapeutique, donc forcément ils attendent d’avoir des sources fiables et nombreuses pour faire évoluer leurs représentations.
De mon expérience personnelle, la profession médicale est de plus en plus curieuse de ces recherches, et on voit une évolution rapide, c’est donc très positif, mais encore une fois c’est un processus qui prend du temps.
Mal du siècle par excellence, la dépression est un cas très évocateur. La recrudescence de cette maladie est d’ailleurs certainement ce qui force le renouveau d’intérêt pour les psychédéliques. On est en train de (re)découvrir qu’une dose unique de psychédélique (Psilocybine, LSD, Kétamine, MDMA) peut avoir plus de résultats sur le bien-être des patients que des années d’anti-dépresseurs. Ce qui n’est pas vraiment rentable pour l’industrie pharmaceutique, j’imagine. Est-ce que les chercheurs comme toi rencontrent des problèmes à ce niveau ? Y a-t-il des médecins spécialistes en bioéthique (discipline qui étudie les problèmes moraux posés par la médecine et la recherche médicale) qui vous accompagnent dans ce domaine ?
Alors encore une fois moi je suis historienne, donc je ne travaille pas avec ces substances, mes recherches ne portent que sur les travaux passés. Par ailleurs l’industrie pharmaceutique, t’inquiète pas pour elle, elle a de la ressource : elle fait payer 7000$ la dose de psychédélique pour rattraper le manque à gagner !
Toutes les disciplines scientifiques s’intéressent aux questions soulevées par les psychédéliques, donc il y a effectivement des médecins en bioéthique, mais aussi des philosophes par exemple, c’est un milieu qui est très interdisciplinaire, justement parce que ces substances demandent une multitude de points de vue pour être comprises.
Il y a aussi des gens qui travaillent spécifiquement à reconnaitre, documenter et protéger les savoirs ancestraux des populations humaines qui utilisent les psychédéliques depuis bien plus longtemps que nous, et ça aussi c’est très important.
Tourisme psychédélique, recrudescence de l’auto-administration, dépénalisation et légalisation de la psilocybine, séries documentaires Netflix, Télérama qui parle d’ayahuasca, Charlie Hebdo de “fin de vie psychédélique”… L’engouement que ces substances rencontrent est indéniable. Qu’est-ce que cet intérêt renouvelé pour les psychédéliques révèle de la société contemporaine, selon toi ? Comment t’expliques ce revival ? Quels bénéfices est-on en droit d’attendre de la reprise de la recherche psychédélique ?
Ce revival il s’explique par plusieurs facteurs (comme toujours) : d’abord de nouvelles générations de scientifiques et de médecins, complètement détachées des problématiques liées à la contreculture des années 1960.
Ensuite il y a aussi l’évolution des techniques, et notamment l’imagerie cérébrale, qui arrive dans les années 1990 : on a envie de voir ce que ça fait dans le cerveau de prendre des psychédéliques.
Enfin il y a une impasse thérapeutique, notamment dans le champ de la dépression et du stress post-traumatique, avec un nombre important de patient·es pour lesquel·les les traitements ne fonctionnement pas, donc on se tourne à nouveau vers ces études passées et qui semblaient prometteuses.
Je ne sais pas trop ce que ça révèle de notre société, la volonté, peut-être, de croire encore que l’humanité a un futur et que les psychédéliques pourraient aider à changer le monde (ce qui est une croyance hein, les psychédéliques ne vont rien sauver du tout à eux seuls). D’un autre côté on a aussi un positionnement très capitaliste/productiviste, avec les psychédéliques vus comme des moyens de développer les capacités humaines.
Pour moi les bénéfices principaux seront d’enrichir les possibilités thérapeutiques disponibles pour les patient·es (donc ça veut pas dire remplacer les anti-dépresseurs par exemple, mais juste avoir d’autres options), et je l’espère aussi arrêter avec la prohibition des psychotropes en général, qui est une absurdité.
L’AVENIR DES PSYCHÉDÉLIQUES
De plus en plus de personnes, dont je fais partie, s’exilent jusqu’en Amazonie pour avoir accès à ces substances. Il existe de nombreux pays, notamment en Amérique du Sud, où les psychotropes (champignons, peyotl et san pedro qui sont des cactus à mescaline, bufo et ayahuasca, dont le principe actif est la DMT) sont utilisés couramment, et ce depuis toujours, parce que l’accès de l’Homme à la transe n’a jamais été interdit. Dans ces régions, elle est considérée comme essentielle à son bien-être, à la connaissance qu’il peut avoir de lui-même et de l’univers. On sait désormais que depuis la préhistoire, les états modifiés de conscience ont été recherchés par l’Homme, qui les atteignait souvent grâce à des plantes psychotropes. Certains disent même que la transe est la véritable origine de la religion. Crois-tu que les états de conscience modifiés sont un besoin et un droit, voire une nécessité pour l’humanité ? Est-ce que ta démarche s’inscrit dans un paradigme qui pose l’accès à la transcendance comme essentiel pour l’Homme ?
Alors d’abord, ça me HÉRISSE de voir écrit “l’Homme”, je suis désolée xD. Quand je lis “Homme”, mon cerveau (et le tien aussi, et celui de tout le monde, des études ont été faites pour le démontrer), pense à UN homme. Et ça donne l’impression que ce sont des hommes qui consommaient des psychotropes pendant la Préhistoire, ce qui est faux.
Ceci étant dit, je pense effectivement que les états modifiés de conscience sont un besoin et un droit pour l’humanité, une nécessité je ne crois pas, mais on doit pouvoir y avoir accès librement et dans de bonnes conditions si on en a envie.
Aucune donnée scientifique ne permet de dire que ce sont ces expériences qui ont été à l’origine des religions, ou que ça a fait basculer nos ancêtres non-humains vers l’humanité par exemple. Ce sont des hypothèses intéressantes de manière intellectuelle mais qui restent de l’ordre de l’expérience de pensée. Je ne crois donc pas que ce soit essentiel, qu’une personne qui ne ferait jamais d’expérience intense d’état modifié de conscience ait genre “raté sa vie”. Il y a des gens qui ont peur de ça, qui n’ont pas envie de s’y confronter, et c’est très bien comme ça. Il y a des gens qui pourraient beaucoup souffrir de ces expériences, de manière définitive, même s’ils étaient bien encadrés.
Donc il me semble que simplement ces expériences doivent être à nouveau intégrées à notre société, qui doit leur donner un nouveau sens, propre à la société occidentale, sans vouloir adapter/s’approprier des concepts d’autres peuples humains mais en faisant une vraie démarche de recherche de sens qui nous soit propre.
Il faut arriver à penser ces expériences en dehors du cadre pathologique qui les entoure encore, en étudiant les risques qu’elles peuvent éventuellement comporter, en construisant un socle de savoirs pour les vivre en toute sécurité, en les libérant, pour celles effectuées grâce à des psychotropes, des interdits qui les entourent, bref en les pacifiant, en en faisant une possibilité d’enrichissement pour celles et ceux qui le souhaitent.
La lutte que tu mènes pour la réhabilitation des recherches sur les psychédéliques répond, j’imagine, à la vision d’un futur que tu contribues à créer. Ce serait quoi, pour toi, le futur idéal ? Quelle est l’image que tu gardes en tête pour t’aider à t’accrocher quand tu fais face aux difficultés de faire bouger les choses ?
Je suis en vrai très pessimiste à l’idée de l’avenir, je ne crois pas du tout que l’humanité va pouvoir continuer comme ça longtemps, je pense qu’on se dirige vers une existence qui sera bien plus dure, plus de l’ordre de la survie. Je ne veux pas d’enfants (juste parce que je n’en veux pas, pas à cause de ces questions) et j’ai du mal à comprendre les gens qui en font dans ce contexte politique, écologique, économique.
Mais en attendant je crois qu’on doit toutes et tous faire le maximum pour faire le bien, pour faire des choses justes, qui tendent vers plus de justice, de bien-être, de santé, de plaisir, de respect possible. Je ne crois pas à un futur idéal, mais à des actes qui rendront ce futur un peu moins pire.
Et si on veut t’aider à changer le statu quo et dessiner ensemble un nouveau futur, comment on doit s’y prendre ?
Je dirais (mais c’est difficile comme question !) qu’il faudrait d’abord prendre le temps. On est trop speed, on l’est de plus en plus. Des études ethnographiques dans les années 70-80 montraient que dans la plupart des sociétés non-industrielles, près d’un tiers du temps les gens ne faisaient rien. Et rien ça n’était pas “rêver” ou “discuter” ou “se reposer”. C’était vraiment rien. Un concept bien difficile à concevoir pour des occidentaux.
Je crois pourtant que c’est quelque chose d’essentiel, de ne rien faire. Ça permet de souffler, de prendre de la distance avec le quotidien, ses soucis, de regarder le monde qui nous entoure avec des yeux différents. Et c’est là, je crois, qu’on serait plus capable de prendre les bonnes décisions dans nos vies, de mieux percevoir ce qui est important pour nous, d’être moins victimes de la société capitaliste qui nous fait croire qu’il faut consommer pour être heureux et heureuses.
C’est là qu’on pourrait être plus tolérant·es envers des comportements ou des manières de penser qui nous sont étrangers, et se rendre compte que c’est la diversité qui fait la richesse. C’est là aussi qu’on pourrait prendre le temps de se questionner sur “pourquoi je pense ce que je pense ? Est-ce que c’est parce que j’y ai vraiment réfléchi ou est-ce que c’est comme ça que ma société pense ?”, ce qui permettrait d’agir et de penser de manière plus consciente.
Voilà, pour moi ça, c’est important, et ça aiderait à faire progresser l’humanité. Et faire ce pas de côté, réfléchir différemment sur un problème, comprendre une autre manière de raisonner que la sienne, les psychédéliques peuvent y aider.
POUR ALLER PLUS LOIN…
Les sites internet :
Le site de Zoë Dubus où vous trouverez l’ensemble de ses passionnants travaux.
Le site de la Société Psychédélique Française à laquelle vous pouvez adhérer ou simplement vous tenir au courant des évènements.
Psychédéliques : Manuel de réduction des risques : Le tout nouvel ouvrage de la Société Psychédélique, à télécharger gratuitement sur leur site !
Les ouvrages évoqués par Zoë Dubus :
Les Paradis artificiels de Charles Baudelaire
Mort imminente de Jelena Martinovic
Les articles évoqués par Zoë Dubus :
Effects of Schedule I drug laws on neuroscience research and treatment innovation de David Nutt (extrait)
Perverse Effects of the Precautionary Principle: How Banning Mephedrone Has Unexpected Implications for Pharmaceutical Discovery de David Nutt (article complet)
Les ouvrages recommandés pas Le Coin des Desperados :
Quand l’impossible arrive de Stanislav Grof
La révolution psychédélique de Olivier Chambon et Jocelin Morisson
LSD mon enfant terrible de Albert Hofmann
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Ainsi vous contribuez sans effort à la vie de ce blog, en participant aux frais d'hébergement.
La Chanteuse, Background : Une Histoire de Sexe
L’intérêt majeur d’écrire sur le sexe, c’est pas tant de parvenir à décrire les positions les plus invraisemblables de façon à ce que le lecteur puisse bien tout visualiser, sinon d’atteindre le cœur de cette fièvre animale qui prend possession des Hommes quand le feu du désir les embrase… et de la faire ressentir au lecteur. On pourrait penser que ça n’a rien de très élevé ni de très noble. Pourtant, j’éprouve un respect sans nuance pour cette partie primitive et affamée de nous-même capable de dominer l’être entier quand elle s’éveille, peu importe la forme qu’elle emprunte : sauvage, obscène, insatiable, et bien souvent, dépourvue de toute raison.
Je vais redevenir cette ombre qu’a fusionné avec la tienne quand tu me faisais l’amour, pénétrer cette dimension où tu te planques, celle où tu es le Roi, marcher dans les ténèbres, écraser les os, piétiner les autres damnés, défier tes cerbères et tous ceux qui oseront se mettre en travers de mon chemin.
Genre : Érotique
Le Pitch
Une chanteuse en quête d'inspiration, recluse en plein désert, voit un jour le Diable se présenter à elle. Après l'avoir séduite et rendue folle amoureuse, il l'abandonne. Son amour se transforme alors peu à peu en torture.
La Genèse
L’idée de base de cette nouvelle, c’était de parvenir à transcrire les émotions suscitées par une chanson. Enfin, deux en fait. Un exercice tout ce qu’y a de personnel, en somme, mais qui se prêtait admirablement aux Chants du Désert, vous allez piger pourquoi.
Avant d’aller plus loin, voici ces deux fameux morceaux de PJ Harvey :
THE DANCER
SEND HIS LOVE TO ME
Transcrire la musique en mots
Ces chansons font partie d’un même album, et j’ignore si c’est une volonté de PJ Harvey, mais selon moi, elles se suivent et content la même histoire, à savoir, la rencontre de la chanteuse avec un homme charismatique, puis sa solitude et sa chute dans la folie quand cet homme s’en va.
Beaucoup d’éléments de ces chansons se trouvent dans la nouvelle, je m’en suis servis comme piliers et comme repères tout le long de la rédaction. Mon but était de parvenir à faire éprouver au lecteur ce que moi j’éprouve à l’écoute de ces musiques. Je saurai jamais si j’ai réussi, bien sûr, mais il me semble qu’il est toujours bon d’avoir une vraie ligne directrice lorsqu’on écrit. Je ne parle pas de plan, mais de volonté. S’attaquer à une émotion qu’on veut déterrer, sublimer, mettre en scène, creuser jusqu’à l’os, en gros donc, atteindre la substantifique moelle d’un sentiment humain.
Dans La Chanteuse, il y en a plusieurs : la rencontre avec son idéal, le désir sexuel insensé, la douleur de l’abandon, du manque et du deuil, et enfin, la chute dans la démence et la marche vers le suicide.
Au début, je tâtonnais avec ce personnage. Je me demandais laquelle des autres figures des Chants pourrait avoir été l’amant de la Chanteuse. Le Poète, le Sorcier peut-être ? Et puis, j’ai eu une révélation.
Le Diable.
Qui d’autre que lui aurait pu tourner la tête de cette pauvre fille à ce point ? Et puis, tout coïncidait parfaitement ! Puisque toute cette série s’articule autour du thème de la passion destructrice entraînant la perdition, le Diable était le candidat idéal pour mener la Chanteuse au point de rupture…
Et j’ai su que cette nouvelle serait du genre ÉROTIQUE.
Du sexe !
En tant qu’écrivain, c’est bien sûr un plaisir énorme de se colleter à la représentation de Satan comme amant badass ultime, fantasme ambulant, Dieu du Sexe, j’en passe et des meilleures ! Ouais, parfois, on écrit avant tout pour se faire plaisir à soi, et je peux vous dire que… j’en ai éprouvé, du plaisir, à écrire ce truc, même si l’exercice m’a fait suer pendant une semaine entière ! C’est loin d’être évident, d’écrire des scènes de cul sans tomber dans les clichés du genre, et pour être parfaitement honnête je sais très bien que je les ai pas tous évités. D’un autre côté, nos fantasmes et notre imaginaire fonctionnent pratiquement selon les mêmes règles. Z’avez qu’à cuisiner les meufs de votre entourage ou tout simplement regarder en vous-mêmes : personne ne fantasme sur un banquier bien propre sur lui affligé de calvitie. Navrée.
Et puis merde, on parle du Diable après tout, et en tant que Tentateur, il est évident que s’il y en a bien un qui se doit d’incarner l’Idéal badass qui pollue l’esprit des nymphettes, bah, c’est lui ! Donc, je me suis pas gênée pour y aller à fond.
Cela dit, l’intérêt majeur d’écrire sur le sexe, c’est pas tant de parvenir à décrire les positions les plus invraisemblables de façon à ce que le lecteur puisse bien tout visualiser, sinon d’atteindre le cœur de cette fièvre animale qui prend possession des Hommes quand le feu du désir les embrase… et de la faire ressentir au lecteur.
On pourrait penser que ça n’a rien de très élevé ni de très noble. Pourtant, j’éprouve un respect sans nuance pour cette partie primitive et affamée de nous-même capable de dominer l’être entier quand elle s’éveille, peu importe la forme qu’elle emprunte : sauvage, obscène, insatiable, et bien souvent, dépourvue de toute raison.
L’idée était donc de mettre en scène cette envie vorace et amorale qui transcende la protagoniste au contact du Diable, si doué pour réveiller ses plus bas instincts…
Et si le Diable était un symbole de la Muse ?
Mais au-delà de cet aspect purement sexuel et fantasmagorique, le lecteur attentif aura repéré un parallèle évident entre le Diable et l’Inspiration, révélant la figure de Lucifer en tant que Muse. Je ne compte pas m’étendre sur le sujet (je l’ai déjà fait en long et en large avec Le Prophète), mais il peut être intéressant de garder ça en tête à la lecture ; l’inspiration comme maléfice, la muse comme source d’excitation, de délice dionysiaque et de sublimes abîmes, l’œuvre comme rencontre avec son être intérieur mais aussi comme perte de soi et démence… Et enfin, la possibilité que l’art le plus beau soit celui que l’artiste cache en lui, celui que le public ne connaîtra jamais, comme ces chansons que la Chanteuse chante en se dirigeant vers sa mort…
Du coup, la question émerge : le Diable est-il vraiment venu, ou bien toute cette histoire n’est-elle qu’une métaphore de l’Artiste en proie à ses démons ? L’Artiste qui prie pour que sa muse le trouve, qui s’enflamme quand elle le possède, et qui devient fou quand elle s’en va… avant de réaliser qu’elle lui a laissé un cadeau caché tout au fond de lui : un art non destiné à la gloire, secret, sublime, qu’il ne pourra trouver et comprendre qu’au moment de sa mort. Mort ou suicide, qui, soit dit en passant, pourrait symboliser le retrait hors du monde et donc l’entrée dans une sphère bien plus pure où l’œuvre et la vie fusionnent. Et où le cœur de l’Artiste serait enfin en paix…
Ou alors, le fait que la Muse s’éclipse en faisant tomber l’Artiste dans la folie n’est qu’une étape afin qu’il se mette en quête de celle-ci au lieu de l’attendre passivement en regardant l’horizon ? Au début de l’histoire, c’est le Diable qui se présente, mais à la fin, c’est la Chanteuse qui sait désormais comment le retrouver… quitte à aller chercher l’inspiration jusqu’en enfer comme elle le fait à la fin, c’est-à-dire, se connecter à ses propres ténèbres (ce que j’ai fait moi aussi, dans une certaine mesure, pour écrire ce texte).
Sous cet angle, la Muse serait donc à la fois un démon et un dieu. Personnellement, je trouve ça magnifique.
Comme toujours avec moi, il y a plusieurs niveaux de lecture.
La violence de l’amour…
Je pourrais m’étendre des heures et des heures sur le deuil d’une histoire d’amour, le manque qui creuse le ventre, la façon dont on se transforme en l’ombre d’une ombre voire l’ombre d’un chien (vous avez reconnu la chanson de Brel, Ne me quitte pas ?) quand on est raide dingue amoureux, la manière dont ce qu’on éprouve envers celui qu’on aime s’apparente à un maléfice (I put a spell on you, évidemment !), ce que la solitude peut engendrer comme mirages tandis qu’on prie pour voir apparaître son idéal à l’horizon, la façon dont on devient soudain croyant, dont on se raccroche à n’importe quoi quand on est en deuil, même aux fantômes, l’envie sauvage d’aller se perdre à jamais au cœur de l’oubli quand la vie n’a plus de sens et s’apparente à une sombre attente de la mort, lorsque toute signification a disparu, ou encore, la beauté des flammes du désir qui dansent dans les yeux de son amoureux et cette violence sublime du corps quand il subit l’appel lancinant du sexe…
Bref, bien que cette nouvelle m’ait demandé beaucoup d’efforts en me forçant à me connecter à des trucs que j’aurais parfois préféré laisser dans l’Ombre, je suis heureuse de l’avoir écrite, et d'avoir pu m’approprier l’espace d’un instant ces chansons sublimes de PJ Harvey qui me hantent depuis des années.
La puissance de cette femme, sa fragilité féroce qui devient sa force, sont pour moi un exemple, presque une apothéose de ce qu’une femme peut être, et je compte bien continuer à m’en servir comme guide…
La musique, c’est quand même quelque chose, pas vrai ?
Déjà sept nouvelles publiées dans la série des Chants du Désert, c’est cool, ça commence à prendre forme ! En chemin, d’autres idées ont émergé, de nouveaux personnages, des lieux, des animaux, des esprits… Moi je me tire pour la jungle amazonienne dans deux jours, donc le rythme des publications va ralentir, mais restez connectés, toutes ces histoires sont en train de mûrir bien comme il faut…
Bukowski : Le Coup de Gueule
J’ai écrit cet article parce que trop peu de poètes rebelles ont songé à publier un manifeste sur lequel s’appuyer. Alors que les Grandes Têtes Molles et les professeurs de littérature n’arrêtent pas depuis leurs chaires de postillonner des théories d’où toute vie, une fois passée à l’essoreuse, est réduite à néant. Tel un tsunami à répétition, leur logorrhée recouvre et noie presque tout le monde. Le cul posé sur un tabouret de bar, j’espère que ces lignes, écrites tout au bout d’un comptoir, toucheront certains d’entre vous – peut-être comprendrez-vous que nos vies, seraient-elles ratées, que nos mœurs et nos poèmes participent d’un choix.
Plaidoyer en faveur d’un certain type de poésie, d’un certain type de vie, d’un certain type d’êtres de chair et de sang voués à disparaître tôt ou tard
D’évidence, pour un certain nombre d’entre nous conscients de la dérision de la plupart des engagements humains, de la plupart des existences et de la plupart des cérémonies mortuaires, le jeu n’en vaudra jamais la chandelle. Tout autour de nous, les morts sont en position de force, ne serait-ce que parce que le pouvoir ne s’obtient qu’à condition de renoncer à la vraie vie. Aussi trouver un mort est-il facile – ils pullulent au rebours des vivants qui sont une espèce rare. Observez le premier quidam que vous croiserez sur le trottoir : son regard est terne ; sa démarche est pesante, engourdie, disgracieuse ; même ses cheveux semblent sur le point de se décoller de son crâne. Tout en lui témoigne de la non-vie – par exemple, il se pourrait qu’il vous donne l’impression d’émettre des radiations, et ce serait logique car il se dégage toujours quelque chose des morts, une puanteur accompagnant l’arrêt de leurs fonctions cérébrales, de quoi vous faire vomir votre déjeuner si vous y êtes trop longtemps exposé.
Hériter de la vie et parvenir à s’y accrocher
jusqu’à la
mort tel est,
dans notre société pusillanime, cruelle, hypocrite,
le problème, dit le chat
en retombant sur son cul
après avoir effectué un salto arrière.
En littérature, nous avons eu quelques bons professeurs. Et autant de mauvais. Mais, quand il y va de l’histoire des nations, l’équilibre est rompu : dirigeants et leaders politiques n’ont été, au fil des siècles, que de piètres professeurs, de sorte qu’ils sont responsables de la situation catastrophique dans laquelle nous nous débattons. Si nos grands hommes, ou passant pour tels, doivent, par nécessité, se montrer fourbes, incompétents et bêtes à manger du foin… c’est que, pour espérer pouvoir un jour diriger les morts-vivants, il leur faut parler le langage des cimetières et prêcher des méthodes mortifères (comme la guerre) afin d’être compris par des cerveaux en état de putréfaction avancée. L’histoire, parce qu’on l’écrit toujours au nom de l’Ordre, au nom de la Ruche, ne nous aura laissé que des flots de sang, des instruments de torture et des amoncellements d’ordures – aujourd’hui encore, après 2000 ans de civilisation judéo-chrétienne, les rues fourmillent d’ivrognes, de mendiants, d’affamés, et aussi d’assassins, de flics, et d’handicapés livrés à eux-mêmes, et voilà dans quel océan de merde nos enfants sont précipités – nous l’appelons Société.
À moins d’un revirement phénoménal qui tiendrait du miracle, je ne suis pas certain que le monde puisse être sauvé. Et puisque le salut du monde n’est pas de notre ressort, permettez-moi au moins de dresser un état des lieux et d’examiner le sort qui nous est fait.
Les sauveurs se ramassent à la pelle. Ils sont presque aussi nombreux que les morts. Et, d’ailleurs, un grand nombre de ces rédempteurs appartiennent déjà au peuple des morts. Car, quelque part en chemin, ils ont oublié de se sauver eux-mêmes.
Ce qui, du coup, m’oblige à user d’un vilain mot : POÉSIE. Prêts ? Feu.
Membres de cette société à la dérive, les poètes y jouent par voie de conséquence un rôle dont l’importance varie précisément en fonction de leur investissement respectif dans ladite société. S’ils s’aplatissent devant elle, ils toucheront leurs trente deniers. Il en est d’autres qui, bien qu’en désaccord avec la marche de l’histoire et le gouvernement en place, s’interdisent le moindre commentaire et reçoivent eux aussi le salaire de leur silence. Le plus souvent, et quelle que soit leur attitude, tous ces poètes accouchent, non sans un certain raffinement, d’une poésie où le futile le dispute à l’inutile. Voilà qui est écœurant, tristement écœurant. La majeure partie de notre mauvaise poésie, celle que tout le monde s’arrache, est écrite par des professeurs de ces universités que financent l’État, l’establishment local ou les grandes entreprises. Ce sont des professeurs sans histoires qu’on est allé recruter afin qu’ils engendrent, de manière continue, des élèves sans histoires, lesquels, à leur tour, assureront le passage de témoin dans les classes supérieures. Et cela, tandis que les derniers du classement, les recalés de l’humanité, continueront de faire tourner la roue de la fortune et que les marionnettes de l’intelligentsia collaboreront de tout leur être au système, même si à l’occasion, par jalousie ou carriérisme, il pourra leur arriver de se disputer des bribes de pouvoir.
Personne d’un peu sensé, d’un peu sensible, n’acceptera jamais de s’inscrire dans une université même s’il en a les moyens. Il n’y apprendra rien sur la condition humaine qu’il n’ait déjà appris en errant dans les rues de n’importe quelle ville de ce pays. Laissez-moi vous dire qu’un homme vient au monde avec sa propre originalité, laquelle ira en s’émoussant au fur et à mesure qu’il grandira, qu’il mettra un pied devant l’autre, qu’il vieillira. Dans la mesure où elle n’est qu’un alinéa de l’histoire des natures mortes, l’université n’est d’aucune utilité. La société nous répète pourtant qu’un homme dépourvu d’une formation universitaire, un homme qui a refusé de jouer le jeu, finira tout en bas de l’échelle en se voyant affecter aux besognes les plus indignes comme de livrer des journaux, de faire le garçon de course, de laver des voitures, de faire la plonge, de surveiller des halls d’immeubles, et ainsi de suite.
Aussi, moins longtemps vous y réfléchirez, plus vite vous finirez par vous décider. Et, vu les deux choix proposés, enseigner la littérature ou régner sur les bacs à vaisselle, vous opterez certainement pour le second des choix. Peut-être ne sauverez-vous pas le monde mais, pour sûr, vous ne lui aurez causé aucun mal. Et si vous avez sans mentir la poésie dans la peau, rien ne vous empêchera d’en écrire, non pas comme on vous l’aurait enseigné à l’université, mais à votre rythme, rageur ou serein, un rythme qu’aura suscité dans votre âme la situation misérable qui est la vôtre. Pour peu que la chance s’en mêle, vous choisirez de crever la dalle plutôt que de crever à petit feu en lavant la vaisselle des autres.
Pas plus tard qu’hier, un magazine littéraire, jouissant d’une relative réputation, a atterri dans ma boîte aux lettres. Raison pour laquelle je me suis plongé dans la lecture d’un long article sur l’œuvre d’un professeur de fac, directeur d’un département et poète de surcroît – le genre de type à être unanimement respecté et craint alors qu’hostile à toute émotion, il écrit, ça va de soi, avec un marteau-piqueur. S’appliquant avec une grande ténacité à peindre l’insignifiant, il s’est ingénié à parsemer ses poèmes de considérations théoriques « en rapport avec notre essence ». Les grands mots stériles et sépulcraux coulent sous sa plume, tant et si bien que son œuvre finit presque par avoir du sens si l’on s’arme de suffisamment de patience pour l’y découvrir. Mais chacun sait que même un grillon a quelque chose à dire si on l’écoute longtemps – de quoi, parions-le, permettre à un diplômé d’aligner des kilomètres de conneries. Bref, j’ai refilé ce magazine à un type qui passait devant chez moi (le papier était trop épais pour que je me torche avec). Ce faisant, me voici condamné à polémiquer en ne m’appuyant que sur ma mémoire. Pardonnez-moi et venons-en au fait. Dans cette longue et amoureuse et servile étude sur un dieu vivant, l’un de ses propos, destinés à la méditation de ses élèves, y était rapporté, et ça ressemblait, quasiment, à ceci :
« Maintenant, peut-être que mes maux
seront aussi
les vôtres. »
À tous ceux et celles qui auront considéré ces trois lignes comme la preuve d’une très profonde, et très éclairante, sagesse, je rappellerai que ce Monsieur n’a fait que voler et répéter ce qui se dit dans les rues depuis des lustres, un refrain qui, dans sa bouche, a des relents de moisi. Ses maux ne sont pas les miens. Il a choisi la mort plutôt que de souffrir. J’ai choisi de vivre en souffrant.
Son attitude, banalement conformiste, remonte à la nuit des temps. Il n’empêche que tout l’article glorifiait son intuitivité en dépit de la fadeur, de la platitude, de la mollesse de ses écrits… en dépit de ses formules assommantes et avilissantes. Ce qui lui vaut désormais une chiée de fidèles qui copient son style – et passent de ce fait à côté de l’essentiel : LA VIE –, ajoutant leur touche de morbidité à une histoire qui n’est déjà qu’un immense mouroir, empilant artifices sur artifices, mensonges sur mensonges… moyennant quoi, sous cette avalanche de pestilentielles déjections animales, nos pauvres âmes, déjà bien mal en point, se consument d’ennui.
Mais, surtout, n’oublions pas les idiots de troisième division qui sont prêts à tout pour être admis dans le club des Grandes Têtes Molles, ceux-là pousseront le vice jusqu’à pondre de mortelles entourloupes, lesquelles, comme celles de leurs maîtres, ne parleront de rien, de rien. De RIEN…
je & moimi/////
baguettes sinoises/7…*
&
j’étais là moi &
gwatammmurrra rassemblé #9/.
1/4///…/.
Un tel poème, vous pourriez l’interpréter comme bon vous semble, vanter par exemple son intelligence fulgurante, sans craindre qu’on vous contredise. On en revient à notre grillon. Je ne refuse pas les expérimentations artistiques mais je refuse d’être pris pour un con par des individus dépourvus de talent. L’Art, ouvrez grand vos oreilles, ça se chie, ça se hurle.
Les nuits que nous avons passées en prison, en HP, dans des refuges pour SDF, nous en ont plus appris sur la nature du soleil que notre lecture de Shakespeare, Keats, Shelley… On nous a engagés, puis licenciés, on a démissionné, on s’est fait tirer dessus, on nous a tabassés, on nous a piétinés, parce que nous étions soûls ; on nous a crachés à la gueule pour avoir refusé de jouer un rôle dans leur histoire, pour avoir préféré nous enfermer le plus longtemps dans un trou à rats en compagnie d’une machine à écrire et même sans elle, avec pour écrire juste notre peau et ce qu’il y avait en dessous, alors forcément, lorsque, amochés et épuisés mais toujours vivants, nous mettons un mot derrière l’autre, nous n’observons pas vraiment les conventions POÉTIQUES que ces messieurs ont établies – selon eux, nous n’en avons jamais respecté aucune. De sorte que, pour nous émanciper de ce monde de cadavres, nous n’avons pas cherché (et nous ne cherchons pas), n’en doutez pas, à plaire ou à impressionner. Or la chose que les morts détestent le plus, c’est de se heurter aux vivants. Il s’ensuit que rares sont les éditeurs qui ont le courage de nous publier. Et quand il s’en trouve, des hurlements ne tardent pas à se faire entendre :
DÉGUEULASSE ! IGNOBLE ! CE N’EST PAS DE LA POÉSIE ! Pornographes, nous allons vous dénoncer auprès de l’administration postale.
Il est clair que, pour la plupart de ces hurleurs, la poésie se présente comme un havre de paix dans lequel il est interdit d’introduire du bruit et de la fureur. La préciosité de leur poésie tient au fait qu’ils ne s’intéressent qu’à ce qui ne compte pas. Leur poésie revient à gérer un compte épargne. Elle a toute sa place dans Poetry, la revue de Chicago depuis si longtemps momifiée qu’il n’y aurait aucun mérite à s’y attaquer : ce serait comme de frapper une grand-mère de 80 ans en train de prier à genoux dans une église.
Mais j’imagine que ces tronches de macchabées, aux traits sculptés par la médiocrité, la sournoiserie, la pétoche, ne disparaîtront jamais. Et, parce que nous sommes partisans de les laisser prospérer, savourer leur confort, suivre leur chemin, dans l’espoir qu’ils nous accorderont simplement le droit de respirer… eh bien, mes frères, ils se jettent sur nous, eux qui ne sont que lilliputiens bardés de diplômes, cerveaux difformes laminés par l’histoire, époux névrosés d’insignifiantes ménagères qui ne se soucient que de leurs jardins et de la poésie d’un obsolète 17e siècle et qui savourent leur bonheur de voir leurs héritiers exploiter de pauvres bougres au nom du Progrès et du Profit. Puissent-ils être tous, hommes et femmes, damnés pour avoir traité d’invraisemblable, d’impure, d’insane, d’insensible, d’illisible notre œuvre…
Seigneur, ô seigneur, si seulement ce soir je pouvais m’arracher mon putain de cœur et le leur montrer, quoiqu’ils n’y verraient, j’en suis convaincu, qu’un abricot, un citron desséché, une vieille graine de melon.
Ils sont hermétiques au monde réel et, partant, aux choses du quotidien. Il leur est impossible d’envisager qu’un homme de ménage, chargé de la propreté des chiottes de femmes, puisse valoir autant sinon plus que le président des États-Unis d’Amérique, et cela sans disposer de moyens de destruction massive, ou bien que ce même homme surpasse en tous points le chef de n’importe laquelle de ces pseudo-nations qui n’ont pour elles que leurs passés terrifiants, honteux, putrides. Nos existences leur échappent car leurs yeux se sont habitués à ne voir, à ne reconnaître et à n’acclamer que le spectacle de la mort.
Beaucoup, parmi nous qui nous attachons à décrire la Vie dans nos poèmes, se laissent gangrener par la fatigue, la tristesse, la maladie, et se sentent presque vaincus (mais pas tout à fait). Nous ne sommes pas pour autant prêts à oublier que notre art n’a pas besoin d’un Dieu pour être divin et que nous serons Sauvés sans le besoin d’un Jardin et que nous ne devons pas notre Liberté à la Guerre, toutes choses qui font que je n’admire pas Creeley, que je n’admire pas davantage Ginsberg qui est en train de perdre pied sous le poids des hordes hippies vocifératrices. Quitte à pleurer, je préfère le faire sur toutes ces jolies filles que l’âge a fini par rattraper, sur toutes ces bières qu’on a bêtement renversées, et sur toutes ces bagarres qui ont éclaté pour trois fois rien devant la porte d’un appartement lorsque l’alcool rouvrait les plaies de nos pauvres amours. Membre de droit de la Génération Fourmi, je défends bec et ongles notre poésie, et je me battrai pour préserver notre droit de dire et d’écrire ce qui est. Sans l’obligation de porter un costard. En me fichant que la police saisisse pour « obscénité » les fanzines qui me publient. Et sans la crainte de perdre nos jobs de merde. S’il vous plaît, ne me faites pas un mauvais procès, je ne prétends pas à l’immortalité ; je ne réclame aucun traitement de faveur – je suis d’accord, tout est précieux, sauf que, lorsque je mets mes chaussures, je ne vois que deux pieds sur le sol. Aussi permettez-moi d’ajouter ceci : je fais partie de ces rares hommes qui, talentueux ou non, ne supportent plus ce sempiternel jeu de la mort, et qui, avec leurs bras, leurs nez, leurs cerveaux, leurs os, leurs vies brisées, essaient d’injecter un petit peu de raison dans ce monde enténébré – une sorte de piqûre de soleil. POUR VIVRE ? Oui, pour vivre, ce machintruc qui nous concerne tous, les morts-vivants et les vivants-vivants.
Le monde de la poésie attire les trous du cul. Des trous du cul à la puissance mille pour l’essentiel. Comme ils ont en commun de considérer l’Art comme une planque, ils vont se répétant qu’ils auraient préféré réussir dans un autre domaine. Il suffit de voir leurs chemises et leurs slips cradoques pour s’en convaincre. Sauf qu’à l’inverse des nations et de leurs gouvernants, l’Art sait attendre son heure. Et son heure semble être venue. La recrudescence des descentes de police atteste en effet que quelque chose de formidable est sur le point de naître. Et ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est que la majorité des nouveaux (les doués, pas les autres) ne s’intéresse pas, ou peu, à la politique. Voilà pourquoi la seule LAPD, et non la police de l’État, a reçu mission de les matraquer, et ce bien qu’elle soit surchargée, mais oui, de travail. Le plus dur, entre parenthèses, ce n’est pas la flicaille, mais le tribunal, car la présomption d’innocence ne signifie plus grand-chose. Il faut en avoir plein les poches si l’on veut déjouer les pièges de la loi et pénétrer les esprits étriqués des juges et des jurés. Bordel de merde, même si vous confiez à votre avocat ce que vous pensez, il va devoir repatouiller, reformuler votre déclaration afin qu’elle s’accorde avec ce code pénal que les morts-vivants ont écrit pour protéger les leurs. Plus personne d’ailleurs n’y comprend quoi que soit ; l’esprit des lois, ayant perdu tout rapport avec la réalité, s’est lentement dissout au fil des années.
Dans mes moments de sobriété, quand je m’interroge sur le futur de l’Art, j’en arrive à craindre que, malgré les RÉSERVES des fourmis, le temps, au contraire de ce que je viens d’écrire, ne lui joue un sale tour. J’entrevois ainsi le jour où l’on aura réussi à nous faire oublier que Van Gogh fut dans sa jeunesse un idiot magnifique, le jour où l’on attribuera son échec final à un manque de pureté, de cœur et de perspicacité – tout le contraire de ce qui est communément admis aujourd’hui. Que voulez-vous, on n’arrête pas le Progrès. Matisse, en revanche, continuera de trôner au sommet, car jamais on ne se lassera de sa peinture. Dostoïevski tiendra bon lui aussi, même si certains de ses romans feront sourire et il n’est pas exclu qu’on le traite d’excentrique et, peut-être même, d’agité du bocal. John Henry O’Hara, notre grand romancier actuel, tombera en un clin d’œil dans l’oubli, suivi de près par Norman Mailer. Bien que d’une totale sincérité, Kafka disparaîtra en même temps qu’on découvrira de nouvelles dimensions spatio-temporelles. D.H. Lawrence perdurera, mais je suis bien incapable de vous en expliquer la raison. Je ne possède pas toutes les réponses, je ne fonctionne qu’à l’intuition. Quelques-unes des premières nouvelles de William Saroyan se liront encore. Conrad Aiken tiendra la distance pendant un bon bout de temps avant d’être emporté par une nouvelle « nouvelle vague ». Pour Dylan Thomas, ce sera directement la trappe, comme pour Bob Dylan. Je ne peux toutefois le jurer, ma seule certitude est que je ne sais rien, oh, mon Dieu, on est foutus, n’est-ce pas ? Camus, bien sûr, restera. Artaud, de même. Voyons voir maintenant le cas de Walt Whitman, ce pédoque qui, lorsqu’il ne suçait pas la bite d’un matelot, se faisait royalement chier, alors je vous le demande, c’est cela votre culture, oui ou non ?
En tout cas, si vous estimez que la flicaille de notre époque fait montre de trop de brutalité, méditez cette lettre datée du 2 décembre 1965 que m’a adressée J. Bennett, le rédacteur de Vagabond, une revuette de Munich : « … Ils ont arrêté de réimprimer tes vieux poèmes – ici, on brûle ton genre de littérature. Prends ça comme un compliment. À Düsseldorf, ils viennent de détruire par le feu des livres de Günter Grass, Heinrich Böll et Nabokov – c’est une organisation de chrétiens intégristes qui s’en est chargée. À Berlin, ça fait partie du quotidien – figure-toi qu’ils ont incendié la vieille maison de Günter Grass, lequel s’est contenté d’afficher un sourire plein d’ironie et s’est remis illico au travail… »
Ils ont toujours été à nos trousses (regardez Lorca) ou plutôt nous n’avons cessé, armés de nos propres couteaux, de nous poursuivre nous-mêmes. Nous sommes les éphémères d’un été pourri. Quoi qu’il en paraisse, mon article se veut un plaidoyer en faveur de la poésie et une déclaration de guerre, putain oui, contre tous ceux qui, se baptisant poètes, parasitent nos vies. Nous connaissons, pour la plupart, l’échec, mais avec un peu de chance et, ô Seigneur, un peu d’amour, nous pourrions connaître la réussite, ce qui n’impliquerait pas de rouler au volant d’une Cadillac, bien au contraire – c’est justement pour s’éviter un tel piège et une flopée d’autres que nous réclamons la chance et l’amour. J’ai écrit cet article parce que trop peu de poètes rebelles ont songé à publier un manifeste sur lequel s’appuyer. Alors que les Grandes Têtes Molles et les professeurs de littérature n’arrêtent pas depuis leurs chaires de postillonner des théories d’où toute vie, une fois passée à l’essoreuse, est réduite à néant. Tel un tsunami à répétition, leur logorrhée recouvre et noie presque tout le monde. Le cul posé sur un tabouret de bar, j’espère que ces lignes, écrites tout au bout d’un comptoir, toucheront certains d’entre vous – peut-être comprendrez-vous que nos vies, seraient-elles ratées, que nos mœurs et nos poèmes participent d’un choix. En grande majorité, nous ne sommes ni des assassins ni des escrocs. Et il arrivera un jour où, sans renoncer à peindre la réalité, nous écrirons avec une telle grâce, ô combien, avec une telle justesse que vous autres, les singes savants, vous sortirez de vos jardins en assez grand nombre pour que je me tourne
vers
ce qui a rendu possible
vos visages et vos corps et vos égoïsmes
mais
je n’en serais pas effrayé dans mon foutu
lit de camp de location
malgré les douleurs physiques, morales,
et les atrocités que vous m’avez fait subir
je serais prêt à mourir en priant pour
vous
et pour moi
si je pouvais transmettre à vous tous,
tas de crevures et de pourritures,
le peu de vie qui me reste
je vous l’enfoncerais bien profond
et
je m’endormirais pour toujours.
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Le Journaliste, Background : Une Histoire de Dope
La version hallucinée du Journaliste de ce qui se trame dans ce putain de désert est un truc dont j’aurais pas pu me passer. L’idée centrale qui sous-tend cette série, c’est qu’il existe différentes versions d’une même histoire. Selon le point de vue de chaque personnage perdu au sein de son enfer personnel, les autres individus, et même le Diable en personne, n’ont pas du tout le même visage. Mais au-delà du fait que le Tentateur se présente sous diverses apparences selon l’âme qu’il a choisi de séduire, c’est surtout l’idée que la réalité dépend de celui qui l’observe qui est essentielle ici, et que cette nouvelle révèle, grâce à la vision droguée et au témoignage gonzo, donc ultra-subjectif, qu’en fait le Journaliste.
Rapidement, la glace entre nos deux mondes fut brisée ; je lui proposai de la meth, il me parla des âmes en souffrance qu’il avait en cours, nous conversâmes tels deux larrons en foire légèrement surexcités par un abus de barba papa à la fête foraine.
Genre : Gonzo
Le Pitch
Un journaliste accro au crystal meth doit trouver le Diable pour l’interviewer. Quand il met finalement la main dessus, leur rencontre se révèle beaucoup moins solennelle que prévu, mais aussi plus drôle, et plus dangereuse…
La Genèse
Quand on est fan d’Hunter S. Thompson, se glisser dans sa peau le temps d’une nouvelle est terriblement tentant. L’intérêt de l’exercice, au-delà du fait que son personnage est jouissif et qu’il offre la latitude d’aller aussi loin qu’on veut dans la dinguerie, est évidemment de s’essayer au Gonzo.
Le Gonzo, c’est un style littéraire journalistique où le narrateur, plutôt que de rapporter des faits d’une façon neutre et objective, se met lui-même en scène dans sa lutte pour “couvrir l’événement”. Ajouté à ça, il est de bon ton de faire intervenir dans le récit de la dope, et un comparse.
Voilà les éléments clés du Gonzo.
Le personnage du Journaliste s’est rapidement imposé à moi. Faut dire que Las Vegas Parano se passe déjà dans le désert, et qu’imaginer Raoul Duke (alter-ego d’H.S.T.) en train d’interviewer le Diable est comme qui dirait le summum en matière de fantasme de fan… d’autant plus que je trouvais intéressante l’idée que le Diable s’exprime en dehors de la nouvelle qui lui sera consacrée, d’une manière directe. Et ça, seul le Journaliste pouvait l’amener à le faire, c’est dire si son rôle au sein des Chants du Désert est irremplaçable !
Et puisque que chaque nouvelle possède son propre style et son propre genre, je me suis dit banco.
L’autre truc pertinent, avec ce personnage, c’est qu’en tant que journaliste en reportage, ça n’a rien de surprenant qu’il croise d’autres figures de la série, même si je dois avouer que je m’attendais pas à ce que ce soit le Prophète et les Mécanos. Pourtant, une fois rédigé, ça colle parfaitement.
La version hallucinée du Journaliste de ce qui se trame dans ce putain de désert est un truc dont j’aurais pas pu me passer, surtout après le sérieux de La Passagère. L’idée centrale qui sous-tend cette série, c’est qu’il existe différentes versions d’une même histoire. Selon le point de vue de chaque personnage perdu au sein de son enfer personnel, les autres individus, et même le Diable en personne, n’ont pas du tout le même visage. C’est d’ailleurs ce que celui-ci explique lors de son interview. Mais au-delà du fait que le Tentateur se présente sous diverses apparences selon l’âme qu’il a choisi de séduire, c’est surtout l’idée que la réalité dépend de celui qui l’observe qui est essentielle ici, et que cette nouvelle révèle, grâce à la vision droguée et au témoignage gonzo, donc ultra-subjectif, qu’en fait le Journaliste.
Pensez-vous que le Prophète rapportera la même version ? Lui, à demi-mort et trébuchant, en train de parler tout seul et de délirer sur Dieu ? Rien n’est moins sûr… C’est pourtant ce qu’a vu le Journaliste, et le Diable possède encore une autre version. Voyez l’idée ?
Si je fais bien les choses, cette série sera une fresque saisissante, polyphonique, où les histoires (autant celles de chaque perso que l’histoire générale qui les réunit) s’accouplent et s’entre-déchirent pour livrer des court-métrages dantesques hétérogènes tout en étant interconnectés, comme les différents cercles de l’enfer…
Ce que j’aime bien avec cette version du Diable, c’est qu’il est terriblement humain, et que ça le rend attachant ! Même si tout compte fait son attitude était peut-être calculée, puisqu’il baise le Journaliste en beauté à la fin (qui se figure pourtant, comme on le découvre à la toute dernière ligne, avoir fait une super affaire - mais c’est toujours le cas, avec le Diable, pas vrai ? Relisez Le Clown et La Passagère, vous comprendrez !), il n’en demeure pas moins que le temps de l’interview, on a la certitude qu’il se montre honnête, et que, oui, c’est quelqu’un qui souffre, et qu’au fond de lui il est toujours ce petit garçon qui a défié son père et s’est fait rejeter par lui…
En commençant à écrire, c’est pourtant pas du tout ce que je voulais ; j’avais dans l’idée de partir sur la figure hautaine et mystérieuse, un brin affectée, qui sied généralement à Satan, et ç’aurait été cool à rédiger aussi. Mais les choses ont pris cette tournure et ça me va très bien. Lucifer qui se défonce et picole avec Hunter en geignant sur la connerie humaine, merde, faut l’écrire soi-même pour capter à quel point c’est cool !
Cette genèse part dans tous les sens (le Gonzo est encore en moi, je le crains), alors je vais conclure avec deux éléments importants révélés ici :
Le Diable se cache en chacun de nous
- Qui de nous deux a trouvé l’autre ? C’est moi qui t’ai déniché, ou est-ce que c’est toi qui m’as convoqué ?
- Ça ne fait aucune différence. Dans ce désert, tout est à double tranchant.
La passion et la perdition sont une seule et même chose
Pour la bonne raison que c’est pour cette chose, et cette chose seulement, que tu es prêt à tout sacrifier, jusqu’à ton âme. Ce de quoi tu veux vivre est aussi ce pour quoi tu es prêt à mourir. Et donc, le désir et la passion qui te rongent et brûlent en toi d’une flamme éternelle, finiront inévitablement par dévorer ton âme. Que ce soit moi qui le fasse, ou toi, tout seul, sans l’aide de personne.
Si ces révélations avaient déjà été timidement annoncées dans les nouvelles précédentes, ici, la vraie lumière est faite sur elles. Et vous êtes suffisamment intelligent pour vous passer de mes explications.
Je vous demanderais juste d’être particulièrement attentif à ces éléments dans le futur. Ils vont prendre de l’ampleur et risquent fort d’atteindre la crise métaphysique…
Le Clown, Background : Une Histoire d’Alcool
Le Clown est-il déjà en Enfer ? S’agit-il d’une sorte de purgatoire, ou bien d’un simple jeu du Diable à qui il a déjà vendu son âme, lui préférant une bouteille de whisky mise à sa portée chaque jour qui recommence ? A t-il fait le choix de revenir pour toujours, du moment que de l’alcool est à sa disposition ?
Tu sais, le Clown, le cirque est parti il y a longtemps…
Genre : Pulp
Le Pitch
Un clown alcoolique se réveille après une biture pour s’apercevoir que le cirque a plié bagage sans lui. Seul un dromadaire a été oublié. Tous deux s’engagent dans une errance à travers le désert.
La Genèse
Comme pas mal de gens, j’ai toujours éprouvé un sentiment ambigu envers les clowns. Un mélange de fascination et de répulsion. Que signifient ces personnages bizarres, peinturlurés, éternellement souriants ? Impossible qu’ils ne cachent pas quelque chose. J’imagine que c’est la raison pour laquelle les films d’horreur s’éclatent avec eux !
Le pire, c’est que même les gosses sentent qu’y a un truc pas net chez les clowns, et beaucoup nourrissent même une sorte de phobie envers eux. C’est à se demander pourquoi on s’en est pas encore débarrassés…
Quoi qu’il en soit, ça faisait un moment que je caressais l’idée d’en mettre un en scène. J’adore le côté “foire des ténèbres” façon Ray Bradbury ou encore “fête foraine hantée” à la manière de Carnivale. Mais j’avais pas non plus envie de partir dans le thème du Clown Diabolique. Un simple Clown Alcoolique (déjà suffisamment cliché) ferait l’affaire.
Dans Borderline, Travis avait une scène avec un clown, mais elle a été coupée au montage. Cela dit, ce n’est pas du tout la base de cette nouvelle. J’ai simplement conservé l’idée du clown, du whisky et du dromadaire.
Et au fond, qu’est-ce qu’y a de plus tragique qu’un clown forcé de sourire aux petits enfants alors qu’il est raide déchiré et malheureux comme les pierres ? Mais hors de question de tomber dans le pathos ; ce Clown est un enfoiré stupide et aigri, un péquenaud homophobe chez qui la seule humanité se concentre dans son affection envers Mimi le dromadaire, qu’il s’imagine aussi abandonné que lui (ce n’est pas le cas, Mimi n’est qu’un accessoire du Diable).
Mais parfois je me demande si c’est pas les salopards perdus de Dieu les seuls êtres vraiment aptes à engendrer la pitié… Et je crois que c’est ce sentiment-là que je voulais faire naître chez le lecteur. Parce que c’est ça qu’il m’inspire, à moi.
J’ai écrit cette nouvelle sans savoir où j’allais (comme toujours, je découvre mes textes en les écrivant). Tout ce que j’avais au départ, c’est un clown qui se réveille avec la gueule de bois et constate que le cirque est parti sans lui. Le dromadaire et son prénom ridicule, l’errance dans le désert, l’histoire pathétique du clown et même l’apparition du Diable et la personnalité un brin égrillarde qu’il adopte envers lui, tout ça, c’est venu sur le tas. Ainsi que la boucle (un lecteur a parlé du ruban de Möbius, moi j’aurais plutôt dit Un jour sans fin), qui m’a soudain semblé la direction inévitable que devait prendre le récit.
Le Clown est-il déjà en Enfer ? S’agit-il d’une sorte de purgatoire, ou bien d’un simple jeu du Diable à qui il a déjà vendu son âme, lui préférant une bouteille de whisky mise à sa portée chaque jour qui recommence ? A t-il fait le choix de revenir pour toujours, du moment que de l’alcool est à sa disposition ?
Les Chants du Désert sont des cantiques que chaque personnage entonne pour glorifier sa propre perdition. Car s’il y a bien une chose de sûre, c’est que le désert révèle la vérité des gens.
Lieu mythique de métamorphose ou d’errance, solitude infinie ou quête désespérée, Le Désert est un personnage à part entière, qui de part sa nature intransigeante, force les êtres qui se perdent en lui à reconnaître leur propre force, mais surtout, leurs propres mensonges.
Bilan d’un an de blogging pour Le Coin des Desperados
Qu’il s’agisse de mobiliser mes idées les plus fortes pour les partager, faire des recherches pour offrir des informations creusées et détaillées, travailler les images pour qu’elles atteignent cet aspect trash et corrosif, ou encore présenter le boulot d’artistes que j’admire à travers des portraits et des interviews, cet espace qui m’appartient, où je m’exprime comme bon me semble avec un ton qui n’est rien d’autre que moi, moi pur jus, eh bien, c’est devenu une extension de moi-même. Un chez-moi numérique où je me sens terriblement bien…
Quand j’ai ouvert ce blog, je connaissais que dalle au blogging.
J’avais vaguement entendu dire que disposer d’un site d’auteur était le truc à faire en tant qu’écrivain, histoire d’avoir une sorte de vitrine pour ses livres, et depuis mon dernier trip, je caressais l’idée de pouvoir partager mes expériences de voyage et de chamanisme, et mes ressentis sur l’art…
Je commençais aussi à en avoir marre de dépendre de la susceptibilité des algorithmes des réseaux sociaux pour faire passer mes messages. Ras le cul de devoir limer les angles de mon discours pour éviter le lynchage publique. Et puis, fatiguée de voir des conneries circuler sur le net au sujet de choses dont j’ai, moi, une expérience réelle.
J’avais envie d’un espace où je pourrais laisser libre-cours à ma folie, et j’éprouvais aussi le besoin de remettre les pendules à l’heure… et de sonner les cloches de quelques baltringues au passage !
Alors, quand mon petit frère Max, vrai touche-à-tout doublé d’un super graphiste et d’un designer déglingo, m’a relancée pour qu’on s’attèle à la création de ce site, j’étais plus que partante. Et après une année d’existence, le résultat dépasse toutes mes espérances…
Le Coin des Desperados en 1 an, c’est 2 373 visiteurs uniques, 4 256 visites, et 10 586 pages vues… Des clopinettes pour certains, une mine d’or pour moi !
Mais au-delà des chiffres et statistiques dont tout le monde se branle éperdument, ce que je veux raconter ici, c’est mon expérience, mon histoire, et ce que je retire de cette incursion dans un univers jusqu’alors inconnu.
Il est donc temps de revenir sur cette aventure (ouais, chez moi, tout est une aventure) et de faire le point sur le parcours de ce blog, depuis ses intentions primaires jusqu’à ce qu’il représente aujourd’hui.
Bonus : Vous pouvez cliquer sur toutes les images afin de vous rendre directement à l’article qui vous intéresse !
Le Coin des Desperados fête ses 1 An !
La petite histoire du Coin des Desperados…
Quand on démarre un blog, y a des questions qu’on est forcé de se poser : Qui suis-je ? Qu’est-ce que je veux transmettre ?
A ce niveau, j’avais une longueur d’avance. Rodée par l’écriture de Borderline et ma vie d’auteure, j’avais déjà identifié la teneur de ce que je voulais crier au monde depuis mon ordi. De message, j’en ai qu’un seul, le nom de ce blog en est l’expression la plus pure, et il m’est apparu comme une évidence…
Imaginez une sorte de comptoir d’échange ambiance western où se retrouvent tous les pirates de ce bas monde.
Ils rappliquent dans ce rade, après des heures et des heures de route sous le cruel cagnard du désert, poussiéreux, leur cheval à moitié cané, histoire de s’en jeter un derrière la cravate, papoter entre bandits, se vanter de leur dernier larcin et peut-être se taper une pute ou une gamelle de fayots…
Et puis, ils repartent, toujours aussi bourrus et crados, mais au minimum désaltérés, vers un horizon qui ne cessera jamais d’appeler les âmes errantes de leur espèce, un cheval frais et une flasque de gnôle à portée de main.
Les affiches élimées Wanted Dead or Alive avec leur sale trogne dessus jalonnent leur chemin, mais ces gars-là s’en cognent : ils sont de la race des DESPERADOS, ceux qu’ont plus rien à perdre, ceux qui sont libres de faire ce qui leur chante, parce qu’ils n’obéissent plus qu’à eux-mêmes…
Joli cliché, pas vrai ? Ouais, mais j’adore ça, moi !
Donc, un check-point pour les gredins…
Le truc bizarre, c’est que le frangin et moi, on a pas tellement tâtonné pour trouver son identité, sa charte graphique et sa ligne éditoriale (un affreux hybride mêlant art, voyage et psychédélisme). Pareil pour le logo : un crâne avec une coiffe d’Indien, la question ne se posait même pas !
Après trois semaines de taff ultra-intensives, en mixant le tout tels deux savants fous, on est parvenus à mettre au monde une créature originale, affublée d’une esthétique unique, sans pub, sans gêne visuelle qui te sort de l’immersion, sans fenêtre pop-up à la mords-moi-le-nœud pour t’inciter à t’abonner.
Un blog qui ne ressemblait à aucun autre…
Le Coin des Desperados était né !
Ouais, d’accord, mais pourquoi l’avoir créé, ce truc ?
J’ai toujours fui les réseaux sociaux, parce que j’ai jamais éprouvé le besoin d’exposer ma vie à des étrangers, ni de m’intéresser à la leur.
Avant de débarquer sur Twitter pour tenter de me faire connaître en tant qu’auteure (mon premier livre était publié depuis quelques mois quand j’ai réalisé qu’une présence en ligne était inévitable si j’espérais vendre Borderline au-delà du cercle de mes connaissances), j’avais une vision très négative des RS, qui s’est un peu améliorée par la suite. J’ai découvert là-bas des personnes avec qui je me suis liée au-delà du simple rapport auteur/lecteur, et des amitiés sont nées.
Mais après un an d’usage intensif et pas mal de déceptions (c’est toujours pareil, au début c’est tout rose, et puis quand tu creuses…), une frustration et une colère grandissantes ont fini par me posséder.
J’y suis d’ailleurs de moins en moins présente, parce que ça me débecte d’essayer d’attirer l’attention sur moi en criant plus fort que les autres et en travaillant mon image pour la rendre putaclic.
Ce que je poste là-bas se résume principalement au relayage d’articles et quelques promos pour mes livres, et j’y reste pour suivre le travail des artistes qui m’inspirent.
En bref, donc, j’ai réalisé que d’essayer de dire des choses intéressantes sur cette plate-forme faite pour l’instantanéité, au sein du brouhaha mêlant politique de comptoir, polémiques à deux ronds, étalage égocentrique de ses “avancées artistiques" et spam effréné de Personal Branding, bah ça revenait à gueuler dans le cul d’un poney.
What ? Ouais. Tes mots se perdent au fond d’un trou noir de connerie et ont zéro écho.
J’avais envie de mener plus loin les quelques rares débats intéressants que j’avais pu avoir sur Twitter. Envie de creuser mes idées au-delà de la limite des caractères autorisés pour un tweet. Envie de parler de mon expérience, de mes livres, de philo, d’ayahuasca, de tout ce qui me passionne, sans être contrainte de formater mon message pour qu’il ne choque personne, et sans me taper les rageux qu’essayent de me tester alors qu’ils ont pas la moitié de mon expérience sur le sujet.
Ouais, y se trouve que j’ai l’audace de considérer que j’ai des vrais trucs à dire, et donc, l’option blog semblait la meilleure solution.
Et donc, qu’est-ce que t’as découvert en étant aux commandes de ton propre monde ?
Cette zone qui n’appartient qu’à moi, dans laquelle seuls ceux qui sont intéressés par les thèmes que j’aborde et ce que j’ai à dire dessus font l’effort de pénétrer (autant dire que ça écrème direct), m’a offert la latitude dont j’avais besoin pour m’exprimer comme je le sens, sans craindre de provoquer un shitstorm aussi débile que consensuel, comme c’est le cas sur Twitter, dès lors que t’oses ne pas aller exactement dans le sens de la marche (cette putain de marche militaire qui est d’un ennui et d’une “bienveillance” mortels), et aussi sans saouler ceux qu’ont rien demandé avec des trucs très personnels, comme par exemple cette genèse de ma saga (qui au départ était un thread, honte à moi…).
Désormais, au lieu d’aligner des tweets hurlant “Pitié, intéressez-vous à moi !” ou bien “N’est-ce pas que mes idées sont brillantes et que je suis suprêmement intelligente ?”, bah je sors un article.
Si mes intentions premières étaient simplement de développer mes idées et partager mes passions auprès de personnes dont les centres d’intérêt coïncident avec les miens, ce que j’ai découvert, en réalité, c’est que c’est CARRÉMENT DÉMENTIEL de repousser sans cesse ses propres limites en allant de plus en plus loin dans la quête de l’Article Parfait, celui qui fore le thème choisi jusqu’à atteindre l’épicentre d’où jaillit la fascination qu’il provoque chez toi !
Parce que c’est ça que ça fait, de bloguer. Si t’as l’ambition d’offrir aux autres des articles aussi profonds que ceux que toi t’aimerais lire, laisse-moi te dire que c’est avant tout toi-même que tu dois surprendre, toi-même que tu dois convaincre, toi-même que tu dois impressionner !
Et si tu souffres d’un perfectionnisme aussi violent que le mien, bah ça t’amène à créer des post (je hais le terme de “contenu”) qui respire la passion, et ça, mon vieux, ça signifie JACKPOT.
Car si toi tu es passionné, alors tu es passionnant, et donc…
Vas-y, sors-nous ton Top 10 des articles les plus populaires !
Globalement, j’ai pas à me plaindre. La majorité de mes articles rencontre un minimum de 50 lecteurs à tous les coups (les aficionados du Coin des Desperados, qui ne manquent aucune publication). Et franchement, ça me va bien comme base. Savoir qu’il existe déjà 50 tordus qui suivent absolument tout ce que je publie, ça me réjouit !
Mais il y a d’autres articles, particulièrement bien référencés sur le net, ou alors qui ont créé le buzz lors de leur première diffusion sur les réseaux, qui ont carrément pété le plafond…
Pour info, ce Top 10 ne prend pas en compte la page de mes livres Borderline (c’est elle qui défonce tous les scores).
Profession Romancier, de Haruki Murakami : Une Philosophie de l’Écriture
Tout le monde abrite du chaos au fond de soi. Il existe chez moi, et chez vous aussi. Mais dans la vie ce n’est pas le genre de chose que l’on doit afficher, sous une forme concrète et visible. “Si vous saviez quel prodigieux chaos je porte en moi !”. Non, pas de ce type d’étalage en public. Celui qui par hasard tombe sur son propre chaos doit garder la bouche close et descendre seul au plus profond de sa conscience.
Pourquoi cet article marche ?
Les écrivains sont avides de conseils, c’est un truc que beaucoup d’auteurs et de blogueurs ont capté.
Pourtant, les leçons à l’emporte-pièce, ultra-formatées et complètement dénuées d’instinct ou de magie, qu’ils osent diffuser sur les réseaux ou leurs sites - alors qu’eux-mêmes n’ont publié qu’une moitié de roman - n’ont aucune chance d’aider les jeunes auteurs, et pourraient même avoir l’effet inverse…
En lisant ce livre, j’ai découvert la vision d’un romancier aguerri, dénué de prétention et pourtant très inspirant. J’ai donc décidé d’en faire profiter les autres.
Si cet article a rencontré du succès, c’est parce que les conseils proposés par Haruki Murakami sont bons et efficients sans se montrer intrusifs ou directifs. Et parce que les gens kiffent les recettes en 10 étapes !
Une fois que vous vous mettez à choisir comment les gens peuvent et ne peuvent pas s’exprimer, s’ouvre une porte qui donne sur une pièce très sombre dans la grande entreprise, depuis laquelle il est vraiment impossible de s’échapper. Peuvent-ils en échange policer vos pensées, puis vos sentiments et vos impulsions ? Et à la fin, peuvent-ils policer vos rêves ?
Pourquoi cet article marche ?
Tout simplement parce qu’il tire en plein dans le mille, et ose dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas.
Je dois avouer que c’était pratique de me planquer derrière ce livre pour parler des phénomènes culturels qui me hérissent, tels que la cancel culture, le wokisme, le culte du like, l’intrusion de l’idéologie dans l’art et les putains de trigger warning.
Mais Bret Easton Ellis s’exprime de toute manière mieux que je ne pourrais jamais le faire à ce niveau, et énonce clairement tout ce qu’il y a à dire.
Je redoutais le lynchage lors de sa première diffusion sur les réseaux, mais c’est l’inverse qui s’est produit : il a été partagé un nombre ahurissant de fois, et beaucoup de gens m’ont remerciée de l’avoir écrit.
Je crois que depuis toujours je sentais qu’on pouvait rien faire de vraiment significatif en restant dans les clous. Qu’il fallait aller au-delà des normes et des frontières qu’on nous certifie comme infranchissables, alors que pas grand-monde ose tout simplement tenter de les dépasser. En tout cas, moi c’est là que j’ai décidé d’aller.
Pourquoi cet article marche ?
Parce que les gens sont des gros voyeurs ! Nan, je déconne, et puis ça m’arrange… Faut croire que ma vie intéresse les autres.
Ce post est souvent consulté via mon Linktree, ce qui m’amène à penser que les gens checkent qui je suis avant de s’abonner à moi sur les RS, ou alors qu’ils éprouvent l’envie de connaître mon background après la lecture de Borderline.
A la base, écrire cette autobiographie me semblait d’un narcissisme achevé, mais je me suis dit, Merde, c’est mon blog, ici, si j’ai envie de parler de moi, autant tout cracher là plutôt que sur Twitter. Si ça t’intéresse pas, tu cliques pas, point barre.
Mais les gens continuent à cliquer.
Quand j’ai commencé à m’intéresser au chamanisme, un nouveau monde s’est ouvert à moi. A l’époque, j’aurais aimé tomber sur un article où les meilleurs livres ayant pour sujet le chamanisme, les plantes de pouvoir et la conscience soient réunis. Aussi, explorateurs des états modifiés de conscience et du royaume végétal, ce guide ultime spécial chamanisme est pour vous !
Pourquoi cet article marche ?
Il marche parce qu’il est très bien référencé sur les moteurs de recherche, et qu’il répond à un besoin, une requête fréquente.
On va pas se mentir, lorsqu’un blogpost fonctionne au-delà du cercle des réseaux ou des abonnés, c’est parce qu’il occupe une vraie place sur le net, tout simplement parce qu’il résout un problème.
Alors bon, trouver des livres sur le chamanisme n’est pas un vrai blème en soi, mais y se trouve que l’offre est pas ouf sur le net à ce niveau, et beaucoup moins creusée que ce top-là.
C’était la première fois que je m’essayais à la création d’un Top, mais c’est un format que j’adore, car il permet la mise en avant de beaucoup d’œuvres d’un coup, autour d’un thème commun, en limitant la taille des reviews, ce qui force à rester concis. Cool comme exercice !
Vous en avez marre de lire des bouquins qui vous ennuient ? Ras-la-casquette de faire défiler des pages sans jamais être surpris ou, encore mieux, choqué ? Vous cherchez des lectures qui vous secouent les puces et vous fassent sortir de cette zone de confort littéraire soporifique où les mêmes histoires prévisibles se répètent à l’infini, et où l’absence accablante de style original et audacieux semble devenue une putain de norme ? Alors, vous êtes au bon endroit. Attention les yeux, voici mon Top 15 dédié aux pires DESPERADOS DU STYLE !
Pourquoi cet article marche ?
Celui-là a défoncé le score et tué le game de mon site lors de sa première diffusion !
183 vues en moins de 24h, c’était carrément ouf pour mon petit blog !
Comment expliquer un tel succès ?
Je crois que les gens en ont plein le cul de lire des trucs sans une once d’originalité ! Mais c’est pas évident de trouver des livres hors-norme quand on ignore où chercher, et je suppose que cette liste accompagnée d’extraits et d’analyses stylistiques donne de sérieuses pistes pour s’écarter un peu de la culture mainstream…
Et vous savez quoi ? Ça m’enchante, et ça me rassure que ce genre d’article ait tant de succès. Parce que ça signifie que les gens cherchent des formes d’art qui sortent des sentiers battus.
Tout lâcher, partir sur les routes du monde pour plusieurs mois, n’emporter avec soi que le strict nécessaire, être légère, libre, dire adieu aux verbes avoir et posséder pour les remplacer par être et expérimenter… Se défaire de l’inutile, de tout ce qui encombre le corps et l’esprit pour s’immerger dans le vécu. Ouais, ça fait rêver sur le papier, mais en pratique, c’est pas si facile à organiser, et c’est une grande voyageuse qui te le dit…
Pourquoi cet article marche ?
Parce que c’est le meilleur sur la question, pardi !
Des check-lists pour le voyage minimaliste, y en a pléthore sur le net, et je dois avouer que c’est pas facile de se placer en pole position, mais y se trouve que celui-ci a l’avantage de proposer des produits simples et surtout économiques, ce qui n’est souvent pas le cas des autres, avec leur polaire en laine mérinos à 70 boules l’unité !
Ajouté à ça, les produits de beauté présentés sont réellement zéro déchet, à la différence d’autres listes qui sont carrément à côté de la plaque à ce niveau ! Et puis, je pense que ça se sent que je sais de quoi je parle, aussi…
De plus, le ton de l’article est fun et décomplexé, et selon moi ça contribue pas mal à son succès.
Pire encore qu’une simple légende, on parle ici d’une figure devenue carrément mythique au gré de ses nombreuses incarnations. Le Trickster ne laisse jamais indifférent. Motivations troubles, propos offensants, humour cruel, comportement borderline, cet archétype est un véritable punk aussi scandaleux que fascinant.
Pourquoi cet article marche ?
Alors, pour celui-ci, on m’a fréquemment demandé la version podcast, et c’est vrai qu’il s’y prête !
L’étude d’un archétype comme le Trickster, qui soit dit en passant m’a procuré énormément de plaisir à rédiger (et qui m’a aussi demandé pas mal de travail de recherche), ce serait un truc intéressant à écouter, un peu comme une émission culturelle, quoi. Il faut reconnaitre qu’il est très complet sans être relou, et j’en suis particulièrement fière !
En plus, mon frangin et moi on s’est vraiment éclatés à travailler les images, et ça doit se sentir… Cet article est aussi beau à regarder que cool à lire !
Je pense continuer à explorer d’autres archétypes (j’avais déjà fait l’Anti-Héros, l’un de mes tout premiers articles), et j’ai d’ailleurs créé une catégorie spécialement pour les accueillir…
Ayahuasca Kosmik Journey : Simulation Virtuelle d’une Réalité Visionnaire
Vous allez VIVRE Ayahuasca Kosmik Journey en même temps que nous, grâce à la vidéo complète du film diffusée ici, en suivant les impressions d’un novice (Ben) pénétrant dans l’univers de l’ayahuasca, accompagné d’une initiée (moi), qui va l’aider à comprendre ses visions et explorer la profondeur de ses impressions… Prenez une grande inspiration et cliquez sur le lien : Bienvenue dans le royaume de l’Ayahuasca !
Pourquoi cet article marche ?
Parce que c’est pas un article, mais une putain de vidéo, ma première, celle qui a inauguré l’ouverture de la chaine YouTube Le Coin des Desperados !
Mon acolyte m’avait parlé d’une cérémonie d’ayahuasca en Réalité Virtuelle qu’il avait eu la chance de tester (oui, ce mec est un lecteur de Borderline, ceci explique cela), et j’ai eu une brutale illumination !
Il fallait qu’on pose un podcast sur cette vidéo, lui le casque sur la tête, en pleine immersion, moi en train d’expliquer la signification des visions !
C’était l’expérience de l’ayahuasca la plus proche de la réalité que je pouvais offrir aux lecteurs de mes livres et de mon blog…
Et ça a marché.
Qu’est-ce que l’art ? A quel moment peut-on parler de véritable création artistique ? Qu’est-ce qui différencie une œuvre qui restera gravée à jamais dans le temps de celle qui ne pourra que divertir puis sombrer dans l’oubli ? Quels sont les mécanismes qui entrent en action dans l’élaboration et l’accueil d’une œuvre d’art ?
Pourquoi cet article marche ?
Alors lui, c’est vraiment le tout premier que j’ai écrit (à la base il se trouvait sur le site d’un ami).
Bien qu’à l’aune de mon évolution en matière de blogging, je le trouve un poil faiblard et nettement trop court, il continue son chemin vaillamment, notamment grâce aux moteurs de recherche (il semblerait que la requête “Art et Conscience” soit plus fréquente que prévue !).
Ça me fait plaisir, même s’il mériterait un petit lifting !
Les idées que j’ai développées dans ce post me tiennent vraiment à cœur, et m’ont d’ailleurs valu plus d’un lynchage sur les réseaux, mais je persiste et signe : ceci est ma vision, et je vous emmerde.
Et puis, faire chier le monde signifie au minimum qu’on défend des idées fortes, et ça, ça me plaît…
Hunter S. Thompson, c’était un malade. Le journaliste le plus déjanté que la Terre ait jamais porté. Ses articles écrits à la première personne, ultra-subjectifs, ressemblent au délire hallucinatoire d’un chtarbé en phase aiguë de delirium tremens. Et pourtant… Si ce mec est devenu l’icône la plus freestyle de la contre-culture, une véritable idole pour tout misérable journaleux affublé d’une machine à écrire, c’est pas pour rien. Sa plume sauvage et incendiaire, son style légendaire et inimitable, et sa vision sarcastique unique d’une Amérique au moins aussi dépravée que lui ont fait de lui le Freak le plus incontournable de tous les temps…
Pourquoi cet article marche ?
Je me suis lâchée, mais alors comme jamais avec ce post !
Il est d’une longueur effrayante, et les images qu’il recèle sont encore plus gonzo qu’Hunter en personne.
Mais quand on est passionné par un artiste comme moi je le suis par H.S.T., impossible de se brider. Et pas envie, surtout. Et vous savez quoi ? Jamais je n’ai trouvé sur le net d’article aussi complet sur lui… Ce qui explique pourquoi de plus en plus de lecteurs commencent à tomber dessus sur Google.
Ceci n’est que le premier d’une nouvelle catégorie nommée Portrait d’Artiste…
Alors oui, avec ce type de contenu long comme le bras et regorgeant de citations, je m’adresse majoritairement aux fans, mais pas que : des lecteurs sont venus vers Hunter S. Thompson grâce à ce post, et j’ai l’ambition de croire que ce genre d’artiste est un exemple super inspirant pour d’autres jeunes artistes…
C’est génial, tout ça, mais c’est quoi le bilan ? Qu’est-ce que t’as appris ?
Pour commencer, j’ai découvert un plaisir carrément dingue à jouer avec ce truc !
Qu’il s’agisse de mobiliser mes idées les plus fortes pour les partager, faire des recherches pour offrir des informations creusées et détaillées, travailler les images pour qu’elles atteignent cet aspect trash et corrosif, ou encore présenter le boulot d’artistes que j’admire à travers des portraits et des interviews, cet espace qui m’appartient, où je m’exprime comme bon me semble avec un ton qui n’est rien d’autre que moi, moi pur jus, eh bien, c’est devenu une extension de moi-même. Un chez-moi numérique où je me sens terriblement bien.
Il représente tout ce que je suis, tout ce en quoi je crois. Parfois je me dis que si je devais crever, la nature de ma personnalité, l’ensemble de ce qui m’a touchée, forgée, transcendée, seraient livrés ici en ultime témoignage.
Le Coin des Desperados, c’est ma dimension à moi, l’espace intangible au sein de la matrice où mon esprit s’ébat, et où mon âme est parfaitement elle-même.
Ce blog a pris une place dans ma vie que j’aurais jamais envisagée. Et ça m’inquiète un peu, parfois, parce que je veux pas perdre de vue que je suis auteure de fiction avant tout. Pour l’avoir vu opérer chez d’autres, j’ai conscience que le fait de pondre des articles au lieu d’écrire son prochain livre porte préjudice à la création, que ce soit en termes de temps, d’énergie, ou encore d’immersion, trois éléments phares que requiert évidemment l’accouchement d’un ouvrage.
Mais je me dis aussi que ça développe ma créativité, que c’est un autre type de réalisation, finalement beaucoup moins chronophage que ces putains de réseaux-toile-d’araignée dans lesquels on s’est tous fait prendre, moi la première. Ce que j’écris ici est là pour durer.
Et puis, ce site est finalement la plus belle porte d’entrée de mon œuvre, et donc ma meilleure pub. Sans compter que mes livres y sont mis en valeur d’une façon unique !
D’autre part, comme je l’ai dit plus haut, quand il s’agit de présenter ses idées au monde, le fait de se contraindre à les mettre en forme organise du même coup ta pensée, et te permet d’aller plus loin que si tu te contentais de réfléchir seul dans ta tête. Ainsi, grâce à l’article sur Nietzsche, mes idées sont prêtes à être incorporées dans Borderline. C’est une autre façon d’affûter mon écriture.
La vérité, c’est que vous apprenez des trucs, mais moi aussi !
Je dois aussi dire que les réactions des lecteurs, qui ont lieu sur les réseaux sociaux - puisque Twitter est à ce jour le canal qui m’apporte le plus de visiteurs (les commentaires ne sont pas en fonction sur ce site. Pourquoi ? Je refuse que des débats aient lieu ici. Cette zone doit rester neutre) - vont souvent bien au-delà de mes espérances, et c’est grâce à leurs partages que Le Coin des Desperados gagne jour après jour en visibilité. J’ai même trouvé de nouveaux lecteurs de Borderline grâce à lui !
Mais le truc, surtout, c’est que ces articles ouvrent sur des sujets que beaucoup d’entre vous ont envie d’explorer, et j’ai reçu pas mal de remerciements pour les infos que je transmets au sujet du chamanisme, notamment.
Le dernier en date, par exemple, la FAQ Ayahuasca, a fait parler de lui lors de sa sortie, certains se montrant très impressionnés, tout en offrant enfin aux personnes intéressées un vrai éclairage sur la question, plutôt difficile à débusquer sur le net.
Ce blog est donc définitivement une super vitrine présentant ce que je suis et mon univers, tout en offrant un avant-goût de ma plume.
Donc désormais, quand il s’agit de parler de mon taff à des inconnus, plutôt que de simplement les envoyer sur Amazon pour y trouver mes livres, je préfère tendre ma carte de visite à l’effigie du Coin des Desperados, tatouée du QR code qui mène directement ici... Et croyez-moi, ça fonctionne. Même les marque-page Borderline que je glisse dans mes livres lors d’une séance de dédicaces ou à l’occasion d’une vente directe sont pourvus de ce fameux QR code !
Ce site est ma fierté, et ça marche dans les deux sens : si vous aimez mes livres, vous kifferez mon blog. Et si vous appréciez mon blog, vous adorerez mes livres…
En bref, en lui donnant naissance, je ne m’attendais pas à tant d’enthousiasme de la part des lecteurs ! Et pour moi, ça veut dire qu’une chose : il existe encore des gens qui rêvent de liberté, et qu’ont pas peur d’approuver les discours parfois virulents ou hors des clous comme le mien. La preuve ultime en est le succès de ma page Tipeee.
Je tiens encore une fois à remercier toutes ces personnes qui m’aident et m’ont aidée, grâce à leurs encouragements, leurs partages, leur fidélité, leur soutien et leur simple présence.
Le seul aspect négatif de ce bilan, c’est le peu de ventes que génèrent mes liens affiliés, en dehors des achats de Borderline (à ce niveau, mes lecteurs ont bien compris que passer par ces liens pour se procurer mes livres m’était bénéfique !). J’aimerais bien que les gens craquent davantage sur les œuvres ou produits que je mets en avant, mais bon, puisque mon objectif n’est pas du tout de vivre de mon blog, mais plutôt d’amener les lecteurs à s’intéresser à mon travail d’auteure de fiction, c’est pas trop grave !
Et y a eu quelques améliorations en chemin ?
J’essaye de prendre en compte les suggestions des lecteurs du Coin des Desperados (ouais, ce site c’est mon joujou, mais j’écris quand même pour que vous me lisiez…).
Donc, vu que le fond noir est désagréable pour les rétines délicates, j’ai mis en place un format AMP pour tous les articles, qui fait qu’ils s’affichent sur fond blanc, d’une manière simplifiée, sur votre ordi ou votre smartphone. Pour que ça marche, il suffit de rajouter “?format=amp” au cul de l’URL, et banco ! Vous voulez voir ce que ça donne ? Testez avec cette page !
Ensuite, j’ai créé une section Archives, accompagnée d’une barre de recherche, afin que vous puissiez retrouver facilement ce qui vous intéresse sans avoir à faire défiler tout le bazar…
Vous aurez aussi remarqué qu’à la fin de chaque article se trouve désormais un carrousel d’articles liés, chouette moyen de mettre la main sur des posts dont le sujet est pertinent pour vous.
J’ai également créé davantage de catégories en plus des Trois Principales (Freestyle, Chamanisme, Road trip), toujours dans une idée de confort de navigation.
La page Me Myself & I s’est aussi payé une petite mise à jour, avec une explication plus nette de l’intention du blog, ainsi que des liens faciles d’accès vers des interviews que j’ai eu la chance de donner !
Le seul truc sur lequel j’hésite encore, c’est la création de pages attenantes à celles de chaque livre de Borderline, réunissant toutes les chroniques qu’ils ont reçues, avec un lien vers le site des chroniqueurs qui leur ont fait cet honneur… Mais beaucoup de futurs lecteurs préfèrent ne pas lire les reviews, histoire d’éviter le spoil ou de se laisser influencer, donc je sais pas.
Hey, c’est quoi tes futurs projets ?
L’idée, avant tout, est de continuer à m’éclater avec Le Coin des Desperados !
La passion est communicatrice, et seul celui qui croit profondément en ce qu’il fait a une chance de motiver les autres, donc mon but est juste de continuer à enrichir ce site avec ce qui me fait vibrer, et si ça vous enflamme vous aussi, alors bingo, tout le monde est gagnant.
Vu que je vais bientôt repartir sur les routes, je suppose que les prochaines publications seront principalement axées Voyage (tant mieux, la section Road Trip est celle qui a le plus besoin d’être étoffée), notamment avec la naissance d’un Nouveau Carnet de Route Latino, et je l’espère d’autres articles de fond qui causent vagabondage d’une manière cool, pratique, poétique ou philosophique !
J’aimerais aussi beaucoup commencer mon Tour du Monde en 80 Plantes, avec des vidéos YouTube que vous retrouverez évidemment sur ce blog avant tout.
L’idée des podcasts est aussi à creuser, pour ceux qu’ont pas le temps de lire les méga-tartines de texte que je peux pas m’empêcher de pondre ! Mais soyons honnête, y a peu de chance que je m’y astreigne durant mon trip, donc on vise plutôt 2023… Et puis je suis un tantinet trop speed, c’est pas super agréable de m’écouter, faut que j’apprenne à me calmer (tu parles).
Mais en tant qu’auteure de fiction, c’est Borderline 5 qui a la priorité. C’est d’ailleurs à cause (ou grâce) à lui que je me rebarre. Parce que seule l’errance pourra lui offrir le combustible dont il a besoin pour l’explosion finale.
Et pour être tout à fait honnête, il est temps que mes yeux quittent un peu les écrans pour se tourner vers le vrai monde, qui n’est jamais aussi beau qu’en voyage…
Donc on continue sur le mode freestyle qui me convient depuis le commencement, vu qu’ici on est pas sur Instagram et que je m’en cogne de séduire le putain d’algorithme en postant comme une acharnée : pas de calendrier de publication, aucune promesse de “contenu” frais régulier, mais des surprises en pagaille selon les caprices de mon inspiration, avec des articles qui vous secoueront les tripes et les neurones chaque putain de fois, ça je vous le garantis !
Stay tuned, donc, Le Coin des Desperados est loin d’avoir dit son dernier mot !
Cette première année de blogging n’était qu’un échauffement… Comptez sur moi pour vous fourguer de la dinguerie en barre dans les mois à venir, et n’oubliez pas de repasser dans Le Coin pour faire le plein d’essence frelatée, quand vous sentez que votre moteur commence à avoir des ratés ou que votre canasson se met à tirer la langue…
Ici, y a toujours ce qu’y faut pour vous requinquer !
Hasta la vista, Guerilleros !
La Gardienne de la Plante : Collaboration Artistique entre une Sauvage et un Alchimiste
Bruno et moi, c’est l’histoire de deux cramés de la cervelle qui se croisent sur un réseau et se reconnaissent instantanément en se faisant un petit clin d’œil de connivence, comme deux drogués égarés dans une soirée guindée qui décideraient d’aller s’enfiler une trace de coke dans les chiottes ultra classes de leur hôte, avant de mettre les bouts bras dessus bras dessous pour finir la nuit dans un rade bien pourri où l’un comme l’autre se sentirait beaucoup plus à l’aise…
Bruno et moi, c’est l’histoire de deux cramés de la cervelle qui se croisent sur un réseau et se reconnaissent instantanément en se faisant un petit clin d’œil de connivence, comme deux drogués égarés dans une soirée guindée qui décideraient d’aller s’enfiler une trace de coke dans les chiottes ultra classes de leur hôte, avant de mettre les bouts bras dessus bras dessous pour finir la nuit dans un rade bien pourri où l’un comme l’autre se sentirait beaucoup plus à l’aise...
Quand Bruno Leyval et Zoë Hababou jouent les Mécanos de la Transcendance
Et comme tout junkie éprouvant un certain respect pour le junkie qui se trouve en face de lui, on s’est mis à partager nos plans. A se raconter nos histoires de camés. Nos expériences bonnes et mauvaises avec notre dope à nous, celle qui nous envoie en l’air, nous transcende, nous traîne dans les limbes, nous fait ramper pour obtenir notre dose : l’Art.
C’est pas qu’on exerce exactement sur le même terrain, lui et moi. Bruno suit la Voie de l’Encre (et d’un tas d’autres trucs que je serais bien en peine de décrire), et moi, je trace la route de l’Écriture. Tandis que lui dessine ses visions à grands traits noirs, moi, je me perds dans les labyrinthes cognitifs et les métaphores.
Mais la défonce qu’on recherche en nous livrant à nos différents médiums est la même : La Transcendance.
C’est marrant, mais quand on demande aux gens en général et aux artistes en particulier ce qu’ils espèrent trouver dans l’Art, c’est rarement ce concept qui est désigné. Bruno et moi, qu’est-ce qu’on met derrière ce mot ?
L’idée, ou plutôt la sensation viscérale envahissant le corps et la conscience, d’un franchissement, d’un dépassement, d’un écartèlement qui entraîne celui qui en est victime au-delà du perceptible et de l’intelligible. Quelque chose qui le sort de lui-même, et le largue à portée des rivages inconnus du Sublime. Ouais, tout ça s’apparente bel et bien à une défonce.
Développer de la puissance dans son art n’est pas donné à tout le monde. J’imagine qu’il faut d’abord en avoir été témoin ailleurs pour être foutu d’en engendrer soi-même.
De la puissance, y en partout dans le monde, sous de multiples formes. Mais encore faut-il avoir les yeux qu’il faut pour la percevoir. Une certaine disposition, une soif qui nous aimante à elle. Je pense pas vraiment qu’il s’agit d’un entraînement. Je pense au contraire que c’est la rencontre avec cette puissance qui nous débouche le regard et transforme à jamais notre appréhension… d’absolument tout.
Après, bien sûr, les camés de la puissance, les accros de la transcendance sont du genre à mettre tout en œuvre pour la faire (re)vivre en eux. Ils éclusent un nombre effarant de produits (dope, voyages, expériences spirituelles, lectures, musiques) pour la retrouver, et font tirer la langue à un tas de dealers (artistes) pour qu’ils arrivent à leur en fourguer. Avant de comprendre que le meilleur moyen de foutre la main dessus et d’en acquérir une réserve inépuisable, c’est de la produire soi-même dans le labo de son âme en mode Breaking Bad pour jamais se retrouver en rade et faire planer le monde avec une nouvelle came bleue cristal.
Mais il s’agit pas que de le faire planer. Ça, c’est bon pour les débutants de la dope qu’ont pas conscience que ce qu’ils se foutent dans le cornet possède un pouvoir bien plus beau que celui de simplement les faire sortir d’eux-mêmes.
Après être sorti, l’idée, c’est de rentrer. De ramener à l’intérieur de soi le Sublime qu’on a contemplé pendant de trop brèves secondes de déconnexion.
L’idée, c’est de reconnecter.
Imaginez une sorte de Mécanicien d’Enfer en mode steampunk, affairé dans la salle des machines, à suer de la gueule derrière son cambouis sous son casque en acier crasseux. Ce Mécano, c’est le Style. C’est lui qui fait la jonction entre l’inconscient et le conscient. Entre l’intérieur et l’extérieur. Entre la puissance cachée, et l’Homme. C’est lui qui provoque la Transe.
Eh ouais, on en arrive au Chamanisme, autre point de ralliement entre Bruno et moi. Que tous les deux on ait connu des expériences de ce genre n’est pas vraiment le problème, en fait. N’importe quel artiste, qu’il ait été ou non en contact avec un chaman ou ce qui s’en approche, est en mesure d’atteindre ce niveau où l’Homme communique avec la Conscience Universelle. Le chamanisme, c’est rien de plus, en réalité. Même si c’est déjà énorme pour le commun des mortels.
Évidemment, c’est carrément plus facile de pénétrer sur cet étrange territoire si on a eu la chance d’être initié par un guide, comme ça a été le cas pour Bruno et moi. Cela dit, ce n’est pas le chamanisme qui crée en l’Homme le pouvoir de transcendance et la capacité de l’engendrer. Il ne fait que révéler ce qu’il porte en lui.
La création artistique est une transe. L’artiste est forcé d’entrer dans un état de conscience non-ordinaire pour capter son œuvre et la transcrire. Comment parler à l’Homme de l’Infini si on n’a pas soi-même la tête dedans ? Comment véritablement mettre au monde une œuvre qui résonnera dans le cœur de l’humanité si soi-même on est déconnecté de ce qui la constitue ? Il faut trouver son plus petit dénominateur commun, les racines les plus ancestrales, les plus primitives qui croissent vers le bas et vers le haut, celles qui nous relient et nous ancrent et celles qui nous élèvent et nous transcendent…
Monde d’en-haut, Monde d’en-bas, c’est des notions qui appartiennent au chamanisme, tout ça, mais aussi à la religion, à la philosophie, à la psychologie. A la totalité entière de l’Homme, psychique et corporelle. Oui, c’est un territoire indigène et sauvage, parce qu’on est tous des indigènes. Carl Jung parle d’Inconscient Collectif.
Et il est aussi le premier à avoir évoqué la réalité de la synchronicité, qui n’a rien d’une stupide notion New Age. Je suis sûre que la majorité d’entre vous a déjà vécu cette sorte d’expérience troublante qui relie passé, présent et futur en un déferlement de sens insensé.
D’ailleurs, c’est peut-être la raison qui fait que vous êtes sur cette page…
Notre collaboration, à Bruno et moi, au-delà de l’affection personnelle et du délire entre drogués intoxiqués par la même came, est une expérience de synchronicité, comme il en existe beaucoup entre artistes. Le truc qui la rend unique, c’est l’inspiration mutuelle qu’elle a provoquée.
Mes histoires de chamans, de jungle et d’ayahuasca, mon côté sauvage et excessif et mes livres au style agressif ont donné à Bruno l’idée du personnage de la Gardienne de la Plante, qui prend place au sein de son œuvre la Rose de Jéricho, au sujet de laquelle je l’ai interviewé dans Wanted Dead or Alive : Bruno Leyval, Artiste-Guerrier de la Voie de l’Encre.
Et ce qu’il a déterré en croquant mon corps et mon âme est un matériau tout simplement stupéfiant.
Écoutez un peu ça :
Quelques semaines après avoir terminé cette collab, je me suis procuré l’ouvrage Femmes qui dansent avec les Loups. Et bordel, j’ai halluciné dès la première page, dont l’introduction a pour titre : Chanter au-dessus des Os (si vous ne comprenez pas ma surprise, remontez deux dessins en arrière). Mais ça ne s’arrête pas là. Dans la suite de l’ouvrage, l’auteure fait référence à La Huesera (Femme aux os), La Trapera (la Ramasseuse) ou encore La Loba (la Louve). La légende d’une femme qui arpente les routes (tiens tiens) à la recherche d’os de loups, pour ensuite reconstituer le squelette dans sa totalité. Puis, assise face aux os, elle réfléchit au chant qu’elle va chanter. Quand elle l’a identifié, elle l’entonne, et le loup revient à la vie.
Très surprenant, quand on sait que c’est précisément de cette manière que je conçois et décris mon processus d’écriture, pas vrai ?
(je déconne pas, la vérité est dans Les Entrailles de Borderline rédigé bien avant toute cette aventure)
Le fait est que poser pour lui m’a aussi ouverte à un aspect de moi-même dont je n’avais pas forcément conscience, que ses dessins m’ont révélé. Mais ce n’est pas là-dessus que j’ai envie de m’étendre. Il était très agréable de sentir en moi l’éveil de la Guerrière, et de réaliser que son essence, son énergie m’imprégnait bien plus que je ne l’imaginais, même quand j’étais franchement down comme à l’époque où j’ai pris la pose. Bruno a eu le regard qu’il faut, celui dont je parlais il y a quelques minutes. Il a perçu la puissance en sommeil. Et il me l’a montrée.
Vous la voyez, vous aussi, pas vrai ?
Le truc important, c’est que ces esquisses m’ont prouvé que j’étais bel et bien reliée à l’Universel. Que l’Archétype de la Femme, de la Guerrière, de la Chamane et de tout ce qui constitue la beauté et la force du Principe Féminin, existait véritablement en moi, peut-être d’une façon aussi criante que dans ces dessins.
Cette révélation a inauguré une sorte de renaissance.
Ce dessin en particulier, que j’appelle personnellement Grand-Mère Feuillage, présente un visage sans âge, presque sans genre. C’est marrant, j’ai à la fois l’impression de contempler mon ancêtre, et la vieille femme que je pourrais devenir si j’arrêtais de fumer plus d’un paquet de clopes par jour.
C’est comme si Bruno était capable de capter l’Universel dans son sujet, et de le dessiner pour que tout le monde, même son inconscient sujet, le voie.
C’est pour ça que je l’appelle l’Alchimiste.
Il a transformé la pauvre fille plombée que j’étais au moment de la séance de pose en or, en Déesse qu’a rien d’une bombasse de base mais qui au contraire présente tous les atours de la sagesse et de la folie qui va avec.
J’espère du fond du cœur que notre collaboration ne va pas s’arrêter là. J’espère trouver lors du voyage qui m’attend cette puissance de jaguar présente dans ses dessins, cette force qui semble m’appartenir en propre, tout en faisant partie du tout bien plus vaste de la condition humaine.
J’espère être en mesure de faire vivre, et de maintenir vivante en moi cette Conscience détachée de l’ego qui est le seul lieu où j’accepte d’exister, la source infinie à laquelle s’abreuve mon inspiration.
Merci encore Bruno pour cette révélation. Et merci à vous d’avoir écouté mon histoire.
Top 15 des Romans au Style qui Déboite
Vous en avez marre de lire des bouquins qui vous ennuient ? Ras-la-casquette de faire défiler des pages sans jamais être surpris ou, encore mieux, choqué ? Vous cherchez des lectures qui vous secouent les puces et vous fassent sortir de cette zone de confort littéraire soporifique où les mêmes histoires prévisibles se répètent à l’infini, et où l’absence accablante de style original et audacieux semble devenue une putain de norme ? Alors, vous êtes au bon endroit. Attention les yeux, voici mon Top 15 dédié aux pires DESPERADOS DU STYLE !
Vous en avez marre de lire des bouquins qui vous ennuient ?
Ras la casquette de faire défiler des pages sans jamais être surpris ou, encore mieux, choqué ?
Vous cherchez des lectures qui vous secouent les puces et vous fassent sortir de cette zone de confort littéraire soporifique où les mêmes histoires prévisibles se répètent à l’infini, et où l’absence accablante de style original et audacieux semble devenue une putain de norme ?
Alors, vous êtes au bon endroit. Et je vais vous dire, vous êtes pas prêt pour l’artillerie ultra balèze que j’ai réunie pour vous dans cet article…
Attention les yeux, voici mon Top 15 dédié aux pires DESPERADOS DU STYLE !
Invention de nouveaux langages, argot éhonté, ponctuation et syntaxe anarchiques, sans compter les thèmes carrément barrés choisis par ces auteurs que rien n’effraie sinon la normalité…
Cet article vous présente 15 livres et 15 auteurs qui n’ont en commun qu’un seul truc : un monstrueux je-m’en-foutisme envers les règles les plus primaires et les mieux établies de la littérature !
Révolution à eux seuls, ces artistes souvent décriés à leur époque ont fini par devenir des piliers dans leur domaine, des références, des monuments, et pour cause : ils ont eu les couilles de n’en faire qu’à leur tête, suivant leur instinct, au mépris du qu’en-dira-t-on et de la critique, pour engendrer des œuvres à l’originalité spectaculaire.
Ces œuvres sont réunies ici, chacune présentée avec sa couverture, son résumé, un extrait particulièrement représentatif de sa bizarrerie, et mon analyse stylistique.
Et je parie qu’après les avoir dévorées, vous ne verrez plus jamais la littérature du même œil…
Les livres les plus oufs jamais écrits en matière de style, d’audace et de torture du langage !
Résumé éditeur
L'Orange Mécanique restera sûrement l'un des romans les plus marquants de son temps, parce qu'il est notre époque. Ne serait-ce qu'à ce titre, on peut assurer qu'il demeurera, tout comme le film qu'en a tiré Stanley Kubrick, longtemps d'actualité.
Alex, “l'humble narrateur et martyr” et aussi le héros de l'histoire, est le parfait produit d'une civilisation où la violence est devenue habituelle, non pas l'expression d'une révolte, mais l'expression tout court, manifestée par le langage et les actes de certains, exercée en représailles par les gens du Bien et de l'Ordre, passivement subie par la masse. Civilisation d'aveugles titubant et distribuant ou recevant les coups dans une nuit absolue. Les adolescents comme Alex (il n'a pas quinze ans) ont été élevés dans cette violence. Leurs bandes terrorisent la métropole et se terrorisent entre elles.
Mais le jour où Alex, qui est un pur à sa façon, est lâché par ses “drougs” (copains) et arrêté par les “milichiens” de la “rosse” (police), c'est pour être jeté dans une autre violence, celle des prisons. Et quand on essaie sur lui des méthodes nouvelles de “récupération” sociale et de rédemption, c'est au viol de sa conscience qu’on procède scientifiquement, par le conditionnement, et à des fins de propagande politique...
L’extrait
On avait les poches pleines de mouizka, si bien qu’on n’avait vraiment pas besoin, histoire de craster encore un peu de joli lollypop, de tolchocker un vieux veck au fond d’une impasse et de le relucher baigner dans son sang tout en comptant la recette et la divisant par quatre, ni de faire les ultra-violents à cause d’une viokcha ptitsa, toute grisaille et tremblante dans sa boutique, pour vider tiroir-caisse jusqu’aux tripes et filer en se bidonskant. Mais, comme on dit, l'argent n’est pas tout.
Mon analyse
Inutile de vous faire un dessin, pas vrai ? Ce court extrait incarne à lui seul toute l’originalité et toute la démence de cet incroyable roman ! Franchement, fallait oser ! Vous vous demandez à quoi riment ces mots inconnus, super nombreux, qui sillonnent chaque putain de phrase au point de carrément créer un nouveau langage ? Anthony Burgess s’est inspiré du russe et du manouche pour enfanter ce nouvel argot qui semble si naturel dans la bouche du narrateur, Alex. Et le truc le plus dingue, c’est qu’il finit par nous devenir évident, à nous aussi. La première surprise passée, ce livre se lit avec une grande fluidité, et y se trouve que ça claque, en fait. Ça déchire à mort, au point qu’on s’étonne d’employer nous-mêmes cet étrange langage en privé !
Le fait que le narrateur s’exprime d’une manière tout à fait personnelle et inédite lui offre une dimension de réalité supplémentaire, et nous incite à pénétrer sa sphère, à nous glisser dans sa version de la réalité, et à, si ce n’est le comprendre, du moins nous sentir plus intime, voire dans une promiscuité relativement malsaine, avec les actes monstrueux auxquels il se livre. Si ce roman n’était pas écrit à la première personne, d’une part, et si ce langage nouveau n’existait pas, d’autre part, il nous serait certainement moins facile de nous identifier à lui, au point de le juger moins sévèrement que ce qu’il mérite…
C’est un coup de maître de la part de l’auteur ! Déjà parce qu’il fallait avoir les couilles de le faire, et ensuite parce que ça n’a rien de gratuit. En effet, au fil de la lecture, on réalise qu’Alex est finalement lui aussi victime d’un système dont sa façon de parler n’est que la marque extérieure. La brutalité d’un monde déshumanisé et le viol de la conscience dont parle ce livre, on se les prend de plein fouet, et le propos final est aussi triste qu’alarmant…
Bref, je terminerai en disant qu’il est inutile de savoir parler russe pour capter ce qui se dit, mais qu’un glossaire est tout de même disponible à la fin de l’ouvrage, plus par humour que pour aider à la compréhension.
Résumé éditeur
Ils sont quatre amis inséparables qui ont en commun une enfance, une ville, des voisins, le chômage. Et surtout une dévotion appliquée pour une seule et unique héroïne en forme de seringue. On entend ces quatre-là, on les écoute : chacun raconte son Edimbourg, entre deux pintes de bière, après un fix, avant une tasse de thé, ou pendant une baston à coup d'aiguilles à tricoter taillées en pointe. On voit les corps mangés par le virus, la drogue, les hallucinations, et puis quelque chose se détache : on est d'Edimbourg, mais comme on est de Fresnes ou de la Santé. Il faut s'échapper.
L’extrait
Sick Boy ruisselait ; il tremblait. Moi, posé là, à fond dans la télé, j’ignorais l’enculé. Il me foutait le cafard. J’essayais de me concentrer sur le Van Damme.
Ce genre de films c’est réglé comme du papier à musique : d’abord l’inévitable accroche dramatique, ensuite ils font monter la tension en introduisant le fils de pute en chef et les premières bribes d’une intrigue mal foutue. Là, Jean-Claude devrait pas trop tarder à latter à tout va.
- Rents. Faut que j’aille voir Mère Supérieure, ânonne Sick Boy en secouant la tête.
- Oh, je fais.
Si seulement ce fils de pute pouvait gicler ailleurs et me laisser tranquille avec Jean-Claude. N’empêche, dans pas longtemps ce sera mon tour d'être en manque et si cet enculé va pécho seul et revient chargé, il va me forcer à faire la manche. Si on l’appelle Sick Boy c’est pas qu’il est tout le temps en chien, mais parce que c’est un putain d’enculé.
Mon analyse
Et vas-y les gros mots, et vas-y l’argot, et vas-y l’absence de négation ! Et encore, ceci n’est qu’un extrait. Ce roman étant polyphonique, plusieurs personnages s’expriment, chacun avec sa façon propre de dégrader la langue (y en a un notamment qui ponctue toutes ses phrases de “enfin, j’veux dire, t’sais ?” qui écorche carrément les nerfs, à la longue, comme le ferait un pote à nous qu’on a sans cesse envie de reprendre sur ses putains de fautes de syntaxe !). Mais voilà, qu’est-ce que vous voulez, ces mecs sont des toxicos d’une pauvre banlieue écossaise, et si on tient à être cohérent, pas d’autre choix possible que… ça.
Irvine Welsh a révolutionné le roman, avec ce truc, ouvrant la voie vers une torture de la langue qui, si elle déplaît fatalement aux indécrottables partisans de la supposée “noblesse” de l’expression romanesque, n’en demeure pas moins existante, et réelle. Déjà en action dans la rue. Et vous savez quoi ? Moi, ça me plaît.
Je considère même que d’écrire de cette façon, avec un style qui colle au plus près de la réalité, c’est offrir une voix aux laissés-pour-compte et autres méprisés du système. Nan, tout le monde ne s’exprime pas avec des saloperies de fleurs plein la bouche, et refuser de tordre le langage de la “rue” pour le faire correspondre à une certaine idée de la beauté ou de respect de la langue ou de je ne sais quelle connerie est pour moi une visée honorable. Sans compter qu’une fois de plus, le roman en ressort grandi. On a l’impression d’être en plein cœur du quotidien misérable et désespéré de gars infoutus de trouver le moindre sens ou la moindre valeur à la vie, ce qui, pardonnez-moi, est clairement représentatif de cette putain d’époque.
Résumé éditeur
“Le regard que j’ai toujours porté sur Los Angeles est celui d’un autochtone. Je n’ai jamais vu cette ville comme une terre étrangère dépeinte par des écrivains venus d’ailleurs. C’est là que j’ai grandi. Les données que je récoltais, je les passais au crible, je les transfigurais comme un gamin peut le faire…”
James Ellroy poursuit la psychanalyse sauvage de sa vie et de sa ville natale à travers une série de textes percutants, qu’ils soient intimes, documentaires ou de fiction. Il y aborde une variété de sujets allant de la boxe aux crimes sexuels, en passant par la justice, la peine de mort et bien sûr, lui-même. Refusant la complaisance, il se montre totalement sincère, provoquant, inventif. Il a créé une langue et un style qui n’appartiennent qu’à lui, le style Ellroy.
L’extrait
Je m’installe. L’immeuble est rempli d’immigrés clandestins bruyants. Ma piaule est deux fois plus petite qu’une cellule. J’ai l’impression d’être en cabane. Les immigrés me flanquent la trouille. L’immeuble a des airs de planque pour malfrats ou d’hôpital psychiatrique. Je picole pour arriver à m’endormir et j’avale des poppers le lendemain matin.
Les voix reviennent. Je me bouche les oreilles et je me cache dans mon lit. J’ai l’impression que les résistances électriques de ma couverture chauffante sont des micros espions. Je les arrache et je les jette contre le mur.
Le plancher est miné et couvert de pièges à loups. Je me cache dans mon lit et pisse partout dans les draps. Les Voix persistent. Je lacère mon oreiller et je m’enfonce du caoutchouc mousse dans les oreilles.
Je fuis.
Mon analyse
Alors, ce qui saute aux yeux immédiatement ici, c’est l’enchaînement de phrases extrêmement courtes, tout à fait représentatives du style de James Ellroy, et du sentiment d’étouffement qu’elles engendrent. Tout “défenseur de la bonne manière d’écrire” vous le dira : il n’est pas conseillé de faire ça ! Normalement, on est supposé varier le rythme des phrases et des paragraphes, ne pas répéter “je” comme c’est fait ici, et aussi ne pas dire que les immigrés sont flippants !
Mouais. Normalement (qui a inventé cette foutue norme ?!). Cela dit, le “style Ellroy”, haché, parfois emprunté au style documentaire ou journalistique, souvent très descriptif ou informatif, même quand il s’agit d’évoquer des émotions ou un bad trip, comme ici, est aujourd’hui salué par le monde entier, et cet auteur est une putain de légende ! Alors, certes, cette étrange manière d’écrire est souvent justifiée par les thèmes abordés : comptes-rendus de scènes de crime, profusions de faits et détails liés à un meurtre, enquêtes policières… Coller au plus près des faits semble la chose à faire. Mais le truc se corse quand on entre dans la sphère privée, comme par exemple quand l’auteur raconte son enfance et son adolescence à Los Angeles, faites de branlades, de larcins, de violations de domiciles, de revues pornos et de fantasmes glauques de baise avec des femmes mortes par homicide.
Et il se passe un truc surprenant. Bien que le style informatif du roman ne nous incite absolument pas à entrer en empathie avec le narrateur, puisqu’au fond, il ne s’agit que d’une liste de faits, sans réelle pénétration de sa psyché, eh bien, c’est ce qui arrive quand même. Par un procédé aux ficelles impossibles à identifier, en on vient à être à notre tour pris à la gorge et enseveli par cette sorte d’hystérie monomaniaque qui est la marque de fabrique de James Ellroy. Et l’absence d’autocomplaisance qui signe l’expression de ses souvenirs fait naître en nous une sorte de dureté, un brin choquée, un brin émue, qui perdure en nous bien après avoir reposé le livre.
Résumé éditeur
C'est en 1967, dans le magazine anticonformiste Open City, qu'un poète presque inconnu commença de publier une chronique régulière. Avec une brutalité rarement égalée, doublée d'une superbe indifférence au scandale, il y exprimait sa révolte contre la société américaine, le pouvoir, l'argent, la famille, la morale. L'alcool, le sexe, les échos d'une vie marginale et souvent misérable y étaient brandis comme autant de signes de rupture...
Depuis lors, l'auteur des Contes de la folie ordinaire, de Au sud de nulle part, de Pulp, disparu en 1994, est devenu célèbre. Ce Journal n'est pas seulement un des sommets de son œuvre, c'est un classique de la littérature contestataire, qui conserve, aujourd'hui encore, toute sa force, toute sa fraîcheur.
L’extrait
il (nan, pas de majuscule, NDLR) y avait un fils de pute qui ne voulait pas les lâcher, tandis que les autres gueulaient qu’ils étaient raides, la partie de poker était terminée, j’étais sur ma chaise avec mon pote Elf à mes côtés, en voilà un qui a mal démarré dans l’existence, enfant il était tout malingre, des années durant il a dû garder le lit passant le plus clair de son temps à malaxer des balles de caoutchouc, le genre de rééducation complètement absurde, et quand un jour, il a émergé de son pieu, il était aussi large que haut, une masse musculeuse rigolarde qui n’avait qu'un but : devenir écrivain, hélas pour lui son style ressemble trop à celui de Thomas Wolfe qui est, si l’on excepte Dreiser, le plus mauvais écrivain américain de tous les temps, moyennant quoi j’ai frappé Elf derrière l’oreille, si fort que la bouteille m’a échappé (il avait dit quelque chose qui m’avait déplu), mais quand il s’est redressé j’ai récupéré la bouteille, du bon scotch, et je lui en ai remis un coup quelque part entre la mâchoire et la pomme d’Adam… (to be continued).
Mon analyse
Tous ceux qui ont lu Bukowski considèrent qu’il y a un avant et après Buko. Je ne sais pas si un auteur, avant ou après lui, s’est jamais lâché de cette façon. Il y a une énorme différence entre dire qu’on n’en a rien à foutre de la critique, et oser le mettre en pratique. Lui, il l’a fait, autant dans sa vie que dans son rapport avec les éditeurs, et, ce qui nous intéresse ici, dans son écriture. Au-delà des thèmes abordés (alcoolisme, pauvreté, paris, putes, boulot de merde et désespoir), c’est la façon dont il les aborde, son angle d’attaque, qui les rend si percutants.
L’impression est la même que si un compagnon éphémère de beuverie te racontait ses malheurs entre deux lampées de scotch. Et ça, c’est loin d’être facile à atteindre. On se demande s’il se contentait de se foutre devant sa machine à écrire et de narrer la dernière connerie qui lui était arrivé, exactement comme ça venait, sans aucune recherche de mise en forme ou d’efforts de langage, ou bien s’il devait travailler à rendre ce style si vivant. Je pencherais évidemment pour la première solution. Mais le truc, c’est que la majorité des écrivains se sentent plus ou moins contraints à écrire différemment de la manière dont ils parlent. Pas lui. Et il y a eu beaucoup d’imitateurs, mais personne n’a atteint son niveau, ce qui prouve la difficulté d’être libre dans son art. Ni plus ni moins.
Je ne vais pas m’étendre indéfiniment sur le sujet, Charles Bukowski est trop connu pour ça, mais je conclurai en disant que cet homme a su élever au rang de la noblesse toute une parcelle de l’humanité qui se trouve dans l’ombre, les marginaux, les trimards, les alcoolos et les miséreux, et qu’il leur a donné, à travers ses écrits, une réalité qu’on ne peut plus nier, et qu’on pourrait même admirer. Ouais, le nihilisme a des burnes.
Résumé éditeur
Vue kaléidoscopique de l'Amérique depuis un bus conduit sous acide, Acid Test est une invite à un voyage sans retour. En 1964, Tom Wolfe s'embarque avec un groupe de marginaux californiens, les Merry Pranksters, dans leur bus scolaire conduit par Ken Kesey (auteur de Vol au-dessus d'un nid de coucou) et Neal Cassady (héros de Sur la route de Jack Kerouac). Organisation de concerts-happenings (les Acid tests) et consommation de LSD au cœur du voyage, les rencontres avec les Beatles et Tim Leary, confrontations hilarantes avec la police et trips divers se télescopent ensuite dans un joyeux chaos.
Chronique empathique et distanciée, Acid Test donne à revivre la gestation et l'expansion du mode de vie hippie. Né de la rencontre d'un intellectuel mondain et de pionniers de l'aventure intérieure, il éclaire l'Amérique des années soixante depuis un symbole, la culture psychédélique qui culminera à Woodstock. Au fil des pages, voyager dans le bus devient alors plus qu'un plaisir : une urgence, car le talent de conteur socioréaliste de Wolfe fait de la soif d'expériences contagieuse des Pranksters une épreuve initiatique moderne.
L’extrait
Ils étaient remontés dans l’autobus et avaient repris le chemin de La Honda, sous le bon vieux soleil estival de Big Sur, un soleil gelé, nul n’avait besoin de le préciser : c’était du sérieux, maintenant, pas comme les autres, c’te merde-là, préféraient-ils ajouter, pour tout commentaire, comme pour conjurer… l‘Indicible. On était en pleine parapsychologie. Comme lorsque Sandy, après avoir fait près de trois cent kilomètres sur les routes du Sud Dakota, avait regardé la carte fixée au toit de l’autobus, et les avait vus marqués d’une ligne rouge… Sandy ::::: Il était reparti au pays du Lavage du Cerveau, où les Blouses Blanches ne comprendraient jamais, au grand jamais, d’où il revenait… Cette Ville du Bout du Monde, la Ville-Limite, où ils se retrouvaient tous maintenant...
Mon analyse
Désolé Buko, moi Tom Wolfe, je le kiffe ! Faut dire que lui et Hunter S. Thompson sont tout de même à l’origine du “nouveau journalisme” dont ce livre en particulier est le témoin. Pas sûr que cet extrait soit suffisamment représentatif de la dinguerie phénoménale qu’est ce livre, alors je vais tenter de vous faire saisir le truc : c’est bien simple, ouvrir cet ouvrage, c’est monter à bord du bus des Merry Pranksters et se prendre des giclées d’acide plein les dents en une montée continue.
L’absence de distanciation entre la narration et ce qui est rapporté, le côté “pris sur le vif”, LES MOTS EN MAJUSCULES, l’impossibilité de différencier ce qui fait partie de la défonce et la réalité, la fonte, même, de la supposée réalité dans celle de la vision des Merry Pranksters, font de cet ouvrage un trip psychédélique à part entière ! Regardez la fin de l’extrait, le Lavage de Cerveau, les Blouses Blanches, rien qu’avec ça, on capte qu’il s’agit de concepts appartenant aux personnages de ce livre (qui ont tous existé, puisqu’il s’agit de l’immersion d’un journaliste dans leur monde), comme des références personnelles, ce truc qu’on partage avec ses amis les plus proches, un souvenir ou une idée commune qu’on n’a même plus besoin d’expliciter parce que, bordel, tout le monde sait de quoi on parle !
Voilà le pouvoir de ce livre. C’est un billet d’entrée dans une autre réalité, et aussi le témoignage d’une époque, d’un état d’esprit, que vous et moi n’aurons jamais la chance de connaître. Une fois de plus, ce miracle en revient au style de Wolfe. Un auteur qui n’aurait pas été en mesure de lâcher les chevaux comme ça, d’oser écrire avec la même folie que ce qu’il était en train de vivre, n’aurait jamais pu toucher la saveur et la vérité de cette époustouflante virée hallucinatoire !
Résumé éditeur
James, vingt-trois ans, a cramé sa jeunesse dans le crack et dissout son enfance dans l'alcool. A la suite d'un ultime black-out, il est hospitalisé dans une clinique du Minnesota. Dans le service de soins intensifs, il rencontre Lilly, une jeune fille aux yeux bleus et clairs comme des promesses d'avenir. Mais le démon est encore là, et chaque crise d'angoisse, de paranoïa ou de manque lui rappelle qu'il a un combat à mener. Pour elle, pour ses parents, pour sa survie...
Dans un récit au style cathartique et poignant, James Frey nous dévoile le vrai visage de la drogue : cette araignée d'acier tapie sous la peau ; ce monstre à satisfaire, et qu'il faut détruire avant qu'il ne vous dévore...
L’extrait
Je me recroqueville sur le sol, terrassé par les images et les bruits. Des choses que je n’ai jamais vues ni entendues et dont j’ignorais l’existence. Elles sortent du plafond, de la porte, de la fenêtre, de la table, de la chaise, du lit, du placard. Elles sortent de ce putain de placard. Des ombres noires et des lumières vives et des éclats bleus, jaunes, rouges comme le rouge de mon sang. Elles s’approchent de moi et elles crient et je ne sais pas ce qu’elles sont mais je sais qu’elles aident les bestioles. Elles me crient dessus. Je me mets à trembler. Trembler trembler trembler. Mon corps tout entier tremble et mon cœur bat à se rompre, je le vois sauter dans ma cage thoracique et je transpire et ça pique. Les bestioles s'insinuent dans ma chair, se mettent à me mordre, j’essaie de les tuer. Je me griffe la peau, m’arrache les cheveux, je commence à me mordre. Je n’ai pas de dents et je mords et il y a des ombres et des lumières vives et des éclats et des cris, des bestioles des bestioles des bestioles. Je suis perdu. Putain je suis complètement perdu.
Je hurle.
Mon analyse
La narration au présent n’est pas toujours des plus faciles à manier, mais elle permet une instantanéité que les temps du passé n’autorisent pas. C’est la volonté de James Frey, de nous plonger en plein cœur d’une cure de désintox, et précisément dans la tête de celui qui la vit. Des phrases souvent courtes, des dialogues avec les soignants réduits au minimum (pas de description de leur expression, même pas de putains de tirets quadratin), pas d’analyse du ressenti du narrateur : juste les faits d’une réalité au sein de l’esprit et du corps.
Une crise de delirium tremens comme dans l’extrait, le besoin viscéral de mettre la main sur n’importe quelle défonce pour s’apaiser, le corps qui fout le camp, la froideur déshumanisée de l’hôpital, le vide des patients, la simplicité d’une relation amoureuse naissante entre deux êtres perdus au sein du manque…
Il existe des styles qui évoquent beaucoup avec très peu (Moins que zéro de Bret Easton Ellis (article sur lui ici) en tête de file), et qui utilisent justement cette sorte de vide pour refléter quelque chose qui existe en dessous de l’apparente vacuité. Tenez, en ouvrant le livre au hasard je viens de tomber sur ça : Je fume et je bois jusqu’à en perdre conscience. J’adore ça, je hais ça.
Difficile de faire plus concis, pas vrai ? Et pourtant… On comprend au travers de ces deux simples phrases, toute l’ambiguïté, cet étrange amour-haine qui colonise le corps et l’esprit d’un drogué, cet oubli, cette perdition qu’on désire et qu’on exècre, qu’on vénère tout en la détestant. Ici réside la beauté et la puissance de ce livre. De la retenue qui hurle à travers nous.
Résumé éditeur
Acérée, viscérale, l'écriture de Craig Davidson nous entraîne dans un univers singulier et parfois violent : celui des situations extrêmes, des paris perdus d'avance et des rêves inachevés. Mais à cette dureté, l'écrivain allie l'émotion et la compassion envers des êtres blessés dont il sonde les corps, les cœurs et les âmes avec une redoutable efficacité et une incroyable sensibilité. Comme dans la nouvelle titre, où un jeune boxeur participe à des combats clandestins pour expier une faute terrible qui a bouleversé sa vie…
L’extrait
Nous combattons à mains nues, ou quasiment. Quelques nostalgiques voient ça comme un retour en arrière, vers l’époque où les dockers baraqués se battaient sur des barges ancrées dans le port de New York. Ce n’est pas tant un retour en arrière qu’une régression. Un combat de chiens. Pas d’arbitre. Pas de compte de dix. Le gagnant, c’est le dernier qui reste debout. Coups du lapin, coups bas, énucléations, coups de boule - j’ai un jour vu un hameçon déchirer le visage d’un homme, de la lèvre au haut de l’oreille. Les combattants enrichissent les bandages de leurs mains avec du papier de verre, ils les trempent dans de l’essence de térébenthine ou bien ils enroulent du barbelé autour de leurs phalanges.
Je me bats à la loyale. J’essaie, en tout cas.
Mon analyse
Ici, pas de style proprement révolutionnaire dans sa forme, ni de marques criantes d’originalité. Avec Craig Davidson, ça se joue à un autre niveau.
Est-ce que vous ressentez la rugosité du ton, la dureté et l’intransigeance de la réalité décrite ici ? Est-ce que vous voyez ces hommes dont parle l’auteur, ces vieux dockers sur le port, le papier de verre sur les bandages, ces chiens qu’on livre à un combat qu’ils n’ont pas voulu mais qu’ils mèneront jusqu’à la mort ? Vous sentez, le coup porté à votre pommette qui vous arrache toute la gueule, vos dents en train de branler dans leurs alvéoles, le goût du sang qui emplit votre bouche ?
Oui, vous le sentez. Je n’ai rien de plus à ajouter.
Résumé éditeur
“Peu importe en quoi vous croyez, le fukû, lui, croit en vous.” Le fukû, c'est la malédiction qui frappe la famille d'Oscar, une très ancienne légende dominicaine. Oscar, rêve de mondes fantastiques, s'imagine en Casanova ou Tolkien, tombeur des îles et génie des lettres... au lieu de quoi il grandit et grossit au fond de sa classe et de son New Jersey, binoclard fou de SF, souffre-douleur obèse et solitaire.
Et ses seuls super pouvoirs sont ses voyages dans le temps et l'Histoire : celui de sa mère, Beli, fuyant Saint-Domingue et la dictature de Trujillo, la fugue de sa sœur Lola et son retour au pays à lui. Ses pas ramenés inexorablement par le fukû, le destin, le désir, ou l'amour, à ses origines et à sa fin.
Fantaisiste en diable, passe-muraille de langues et de mondes, La Brève et Merveilleuse Vie d'Oscar Wao pourrait n'être que la saga tragicomique d'une famille dominicaine aux États-Unis, si elle n'était pas surtout une explosion romanesque, une source intarissable et jouissive d'invention littéraire.
L’extrait
Contentons-nous de dire que, cet été-là, la petiote se retrouva dans un cuerpazo tellement hallucinant qu’il semblait n’avoir pu être conçu, en toute conscience, que par un pornographe ou un dessinateur de bandes dessinées. Chaque quartier à sa tetùa, mais Beli leur aurait fait de l'ombre à toutes, c’était la Tétùa Suprema : ses tetas étaient des globes si invraisemblablement titanesques que les âmes généreuses prenaient leur porteuse en pitié, et que tous les hétéros des environs étaient poussés à remettre en question leur misérable vie. Elle avait la poitrine Luba (95DDD). Et que dire de son culo supersonique, qui arrachait les mots de la gueule des négros, faisait sauter les fenêtres de leur putain de chambranle ? Un culo que jalaba mas que una junta de buey. Dios mio ! Même votre humble Gardien, tombant sur de vieilles photos d’elle, n’en revient pas que ç’ait été une telle bombe atomique.
- Ande el diablo ! s’écriait La Inca. Hija, bon sang, qu'est-ce que tu manges ?
Mon analyse
Quand je suis tombée sur ce bouquin, croyez-moi, j’ai éructé de rage en pensant aux miens, et j’ai maudit les misérables péquenauds qui avaient osé me dire que les quelques mots d’espagnol que j’avais employés méritaient une traduction en bas de page ou encore un putain de lexique à la fin pour “mieux comprendre” ce à quoi je faisais référence. Su puta madre, j’aurais même pas dû les mettre en italiques, ces saloperies, et je songe déjà à une réécriture de Borderline en mode castellano furioso !
Bref, c’est pas le sujet… Junot Diaz l’a fait, lui, et nulle trace d’italiques ou de lexique, bordel ! Et le truc, c’est que vous comprenez parfaitement ce qu’il dit, pas vrai, même en ne parlant pas un traître mot d’espagnol ? Les gars, c’est du génie ! Ce livre est une putain de bombe, et c’est grâce à son style unique que c’est le cas ! Je commence fortement à croire que l’identité d’un peuple (ici, les Dominicains) et la réalité qui est la sienne sont énormément construites autour de leur langue, de leurs expressions propres, leurs exclamations, leur argot, leurs références uniques, bref, je vais être claire : sans cette intrusion de l’espagnol dans l’écriture de l’auteur, le monde dominicain n’aurait pas été traduit convenablement, et il nous aurait été impossible, à nous, étrangers, d’y pénétrer et à plus forte raison de le comprendre. Qu’il s’agisse des croyances comme le fukû, du côté caliente des mecs de cette île, de la monstruosité du dictateur Trujillo, bref, rien de tout ça n’aurait possédé cette force de vérité d’une existence au-delà de la nôtre sans ce style osé et profondément unique.
C’est quelque chose que je n’ai vu nulle part ailleurs, peut-être à cause de la frilosité des éditeurs qui tiennent à ce que le public comprenne absolument tout d’une œuvre sans avoir à fournir le moindre effort neuronal, mais je tiens à saluer le travail de Junot Diaz. Dans un sens, il a créé lui aussi un langage nouveau, en mixant le vocabulaire de chaque langue pour en faire ressortir la force et l’unicité. Chapeau, mec !
Résumé éditeur
On annonce à Las Vegas une convention de toutes les brigades des Stups d'Amérique. Le Docteur Gonzo s'y précipite et découvre... “des centaines de flics des Stups lâchés dans l'enfer du jeu !” et au milieu donc, Hunter S. Thompson, buvant d'énormes rasades de bourbon, fumant des joints, sniffant de la coke, cassant des ampoules de poppers sous son nez au milieu des conférences, passant soixante-dix heures sans dormir, ne rentrant dans sa chambre que pour délirer des heures sur sa machine à écrire et balancer le résultat final à Rolling Stone...
Las Vegas parano est un scandale. Et un classique américain sauvage, délatté, un bouquin d'où on ne ressort pas entier, comme si la lecture provoquait des altérations du cortex, ou comme si le savant salmigondis de mots tressés à un rythme frénétique avait le pouvoir de provoquer un flash-back d'acide chez le lecteur.
L’extrait
Je pris le buvard et le mangeai. A présent, mon avocat tripatouillait la salière qui contenait la cocaïne… l’ouvrait… en renversait partout… puis se mettait à crier en agitant ses pattes en l’air, tandis que notre belle poudre blanche s’envolait par-dessus l’autoroute et le désert. Un petit déglingueur très coûteux qui partait en tourbillon au-dessus de la Great Red Shark.
- Oh, nom de Dieu ! gémit-il ; t’as vu ce que le Seigneur vient de nous faire ?
- Seigneur mon cul ! m’écriai-je. C’est toi qui viens de faire ça ! T’es qu’une pourriture d’agent de la brigade des Stup ! J’ai bien vu comment tu t’y es pris dès le début, sale dégueulasse !
- Fais attention à ce que tu racontes, déclara-t-il. Et voilà qu’il me pointait soudain sous le nez un énorme magnum .357 noir. Un de ces colts Pythons à canon court et barillet en biseau. C’est pas les vautours qui manquent par ici ; ils ne te laisseront pas un brin de viande sur les os d’ici le lever du jour.
Mon analyse
Las Vegas parano est un livre culte, mythique, que pourtant bien peu de jeunes lecteurs connaissent, c’est pourquoi j’attire encore une fois votre attention sur le cas bien spécial du Docteur Gonzo.
Il y a quelque chose de surprenant dans le style de cet auteur : l’alliance de la dinguerie la plus déjantée à une poésie qui brille d’une étrange nostalgie et d’une sorte de désenchantement qui ne la rendent que plus touchante. C’est loin d’être évident de savoir marier deux aspects si éloignés du spectre de l’écriture. D’un côté, on fait face aux délires immersifs et diablement drôles d’un mec tripé, et de l’autre on contemple avec peine la philosophie désabusée d’un homme qui nous parle de croyances perdues et de causes oubliées. Et ça, sans à-coups, avec une parfaite symétrie dans la narration.
Les personnages sont timbrés et mémorables, leurs dialogues sont à se tordre, et la réalité hallucinée dans laquelle ils évoluent nous agrippe pour devenir la nôtre (ouais, je sais que j’insiste là-dessus pour chaque ouvrage présenté ici, mais voilà selon moi l’essence d’un bon roman : il te chope et t’entraîne dans son monde), ce qui fait de Las Vegas parano un monument unique au sein de la littérature de la dope. Souvent, dans ce genre de livres, c’est l’aspect dépressif qui est mis en avant. Ici, c’est l’inverse, et bordel ça vaut le détour !
Mais ça ne se résume pas à ça. L’auteur sait mettre son intelligence au service de son style, et ses étincelantes métaphores, sa cruauté parfois, et son humour cynique tout en restant hilarant mettent en lumière certains aspects de l’humanité que seul un œil aussi acéré que le sien pouvait percevoir.
Je veux rien entendre, allez lire l’article sur lui ! Ouste !
Résumé éditeur
Un village, dans le sud des États-Unis, le plus isolé et le plus désertique. Dominant toute l'existence de ce village, une communauté religieuse figée dans les préceptes les plus archaïques, secte apocalyptique de dégénérés. Sur le village et sur la secte tombe une pluie continue, Déluge qui témoigne jour après jour de la condamnation. Pour quelle faute ? C'est l'embarras du choix qui s'offre au dieu qui s'en soucierait, car ils sont tous effroyables, alcooliques à demi fous, imprécateurs baveux, assassins, sadiques, une sorte de sous-monde à l'abandon. Seul, en dehors de ce monde, aimant son frère mort, Euchrid Euchrow demeure un homme.
Baigné dans la culture de ce Sud profond des États-Unis, Et l'âne vit l'ange est un roman fascinant écrit par un rocker halluciné et doux, un roman inspiré aux marges du mystique.
L’extrait
Trois frères corbeaux gras tournent, à la queue leu leu, découpant un cercle dans le ciel trouble et meurtri, traçant de rapides boucles sombres dans les denses volutes de fumée.
Longtemps le couvercle de la vallée fut d’un bleu limpide, mais aujourd’hui, par Dieu, ça gronde. D’où je gis, les nuages semblent préhistoriques, vomissant de grandes bêtes sans visage qui s'élèvent en spirales et disparaissent, comme ça, en haut.
Et les corbeaux volent toujours, tournent toujours, mais plus près maintenant - plus près encore - plus près de moi maintenant.
Ces corbacs sournois sont des oiseaux funestes. Ils m’ont suivi comme une ombre, toute ma vie. Maintenant seulement, je peux lever les voiles. Avec mes yeux.
Mon analyse
Bon alors là, je vais pas vous mentir, j’ai vraiment peur de m’attaquer à l’analyse stylistique d’un tel morceau ! Mélange de parlé péquenaud et de termes bibliques, symbolisme malaisant, violence latente, mysticisme teinté de folie, je sais pas, c’est comme si Nick Cave avait pris l’envers de la Bible, ou alors la Bible décryptée par des bouseux consanguins, avec tout ce que ça implique comme fautes de compréhension, engendrant l’application d’une cruauté la plus primaire qui soit ! On alterne entre expressions du plus pur pécore et haut phrasé qu’on imagine davantage dans la bouche d’un homme d’Église. Ce livre me fait penser au prêche d’un de ces charlatans qui grimpent sur des caisses de bois pour enjoindre le public de neuneus qui leur fait face de venir se faire guérir par le miracle de la foi, ou encore d’acheter cette lotion qui leur promet à la fois de retrouver leur vigueur sexuelle, des cheveux sur le caillou et une récolte prospère.
Bref, ce livre est un délire halluciné dans le propos comme dans la forme. Et bien que j’adore la zik de Nick Cave (dont les paroles incarnent déjà une étrange tendance au mariage du mystique et d’une sourde violence), jamais j’aurais cru que le lascar serait capable de pondre un tel OVNI littéraire !
Faut le lire pour comprendre.
Résumé éditeur
Que peut-on faire d'une maison - et à plus forte raison de deux - quand, depuis son enfance, on préfère dormir à la belle étoile ? Libre enfant de Monterey, le paisano Danny se sent accablé par son héritage. La rencontre de son ami Pilon lui fournit une solution. Il lui louera une de ses maisons. Pilon recrute Pablo pour payer le loyer dont il n'a pas le premier sou, Pablo à son tour... et de fil en aiguille tous les amis de Danny sont réunis sous un de ses toits. La vie est belle, le vin bon, le cierge volé à saint François mal mouché et la maison en bois. Elle flambe, mais les amis en sont quittes pour la peur et le remords. Ce qu'ils entreprennent pour dédommager Danny et ce qui s'ensuivra pour eux, pour les poules de la voisine, le garde-manger du cabaretier Torrelli ou le trésor du Pirate, autant d'aventures périlleuses ou cocasses qui font de Tortilla Flat une chronique pétillante d'humour.
L’extrait
En temps utile, le médecin scolaire écouta le rapport indigné de l’infirmière. Il prit sa voiture et monta un jour jusque chez Teresina Cortez, pour en avoir le cœur net. Comme il traversait le jardin, les grouillants, les rampeurs et les trébuchants composaient une symphonie de cris stridents. Arrivé à la porte ouverte de la cuisine, il vit de ses propres yeux la vieja se diriger vers le fourneau, tremper une grosse louche dans une marmite et parsemer le sol de haricots bouillis. Le vacarme cessa instantanément. Les grouillants, les rampeurs et les trébuchants se mirent à l'œuvre avec un silencieux affairement, glissant d’un haricot à l’autre et ne s'arrêtant que pour le manger. La vieja retourna à son fauteuil pour quelques instants de répit. Sous le lit, sous les chaises, sous le fourneau, les enfants se traînaient avec l’application de petites punaises. Le docteur resta deux heures, car son intérêt scientifique s’était piqué au jeu. Il partit en secouant la tête.
Il secouait encore une tête incrédule en rédigeant son rapport : “Je leur ai fait passer tous les tests d’usage (dents, peau, sang, squelette, yeux, coordination). Messieurs, ils se nourrissent de ce qu’on peut appeler un poison lent et, cela, depuis qu’ils sont nés. Messieurs, je vous l'affirme, je n’ai de ma vie vu des enfants plus sains.” Son émotion lui montait à la gorge : “Les petits imbéciles, se dit-il les larmes aux yeux, je n’ai jamais vu des dents pareilles, au grand jamais.”
Mon analyse
Steinbeck, c’est Steinbeck, tout le monde vous le dira. Pourtant, je trouve que cet auteur est capable de grands écarts surprenants dans son style, au travers de ses différents livres. Peut-être est-ce dû à une traduction infidèle, mais je dois reconnaître que si j’avais pas su que c’était lui qui avait écrit Les raisins de la colère et Tortilla Flat, jamais j’aurais pu soupçonner que c’était l’œuvre d’un même auteur. Mais y a aucune raison de s’en alarmer, bien au contraire.
Y a beaucoup d’écrivains qui se contentent de répéter une formule qui marche, mais pas Steinbeck. Faut croire que ce type aimait sortir de sa zone de confort et se surprendre lui-même. Quoi qu’il en soit, Tortilla Flat, c’est l’un des rares livres à m’avoir fait marrer toute seule (je suis plutôt dure à cuire). Pourquoi ? Parce qu’il est conté comme une fable mettant en scène des êtres un peu naïfs, innocents même dans leur roublardise. Vous voyez ce genre de films à l’ancienne, quand y avait pas encore le son, et qu’on voyait une scène en noir et blanc, avant qu’un écran noir apparaisse avec le dialogue ou une exclamation écrits dessus (du style, scène d’une femme qui surprend un voleur de poules dans son jardin, met les mains sur les hanches l’air vénère, puis on lit : “Sale gredin ! Comment osez-vous ? Décampez ou je vous donne du bâton !”) ?
Voilà le délire. Ce livre me fait songer, grâce à son style bonhomme et les petites réflexions mignonnes et marrantes qui l’émaillent, à un conte ou une fable ayant pour but d’illustrer une leçon de morale, tout en subtilité, et une fois de plus avec un humour tendre et touchant.
C’est un style unique, que je n’ai jamais vu ailleurs, même pas chez le même auteur. Et il réussit ce tour de force qu’on apparente au comique véritable : celui de nous émouvoir au travers du rire.
(et ouais, y a aussi quelques mots d’espagnol ici et là, gnark gnark)
Résumé éditeur
Un homme se réveille un matin dans un lit d’hôpital, victime d’une overdose, sous un nom qui n’est pas le sien. Daniel Fletcher a déjà vécu cette situation, mais la dernière fois il s’appelait Eric Bishop, et la fois d’avant Christopher Thorne…
Faussaire de génie traqué par les hôpitaux psychiatriques, la police et la mafia, le héros endosse pour leur échapper des identités à l’infini. Pour chacune d’elles, il fabrique des preuves nouvelles : noms, papiers, adresses postales, et jusqu’à ses souvenirs… Une fuite en avant qui va vite s’enrayer.
A mi-chemin de Fight Club et de Memento, ce récit d’un homme qui se fuit est un très beau texte sur le corps et le vertige de l'identité.
L’extrait
Novembre 1986. Une année chargée. Vicodin. Imaginez-vous au réveil, le nœud au ventre matinal suivi de la routine habituelle :
Douche.
Café.
Bouchons.
Radio libre antenne.
Enfer.
Maison.
Boisson.
Mais là vous souvenez que c’est dimanche. Ces quatre secondes d’explosion de soulagement c’est à ça que ressemble le Vicodin pendant six heures. Mais surdosez et vous vomissez à vide, une paire de poings vous essorant l’estomac comme un chiffon mouillé, des traînées de salive chaude pendant à votre bouche tandis que vous essayez de remuer vos membres en vain. Les mots se heurtent à votre cerveau comme une mer de détritus bouillonnant contre une jetée, sans ordre, sans connexion. Doigts. Nom. Entendez.
Mon analyse
Bien que tout le livre ne soit pas comme ça, on remarque ici une forme stylistique très précise qui n’est pas si courante. Je tiens d’ailleurs à préciser que c’est cet extrait qu’a choisi Chuck Palahniuk dans son livre Consider this (sorte de manuel d’écriture non traduit en français à ce jour) pour illustrer le conseil de style d’un des chapitres : Plonger le lecteur en employant le “vous” dans une atroce réalité (ici, l’optique de se rendre dans l’enfer du quotidien et du boulot), puis l’en faire sortir (c’est dimanche, pas de boulot, ouf) afin qu’il éprouve du soulagement. Et enfin, télescoper cette sensation sur le propos du livre (voilà l’effet du Vicodin). Rien que ça, c’est déjà une putain de leçon de style, dont on n’est pas forcément conscient si y a pas Chuck pour nous l’expliquer…
Si l’on comprend déjà la puissance d’un tel procédé, et l’emploi de celui-ci au tout début du livre, alors on mesure la maîtrise du style de Craig Clevenger. Mais au-delà de ça, cet auteur fait quelque chose qui le place dans mon top absolu, alors que je viens juste de le découvrir. S’agit-il de style pur et dur ? Difficile à dire.
Fréquemment dans le livre, le protagoniste est en consultation auprès de différents psychiatres, ce qui explique justement pourquoi il les connaît si bien, et lit si clair dans leur jeu, tout en cherchant à les induire en erreur et à les mettre sur de fausses pistes. C’est au moment des dialogues que se révèle le brio de l’auteur. Énormément de descriptions des plus infimes gestes ou expressions, postures, inflexions de voix des psychiatres, mouvements des yeux. En gros, le narrateur décrypte leur langage corporel, ce qui est déjà fascinant à suivre. En parallèle de ça, il analyse aussi le sien, explique pourquoi il répond ceci ou cela, pourquoi il tourne les yeux, pourquoi il décide de garder le silence. C’est une partie d’échecs époustouflante à suivre, du jamais vu !
Et pour conclure, ce livre détient un élément que je place au-dessus de tout dans la littérature, très présent dans l’œuvre de Chuck Palahniuk aussi : les références au réel. Oui, c’est une partie essentielle du style. L’auteur fait des va-et-vient entre les faits qui se déroulent, ses pensées, et des notions qui existent dans la réalité, comme par exemple, les questionnaires psychologiques dont usent les psychiatres pour évaluer l’état mental d’un patient, en vue de déterminer s’il est fou ou non. Ces nombreuses références à des choses qui existent en dehors du monde du livre lui donne une écrasante densité, un poids, un impact, qu’il n’aurait jamais eu sans cela.
Voilà pourquoi les auteurs confirmés, qu’il s’agisse de Stephen King, Haruki Murakami (un article sur lui ici) ou encore Chuck Palahniuk (et un sur lui ici), préconisent de collecter sans cesse des faits afin de s’en servir dans leurs ouvrages. Un style vivant, c’est un style qui se nourrit du vécu.
Résumé éditeur
Green River, le plus ancien pénitencier du Texas. 3 000 détenus s'entassent dans un labyrinthe de granit et d'acier. Dans cette architecture conçue pour stimuler les fantasmes paranoïaques de ses occupants, le docteur Klein, accusé à tort du viol de son ancienne maîtresse, est un homme respecté. Et il doit sortir de prison bientôt. C'est sans compter sur l'émeute qui se prépare, attisée par le directeur même du pénitencier, et qui va mettre le feu aux énergies contraintes depuis des années. Face à l'explosion de violence qui se prépare, Klein pourra-t-il sauver sa peau - et sa dignité - sans devenir lui-même une bête sauvage ?
Tim Willocks, psychiatre anglais, nous emporte ici à un rythme de transe vers les zones les plus dangereuses de l'esprit humain. “Étourdissant. Peut-être le plus grand roman jamais écrit sur la prison. Un voyage en enfer superbement maîtrisé” - James Ellroy
L’extrait
Un million d’années de prison avaient patiné la surface des dalles en granit, lisses et graisseuses, profondément incrustées de crasse et de désespoir. John Campbell Hobbes, le directeur, en suivant pesamment l’allée centrale du bloc B, sentait dans ses os l’empreinte des générations de pas traînants. Dans sa gorge, un goût âcre de sueur rance et de glaire infectée, les vapeurs mêlées du haschisch et de la souffrance humaine, concentrée, hyperdistillée et conservée des dizaines d’années sous la haute verrière qui formait une voûte géante au-dessus des trois niveaux de cellules surpeuplées. Là où on envoyait les hommes se mettre à genoux, là où ceux qui refusaient apprenaient à le faire.
Mon analyse
Tim Willocks est un génie du verbe. Peut-être est-ce sa formation de psychiatre ou encore celle de karatéka qui lui ont offert la clé d’une telle maîtrise, mais ce que fait ce mec est tout bonnement à chialer (surtout en tant qu’écrivain, car il est évident qu’on ne peut même pas caresser l’espoir de s’approcher un jour d’un tel niveau…).
Sa marque de fabrique ? Plonger en plein chaos dans la psyché de ses personnages torturés, en entraînant le lecteur dans un tourbillon invraisemblable où une morale défaillante se confronte à l’instinct animal ! Si les auteurs découverts précédemment avaient tendance à contourner la psychologie dans des styles plutôt minimalistes et épurés, Tim Willocks, lui, c’est carrément l’inverse, et les lianes étrangleuses dévorant les esprits prisonniers de leurs méandres et luttant contre eux-mêmes n’ont aucun secret pour lui !
Sans être pour autant alambiqué ou démesurément tortueux, le style de ce romancier nous fait éprouver l’histoire avec tous nos sens : narration rocailleuse et malsaine, comme le montre cet extrait, asphyxie dans une folie rampante, odeur nauséabonde et putréfiée d’une prison, et surtout, embrassement total de l’esprit de TOUS les personnages qu’on rencontre, qu’il s’agisse du directeur de prison, des détenus, des fous, des infirmiers, de ceux qui servent de putes aux chefs de clan, des gardiens… Lire Green River, c’est trouver le don de métamorphose. Et seul un style si personnel, si impliqué, truffé de métaphores aussi parlantes que malaisantes, pouvait engendrer cette expérience grandiose.
Je déconne pas. Ce livre est mythique. Lisez-le.
Résumé éditeur
En 1940, à la parution de ce chef-d’œuvre maudit, Raymond Chandler fut le seul à reconnaître une pépite dans “ce récit sordide et complètement corrompu”, mais parfaitement crédible, “d'une petite ville de Caroline du Nord”.
Unique à plus d'un titre - il sera le seul jamais écrit par son auteur - ce roman de la Dépression est peut-être le plus brutal et le plus cynique jamais écrit à cette époque ; un univers de violence, de luxure et de cupidité où tout le monde triche, en croque, en veut.
James Ross, né en 1911 en Caroline du Nord aux États-Unis et mort en 1990, est l'homme d'un seul livre. Une poire pour la soif, paru en 1940, se trouve à mi-chemin, entre Jim Thompson et Fantasia chez les ploucs de Charles Williams. Un grand classique.
L’extrait
- Ben je vais vous le dire. Faisait déjà pas mal de temps qu’il buvait comme un trou dans le sable, je parle de comment qu’il buvait avant que son foie se mortifie sous lui. Ça faisait bien six mois qu’il était saoul, l’époque que je vous cause. Et pis voilà qu’un soir, y faisait déjà nuit, je vais le voir pour lui demander si des fois il voudrait pas me prêter son mulet le lendemain, pour labourer avec. J’arrive à la porte de derrière et je tape dessus. Je tape et je tape et j’appelle, et finalement qu’est-ce que je vois, un canon de fusil qui sort de la porte, pointé sur moi. Un canon Long Tom, même que c’était. Ben j’aime autant vous dire, l’avait beau avoir fait une chaleur pas chrétienne ce jour-là, j’ai quand même eu le frisson tout partout. Coagulé comme la mort, j’étais, tellement que j’avais l’effroi. Et pis je vois m’sieur Bert là au bout du fusil, derrière. Blanc comme un linge, qu’il était, et des gouttes de sueur tout partout sur la figure, comme la rosée sur une pastèque. “Qu’est-ce que tu me veux, tête d’enfer”, qu’y me fait comme ça. J’avais tellement la frayeur, moi, je pouvais pu causer.
Mon analyse
Beaucoup d’auteurs vous le diront : il est très difficile de rendre le langage parlé sans que ça sonne faux, trop outré ou trop guindé, et de nombreux romanciers pourtant célèbres admettent que cet exercice de style se solde souvent, même dans leurs œuvres publiées, par un désastre. Alors certes, ici il s’agit d’un dialogue, mais tout le livre est comme ça. Le narrateur s’exprime peut-être un peu moins à l’arrache que celui qui cause dans cet extrait, mais à peine. Et le rendu est : fa-bu-leux.
Pourtant… c’est l’une des raisons qui ont refusé l’accès de James Ross à la reconnaissance du public. Désormais considéré comme génialissime, et culte, ce livre, bien qu’ayant été publié, l’a empêché de faire carrière dans la littérature. Le truc, c’est qu’à l’époque on considérait qu’écrire au sujet de gens trash faisait du livre un livre trash (ah mais attends… Non, rien n’a changé !). Écoutez l’auteur : Mon seul but était de dire les choses comme elles étaient, ni plus ni moins, et laisser le lecteur se former une opinion ou en tirer une morale, s’il y tenait absolument. En tout cas, moi je ne faisais pas de morale.
Revenons au style. J’ai lu pas mal de bouquins dont l’histoire se passe chez les pécores, dans des petits bleds paumés des États-Unis, mais ce roman est différent. Le style est si vivant, sans aucune fausse note, avec un sens du rythme dans le phrasé si évident, comme en témoigne l’extrait, qu’on a bel et bien l’impression d’y être. C’est quelque chose que j’aimerais souligner : l’importance de la forme qui s’accorde au fond. Inévitablement, ça te fera pas le même effet de lire une histoire de cowboys si l’auteur n’est pas fichu de retranscrire le phrasé de ces gens-là. Une histoire, ce n’est pas simplement des mots qui racontent. Il faut qu’elle incarne un état d’esprit, une époque, un lieu, et ça, mon vieux, ça passe avant tout par le style. Une histoire de cowboys doit te faire chausser tes santiags, et humer la poussière autour de toi, et même ce brin d’herbe dans ta bouche et la sale haleine de ton cul-terreux de voisin de tabouret de saloon.
Dans ce livre, ça sent le tord-boyaux tout juste distillé, la cupidité des paysans dont la récolte est foutue par un caprice du climat, et l’orgueil de ceux qui se croient mieux vernis que les autres.
Résumé éditeur
“Quand je revois mon enfance, le seul fait d'avoir survécu m'étonne. Ce fut, bien sûr, une enfance misérable : l'enfance heureuse vaut rarement qu'on s'y arrête. Pire que l'enfance misérable ordinaire est l'enfance misérable en Irlande. Et pire encore est l'enfance misérable en Irlande catholique.”
C'est ce que décrit Frank McCourt dans ce récit autobiographique. Le père, Malachy, est un charmeur irresponsable. Quand, par chance, il trouve du travail, il va boire son salaire dans les pubs et rentre la nuit en braillant des chants patriotiques. Angela, la mère, ravale sa fierté pour mendier. Frankie, l'aîné de la fratrie, surveille les petits, fait les quatre cents coups avec ses copains. Et, surtout, observe le monde des adultes.
La magie de Frank McCourt est d'avoir retrouvé son regard d'enfant, pour faire revivre le plus misérable des passés sans aucune amertume.
L’extrait
Après une soirée passée à boire de la porter dans les pubs de Limerick, le voici qui descend la ruelle d’une démarche incertaine en chantant sa chanson préférée. Somme toute, il tient la grande forme et a l’idée de faire mumuse un moment avec le petit Patrick qui a juste un an. Oh, le mignon petit gars ! Il l’aime, son papa ! Il rigole quand Papa le lance en l’air ! Houp-là, petit Paddy, houp-là, tout là-haut en l’air dans le noir et qu’il fait noir, oh, crédieu, voilà que t’as loupé le môme à la descente et le pauvre petit Patrick atterrit sur la tête, gargouille un brin, pleurniche et puis devient tout calme. Grand-mère se traîne hors du lit, alourdie par l’enfant qu’elle porte dans son ventre, ma mère. Elle soulève avec peine le petit Patrick. Elle laisse échapper un long gémissement en voyant l’état de l’enfant et se tourne vers Grand-père. Fiche-moi le camp ! Ouste ! Si tu restes ici une minute de plus, je m’en vais chercher la hache, cinglé d’ivrogne ! Bon Dieu, tu m’enverras finir au bout d’une corde ! Fiche le camp !
En homme qu’il est, Grand-père ne se laisse pas démonter. J’ai le droit de rester chez moi, dit-il.
Elle se rue sur lui et le voilà terrifié par ce derviche tourneur qui porte un enfant amoché dans ses bras, et un autre, en pleine santé, qui gigote dans son ventre… Il quitte la maison en titubant, remonte la ruelle et ne s'arrête pas avant d’avoir atteint Melbourne, Australie.
Le petit Pat, mon oncle, ne fut plus jamais le même après ça. Il grandit un peu ramolli du cerveau, avec une jambe gauche allant d’un côté et le reste du corps de l’autre.
Mon analyse
Ça annonce la couleur, pas vrai ? Eh ouais, Frank McCourt et son enfance misérable en Irlande sont carrément tordants, et ce serait cool que davantage de romanciers en prennent de la graine ! En général, les récits d’enfance sont soit geignards, soit mal joués, soit carrément inacceptables parce que l’auteur prête à son moi enfant une maturité dont même le plus con d’entre nous ne croirait jamais qu’il l’ait possédée ! Faut dire, c’est galère. Déjà, se remémorer cette connerie du passé doit pas être aisé. Ensuite, faut renoncer à l’idée de se présenter comme plus malin que le petit débile qu’on était à l’époque. Enfin, faut faire preuve d’un sacré second degré et d’un sens aigu de l’autodérision pour nous la décrire comme le fait McCourt !
Sans blague, ce livre est poilant à mort ! Entre les clichés de parents irlandais (le père alcoolique, la mère gémissant au coin du feu), les curés tordus, la famille timbrée, la galère de la pauvreté et la découverte de la sexualité au sein d’une communauté entachée de chrétienté, y a de quoi se marrer, mais le tour de force de ce bouquin, c’est encore une fois le style, bien sûr ! L’extrait est je pense assez parlant, pour le coup. Et c’est que ça, tout le bouquin !
On comprend facilement pourquoi il a rencontré un tel succès, et le plus dingue, c’est que la suite est aussi bonne que le début (on suit Frank de retour aux States dans sa difficile vie d’étudiant boutonneux puis de prof incapable d’inspirer le respect aux petits connards d’Américains).
Résumé éditeur
Une bande d'ados sectaires, venus d'un mystérieux pays totalitaire, débarquent aux États-Unis pour un séjour linguistique. Sur fond d'échanges culturels, ils décryptent l'american way of lite pour mieux infiltrer le pays et mettre en œuvre une action terroriste sans précédent, opération Dévastation.
Comme toujours, Palahniuk souffle le chaud et le froid, titillant les nerfs du lecteur jusqu'à la limite du supportable : de l'angoisse au burlesque, il n'y a qu'un pas qu'il franchit à grand renfort d'humour déjanté. Servis par un langage aussi malmené pour l'occasion que nos idées reçues, les rapports d'opérateur numéro 67, alias Pygmy, sont un délice du genre : s'y dessine une Amérique inculte, fermée sur elle-même, indolente et goinfre jusqu'à l'épuisement. Par contraste, la conviction de ces jeunes fanatiques, le caractère implacable de la haine qui les anime saisit le lecteur d'effroi.
Dans ce petit bijou d'indécence, Palahniuk poursuit le travail de dépeçage des fondements de la culture de masse américaine en mettant en scène ce grand cauchemar qui la tenaille, celui du terrorisme.
L’extrait
Tous doivent chant-sonner chants stupides, autrement pas collège, pas haute physique-mathématique, pas formation. Obligation chanter désir prendre place sur spectre arqué fréquences lumineuses formées par précipations, chant-son ekzact telle Judy Garland, sordide martyresse, marionnette sacrifiée par machine divertissement capitaliste combinée complekse pharmaceutique.
En-cas pas chant-sonner, tous jeunes condamnés pauvreté. Privés possible avancement, possible panouissement.
Mon analyse
Fallait oser. Et beaucoup de gens, qu’il s’agisse de critiques littéraires ou de lecteurs, considèrent qu’il a été trop loin.
Avant de revenir sur Pygmy en particulier, j’aimerais évoquer la carrière de Chuck Palahniuk (je suis fan, oui, vous l’aurez compris, son écriture a énormément influencé la mienne, comme j’en parle dans cet article). Depuis ses débuts, ce romancier s’exerce à pousser les bornes au-delà des limites. Des exemples ?
Dans Monstres Invisibles, la narration est explosée dans une chronologie erratique parfois difficile à suivre, et les personnages s’expriment avec une syntaxe tout ce qu’y a de personnelle.
Dans Survivant, le décompte des pages commencent par la fin. Le numéro 1 en bas de page se trouve donc logiquement à la toute fin de l’ouvrage, ce qui correspond au récit (un homme enregistre son témoignage sur la boite noire d’un avion qui n’a presque plus de carburant et va bientôt s’écraser).
Dans Peste, roman polyphonique, plusieurs personnages témoignent au sujet d’un autre personnage, se livrant à des récits qui se contredisent mutuellement parfois.
Et enfin, dans A l’estomac se trouve une nouvelle qui cause de nombreux malaises, vomissements, évanouissements, chaque fois que Chuck Palahniuk la lit en public, tant elle est malaisante. Je l’ai lue, je confirme. Elle fout incroyablement mal à l’aise. C’est très choquant.
Bref, le romancier est un kamikaze. Et Pygmy ne fait que confirmer la direction volontairement au-delà de toute limite qu’il fait prendre à l’ensemble de son œuvre.
Mais rien n’est gratuit. Je ne vais pas m’étendre sur le sujet, car vous pouvez comprendre par vous-mêmes. Le vocabulaire qui est celui du narrateur de Pygmy n’est pas anodin. Une fois de plus, les mots utilisés conditionnent la compréhension de toute une culture, et sa critique, en l’occurrence. Comme dans tous les livres présentés ici, le style (qui inclut donc vocabulaire, temps, choix de narration, rythme et emprunts à d’autres langues) est le fondement majeur, et je dirais même le message essentiel, de ce qu’on ose appeler une œuvre d’art.
Pour aller plus loin…
Borderline : Saga complètement freestyle
Tu croyais que j’allais te laisser sans faire au moins une fois ma propre pub ? Tu rêves, trésor… S’il y a bien une chose dont ma saga Borderline peut se targuer, c’est d’avoir un putain de style, et d’ailleurs mes détracteurs utilisent précisément cet argument pour me… détracter.
Chronologie éclatée, absence de négation, langage cru, propos choquants, mots d’espagnol sans lexique, bref, autant dire que je m’en prends plein la gueule, mais la vérité, c’est que mes lecteurs, eux, c’est précisément ça qu’ils aiment…
Alors, si les livres que je viens de te présenter t’attirent ou que t’en as déjà lu pas mal, y a de fortes chances que mes bouquins à moi te plaisent. Prêt pour une expérience BORDERLINE ?
La page qui lui est dédiée sur ce blog se trouve ici.
(ou clique sur chaque livre pour découvrir son univers très bizarre…)
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Wanted Dead or Alive : Bruno Leyval, Artiste-Guerrier de la Voie de l’Encre
Des feuilles blanches tatouées d’encre qui nous font pénétrer dans un monde où l’Homme, le Sacré, l’Animal et la Nature s’entre-dévorent et fusionnent pour révéler l’essence une qui préside à la vie. Deux histoires qui se croisent et s’influencent par-delà le temps et l’espace : celle de l’enseignement d’un chaman à son disciple au pied d’une montagne sacrée, et celle de Phoenix et Vlasta, couple ouvrier d’une usine d’armement peinant à concevoir un enfant. Un projet tentaculaire de Bruno Leyval : La Rose de Jéricho.
Des feuilles blanches tatouées d’encre qui nous font pénétrer dans un monde où l’Homme, le Sacré, l’Animal et la Nature s’entre-dévorent et fusionnent pour révéler l’essence une qui préside à la vie.
Deux histoires qui se croisent et s’influencent par-delà le temps et l’espace : celle de l’enseignement d’un chaman à son disciple au pied d’une montagne sacrée, et celle de Phoenix et Vlasta, couple ouvrier d’une usine d’armement peinant à concevoir un enfant.
Un projet tentaculaire de Bruno Leyval, artiste total vrillant en freestyle dans toutes les directions, qu’il s’agisse de ses médiums d’expression ou des messages si vifs et si complexes exsudant de son œuvre : La Rose de Jéricho.
J’ai tendance à penser qu’aucune rencontre n’est fortuite, mais je dois reconnaître que c’est assez rare de croiser un autre spécimen dont les racines s’enfoncent si précisément dans le même terreau.
Cette interview nous a entraînés, Bruno et moi, vers un dialogue métaphysique qui interroge le rôle et la place de l’artiste dans ce monde, la nature de l’Homme, la signification du chamanisme, l’essence d’une œuvre d’art…
A la fois très intimiste et férocement universelle, cette discussion à la frontière, à la jonction entre deux mondes, ouvre le regard vers l’univers qui existe tout au fond de nous, un monde oublié ou perdu que les nombreux dessins de Bruno exposés ici sauront faire renaître à la conscience de chacun.
Quand l’Encre se fait Fille de Sorcier : La Rose de Jéricho
Salut Bruno ! C’est vraiment cool que t’aies accepté cette interview. Ça fait un moment que je te suis sur les réseaux, même si je me rappelle plus précisément comment la fascination que ton taff exerce sur moi a débuté. J’imagine que t’avais tweeté un de tes fameux dessins à l’encre de Chine, probablement une sorte d’être à mi-chemin de la racine et du sorcier, et que mon cœur a bondi, comme s’il reconnaissait ce signal d’alarme qu’il guette en permanence, lui susurrant : Ce mec-là sait de quoi il parle… J’aimerais que tu te présentes, comme tu le sens, à ta sauce, quoi.
Salut Zoë. En effet, nous nous suivons depuis un certain temps sur les réseaux et c’est certainement pour les mêmes raisons : on parle de la même chose, d’une manière différente, avec nos propres médiums, nos propres expériences, mais avec la même essence, la même sonorité…
Pour la présentation, voici la partie background classique : je suis un artiste qui approche du demi-siècle avec un long parcours chaotique. Je dessine depuis l’enfance, tous les jours, tout le temps.
Peu à peu, le dessin est devenu une forme de méditation qui s’est imposée naturellement comme une pratique spirituelle et qui accompagne mon chemin intérieur.
Pendant plus de 20 ans, j’ai travaillé dans l’ombre pour perfectionner mon art et mon médium de prédilection : l’Encre de Chine. Sans avoir fait le moindre plan de carrière - après avoir créé et entretenu un blog sur les arts et cultures alternatives pendant plusieurs années, ma carrière artistique a décollé et j’ai bossé pour des grandes marques et exposé dans pas mal de pays.
Bon, maintenant que j’ai bien saupoudré mon parcours avec un sac de paillettes, passons aux choses sérieuses : malgré cette réussite, j’ai toujours pensé que l’art devait servir à quelque chose, à autre chose que d’être exposé au-dessus de la cheminée d’un collectionneur obèse qui s’en servira comme moyen de spéculation. J’ai donc profité de cette réussite pour voyager et participer à des projets qui ont un sens, socialement et humainement - la lutte des minorités, l’écologie, les réfugiés… J’ai décidé de garder mon boulot “alimentaire” pour avoir une totale liberté dans le choix de mes projets, pour être à l’abri financièrement et totalement indépendant.
Parallèlement, à la naissance de mon fils en 2009, j’ai débuté ce long voyage avec la ROSE DE JÉRICHO, un projet multimédia initiatique tentaculaire qui est sans aucun doute le projet d’une vie…
La première chose qui me vient à l’esprit te concernant, c’est un peu ce que prônait déjà Jim Morrison en son temps : la proximité qui existe entre le chaman et l’artiste. Quand on se laisse happer par tes esquisses, celles-ci semblent receler un pouvoir que je qualifierais de “chamanique”, c’est-à-dire celui de nous faire entrer en contact avec un aspect du monde qui paraît sourdre d’une partie de l’âme avec laquelle on est très peu en contact, et qui, pourtant, parle à notre subconscient comme s’il s’agissait de ses racines. Elles évoquent un langage primitif, archaïque, avec lequel on a comme qui dirait perdu le lien, mais qui continue à vivre en nous, et que tes dessins rappellent à la vie. Quel est, selon toi, le lien entre un chaman et un artiste ? Qu’est-ce qu’ils ont en commun ?
Ah, ce bon vieux Jim. À chacune de mes errances dans la capitale, je ne manque pas de lui rendre visite au Père Lachaise. J’aime les sépultures, qu’elles soient des pierres tombales ou des cendres disposées en pleine nature… J’aime ces lieux de connexion avec les âmes.
Tu utilises les termes “langage primitif, archaïque… ” je dirais un simple retour à la simplicité et à l’essence de la vie.
Dans mon travail, j’essaye de puiser tout au fond de mon être afin de me reconnecter à la vibration commune qui nous unit tous, le son primaire, le OM. La proximité entre le chaman et l’artiste, c’est le pouvoir de se connecter à d’autres dimensions. Ils ont en commun ce processus, cette quête de la vérité intérieure, cette envie d’unicité avec le vivant, ce désir d’être TOUT. Les Lakotas ont une expression pour cela : Mitakuye Oyasin (Nous sommes tous reliés).
Voici ce que j’ai écrit en première page de mon site : En Occident, la pratique du chamanisme naît d'un désir de se reconnecter à soi, pour soi. Dans les traditions autochtones, il est essentiel de se reconnecter à l'autre, pour l’autre.
En partant de cela, si on fait le parallèle entre le chaman et l’artiste, dans le cas occidental (se reconnecter à soi, pour soi), l’artiste crée pour lui, pour son nombril, pour être reconnu et adulé, pour gagner un max de thunes… C’est très narcissique et gorgé de compétition, un désir d’être le plus grand, le plus beau, le plus riche… C’est très proche de notre vision occidentale capitaliste et individualiste… De la grosse merde en fait !
Dans la vision autochtone (il est essentiel de se reconnecter à l'autre, pour l’autre) l’artiste crée pour l’autre, sans désir de gloire et sans prétention, de façon complètement altruiste. C’est une voie qui me correspond mieux, un chemin que j’ai emprunté il y a bien longtemps et dont j’essaye de ne pas dévier.
J’ai connu la “gloire”, les tapis rouges… Cela ne m’a pas rendu heureux, bien au contraire.
Peindre pour une grande marque dans un hôtel particulier parisien ça te met à l’aise financièrement, ça flatte ton ego, mais en aucun cas ça te fait grandir humainement et spirituellement.
Peindre en Inde pour et avec des réfugiés tibétains au pied de l’Himalaya, ça place ton art à un niveau supérieur, tu te connectes à autre chose…
Voilà pour moi le lien entre l’art et le chamanisme, une simple question de vision des choses. L’art, tout comme le chamanisme, à un fort pouvoir de guérison, alors, que tu sois artiste ou chaman, si tu as le don, à toi de savoir comment tu veux l’utiliser.
Selon tes propres mots, le thème principal de ton œuvre est la renaissance, incarné tout entier par la Rose de Jéricho, plante mexicaine sacrée, capable de survivre à la sécheresse. Mais la renaissance, c’est quelque chose de très complexe, qui s’articule autour d’un nombre effarant de concepts intriqués les uns dans les autres. Transmigration des âmes, transmission via la naissance d’un enfant, passation de pouvoir et de savoir d’un maître spirituel à son disciple, sans même parler de la capacité propre à l’être humain, cette force personnelle, vive et sublime, qui nous permet de nous transformer… Est-ce que tu penses que l’art peut aider l’Homme à appréhender ce concept, pour tenter de l’appliquer dans sa propre vie ?
Mais nous sommes, nous les êtres humains, une espèce complexe. Contrairement à l'ensemble du vivant, nous voulons toujours être plus que ce que nous sommes simplement.
Si pour l'éléphant, le corbeau ou le grand chêne, la vie se résume à subvenir aux besoins vitaux, se reproduire et mourir, l'humain ne s'en contente point. Il se questionne sans cesse sur le passé et le futur en omettant de la sorte de privilégier le présent et de le vivre pleinement. Il ne se satisfait jamais de l'essentiel mais désir acquérir et accumuler, créant ainsi une multitude de troubles psychologiques et autres névroses.
Par-dessus tout, l’humain essaye de comprendre pourquoi il est là et quel est le but de sa vie.
De cette ignorance naît l’occultation de la mort car s’il y a une fin, à quoi bon vivre ? Alors on se crée des mythes, des croyances pour pallier tout cela, pour donner un sens, un espoir, pour se rassurer…
Mais en fin de compte, la mort fait partie de la vie, tout simplement, et c’est ce qui la rend si précieuse, si riche et si lumineuse.
Dans un projet comme Rose de Jéricho, j’essaye de croiser toutes ces croyances, ces pratiques, ces cultes… pour en extraire une universalité, une source commune à tous les êtres vivants.
Je pense que l’art peut aider celui qui désire comprendre où est sa place mais seul celui qui ne cherche pas finit par trouver.
Un truc qu’on partage tous les deux, c’est nos références artistiques et humaines : Carlos Castaneda et sa série de livres stupéfiante à base de quête initiatique et de plantes psychotropes, Hunter S. Thompson, écrivain et journaliste (voire diable de Tasmanie) aussi timbré que brillant, Marilyn Manson, qui incite les ados à devenir leur propre et unique référence à coup de slogan nietzschéen, ou encore Bret Easton Ellis, que je vais pas me fatiguer à présenter... De véritables pointures, donc, qui ont au moins un point en commun : tout le monde les prend pour des tarés. Alors voilà ma question : Selon toi, qu’est-ce qui rapproche la folie de la création artistique ?
Cela vient certainement du statut spécial que la société offre à l’artiste, le côté marginal et bohème, le mythe de l’artiste maudit à la Rimbaud, Modigliani ou Artaud…
Tous les artistes que tu viens de citer sont issus d’une autre génération, d’un autre temps, un temps révolu. Un temps de libération et d’orgie, de révolution culturelle et de folie, un temps où Janis Joplin sortait avec Jim Morrison, où les hippies léchaient des arbres à Haight-Ashbury, où Jack Kerouac s’effondrait complètement bourré devant la librairie City Lights Booksellers and Publisher de Lawrence Ferlinghetti à San Francisco… Un temps où Hunter S. Thompson ruinait - comme les Stones, les hôtels de Las Vegas…
J’ai été biberonné avec cette époque, cette culture, cette musique. Je me souviens de la première fois où j’ai découvert la musique des Doors, de Pink Floyd ou des Stooges, quel choc. Et puis il y a eu la poésie d’Allen Ginsberg, la folie de Ken Kesey, Las Vegas Parano de notre cher Hunter, Le Postier de Bukowski, Jodorowski avec El Topo… Et bien sûr l’hallucination totale en lisant L'Herbe du Diable et la Petite Fumée de Carlos Castaneda.
Pour le commun des mortels, tous ces artistes, écrivains et autres cinéastes, sont des gens à part, des tordus majestueux ou de simples fous dangereux, des déviants issus d’une époque déviante. Ils sont le fruit d’une lutte, des luttes soixante-huitardes.
Il y a aussi un paramètre important dans cette équation : le star-system. Même s’il touche plus la musique et le cinéma, quand un artiste connaît la gloire, qu’il est adulé et porté au panthéon, son cerveau commence à griller lentement. Comment ne pas switcher ? Tu te retrouves avec des milliers - voire des millions - de fans, et tout ce que tu fais est analysé, scruté, décortiqué… Ta parole devient évangile et ta voie devient celle de ton troupeau… C’est très sectaire, en fait.
Les gens ont besoin de modèles, d’idoles, que ce soit un chanteur, un écrivain ou une statue kitsch d’un gros bonhomme assis en lotus. À mon petit niveau, j’ai connu les effets de la reconnaissance artistique et je peux te dire qu’il faut être solide dans sa tête pour ne pas basculer dans la folie. Tu te retrouves plongé dans un monde parallèle où tout le monde te lèche le cul et le pire, c’est que c’est agréable ! (rires)
Tu finis par te croire supérieur, exceptionnel et tu agis en fonction, en diva cocaïnée. C’est super malsain en fait. Sans parler des drogues et autres addictions qui les ont tous rendus cinglés. Tout cela fait donc partie de cette mythologie de l’artiste et de la folie créatrice.
Néanmoins, si tu analyses en profondeur le truc, d’un point de vue strictement personnel, je pense sincèrement qu’être artiste c’est être complètement cinglé ! C’est réellement une pathologie, un dérèglement cérébral. Ce n’est pas normal.
Qu’est-ce qui pousse un être à avoir une telle obsession pour la création, ce besoin de dessiner tous les jours, tout le temps ?
Ce qui est normal c’est de se foutre dans son canapé avec des chips et une bière à mater Netflix, non !?! L’art est une malédiction, un sacrifice, une punition ! Il te pousse à te remettre sans arrêt en question, à t’interroger sans cesse, à te combattre intérieurement… Il pousse à la lutte contre soi-même. Il est source d’insatisfaction perpétuelle, de découragement chronique, d’abandon…
L’artiste désire transmettre quelque chose, exposer ses œuvres au monde dans l’espoir d’être remarqué, que son message soit vu, entendu et apprécié…
C’est très narcissique en fait. S’il désire faire de l’art de façon altruiste, commence alors un véritable cauchemar car il ne cesse de se mentir. Forcément, même si c’est pour une cause, une lutte, il cherchera à être récompensé pour son action : des honneurs, des likes sur Instagram, etc…
L’art est une excroissance nombriliste. Aujourd’hui bien plus qu’hier avec toute cette merde de réseaux sociaux.
Ton œuvre assume totalement son côté chamanique, et tu la décris toi-même comme une “quête spirituelle personnelle, un projet artistique se renouvelant sans cesse”. A une époque, t’as été à la rencontre de traditions que très peu d’entre nous connaissent. Tu m’as parlé du Tibet, et des Navajos notamment. Est-ce que tu te souviens de ce qui t’y a poussé ? De quelle manière ça a transformé ton œuvre et ton message ?
Pour une raison qui m’échappe, j’ai toujours eu une attirance pour les peuples autochtones, pour leur culture, leurs luttes… Vers 17 ans, j’ai rencontré mon premier guide, une personne qui m’a fait découvrir la richesse des peuples amérindiens et qui m’a présenté mon second guide qui lui, m’a initié au chamanisme. Ce fut une révélation. Cela ne m’a plus quitté. Après des années de lecture - un véritable travail anthropologique (rires) - j’ai décidé qu’il était temps de partir à la rencontre de ces peuples. La vie m’a offert cette opportunité.
L’impact de ces voyages et des rencontres qu’ils ont engendrées est immense sur la personne que je suis devenue. J’ai eu la chance de faire des rencontres mystiques qui m’ont profondément marqué, inspiré, transformé…
Que ce soit une femme Navajo en Arizona, un vieux Chinois dans Chinatown à San Francisco ou le Dalaï Lama au pied de l’Himalaya, toutes ces rencontres ont été des étapes de transformations profondes, des passages d’un état à l’autre et elles ont eu des répercutions immenses sur ma vie, sur mon quotidien et bien sûr, sur ma spiritualité.
Tout mon travail est basé sur une quête de découverte, de transmission et de partage. Connaître l’autre pour se connaître soi-même… C’est un désir d’ouverture vers l’extérieur et vers l’intérieur, un désir d’universalité.
Tout cela se synthétise aujourd’hui dans cette œuvre tentaculaire qu’est la Rose de Jéricho.
Il y a beaucoup de double-sens dans tes dessins, et une véritable intrication des opposés, comme la vie et la mort, la fin et le début, le désir et la haine… Mais on sent qu’il s’agit d’une boucle, d’un cycle, assez bien représenté par le fameux Ouroboros, serpent qui se mord la queue symbolisant un paradoxe : à la fois autodestruction et résurrection, autofécondation, mais aussi lien entre monde terrestre (serpent) et monde céleste (cercle), sorte d’union entre deux opposés, comme le Yin et le Yang. Il y a un côté karmique aussi, qui rappelle l’éternel retour de Nietzsche peut-être, ou encore la roue des existences du samsara… Sans compter ces deux histoires qu’on suit en parallèle, dans le monde contemporain à l’usine d’armement et dans un passé archaïque. Est-ce que cet aspect de la Rose de Jéricho reflète ta façon de considérer la vie, quelque chose que tu aurais appris au sujet de l’existence ?
Tout est cercle, tout est cyclique, tout n’est que répétition. Nous vivons, nous mourrons, puis nous devenons autre chose, une renaissance, qu’elle soit physique ou spirituelle - un animal, un humain, de l’engrais qui aidera une floraison, de la poussière qui s’accrochera sur la roche, un esprit dans une rivière… C’est une question de philosophie, de croyance, d’expérience et de chemin…
J’injecte dans le projet de la Rose toutes mes réponses mais surtout, toutes mes questions.
Je n’ai absolument aucune certitude. Je n’ai fait que l’expérience de certaines choses et j’en ai tiré mes conclusions. Pour moi, oui, tout est cyclique et la mort par exemple, qui fait intrinsèquement partie de la vie, n’est qu’un passage, une étape de plus. La mort est la seule issue possible de la vie…
Tout est impermanence et l'attachement aux choses impermanentes s'avère être la cause de la souffrance. Nombre de personnes que nous côtoyons sont dans une bonne situation générale. Néanmoins, elles ne sont pas heureuses, elles dépriment, elles sont perdues. Elles cherchent une alternative, veulent plus de choses et se détruisent pour les obtenir. Elles nous disent que ce n’est pas la vie qu’elles ont souhaitée. Qu’elles ne trouvent plus leur place et qu’elles s’enfoncent peu à peu…
Beaucoup de belles réussites sociales et matérielles se sont retrouvées anéanties, car ces personnes souffraient profondément du décalage entre l’image qu’elles offraient et leur nature profonde. Nombre de gens se sont également perdus dans toutes sortes de croyances, de dérives sectaires et autres cultes imaginaires. Cherchant des réponses à leurs errances, elles ont trouvé réconfort dans des chimères… Dans toutes sortes de paradis artificiels…
Si vous voulez réellement vous libérer de cette spirale négative et de vos névroses, redevenir ce que vous êtes vraiment et ressentir la force de la vibration universelle, alors n’essayez pas de vous construire une nouvelle identité plus agréable ou d’emprunter des chemins de traverse qui ressembleront plus à des fuites en avant, mais réfléchissez plutôt aux causes qui vous emprisonnent…
Les barrières mentales sont la cause première de votre souffrance, elles vous empêchent d’être aligné, d’être en phase avec vous-même.
Nous nous habituons au mensonge. Pas au mensonge qui consiste à tromper les autres, mais celui qui nous pousse à nous mentir à nous-même. Puis on avance, étape par étape, mensonge après mensonge, pour finir par se consumer à force de n’être qu’un autre et de ne pas être simplement soi.
L’individualisme est un mensonge. Le culte de la personnalité est un leurre. À quoi bon être le meilleur si on n’est pas soi ?
Le sacrifice est un autre thème central chez toi, qui me touche particulièrement. Depuis longtemps, je suis parvenue au constat qu’il faut sacrifier une partie de soi pour pouvoir renaître, aller au-delà de soi, des ses schémas comportementaux, psychologiques… Dépasser ses croyances limitantes et quitter sa putain de zone de confort. Je pense que d’oser abandonner une partie de soi est la décision la plus rude et la plus significative d’une vie. Est-ce que c’est un truc que t’as toi-même expérimenté ? Dire adieu, volontairement, tuer un ancien toi pour te transcender ? En tant qu’artiste, à quelle sorte de sacrifice doit-on être préparé ?
Le sacrifice est primordial, pour toutes les remarques que tu viens d’énoncer dans ta question. La vie est faite d’abandons constants, de déchirures perpétuelles. Les croyances nous enferment, les dogmes nous lobotomisent, les règles nous limitent…
Et puis il y a le mental et toutes ses barrières, un ensemble de critères qui agissent comme des obstacles puissants entre ce que nous sommes réellement au fond de nous, et l’image mentale que nous pensons être la réalité. Depuis la naissance, des critères comme l’éducation, la famille, l’environnement ou encore la société, construisent des barrières mentales qui s’enracinent profondément en nous et nous coupent de la substance essentielle de la vie. Ces barrières nous voilent l’esprit et nous entraînent sur le mauvais chemin, nous éloignent de notre voie intérieure et finissent par nous ronger, comme le ver ronge le fruit.
Voila pourquoi le sacrifice est essentiel dans notre progression… Sacrifier une part de nous qui freine les autres… Nous sacrifier nous, pour devenir l’autre… Le Soi.
Pour un artiste, le sacrifice peut prendre de multiples formes : financières, qualité de vie, vie de famille… Mais si nous nous concentrons sur le côté purement artistique, alors le sacrifice peut se nicher dans la répétition. L’art peut nous emprisonner. Il faut savoir s’éparpiller pour mieux se recentrer.
La construction d’une œuvre est comparable à une plante protéiforme à plusieurs ramifications. Quelques œuvres hésitantes comme des accident puis, mentalement se forme un vague cheminement. Heureux celui qui se contente d’une formule plaisante, éternellement répétée, qui le met à l’abri de toute tempête cérébrale. Il déroule simplement à l’infini un concept qui un temps, a fait de lui un artiste dans le vent. Les tableaux s’enchaînent et se ressemblent comme les sourires qui se figent sur les visages de ses fidèles clients. Pourquoi se torturer, donnons-leur simplement à manger !?!
La création d’un langage personnel, identifiable à souhait, devient la pierre angulaire d’un désir d’histoire. Rare est celui qui bifurque en plein vol. Rare est celui qui assassine son médium. Rare est celui qui ose la métamorphose. Il faut tenter l’entrée du labyrinthe et se perdre mille fois pour trouver son chemin.
J’aime l’idée d’effacer les automatismes du confort et de rayer les certitudes moelleuses pour engranger une renaissance avec comme tout bagage, le maigre patrimoine qu’est l’essence.
L’essence, cette lueur enfouie au fond de l’être qui vous pousse chaque matin vers des contrées lointaines, de nouveaux paysages mystiques peuplés de chimères argentées. La fulgurance d’un trait jeté sur le papier qui, comme une première goutte de sang, vous entraîne vers l’inconnu – parfois le chaos, mais qui est tellement plus enrichissant que la douleur confortable de la stabilité du quotidien. À fleur de peau, dans une transe à demi maîtrisée, s’ouvre alors devant les globes mous bien écarquillés, un univers intérieur ou tourbillonnent les trois règnes dans une danse synchronisée.
Bon, je ne sais pas si j’ai été très clair mais, comme dit Jodorowsky : Désolé, je me suis enthousiasmé ! (rires)
Dans ton histoire, la cérémonie qui se déroule dans la montagne sacrée est reliée au couple qui veut avoir un enfant. C’est quelque chose que je connais, cet espace-temps symbolique, où une action qu’on mène dans l’esprit produit des conséquences dans le monde physique. Est-ce que tes expériences chamaniques t’ont fait pénétrer dans un niveau de conscience qu’on peut qualifier de quantique, et que c’est ça que tu essaies de rapporter ici ?
J’essaye en effet de lier des personnages entre eux et cela malgré le fait qu’ils évoluent dans une dimension variable. Leurs chemins sont liés et les actions des uns entraînent des manifestations chez les autres. Dans la Montagne Sacrée, maître et disciple effectuent un rituel qui se répercute sur le couple citadin qui essaye vainement de procréer. Le sacrifice des uns devient le miracle des autres… La Rose de Jéricho est le lien, le moyen de connexion entre les protagonistes.
C’est une image puissante qui nous ramène à un paramètre très terre à terre dans la mesure où au quotidien, nos actions, notre façon de consommer par exemple, à de fortes répercussions à l’autre bout du monde.
Quand tu es heureux de trouver un vêtement pas cher dans la boutique au coin de ta rue, tu n’imagines pas la misère qui se cache derrière sa fabrication… Le sacrifice des uns devient le miracle des autres…
Pour en revenir à ta question, quand tu te retrouves au bon endroit, avec les bonnes personnes et en plein milieu d’un flux puissant d’énergies, forcément il se passe des choses. Que ce soit en terres Navajo, en Inde avec le peuple tibétain en exil ou dans une forêt de l’est de la France avec un guérisseur, tu peux être amené à pénétrer dans un “autre monde”, un espace que certains qualifieraient de parallèle.
On peut également parler de modification de la conscience, de transes ou d’expériences mystiques… Peu importe. J’ai en effet vécu ce genre d’expériences mais je ne souhaite pas forcément m’étaler sur ces instants forts et très personnels. En revanche, je peux te donner ma vision “chamanique” ou plutôt mystique qui découle de ces expériences. J’ai écrit un texte sur le sujet il y a quelque temps, en voici un extrait :
J'aime l'idée d'un mysticisme qui échappe aux carcans dogmatiques, un mysticisme sans religion. J'aime cette façon de désigner des expériences spirituelles, des états de transcendance, de modification de la perception et de pleine conscience qui échappe à toute croyance. Un éveil à une réalité plus haute et infinie dont le concept qui fait abstraction de la théologie, de l'idée de Dieu ou du divin, peut être décrit comme un “mysticisme athéiste” et dont la vision première est tournée vers les forces universelles, ces énergies vibratoires qui amplifient notre connectivité avec les autres formes de vie, avec l’environnement et les “esprits” de la nature.
Cela fait prétentieux de se citer soi-même mais franchement, ta question me renvoie à ce texte et je ne vois pas comment te décrire les choses autrement.
Je profite de cette tribune pour dénoncer toute cette mode liée au chamanisme. Aujourd’hui si tu tapes “chamanisme” dans ta barre de recherche, tu tombes sur une multitude de charlatans, pseudo-chamans à la mords-moi-le-nœud, qui te proposent pour la moitié d’un bras de devenir chaman en cinq leçons en téléchargeant un PDf foireux. Franchement, c’est de la pitrerie ! On s’improvise pas chaman, on n'est (naît) ou on n’est pas !!!
Certains personnages de ton œuvre n’ont pas de visages fixes, pas d’apparence stable. Leurs traits mutent et pourtant ils conservent leur essence. Honnêtement, je crois que c’est un truc que peu d’artistes seraient en mesure d’accepter, tant ils sont attachés à la représentation visuelle de leurs persos. Est-ce que tu peux m’expliquer ce choix, cette position artistique, en somme ? C’est une manière pour toi de te rapprocher de la nature humaine, du fond commun qui anime l’humanité ?
Je n’ai aucun problème avec l’individu en tant que tel. Nous sommes tous uniques et précieux et c’est une très grande richesse. C’est même tout à fait essentiel.
Dans toute l’histoire de l’humanité il n’y aura qu’une Zoë, un seul être qui soit toi, comme toi, et c’est toi, ici et maintenant. C’est merveilleux, non !?!
Mais au-delà de cela, l’individualisme est également une source de problèmes, que cela soit entre les gens, les communautés, les ethnies ou à l’échelle d’une espèce entière. Donc, ne pas donner une apparence claire c’est pour moi un moyen d’universaliser chaque personnage, de dépasser le genre, la couleur de peau, l’origine, l’enveloppe corporelle et l’individualisme qu’elle reflète pour valoriser l’unicité qui nous anime tous, qui vibre en nous.
Considérer l’ensemble de l’humanité comme une entité indivisible, liée par la même essence universelle me semble essentiel.
J’aime à penser que si nous avions tous cette vision de l’humanité, nous la respecterions plus profondément et l’autre, l’étranger, deviendrait automatiquement l’ami, le frère…
Après, il y a quand même beaucoup de personnages qui gardent relativement la même apparence, les mêmes codes vestimentaires et/ou apparats, pour une question de lisibilité. En ce qui concerne la Muse de la Résurrection – qui est censée représenter sous forme humaine la Rose de Jéricho, c’est en effet très particulier : elle est l’incarnation de la féminité, de la résistance physique aux éléments et à la douleur, et elle est l’entité mystique de l’histoire. Elle se doit d’être multiple car elle est à la fois microcosme et macrocosme. Puisqu’elle est immortelle, qu’elle détient ce pouvoir de renaissance / régénérescence, c’est à travers elle que je questionne les concepts liés à la vie et à la mort, la vieillesse et la beauté, la normalité, la différence… Elle est la mère, la femme, l’amante, la lune, la terre, le lien à la nature et au sacré... C’est en la représentant multiple que j’essaye de détecter son essence universelle. Sur le plan artistique, en tant que Muse – concept forcement lié à l’art et à l’artiste - c’est à travers elle que soufflent tous les désirs de magnifier la nature et de mettre en valeur le corps et les plaisirs charnels.
Le personnage du pèlerin me parle beaucoup, peut-être parce que je considère Travis, le protagoniste de Borderline, comme une sorte de joueur de flûte de Hamelin. Un martyr venu apporter la bonne parole, mais que personne n’a envie d’écouter. Est-ce que pour toi, l’artiste est celui qui ouvre le passage ?
L’artiste ouvre des portes. Les portes de William Blake, de Jim Morrison… Les portes de la perception d’Aldous Huxley.
L’artiste est un chercheur, un découvreur, un explorateur. Il consacre sa vie à la détruire au nom de l’art.
L’artiste est un hypersensible, une éponge prête à tout absorber et par conséquent, il devient le martyr de ses émotions. Il vit tout et de manière amplifiée et puis il amplifie tout car sa perception l’est. Comme je te l’ai dit, l’art est une malédiction.
T'hésites pas à aller loin dans tes dessins, au risque de choquer (ces œuvres-là ne sont pas encore dispo sur ton site). Je peux me tromper, mais par moment tu sembles te diriger vers un art transgressif, où des thèmes et des images qui, à l’évidence, ne seront ni compris ni acceptés s’entrecroisent… S’agit-il de subversion, ou bien t’as juste pas envie de restreindre ton message à quelque chose de socialement safe ? La bravade des interdits, l’audace artistique, qu’est-ce que ça veut dire, pour toi ?
J’essaye de créer des œuvres qui servent réellement le projet, sans me soucier du regard des autres. Si cela implique des images explicites - voire hard -, si elles me paraissent nécessaires, alors je n’hésite pas une seule seconde.
Nous sommes plongés dans une époque aseptisée, moralisatrice et modératrice - la cancel culture fait bien son taf - et il est difficile de montrer certaines œuvres sur certains supports, difficile de les montrer à l’unité, sans contexte. Imagine que je poste sur Twitter une œuvre très explicite sexuellement, elle va apparaitre individuellement dans le flux des tweets entre un chat qui se casse la tronche d’un plan de travail et une info conspirationniste sur le covid…
Non, ce n’est pas possible, il y aura forcément un problème de lecture, un problème de profondeur.
Je réserve donc ces œuvres à mon site le temps venu et à une publication papier traditionnelle qui sera plus apte à les mettre en valeur esthétiquement et intellectuellement. D'ailleurs pour info, je travaille à l’élaboration d’un gros bouquin qui rassemblera les dix premières années du projet.
Après, l’art est fait de transgressions, c’est son carburant. Il se doit de casser les codes, remettre en question la société et ses valeurs, qu’elles soient saines ou putrides.
Je ne conçois pas la création sans liberté. Se mettre des freins, se brider au nom de la morale, de la bien-pensance, ce n’est juste pas possible. Je vomis cette époque puritaine et délétère. C’est tellement fake. Le peuple en meute qui déverse sa haine sur quelqu’un en le jugeant déviant pour une parole, une œuvre… Et qui le soir, dans l’intimité feutrée de leurs appartements, ne sont pas forcement des saints… Laissez-moi rire !
La nature tient un rôle majeur dans ton œuvre, qui met en évidence le lien existant entre elle et l’Homme. A vrai dire, tous tes dessins sont empreints d’animisme, comme cette femme chrysalide. Et même chez ce couple coupé d’elle, on la sent encore, par son absence, et dans le côté anthropophage de Vlasta... Il semble s’agir d’une force qu’on sent autour de soi, mais aussi en soi. Quel est le rôle de la Nature dans ton œuvre ? Un dieu, une essence, une finalité ?
Cette femme chrysalide est tout un symbole.
Chez les insectes, la chrysalide est un symbole puissant de transition. Elle est le stade de développement intermédiaire d'un individu, l’état entre la larve et le stade imaginal. C’est une réelle métamorphose qui se déroule en plusieurs phases jusqu’à la transformation et l’envol.
Nous pouvons nous inspirer de ce processus pour notre propre transformation. Nous sommes pareils à une chrysalide - physiquement bien sûr, mais également intérieurement. Le processus physique de la vie est ainsi. Nous naissons, grandissons, évoluons puis mourrons. En procédant par étapes successives, irrémédiablement, nous avançons ainsi d’un état à l’autre jusqu’à la mort.
Tout comme la chrysalide, nous avons la possibilité de transformer notre corps, nous avons le pouvoir d’effectuer cette métamorphose à l’intérieur.
La recherche d’intériorité et la connaissance de soi peuvent suivre ce même chemin, jusqu’à la transcendance et la sagesse, jusqu’à l’éveil.
Cette œuvre est certainement, inconsciemment, une tentative de nous remettre à notre place, en tant qu’espèce. Quand nous regardons un singe ou une limace, nous ne voyons qu’un singe et une limace. Peut-être que pour eux également, en nous regardant, ils ne voient qu’un humain parmi d’autres humains. En fin de compte, nous ne sommes qu’une infime parcelle de la création, une espèce parmi tant d’autres mais, avec une différence majeure, nous l’avons oublié et agissons comme si nous étions seuls et que tout nous appartenait.
Là est notre plus grosse erreur, celle de s’être coupés de notre environnement et de la dimension mystique de la nature.
Il nous faut réapprendre à écouter le chant du vent et à vivre en harmonie avec les autres espèces qui peuplent notre jardin d’éden. Cela peut paraître puéril de dire cela, voire utopiste, mais c’est une évidence, une loi naturelle !
La nature vibre en nous et nous ne sommes que ses enfants. Je vois la nature comme une mère, une divinité primordiale qui enfante de nombreuses créatures. C’est l’essence par excellence.
On a parlé ensemble du labyrinthe qui te ramène toujours au même endroit, de l’alchimiste qui va à l’autre bout du monde pour découvrir qu’il avait son trésor avec lui depuis toujours, mais qui a eu besoin d’accomplir tout un voyage initiatique pour être prêt à le voir, à le comprendre, et à l’accepter. Quand je contemple tes dessins naît en moi le sentiment qu’une vie entière est nécessaire, et peut-être plusieurs, avant d’être un jour en mesure d’appréhender le mystère et la beauté de la connaissance, et aussi, de l’existence, de cette démence spectaculaire et sublime qu’est la conscience. J’ai une dernière question pour toi, très personnelle, parce que je cherche encore mes réponses. Comment faire renaître au quotidien ce que les plus belles cérémonies chamaniques nous ont enseigné ? Comment retrouver en soi le lien perdu qui nous unit aux autres, et au monde ?
J’ai rencontré plusieurs personnes dans ma vie que je pourrais qualifier de guides. Des érudits qui connaissaient beaucoup de choses sur des sujets comme la spiritualité ou le chamanisme. Ces personnes m’ont beaucoup inspiré. Mais laisse-moi te raconter une histoire qui m’est arrivée.
Lors de mon séjour en Inde, j’ai rencontré un jeune cireur de chaussures qui voulait s’occuper de mes vieilles baskets. Je lui ai fait part de mon intention de m’en séparer prochainement et que je ne voyais pas l’utilité de les cirer. Il m’a demandé de le prévenir quand je les jetterais. Étonné, mon regard s’est alors porté sur ses pieds nus. Ce fut pour moi une première leçon. Nous avons entamé la discussion. Il me demanda d’où je venais et si j’avais une voiture, une maison, une famille, des enfants… Je lui ai dit que j’avais un jeune fils.
- Va-t-il à l’école ? me demanda-t-il.
- Bien sûr ! lui répondis-je, c’était tellement évident pour moi.
- Je ne suis jamais allé à l’école, m’avoua-t-il en me regardant dans les yeux, sans aucun signe de tristesse.
Il me regarda longuement et finit par me dire :
- Vous, dans vos pays, vous avez tout à l’extérieur. Nous, ici, on a tout à l’intérieur. Votre intérieur est tellement vide.
Dans la vie, sur notre chemin, on croise des personnes qui nous accompagnent d’un point à un autre. C’est une bonne chose. Mais ce jour-là, ce jeune garçon sans chaussures venait de m’accompagner vers ma transformation. Après des décennies de travail intérieur, il était mon guide ultime, celui qui a ouvert la dernière porte. Nous pouvons emprunter divers chemins dans l’existence. Certains seront plus ou moins agréables, d’autres rudes et parsemés d’obstacles. Tout ces chemin mènent quelque part bien sûr, mais seul celui qui conduit à la rencontre de soi nous mène à la lumière.
Chercher c’est se perdre… Alors ne cherche plus, car tu es déjà sur le chemin…
Bruno Leyval et moi avons collaboré le temps d’une séance de pose. Ce qui en est ressorti, c’est le personnage de la Gardienne de la Plante, qui prend place au sein de son œuvre.
L’article consacré à cette sauvage expérience se trouve ici.
Hunter S. Thompson : La Voie du Gonzo
Hunter S. Thompson, c’était un malade. Le journaliste le plus déjanté que la Terre ait jamais porté. Ses articles écrits à la première personne, ultra-subjectifs, ressemblent au délire hallucinatoire d’un chtarbé en phase aiguë de delirium tremens. Et pourtant… Si ce mec est devenu l’icône la plus freestyle de la contre-culture, une véritable idole pour tout misérable journaleux affublé d’une machine à écrire, c’est pas pour rien. Sa plume sauvage et incendiaire, son style légendaire et inimitable, et sa vision sarcastique unique d’une Amérique au moins aussi dépravée que lui ont fait de lui le Freak le plus incontournable de tous les temps…
Hunter S. Thompson, c’était un malade. Le journaliste le plus déjanté que la Terre ait jamais porté.
Ses articles écrits à la première personne, ultra-subjectifs, ressemblent au délire hallucinatoire d’un chtarbé en phase aiguë de delirium tremens. Et pourtant…
Si ce mec est devenu l’icône la plus freestyle de la contre-culture, une véritable idole pour tout misérable journaleux affublé d’une machine à écrire, c’est pas pour rien.
Sa plume sauvage et incendiaire, son style légendaire et inimitable, et sa vision sarcastique unique d’une Amérique au moins aussi dépravée que lui ont fait de lui le Freak le plus incontournable de tous les temps.
Quand on tient un blog qui cause liberté, desperados, art et dope, à un moment ou à un autre, notre fameux Docteur en Journalisme Gonzo s’impose comme une évidence (en fait je pense à lui depuis le début, ce qui fait de lui une sorte de Père Fondateur, j’imagine). Et puisque, selon ses propres mots, quand on démarre un plan drogue, la tendance, c’est d’y aller à fond, je vais pas vous ménager.
Qui était Hunter S. Thompson ?
Vous allez tout savoir sur ce journaliste complètement barré, accro à la dope et au Wild Turkey, qui maniait la plume aussi bien que les flingues !
A la fin de cet article, vous vous demanderez comment vous avez fait pour vivre jusque-là sans jamais avoir goûté à la distorsion de la réalité que ce mec crée tout autour de lui partout où il passe…
Et si vous n’êtes pas trop bêtes, vous vous procurerez les livres de ce reporter désaxé aussi imprévisible que réjouissant.
Buy the ticket. Take the ride.
GONZO, WHAT THE FUCK ?
Le vrai reportage gonzo exige le talent d'un maître journaliste, l’œil d'un photographe artiste et les couilles en bronze d'un acteur.
Si le terme Gonzo était un arbre, alors Hunter S. Thompson serait le chien qui a pissé tout autour pour le marquer comme son territoire, observant d’un œil amusé les autres cabots tentant timidement de s’en approcher.
Ce n’est pas lui qui a inventé ce mot, mais seul lui est parvenu à en faire sa marque de fabrique, jusqu’à devenir son unique représentant et porte-parole.
Gonzo, c’est le dernier poivrot encore debout après une nuit de biture, celui qui continue à saouler ses potes écroulés sur le comptoir ou accrochés à la cuvette des chiottes avec ses monologues décousus, demandant à 7h12 du matin où se trouve l’after. Quand on connaît la descente légendaire qu’avait ce mec, qui vivait quasiment une bouteille de Wild Turkey à la main, on peut dire que ça lui va bien.
Mais Gonzo, c’est surtout une forme de journalisme.
Ouais, avant d’être écrivain, Hunter était surtout journaliste, et c’est d’ailleurs ce qui le caractérise le mieux, ayant toujours galéré à pondre une œuvre qui n’ait été commandée par un quelconque journal auparavant. Mais vu sa personnalité tapageuse et insoumise, fatalement, quand H.S.T. part pour un reportage, on ne peut pas s’attendre à recevoir un article propret et ordinaire.
C’est simple, ce mec n’a jamais été sage. Même tout gosse, c’était un vrai fils de pute : mise à sac de stations-service, faux kidnapping, destruction de boîtes aux lettres… Et puis plus tard à l’armée, en tant que chroniqueur sportif, où il a commencé à développer son style subjectif, bien loin du ton basique et détaché des revues habituelles, affirmant haut et fort ses opinions politiques alors qu’on lui avait rien demandé, jusqu’à se foutre à dos toute la base… Comme le dit McKeen, son biographe, dans Hunter S. Thompson Journaliste & Hors-la-loi :
Il incarne un personnage de journaliste moderne, toxicomane et déjanté, qui n’hésite pas à se mettre en scène comme l'élément principal de ses reportages.
Et c’est justement ça le pivot de l’histoire : dans tous ses articles, Hunter S. Thompson est au centre du récit.
Bien loin d’un reportage qui se veut rationnel et impartial, animé d’un ton impersonnel pour coller au plus près des faits, ce mec aimait se retrouver en plein milieu du truc, impliqué jusqu’au cou. Pire encore, ses reportages, invariablement, finissaient par devenir la furieuse épopée désespérée d’un pauvre journaliste accablé par l’ampleur de sa tâche (et probablement aussi par toute la dope qu’il s’enfilait), à moitié incompétent et toujours complètement à balle, luttant pour parvenir à faire son boulot.
En d’autres termes : trouver l’histoire devenait l’histoire elle-même. Et Hunter se retrouvait à écrire sur la difficulté d’écrire.
Mais au fond, cette manière carrément nouvelle d’aborder le journalisme lui offrait un avantage certain sur ses confrères. Au-delà de son style survolté et de ses aventures déchaînées (que les lecteurs adoraient), son angle d’attaque l’autorisait à poser des questions bien loin des clichés langue de bois et de la nécessité de citer ses sources, qu’il en profitait pour remettre en question, d’ailleurs. En gros, il transformait ses lecteurs en complices, se rapprochant d’eux, les faisant entrer dans la danse de la collecte des faits.
Ce dont je parle, dans le fond, c’est de la Réalité Mécanique du Journalisme Gonzo… soit la Subjectivité Totale par opposition à cette exigence bidon d’Objectivité.
Sous ses faux airs de timbré à la masse peinant à “couvrir l’évènement”, H.S.T. était en réalité un génie de l’audace et de l’astuce. Et surtout, un très sérieux citoyen, vraiment au fait de la politique, et engagé, de surcroît. Mais le truc, c’est qu’il osait dire (et même crier) la vérité, révélant les aspects les plus immondes des politiciens et des Américains en général. Même si ouais, on se souvient surtout de lui pour ce personnage hilarant qu’il dépeignait lui-même ainsi : journaliste au bout de sa vie, sans cesse tourmenté par les délais, barattant un article, fourrant du charabia tordu dans le Mojo Wire (sorte de faxe), victime de deadlines brutales, à la merci d’éditeurs sauvages et obscènes à l’autre bout de la ligne.
RAOUL DUKE, ALTER (ATION D’UN) EGO
Un journaliste plongé dans le gonzo est comme un junkie ou un chien minable ; il n’y a pas de remède connu.
Ceux qui ont lu ou vu Las Vegas Parano (adapté au cinoche par Terry Gilliam avec Johnny Depp en Thompson et Benicio del Toro en Acosta) n’ont pas pu oublier ce fameux Raoul Duke, alter ego d’Hunter, nom de plume sous lequel il écrivait souvent.
Si vers la fin de sa vie ce personnage lui a franchement couru sur le haricot (d’une, les fans étaient incapables de faire la différence entre lui et le vrai Hunter, et attendaient de lui qu’il se comporte exactement comme ce dégénéré irrécupérable. De deux, Duke s’est transformé en personnage d’une bande dessinée, Doonesbury de Garry Trudeau, sorte de drogué patibulaire largement inspiré par l’aspect public de Hunter, ce qui avait le don de le pousser à la limite de l’effondrement nerveux pour cause de rage infernale), il avoue lui-même que cet alter ego était le véhicule adéquat pour s’exprimer. Et chez H.S.T., ce terme signifie “dire ce que personne d’autre n’oserait dire”.
C’était moi qui parlais, vraiment. C’était mes citations.
On n’en doute pas, vieux, et c’est d’ailleurs ce qui fait que sa voix était unique et si remarquable.
A cette époque (les années 60, en gros), le Nouveau Journalisme émergeait, avec des gens comme Tom Wolfe par exemple (je ne peux que vous inciter à lire Acid Test. Vraiment.), figure de proue incontestée qui a entraîné Norman Mailer et Truman Capote dans son sillage, marquant une ligne bien nette avec le journalisme de base. Des enquêtes nerveuses, des reporters immergés jusqu’à la gueule dans l’évènement, possédant leur propre ton, leur propre vision dénuée de cette recherche acharnée d'objectivité chère au journalisme mainstream ennuyeux au possible.
Mais même au sein de cette mouvance, Hunter S. Thompson était différent, “métayer du Gonzo”, traçant sa propre route, n’écoutant que sa muse à lui. En vrai autodidacte qu’il était, il ne copiait personne.
Et ça marchait. Ça marchait même du feu de Dieu. Quand Jan Wenner, directeur et rédacteur en chef du magazine Rolling Stone, a enfin reconnu son potentiel (et le fric qu’il pourrait se faire grâce à lui), après des années de vaches maigres et de lutte frénétique auprès des éditeurs et directeurs de feuilles de choux, la carrière d’Hunter a fusé vers le firmament jusqu'à le transformer en légende. A partir de là, les lecteurs étaient accros.
Peu importe ce qu’il écrivait, parce que peu importait l'évènement qu’il était supposé couvrir : l'évènement, c’était lui.
Il écrivait sur les difficultés qu’il y avait à être lui, et les gens en redemandaient. Ça, c’est du génie. Quand le style d’un auteur est si percutant, sa vision du monde si unique, que tout ce qui compte, c’est sa manière de raconter, même s’il s’agit de la foire au bétail d’un bled de L’Iowa.
Le seul compte-rendu qu’il avait à faire, en définitive, c’était sur lui-même. Et connaissant les propensions du bonhomme à provoquer une tornade n’importe où qu’il aille, on savait que tout finirait mal, et que lui-même finirait presque à terre, accablé de malchance, assailli par les bizarreries d’un monde encore plus fou que lui, à s’acharner pour écrire un papier dont le sens primaire s’enfuyait de plus en plus loin…
Hunter entraînait ses lecteurs dans sa folie. Et à ses côtés, le monde changeait radicalement de face.
ALCOOL, DROGUE ET DEPRAVATION
Je déteste me faire l'avocat des drogues, de l'alcool, de la violence ou de la folie, mais en ce qui me concerne, ça m'a toujours réussi.
Ouais, H.S.T. se défonçait et picolait pour de bon. Peut-être pas autant que ce fameux Raoul Duke (il a lui-même admis que Las Vegas Parano est une fiction qui n’a pas été écrite sous l’emprise de la drogue), mais vraiment pas loin derrière.
Quelqu’un l’a décrit comme un croisement à demi-fou entre un ermite et un diable de Tasmanie. L’image me semble rudement bonne.
Imaginez un mec qui se lève vers 16h de l’après-midi, demande à sa femme de lui faire un petit-déj monstrueux à base d’œufs brouillés, de saucisses et d’une demi-douzaine de pamplemousses, qui passe le reste de l’aprem dans son transat à fumer des clopes, des joints et à s’enfiler quatre sortes d’alcool, avant de se traîner vers sa machine à écrire, vers 2 ou 3 heures du matin, en continuant à picoler et en s’enfilant des amphés jusqu’aux petites heures du jour, pianotant comme un acharné, et ce, parfois, pendant des jours et des jours d’affilée sans dormir, aussi. Voilà.
On dira ce qu’on voudra, mais Hunter était quand même une sacrée machine de guerre, à tel point que Ralph Steadman, célèbre illustrateur gallois connu pour ses caricatures outrancières, hideuses et hilarantes, qui lui a servi d’acolyte pour plusieurs reportages, était soulagé de ne pas partir avec lui pour Vegas, tant il craignait de ne pas en revenir (faut dire qu’une fois H.S.T. lui avait fourgué de l’acide sur un bateau et ça avait dégénéré, sans compter la démence qu’avait été le premier évènement qu’ils ont couvert ensemble, le Derby du Kentucky).
Parlons-en, de Las Vegas Parano, “une équipée sauvage au cœur du rêve américain”.
A la base, l’idée (officielle) était d’écrire un article sur la Mint 400, course de moto dans le désert du Nevada, puis sur une convention de procureurs anti-drogue, et, enfin, on sait ce que ça a donné… Oui, l’œuvre la plus folle et la plus aboutie de Thompson, accompagné d’Oscar Acosta (son Avocat a vraiment existé, et je vous recommande de lire Mémoires d’un Bison, seule œuvre de ce mec disparu une nuit en mer alors qu’il était à bord d’un cargo de contrebandiers entre le Mexique et les States, et par ailleurs activiste intraitable du Chicano Power et brillant avocat), que Hunter décrit en ces termes :
Un dangereux voyou avec une tête pleine d’acide Sandoz, un 357 Magnum chargé la ceinture, un homme de main/garde du corps toujours à ses côtés, et la déconcertante habitude de vomir sous la véranda, comme des projectiles, des geysers de sang rouge vif toutes les trente ou quarante minutes, ou chaque fois que son ulcère ne pouvait plus accueillir davantage de tequila.
Grâce au personnage fictif de Raoul Duke, Hunter repousse bel et bien toutes les limites du Nouveau Journalisme, comme le dit son biographe, et Las Vegas Parano est devenu ce récit spectaculairement déjanté de la quête du rêve américain, avec un narrateur au cerveau bouffé par les drogues, qui ne dormira pas tout du long de la semaine de cette terrible aventure journalistique. Et si écrire a toujours été compliqué pour ce Gonzo Boy, en rédigeant Vegas, il a déclaré se sentir comme défoncé :
Je n’ai pas encore trouvé de dope qui vous fasse monter aussi haut qu’être assis à un bureau à écrire.
Et j’ajouterai que lire ce bouquin déclenche le même effet.
Le fait est que bien peu d’artistes sont en mesure d’assumer pleinement, voire d’incarner véritablement, le personnage ou l’alter ego qu’ils ont créé. Si H.S.T. était fou d'Hemingway, c’est clairement parce que, comme le souligne Haruki Murakami, Hemingway faisait partie de ces auteurs qui se nourrissent de choses exceptionnelles pour avoir du combustible d’écriture. Et qui d’ailleurs, finissent par s'essouffler sur le tard quand ils vieillissent. Hunter est pile poil dans cette mouvance.
Allez, voici un extrait d’une lettre écrite à un ami, histoire que vous pigiez à quel point ce mec était barré :
Mais ce n’est pas juste ce larcin sans queue ni tête ; la soirée dans son ensemble a été l’une des plus effrayantes et des plus typiques depuis belle lurette. Elle a commencé vers 5 heures, quand je me suis mis à picoler, et s’est terminée ce matin vers 5 heures quand je me suis écroulé dans mon canapé. Pendant ces douze heures, j’ai réussi à me brouiller avec plusieurs personnes du boulot, à me ridiculiser avec la fille avec laquelle je sors, à dépenser 6 dollars en taxis, à descendre une bouteille de scotch, à me vautrer à peu près cinq fois dans la fontaine du Plaza avant que la police ne m’en sorte - j’ai été à deux doigts de passer la nuit au tombeau (en taule) -, à réveiller les habitants de tout un immeuble à l’angle de la Cinquième Avenue et de la Cinquante-Cinquième Rue, à terroriser un appartement rempli de nanas que je connais dans ce même immeuble, à m'aliéner sauvagement les deux compagnons qui s’étaient tapé toute cette odyssée avec moi, et à paumer une journée entière d'écriture à cuver, le lendemain.
Légende vivante, cinglé cramant la vie par les deux bouts, incapable de ne pas payer de sa personne pour son art, Thompson, depuis Hell’s Angels, qui l’a véritablement lancé, s’implique tant et plus dans la voie qu’il a choisie.
Quel journaliste aurait osé s’infiltrer chez les Angels, démons furieux des routes californiennes, réputés pour leur violence et leur absence de morale, pendant un an, pour écrire un papier sur eux, un article (qui s’est transformé en livre) qui ne se contente pas de répéter les clichés mensongers et faciles circulant sur le compte de cette bande de hors-la-loi chevelus, mais qui creuse en profondeur, allant jusqu’à accueillir des Angels dans son salon avec sa femme et son gosse dans la chambre d’à côté ?
Personne. Mais lui, il l’a fait.
Comme le confesse Ralph Steadman après la couverture du Derby du Kentucky (très justement titré The Kentucky Derby Is Decadent and Depraved) :
Ce n’est pas autour de nous que nous avons déniché le visage “décadent et dépravé”. Nous avons simplement regardé dans le miroir, c’est là que nous avons vu la décadence et la dépravation.
Sans doute s’agit-il du prix à payer pour aller au bout de la voie qu’on a choisie.
Et en vérité, ça paye. Cet article sur le Derby est considéré comme révolutionnaire dans l’histoire du journalisme, celui qui fonde véritablement le journalisme Gonzo. Quand on connaît le background du truc (Ralph et Hunter, entre dope, alcool et scandale, ont à peine assisté à la course, et Hunter a dû utiliser de vagues notes gribouillées à la va-vite et incohérentes pour le rédiger), il est stupéfiant de constater que ce texte ait pu devenir une sorte de nouvelle norme. C’est fou, hein, le pouvoir du freestyle et de l’originalité ?
Mais je tendrais à croire que quand Thompson écrit, au sujet de son avocat dans Las Vegas Parano :
Prototype personnel de Dieu, mutant à l’énergie dense jamais conçu pour la production en série. Il était le dernier d’une espèce : trop bizarre pour vivre mais trop rare pour mourir…
… c’est en réalité à lui-même qu’il fait référence.
Et peut-être à tous ces freaks qui osent aller au-delà des lois.
STYLE : YEAH BABY, YOU GOT IT…
La musique a toujours été pour moi une question d’énergie, de carburant. Les gens sentimentaux parlent d’inspiration, mais en fait ils veulent dire carburant.
Et on en arrive à son style, qui fait entièrement partie de ce qu’il est.
Chacune de ses déclarations, privées ou publiques, mériteraient de figurer dans un roman, et nombre d’entre elles sont devenues cultes, tant sa manière d’être et de parler est la même que la voix qu’on écoute dans ses livres.
Ses répliques les plus connues pourraient même constituer des slogans du Freak Power, ou du moins de tout desperado qui se respecte. Même les lettres dont il inondait… tout le monde (un bon nombre réunies dans Gonzo Highway, correspondance la plus savoureuse qui soit. Hunter savait qu’il allait être connu, il écrivait pour la postérité, et a donc pris soin, depuis son plus jeune âge, de faire des copies carbone de TOUTES ses lettres) méritent le prix du style le plus wild et le plus enragé de cette fichue planète. Ses injures en particulier font preuve d’un esprit venimeux, vif et sournois, qui manie les métaphores comme un sabre laser pour laisser ses interlocuteurs sur le carreau, ahuris et déconcertés par sa verve cinglante et précise (je rigole pas, lisez Gonzo Highway, j’ai pas la place ici pour reproduire ses lettres désopilantes et incendiaires).
Et ça se retrouve dans ses autres textes, évidemment. Les beaufs, les crétins et l’Amérique en général en prennent tous pour leur grade, pas de jaloux.
Son regard d’aigle acéré, aussi précis qu’une balle, dresse le tableau d’un pays noyé dans l’absurde et le grotesque, qui sonne incroyablement vrai...
Mais entre les phrases assassines débitées avec un rythme de mitraillette et les divagations hilarantes d’un drogué éberlué par la life, on trouve aussi de sublimes envolées dont la poésie et le cœur, je dirais même la foi, font fulminer de jalousie les tentatives émasculées de ses confrères. Comme le dit un critique du New York Times :
Presque tout ce qu’il écrit fait pâlir ce qui se publiait à l’époque.
Voici l’exemple le plus connu, le plus révélateur de ce type d’envolée, qui se trouve dans Las Vegas Parano :
Étranges souvenirs par cette nerveuse nuit à Las Vegas. Cinq ans après ? Six ? Ça fait l'effet d'une vie entière, ou au moins d'une Grande Époque - le genre de point culminant qui ne revient jamais. San Francisco autour de 1965 constituait un espace-temps tout à fait particulier où se trouver. Peut-être que ça signifiait quelque chose. Peut-être pas, à longue échéance… mais aucune explication, aucun mélange de mots ou de musique ou de souvenirs ne peut restituer le sens qu'on avait de se savoir là et vivant dans ce coin du temps et de l'univers. Quel qu'en ait été le sens…
L'histoire est dure à connaître, à cause de toute la merde qu’on rajoute ; mais même sans être sûr de l’“histoire”, il paraît totalement sensé de penser que de temps à autre, l’énergie de toute une génération mûrit en une longue et belle fulguration, pour des raisons que personne ne comprend vraiment sur le coup - et qui rétrospectivement, n’expliquent jamais ce qui s’est en fait passé.
(...)
Il y avait de la dinguerie dans toutes les directions, à n’importe quelle heure. Si pas de l’autre côté de la baie, alors en traversant le Golden Gate ou en descendant la 101 sur Los Altos ou La Honda… On pouvait faire naître des étincelles partout. Il y avait un fantastique sens universel que tout ce que nous faisions était bien, d’être en train de gagner…
Là était, je crois, le moteur - ce sens de la victoire inévitable sur les forces de la Vieillesse et du Mal. Non pas dans un quelconque sens mesquin ou militaire ; nous nous passions de cela. Notre énergie allait simplement l’emporter. Ce n’était pas la peine de se battre - de notre côté ou du leur. C’est nous qui avions la force d'impulsion ; nous chevauchions la crête d’une vague haute et magnifique…
Et maintenant, moins de cinq ans après, vous pouvez grimper sur une colline escarpée de Las Vegas et fixer l’Ouest, et avec les yeux qu’il faut, vous voyez presque la ligne de haute marée - cet espace où la vague finit par se briser avant de redescendre.
Et puisqu’on est parti dans les citations grandioses, en voilà une, toujours dans le même livre, qui symbolise l’aspect dope, ce coup-ci :
Là réside l’avantage principal de l'éther : il vous fait vous comporter comme le soûlard du village dans quelque primitif roman irlandais… perte totale de toutes capacités motrices de base : vision embrouillée, aucun équilibre, langue paralysée - rupture de toute coordination entre corps et cerveau. Ce qui ne manque pas d’intérêt, car le cerveau continue à fonctionner plus ou moins normalement… à dire vrai, vous vous voyez vous comporter de cette déplorable manière, mais vous ne pouvez rien y faire. Mais personne ne peut tenir l’autre trip - la possibilité que le premier débile venu avec un dollar quatre-vingt-dix-huit en poche entre au Circus-Circus et apparaisse soudain en plein ciel par-dessus le centre de Las Vegas en faisant douze fois la taille de Dieu et hurlant ce qui lui passe par la tête. Non, ce n’est pas une bonne ville pour les drogues psychédéliques. La réalité elle-même y est trop déformée.
Le schéma récurrent de ses textes est donc, comme le dit McKeen : sa place au centre de l’histoire, la présence d’envolée dans le fantasme, et le recours à un comparse. Et le schéma récurrent de son processus d’écriture : seul dans un motel avec sa machine ou entouré de gens chez lui, des amphés et du Wild Turkey à gogo, nourri de rock et de cigarettes, parfois s'enchaînant 100 heures de taff ininterrompu sans dormir (comme pour Hell’s Angels), mais le plus souvent… galérant pour écrire.
Faut comprendre que, pour lui, écrire était une performance, qu’il soit seul ou entouré. Un ami décrit sa procédure :
Il s’asseyait à la table avec une Selectric devant lui, coudes bien sur les côtés, et puis il avait cette espèce de décharge électrique et il se mettait à taper. Une phrase, puis il attendait de nouveau, les bras dehors, il avait une nouvelle décharge et il tapait une autre phrase (...) ce qu'il essayait de faire, c’était contourner les points de vue pesants, les idées reçues, les clichés, tout ça pour parvenir à quelque chose davantage lié à son inconscient et à sa perception immédiate des choses. Il voulait en quelque sorte sortir la phrase avant que quoi que ce soit n'interfère avec elle en fait de convention ou de préconception. L’idée de base était que l’histoire fonctionnerait comme une sorte de moteur à combustion interne, avec tout du long un flux constant d’explosions d'intensité plus ou moins égale.
Cette citation révèle l’essence qui nourrit son style. L’expression la plus pure et la plus directe d’une vision, débarrassée des clichés, libérée de toutes normes ou conventions, même personnelles. Une création en lien direct avec l’inconscient.
C’est ce que j’essaie de dire au sujet de cet homme. Sa démarche était fondamentalement honnête. Et quand il a compris qu’il pouvait “s’en sortir” (terme très important pour lui, qui signifie à la fois “s’extirper des situations merdiques” dans lesquelles il se trouvait sans arrêt et à la fois “s’en sortir en tant qu’écrivain”, c’est-à-dire écrire réellement ce que vous voulez écrire) en créant une œuvre qui lui corresponde, en adéquation avec lui et ses valeurs, il a totalement abonné l’idée de se mouler dans le schéma classique de l’article qu’attendaient des gens de chez New York Times par exemple. Et il a enfoncé le clou encore plus fort, affirmant toujours plus cette personnalité singulière et hors du commun suscitant la vénération de hordes de fans.
Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de te dire ce que j’éprouve envers le principe d’individualité. Je sais que je vais devoir passer le reste de ma vie à l’exprimer d’une manière ou d’une autre, et je pense que j’y parviendrai au mieux sur les touches d’une machine à écrire.
Comme quoi, on peut parvenir à tracer sa propre route carrément loin des rails, et être admiré pour ça.
FREAK POWER, H.S.T. SHÉRIF !
Dans une société fermée où tout le monde est coupable, le seul crime est de se faire choper. Dans un monde de voleurs, le seul péché définitif est la stupidité.
Hunter S. Thompson était convaincu que le journalisme freestyle et hors-la-loi auquel il se livrait était la forme la plus pure et surtout la plus authentique de journalisme. Pourquoi ? Parce qu’il menait ses enquêtes loin des sources habituelles, et que selon lui, les faits et la vérité n’ont que peu d’accointances, comme il le dit lui-même au sujet du Derby du Kentucky “couvert” avec Steadman :
Contrairement à presque tous les autres de la presse, nous nous fichions éperdument de ce qui se passait sur la piste. Nous étions venus voir se produire les véritables animaux.
Et il est vrai que ce qu’il met en lumière, lui, c’est le background du truc. Les coulisses. Ce qui se trame derrière le décor. Et si on regarde bien, toute son œuvre tourne autour de ça, qu’il s’agisse de la campagne politique de Nixon ou encore de la vraie vie des Hell’s Angels.
Pas étonnant que ses lecteurs soient accros à son style. On pourrait penser que ce mec n’était qu’un égocentrique imbu de lui-même et surtout infoutu de simplement rapporter des faits objectifs. Égocentrique, il l’était, et à ce niveau sa vie personnelle et surtout ses relations de couple sont plutôt effrayantes, mais il n’en demeure pas moins qu’il était effroyablement cultivé et très au fait de la politique. La vraie politique. C’est-à-dire, ce qui se déroule derrière la chose aseptisée et bon enfant qu’on nous fourgue comme la supposée “réalité”.
En bon Trickster qu’il était, la bombe H.S.T. faisait tomber les masques pour révéler l’immondice sous-jacente de tout le truc, et bien souvent l’absurdité gênante ou hilarante du discours ou du comportement des véritables guignols. Ceux qui étaient sur scène à se pavaner devant un peuple d’Américains aussi crédules que trépanés.
Thompson était un chercheur de Vérité.
Et on ne peut passer à côté de la profonde intelligence que ses textes dévoilent. Finalement, le prisme qu’il propose au lecteur, sous ses airs biaisés et très personnels, nous fait voir le monde d’un œil acéré et lucide.
Comme souvent, et comme déjà vu dans l’article sur l’Anti-héros, le regard d’un être qui se situe un pas à côté de la fanfare du monde, impliqué jusqu’à la garde comme l’était Hunter dans ses récits et pourtant toujours en marge, nous offre une optique décapante et très révélatrice du spectacle auquel on assiste.
L’éthique très personnelle selon laquelle il vivait, cette solitude intrinsèque qui est la malédiction de ceux qui choisissent de créer leurs propres règles, ont fait de lui une sorte de témoin du rêve américain en train de s’échouer.
Et pourtant, Thompson n’était pas cynique, même s’il aurait eu toutes les raisons de l’être. Il y croyait si fort qu’il a même tenté, en 1970, de se faire élire shérif de son bled (remportant presque la moitié des suffrages), devenant le leader incontesté du Freak Power (le logo représente un poing qui tient un bouton de peyotl, cactus à mescaline, drogue qu’il adorait). Mais c’est quoi, le Freak Power ? Pour info, freak signifie monstre, mais je vais laisser H.S.T. s’exprimer sur le sujet :
Comment des déviants et des monstres peuvent-ils agir ensemble pour accomplir quoi que ce soit ? Ce serait un groupe par définition incompétent, impuissant, un bruyant bazar, un fourre-tout débordant d’énergies folles incapable de se concentrer sur un objet quelconque.
J’utilise le mot freak dans un sens positif et sympathique. Dans le contexte sinistre et effroyablement éclaté de l’Amerika de 1970, beaucoup de gens commencent à comprendre qu’être un freak est une option honorable.
Les réalités tordues du monde dans lequel nous essayons de vivre se sont combinées pour que nous nous sentions entrer dans la peau de freaks. Nous discutons, nous manifestons, nous faisons des pétitions - mais rien ne change.
Une poignée de freaks tentent une expérience définitive, peut-être atavique, dans l’idée d'imposer un changement par le vote… et s’il faut appeler ça le Freak Power, ma foi… qu’à cela ne tienne.
Bon, même s’il n’a finalement pas été élu, sans doute qu’en tant qu’artiste, ses œuvres étaient pour lui la meilleure manière de gérer la déconfiture du monde, comme cette phrase tend à le faire penser :
Si certains se tournent vers la religion pour y trouver du sens, l'écrivain, lui, se tourne vers son art pour imposer du sens ou pour extraire le sens du chaos, et ainsi l'ordonner.
LE COUP DE LA PANNE
Je suis quelqu’un qui souffre, je l’ai toujours été. Nous binons une route tortueuse. Elle est dure, surtout si on veut être un criminel.
Thompson avait un rapport à l’écriture qui va vous surprendre. Je crois qu’on peut dire que ce mec était affligé du syndrome de la page blanche de façon constante.
Pour commencer, il avait un mal fou à respecter les délais imposés pour rendre un papier au journal qui l’avait commandé, et nombre de ces commandes n’ont d’ailleurs jamais été honorées (bien qu’il ait cramé tout le budget alloué à son reportage de manière extravagante et souvent effrayante !).
Ensuite, il avait besoin d’une sorte de protocole assez précis pour parvenir à se mettre en train : picoler, être entouré d’amis ou de relations de travail qui l’aidaient à se motiver et à mettre en forme ses articles. Bien souvent, Hunter écrivait des bouts de textes épars, sur n’importe quel support, et c’était à ses collaborateurs de se démerder pour mettre le produit final en forme, créer les liaisons entre les passages du récit, bref, reconstituer le puzzle insensé qu’il avait produit selon les aléas de son inspiration capricieuse.
Beaucoup pensent que c’est la raison pour laquelle il nourrissait cette obsession envers la chanson de Bob Dylan, Mister Tambourine Man, supplication d’un artiste à sa muse, calvaire que H.S.T. subissait en continue. Seul Las Vegas Parano a été relativement simple pour lui. Voyez plutôt comment il en parle :
J’ai toujours considéré qu’écrire était le travail le plus haïssable qui soit. Rien n’est drôle quand il “faut le faire”... C’est donc un trip sacrément rare, pour un auteur enfermé qui doit payer son loyer, que de se mettre à un boulot qui, même rétrospectivement, était du début à la fin un truc super, une branlade de première.
Faut croire que ce type ne s’épanouissait véritablement que dans le Gonzo, et c’est bien dommage qu’il ait pas pu le mener aussi loin qu’il le voulait, comme le laisse entendre ces mots :
Ce que je visais, avec ça, c’est cette technique psychédélique/photographique de journalisme instantané : un brouillon écrit sur place à vitesse grand V en évitant corrections, relectures, coupes et fioritures, le tout prêt pour la publication. Dans l’idéal, j’aimerais quitter le théâtre des opérations, et envoyer par courrier mon carnet de notes au rédac’ chef, lequel le porterait à l’imprimerie sans y apporter la moindre modification.
D’autre part, malgré sa légende en train d’enfler et la horde de fans de tout âge qu’il a su se mettre dans la poche, il a galéré financièrement quasiment toute sa putain de vie. Et jusqu’à ses 35 ans, quand je dis galère, c’est pas un euphémisme. J’imagine que c’est pour ça qu’on lui doit cette phrase, qui fera rire beaucoup d’écrivains imbus de leur personne :
Seul un imbécile a jamais écrit pour autre chose que l’argent.
Et celle-ci, écrite à Faulkner :
Aussi loin que je regarde, il me semble que le rôle, le devoir, l’obligation, et en effet le seul choix de l'écrivain, aujourd'hui, est de mourir de faim, aussi honorablement et avec autant de panache que possible.
Et pourtant… il ne lui est jamais venu à l’idée de faire autre chose de sa vie.
Depuis très jeune, Hunter a gravité dans l’univers du journalisme, mentant même au sujet de son âge pour se faire embaucher par le canard local du Kentucky quand il n’avait que 14 ans. Ses premiers romans n’ont jamais trouvé preneur, Prince Jellyfish et Rhum Express, écrit à Porto Rico (ouais, Thompson a passé un an en Amérique du Sud, Pérou, Bolivie, Brésil, sillonnant le continent et s'embarquant sur des cargos dans la jungle avec sa machine à écrire en tant que correspondant du National Observer), et il a dû attendre ses vieux jours avant qu’ils soient enfin publiés. C’est Hell’s Angels, à la base simple commande d’article qui s’est transformée en livre quand les offres de publication ont déferlé, le faisant passer un an avec eux, qui lui a offert un début de renommée, mais là encore, le fric qu’il espérait ne s’est jamais vraiment matérialisé.
Mais voilà sa vision des choses. Cette citation provient d’une lettre écrite à un ami quand il avait 21 ans, à l’armée :
De la façon où vont les choses, je serai écrivain. Je ne suis pas sûr d'en être un bon, ni même de gagner ma vie comme ça, mais jusqu’à ce que le pouce du destin ne me presse contre terre en disant : “Tu n’es rien”, j’en serai un.
Même Las Vegas, qui est pourtant son plus grand succès, est une commande qui a été rejetée. Et Hunter n’a pas manqué de le foutre dans les dents du directeur du journal qui avait osé dédaigner une telle pépite :
Tôt ou tard vous verrez ce que votre appel a mis en route. Le Seigneur agit selon des voies merveilleuses. Cet appel a été la clé d’une défonce massive. Le résultat est encore en l'air, et ne cesse de monter. Quand vous verrez la boule de feu, souvenez-vous que c’est de votre faute.
Il était très rancunier envers… tout le monde, et surtout ceux qui n’étaient pas capables de reconnaître la valeur de son travail. Il s’est même brouillé avec Jan Wenner après deux reportages calamiteux. Le plus drôle c’est celui de Saigon, où ce crétin, en chemise hawaïenne et Converses au milieu des soldats, une bière à la main et la tête farcie d’acide, a failli se faire plomber le cul par les Vietnamiens. Mais il n’empêche qu’il faisait un sacrément bon boulot, quand bien même il a miséré avant d’être reconnu.
Je suis en train de me demander si l’idée d’écrire pour être connu ne revient pas au même que de travailler pour devenir riche.
La seule façon humaine de s’en sortir est de faire son truc dans son coin, de l’abandonner sur place, et de laisser le soin à celui qui tombera dessus de piger. Mais c’est une voie plutôt duraille, emporter le morceau d’une encolure alors que personne ne regarde, si la presse n’est pas dans les parages pour dire à la cantonade : Dites, il y a un type qui se la donne rudement, là, tendons-lui la pogne, filons-lui éventuellement un prix ou deux. Il me semble que, pour ça, il faut une troisième couille.
Bref, la vie n’était pas simple pour lui, et heureusement que malgré son sale caractère et son égocentrisme forcené, il avait des amis proches de lui qui le reboostaient. Mais c’est le privilège des êtres uniques, profondément originaux : on leur passe à peu près tout, parce qu’on ne peut pas se passer d’eux… J’adore cette réplique d’un critique littéraire :
Son personnage de célébrité scandaleuse donnait à ce qu’il écrivait l’allure d’un récit des tribulations d’un homme seul face au système. Entre ses mains, l’évènement le plus simple pouvait se transformer en épopée. Hunter va à Wal-Mart (chaîne de supermarché américain) - on sait aussitôt qu’il va y avoir du sport !
SUCCESS STORY A L’AMÉRICAINE
Hunter faisait naître la même admiration que l’on éprouve pour un coureur surgissant à poil aux funérailles de la reine Victoria.
Comment devient-on une légende ? Comment Hunter S. Thompson a-t-il fait pour se hisser au niveau d’icône de la contre-culture, éminent représentant du Freak Power, lui qui n’était qu’un petit vandale du Kentucky, un type viré de l’armée pour insubordination, un mec dégagé d’un journal pour cause de destruction à coup de pied de distributeur de bonbons, à qui on a dit : Vous avez l'esprit vif mais vous semblez ne pas vous soucier des liens à entretenir au sein de la communauté ?
Voilà pourquoi :
Après avoir l’avoir lu, le monde n’a plus la même gueule.
Chaque évènement sans envergure semble porter en lui les prémisses d’un drame spectaculaire, et on s’attend à voir déferler le désastre et s'enchaîner les dégâts comme si on était à la place de ce bon vieux Raoul Duke. Parce que la distorsion de la réalité imposée par ce mec semble en vérité révéler l’absurdité fondamentale de la vie, et qu’elle contamine nos neurones comme si on avait nous ici “la tête déglinguée par quelque monstrueuse drogue”, comme il dirait.
Ouais, le vrai Art à ce pouvoir-là. Celui de transformer notre perception de la réalité. Même sans dope.
Ce genre de regard qu’un artiste nous prête, c’est quelque chose de précieux. Quelque chose qui ne peut pas être reproduit par des poseurs singeant les galères et le ton du Gonzo, présumant bêtement qu’il suffit de jouer les journaleux dépassé par sa tâche et vaguement alcoolisé pour engendrer un texte au maximum aussi bon que le plus merdique des siens. Absolument pas, bande de nazes. Son enchantement va bien au-delà de ça.
Voici ce que dit de lui David Halbertsam en préface de Gonzo Highway :
Il possède une voix unique en son genre. Il est lui-même et personne d’autre. Personne d’autre que Hunter, en effet, n’a présidé à la création de Hunter. D’une certaine manière, il a trouvé sa voix et a su, avant quiconque, qu’elle était particulière. Une voix inimitable, et je ne peux concevoir pire travers pour un jeune journaliste que d’essayer d’imiter Hunter. C’est le lot des authentiques originaux. Dans son créneau, il n’y a de place pour personne d’autre. Ce que dévoilent ces lettres, par ailleurs, c’est à quel point il est difficile d'être un original. Il ne pouvait opter pour une voie différente, contrairement à ses prétendus successeurs, qui ont essayé de l’imiter le temps d’un bref tour de piste avant d’aller tenter leur chance à Hollywood pour empocher un copieux pécule de scénariste. Il n’existait pas de niche facile à occuper, pour lui, ni à l’époque ni aujourd’hui.
D’autre part, H.S.T. a su, comme certains musiciens de l’époque ou encore quelques auteurs beat comme Jack Kerouac, toucher au cœur l’esprit et l’âme d’une époque, faire éclater les questionnements et les vérités animant chaque Homme quelque que soit son âge ou sa provenance, parvenant à être populaire et adulé par des jeunes alors que lui-même était déjà un vieux schnock ou pire, mort.
La liberté est quelque chose qui meurt sauf si elle est utilisée.
Et lui, nom d’un chien, on peut dire qu’il savait vivre libre, et faire naître ce désir de folie chez les autres.
LA MORT COMME PHILOSOPHIE DE VIE
La vie ne doit pas être un voyage en aller simple vers la tombe, avec l'intention d'arriver en toute sécurité dans un joli corps bien conservé, mais plutôt une embardée dans les chemins de traverse, dans un nuage de fumée, de laquelle on ressort usé, épuisé, en proclamant bien fort : quelle virée !
Hunter était obsédé par l’idée de la mort et pensait qu’il mourrait à 27 ans.
Au lieu de ça, il s’est quand même traîné jusqu’à 68 balais, âge auquel il s’est suicidé d’une balle en pleine tête. Sa santé était vraiment merdique sur la fin, et il devait se déplacer en fauteuil roulant.
Sans doute que sa maxime, j’ai entrepris dès mon plus jeune âge de vivre aussi peu de temps que je pourrais, aura en définitive fonctionné.
Cela dit, cette réplique d’Iggy Pop nous lance sur une autre piste :
Hunter ne s’est pas suicidé, Hunter a suivi la voie du samouraï.
S’il se sentait, selon ses propres mots, comme “une adolescente prisonnière du corps d’un vieux toxico”, c’est parce qu’il avait la volonté d’évoluer sans arrêt. Et ça n’allait jamais assez vite à son goût. Aussi, quand son corps l’a finalement lâché au point de le rendre presque impotent et lamentablement tributaire des autres, il a choisi de se barrer dans un autre monde.
Si la folie était son maître, quand il n’a plus été possible de la servir, alors, en avant Seppuku. Lui qui avait toujours été dingue de flingues, au point de dédicacer ses livres au calibre .45 à des étudiants tremblotants d’admiration en visite chez lui à Woddy Creek, ma foi, son geste semble en accord parfait avec la philosophie âpre et obstinée qui a toujours été sienne. Hunter respectait “ceux qui bravent les tempêtes de l’existence et qui vivent, et non ceux qui restent prudemment sur le rivage en se contentant peureusement d’exister”.
N’être personne d’autre que toi-même - dans un monde qui fait tout son possible, nuit et jour, pour faire de toi quelqu’un d’autre - signifie livrer la plus dure des batailles qu’un être humain puisse livrer ; et ne jamais cesser de lutter.
E.E. Cummings, citation à laquelle H.S.T. s’identifiait fortement.
La dernière lettre adressée à son fils devrait être le leitmotiv de toute une génération :
Redresse-toi. Botte-leur le cul. Apprends à parler l’arabe. Aime la musique et n’oublie jamais que tu descends d’une longue lignée de chercheurs de vérité, d’amants et de guerriers.
Guerrier. Le mot a été prononcé.
Cet homme n’a jamais cessé de lutter, persistant à croire en lui et en la valeur de son art pendant des années et des années avant d'être enfin reconnu, imposant aux autres sa vision de la liberté, luttant férocement contre la connerie humaine, nageant à contre-courant de tout ce qu’on attendait de lui, conservant envers et contre tout sa foi en la Vérité, bien différente de celle qui est communément admise dans cette putain de société. Sa vie entière est une ode brutale à l’originalité.
Ces mots sont magnifiques :
Je reste convaincu bien évidemment que c’est une erreur de jouer un rôle ou de vouloir s’adapter à un système erroné, et j’ai l’intention de continuer à vivre comme bon me semble.
Alors au lieu d’imaginer un vieux bougre se tirant une balle dans sa cuisine, fermez les yeux et voyez plutôt le jeune homme qu’il a été, réalisant son suicide idéal :
Je descendrais cette route de montagne à 195 km/h et continuerais tout droit, fracassant la barrière et suspendu au-dessus de tout ça… Et je serais là, sur le siège avant, entièrement nu, une caisse de whisky à côté de moi et une de dynamite dans le coffre… à appuyer sur le klaxon, lumière pleins phares, je resterais là, en plein milieu de l’espace, un petit instant, bombe humaine, puis je tomberais dans ce foutoir d’aciéries. Ce serait une sacrée explosion, énorme.
Et parce qu’écouter Hunter S. Thompson parler du Gonzo est presque aussi jouissif que de lire ses livres (et bordel, vous êtes encore là, vous ? Foncez acheter LAS VEGAS PARANO, putain !), voici une interview de lui.
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Trickster Warning (You Get What You Fucking Deserve)
Pire encore qu’une simple légende, on parle ici d’une figure devenue carrément mythique au gré de ses nombreuses incarnations. Le Trickster ne laisse jamais indifférent. Motivations troubles, propos offensants, humour cruel, comportement borderline, cet archétype est un véritable punk aussi scandaleux que fascinant.
Rares sont les mythes, tel celui du Trickster, qui perdurent avec tant de force au fil du temps.
Pire encore qu’une simple légende présente dans les racines de l’humanité, on parle ici d’une figure devenue carrément mythique au gré de ses nombreuses incarnations, spécialement dans le monde de l’Art.
A travers différents personnages, toujours hauts en couleurs, le Trickster ne laisse jamais indifférent.
Motivations troubles, propos offensants, humour cruel, comportement borderline… L’archétype du Trickster est un véritable punk aussi scandaleux que fascinant.
Impossible de s’en débarrasser. Son intrinsèque polymorphie le rend insaisissable et indéracinable, si bien qu’on en vient à se demander si son existence perturbante n’est pas en définitive quelque chose de nécessaire.
Trickster : Symptôme d’un monde au bord du nihilisme ou symbole d’une explosive énergie de renaissance ?
Cet article vous révèle les mystères du Fripon Divin, clown diabolique aussi détesté qu’idolâtré, qui n’a de cesse de défier le monde depuis des temps immémoriaux…
Mythe, Art, Psychologie et Société : Étude Croisée du Phénomène Trickster
TRICKSTER : LES ORIGINES
Ça roupille ? Je vais vous secouer tout ça…
The Mask
Trickster signifie fripon, farceur ou encore bouffon.
Présent sous différents noms dans toutes les légendes du monde (en vrac, Loki en Scandinavie, Coyote en Amérique du Nord, Eshu en Afrique), cette figure intrigante restée inchangée à travers le temps représente un phénomène assez rare :
Très peu de mythes ont si peu évolué. Celui du Trickster semble faire partie intégrante de l’humanité et de l'inconscient collectif, comme si sa force d'attraction et sa légitimité n’avaient jamais été reniées.
Pourtant, le Trickster est loin d'être un sujet très avenant : anarchique, rusé, cruel, individualiste, et pourvu d’un humour douteux qui ne fait bien souvent rire que lui, on pourrait croire que les Hommes se seraient empressés de le faire disparaître dans les poubelles de l’Histoire, comme on camouflerait une cicatrice honteuse, mais c’est l’inverse qui s’est produit.
Il ne cesse de renaître et de réapparaître sous de nouvelles formes, même très actuelles.
Ce petit comique tape l’incruste, y pas d’autre mot.
Un jour paysan au bonnet bicolore (Eshu) qui se balade crânement dans les rues du village en semant la discorde chez les habitants qui jurent que son chapeau est bleu pour certains, rouge pour d’autres (il est les deux, tout dépend de quel côté on regarde) jusqu’à les faire s’entre-tuer…
Le lendemain Coyote rusé et maladroit qui incendie la prairie sans le vouloir après avoir volé le feu aux dieux pour l’offrir aux Hommes, à qui on doit aussi le tout premier déluge (oups, la gaffe), et responsable du fait que les humains soient mortels (avant les Hommes renaissaient après la mort, mais ce couillon a malencontreusement fermé la porte de retour, c’est ballot)…
Le surlendemain le voilà devenu Loki qui s’amuse à insulter tout le monde parce qu’il est tout bonnement “fatigué de voir les jours se dérouler sans le moindre accroc”, et qui a le toupet de se transformer en saumon quand les dieux veulent le pécho afin de le punir…
Et enfin, Joker, qui s’éclate à foutre Gotham City à feu et à sang et à rendre Batman complètement chèvre… simplement parce que c’est drôle, mouhaha !
Bref, ce maudit Trickster est toujours le même fauteur de trouble, peu importe sous quels traits il se manifeste…
C’est d’ailleurs ce qui fait de lui un archétype, figure ou thème existant dans l'âme de chaque être humain, quelle que soit sa culture, telle une composante essentielle de son inconscient. Mais cette structure universelle se retrouve aussi dans l’inconscient collectif, d’où proviennent les représentations humaines, réelles et fantasmées.
Notre monde psychologique est en réalité articulé par des archétypes communs à tous les peuples, sans différenciation de religion ou d’époque, ce qui explique pourquoi et comment des concepts très similaires peuvent se retrouver dans des régions qui n’ont jamais eu de contact les unes avec les autres.
C’est tout à fait le cas du Trickster. Et comme tout archétype qui se respecte, il exerce son étrange pouvoir d’attraction-répulsion aussi bien à un niveau individuel que social. Eh ouais, ce clown aime apparaître sans qu’on le convoque pour semer la zizanie dans la tête des gens (rêve, lapsus, actes manqués) ou carrément dans le système social.
Et il se trouve que sa petite spécificité, à lui, c’est le bordel.
Sous ses airs de provocateur à moitié demeuré, ce satané Trickster possède en fait bel et bien une fonction : c’est un phénomène erratique pourvoyeur de bouleversements, semeur de chaos, et catalyseur de changements.
En gros, c’est un Fouteur de Merde.
ATTENTION : NITROGLYCÉRINE EN MOUVEMENT
Le désastre est une part naturelle de mon évolution.
Tyler Durden, Fight Club
Alors oui, ce bouffon fout la zone partout où il passe, provoquant intentionnellement le malaise et parfois la crainte, mais tout porte à croire que son côté “enfant terrible” est en réalité nécessaire à l’humanité qui ne peut visiblement pas se passer de lui, même si lui-même se comporte comme un indécrottable individualiste plein d’autodérision qu’en a rien à péter de rien.
Pourquoi ? Parce que son comportement force les autres à s'interroger sur le statu quo.
Fatalement, sa négligence des règles, son insouciance envers les lois, sa maladresse dont il rigole lui-même, contraignent ses spectateurs horrifiés ou charmés à adopter sans le vouloir une autre perception du monde.
L’absurdité qu’il révèle en l’engendrant et sa résistance envers les tabous les plus établis ne laissent jamais les autres indifférents.
Tel un enfant qui pousse ses parents à devenir adultes par le biais de ses questions innocentes ou inattendues, le fripon bousille les esprits encroûtés pour remettre de l’essence dans la machine. Non, la société et ses lois ne sont pas immuables, et apparemment, certains parviennent à vivre en dehors des rails.
Qu’on soit subjugué, éberlué, écoeuré ou révolté par ses agissements, il n'empêche que cette étrange personnalité nous force à considérer les choses d’un autre œil (tiens, tout comme l’Anti-Héros).
Et c’est peut-être ça le plus important : ce dérèglement qui attaque les fondations de la pensée, et l’oblige à se remettre en route, loin de ses schémas préétablis, poussiéreux et finalement, nocifs.
THÉRAPIE PAR L’ABSURDE
Je crois que tout ce qui ne nous tue pas nous rend simplement plus… bizarre !
Joker, The Dark Knight
Qui eût cru que cette sorte de tornade insensée et imprévisible était ce dont l’humanité en générale, et l’individu en particulier, avaient besoin ? Et pourtant…
Vous connaissez cette notion qui dit qu’il n’y a pas de lumière sans ombre et pas de Bien sans Mal ? On est en plein dedans.
Ce générateur de conflit qu’est le Trickster est aussi utile qu’inévitable.
Pour être complet, une société ou un individu doit se confronter à sa part d’ombre. Le refoulement individuel et le déni social sont extrêmement mauvais, j’imagine que je vous apprend rien, et c’est précisément là que cette figure devient thérapeutique : en acceptant cette ombre, cet enfant intérieur, cette partie primitive de l’âme humaine (rappel d’un stade ancestral où l’animal n’était pas si loin), moralement inférieure et intellectuellement puérile, l’être humain fait en réalité face à sa totalité psychique.
Le but de tout ça ? La recherche de sens.
Violer les interdits et remettre en question ses valeurs, individuelles ou sociales, signifie en réalité être en quête d’apprentissage.
Renverser l’ordre établi est une base pour la liberté et la renaissance. Pour l’évolution, en somme. Même si ses blagues ou ses farces paraissent inoffensives, cruelles ou grotesques, ce que met en lumière le Trickster est en fait radical. Comme Cartman dans South Park qui dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas, et plonge la ville dans l’inconfort d’une absurdité ou d’une hypocrisie révélée, ou encore le Joker de Todd Phillips qui réanime les instincts de vengeance d’une société opprimée au-delà de l’acceptable et catalyse l’esprit de révolte qui gronde en sourdine en lui offrant un moyen cathartique d’expression (jusqu’à devenir le leader des parias), sa manière de procéder est finalement plus efficace qu’un quelconque discours dogmatique et hautain :
Le Trickster ne prône rien, n’encense aucune valeur, et c’est précisément ce nihilisme drastique qui agit comme l'électrochoc le plus violent qui soit.
Tout comme à l'époque où les rois étaient à l’affût des signes d’un problème du peuple évoqué par une connerie de leur bouffon, le discours ambigu de ce clown éveille la conscience du monde sur quelque chose qui cloche.
Le Trickster est un signal d’alarme.
CYNIQUE, MOI ? NAAA…
Je m’efforce de faire dans ma vie le contraire de tout le monde.
Diogène de Sinope
Diogène, philosophe de la Grèce Antique qui se réclame de l’école cynique, est certainement le Trickster le plus célèbre du monde.
Il a commencé sa carrière de provocateur en produisant de la fausse monnaie comme le dernier des lascars, avant de se faire tej par la populace, ce qui l’a transformé en vagabond. Un jour, il est tombé sur une souris grise qui a éveillé sa désobéissance civile (cette petite avait l’air libre et heureuse, sans obéir à aucune loi, alors pourquoi ne pas l’imiter, non de non ?).
Qui aurait parié qu’un mec qui vit à poil dans un tonneau en disputant sa bectance auprès des chiens galeux (et qui s’est permis, à 77 piges, de remettre Alexandre le Grand à sa place, avec sa fameuse phrase : Ôte-toi de mon soleil !), aurait connu une telle renommée ?
Eh oui, il semble bien qu’un vague clodo cynique comme Diogène peut lui aussi avoir des choses à apprendre aux autres, et ce, sans user d’un discours à la Socrate, que ce punk prenait pour un snob imbuvable.
C’est là tout l’art et toute la sagesse du bouffon : sa vie elle-même est un enseignement, qui, tel le maître bouddhiste illustrant par l’exemple de ses actions ce qu’il cherche à transmettre à son disciple, sans jamais user de dogme rationnel, atteint de plein fouet l’ordre établi et fait tomber les masques.
Sous ses airs d’idiot crasseux d’un village merdique, Diogène est survenu dans le quotidien des Grecs pour foutre le bordel et semer la merde dans leur tête. C’est bien connu : la tendance naturelle de l’Homme et de la société est de résister à tout changement, de se maintenir, coûte que coûte, dans une “normalité” ennuyeuse et sclérosée par la peur de la confrontation des tabous.
Par sa franchise exacerbée, ses propos acerbes (J’affronte le mal et les hypocrites avec la vérité et je leur dis la vérité sur eux-mêmes, et j’agite ma queue (comme un chien, pas comme un acteur porno, Diogène était très proche des animaux… Non, pas dans ce sens-là, putain !) devant les gens de bien et gronde devant les gens mauvais) et son cynisme éhonté, Diogène de Sinope, comme tout bon Trickster, éradique les filtres et la censure, et se révèle un initiateur de profond changement.
Et au final, c’est ça qui fait de lui un maître de sagesse, voire un mentor pour l’humanité.
UN MENTOR FOUTREMENT TORDU
- C’est par ici qu’il est passé.
- Qui donc ?
- Un certain lapin.
- Vous en êtes sûr ?
- Sûr de quoi ?
- Qu’il est passé par là.
- Qui donc ?
- Le lapin.
- Quel lapin ?Alice et le Chat de Cheshire, Alice au Pays des Merveilles
Parce que ouais, il se trouve que le mentor (celui qui prend le héros sous son aile dans les contes initiatiques et le guide dans sa quête en le confrontant à ses propres faiblesses et ses propres peurs) se comporte fréquemment comme un Trickster.
Les exemples sont légions : Yoda dans Star Wars, Tyler Durden dans Fight Club, Don Juan chez Carlos Castaneda, Merlin chez Arthur, et je pourrais aussi vous citer des exemples personnels de chamans qui sont réputés pour être des farceurs de première au discours ambigu, bref, toutes ces figures usent des louvoiements propres à ce thème pour faire évoluer le héros.
Omissions volontaires (ou non) de détails super importants pour la guerre qui s’annonce, propos cryptiques à double sens, cruauté soudaine et incompréhensible, humour foireux, les mentors ont la panoplie complète du parfait petit clown qu’on admire et qu’on déteste en même temps.
Mais voilà, une fois de plus, incruster des dogmes dans la tête d’un jeune Guerrier ne sert à rien. Ce qu’il faut, c’est qu’il apprenne à penser par lui-même, à se défendre seul, à trouver en lui les ressources qui lui permettront de réagir correctement aux situations nouvelles et imprévisibles…
Bref, à devenir libre. Et intelligent, aussi.
Pour le coup, Socrate ne se trompait pas (pardon Diogène) : enseigner la liberté, c’est pas faire les choses à la place de quelqu’un, mais lui apprendre à se défendre seul, à réagir ingénieusement à des situations inattendues, à avoir suffisamment d’esprit pour se montrer souple et réactif face au danger, bref, à ne pas attendre qu’un autre nous sauve les miches en permanence.
Et pour apprendre à penser sans béquilles, le mieux, justement, c’est que le maître y foute des coups réguliers, dans les béquilles.
A force de se rétamer, d’une on saura se relever, et de deux, on apprendra à ne plus tomber.
L’ARTISTE, UN GUIGNOL SUBVERSIF ?
- Vous êtes sans nul doute le pirate le plus pitoyable dont on m’ait parlé.
- Au moins on vous a parlé de moi.Jack Sparrow, Pirate des Caraïbes
Bon, jusqu’à présent on a surtout parlé des personnages de l’art.
Mais qu’en est-il des artistes eux-mêmes ? Peuvent-ils être les Tricksters de leur époque ? N’est-ce pas d’ailleurs le rôle de l’art, d’être subversif ?
Y a qu’à voir les réactions outrées qu’a provoqué le film Joker de Todd Phillips. C’est marrant, hein, mais ce putain de clown qui fait tomber les masques alors qu’il en porte un lui-même (ironie suprême, j’adore ça), dans le film comme dans la vie, engendre toujours des réactions violentes (amour fou, encensement dionysiaque, dégoût, rejet, dénonciation), et bordel, c’est précisément là qu’il atteint son but : on s’en fout que vous cautionniez son comportement ou pas.
Joker ne prône rien, il ne fait que montrer, et le seul truc qui importe, c’est que ça percute là en-dessous, foutredieu ! Que ça mette le feu aux poudres dans votre caboche !
Ce qu’il en résulte derrière, ça vous regarde, le Trickster s’en balance, et c’est pareil pour l’artiste. Son but n’est pas de vous faire ingurgiter une vision du monde, accepter ou aimer son histoire et ses personnages (c’est pas le président, bon sang !), l’endroit où il joue, lui, le domaine où il opère se situe bien au-delà :
Écarteler votre conscience étriquée pour y implanter quelque chose qui va déborder votre pauvre ego.
Bien sûr, je suis tentée d’évoquer Charles Bukowski, Hunter S. Thompson, Bret Easton Ellis, Marilyn Manson, Rob Zombie… ces artistes qui, de par leur œuvre et leur comportement, éveillent notre esprit critique, dans un mouvement punk, à la manière de Nietzsche, je dirais, en nous confrontant à des conceptions du monde diaboliquement éloignées de l’ordinaire. Et en passant, j’ai envie de citer cette réplique culte de Las Vegas Parano : Trop bizarre pour vivre, trop rare pour mourir, qui incarne à elle seule l’essence frelatée du Trickster.
L’artiste doit se défier de toute normalité pour créer quelque chose de véritablement unique, même si son but final n’est pas de révolutionner le monde. Simplement, faire fi de la censure, de la bien-pensance, aller là où on ne l’attend pas, choquer, surprendre, énerver même, peu importe. Ne jamais se laisser dicter son art par une quelconque norme ou institution autoproclamée.
Comme le dit Haruki Murakami dans sa brillante vision de l’originalité, le sentiment de répulsion engendré par une œuvre “différente” est parfois gage de l’avènement, de l’instauration d’une nouvelle norme. Et au fond, le Trickster est bel et bien celui qui excite le chaos et provoque le désastre pour forcer l’humanité à se confronter à ses démons et avoir une chance de renaître, ou d'évoluer.
TRICKSTER, L’ENFANT TERRIBLE !
Je croyais que ma vie était une tragédie, mais maintenant je réalise que c’est une putain de comédie.Arthur Fleck, Joker
Si je place cette citation en dernier, c’est parce qu’elle symbolise un autre niveau de lecture de la personnalité fluctuante du Trickster.
J’aimerais faire le lien avec la théorie de Carl Gustav Jung, mec que j’adore par ailleurs, qu’il développe dans son livre Le Fripon Divin.
Comme vu rapidement au début de cet article, cet archétype représente donc l’Ombre, partie primitive de l’Homme, animale, sorte d’enfant intérieur qui rejette le monde tel qu’il est tout en ayant besoin de lui, comme le prouve cette recherche constante d’attention propre au Trickster.
Voilà le parallèle que j’aimerais faire : l’adulte se croit en pleine tragédie, prenant tout désespérément au sérieux, n’osant pas faire un pas au-delà de la ligne de crainte de perdre ses acquis et sa reconnaissance sociale si chèrement obtenue.
L’enfant, lui, n’a que faire de ces conneries, et joue avec le monde en accordant autant d’importance à ses rêves qu’à la “réalité”.
Comme le disait Hermann Hesse, la maturité de l’Homme, c’est retrouver le sérieux qu’il mettait au jeu, étant enfant. Il me semble que le fripon possède ce pouvoir, cette métaphysique de la vie.
Ses bouffonneries, son humour, son cynisme même, incarnent une volonté de ramener les supposées valeurs de l’Homme à un niveau plus terrien. Quitte à jouer ou se jouer de la vie, la liberté de cet archétype, versatile, impulsive, capricieuse, réside dans sa capacité de transformation permanente.
Tel un enfant qui devient véritablement le héros qu’il imite, ou voit pour de vrai son ami imaginaire, le fripon est un puissant moteur de métamorphose psychique.
Autoriser l’énergie du Trickster à vivre en soi est selon moi une manière de maintenir vivant ce lien, ce dialogue avec le môme qu’on était, qui n’acceptait pas les choses telles qu’elles étaient sans poser de questions.
L’enfant divin, aussi terrible soit-il, doit continuer à vivre en nous, et exister dans la société, parce que la seule façon raisonnable de vivre en ce bas monde, c’est en dehors des règles (Joker, The Dark Knight).
Profession Romancier, de Haruki Murakami : Une Philosophie de l’Écriture
Tout le monde abrite du chaos au fond de soi. Il existe chez moi, et chez vous aussi. Mais dans la vie ce n’est pas le genre de chose que l’on doit afficher, sous une forme concrète et visible. “Si vous saviez quel prodigieux chaos je porte en moi !”. Non, pas de ce type d’étalage en public. Celui qui par hasard tombe sur son propre chaos doit garder la bouche close et descendre seul au plus profond de sa conscience.
Quand Haruki Murakami, véritable monstre sacré de la littérature, écrit un livre sur le métier de romancier, on la boucle, et on s’imprègne.
Auteur prolifique qui a publié pas loin d’une trentaine de romans, recueils de nouvelles, essais et traductions, dont beaucoup sont des best-sellers traduits dans toutes les langues de Babel, cet écrivain est une sacrée pointure. Quand il se met à causer écriture, il sait de quoi il parle.
Cet article décortique les enseignements de Profession Romancier, dont toutes les citations sont extraites.
Mélange de conseils s’adressant aux jeunes auteurs, de passages autobiographiques et de réflexions sur le métier d’écrivain, cet ouvrage est d’une richesse inouïe pour les apprentis romanciers à l’orée de leur carrière.
Voici les 10 Leçons d’Écriture de Haruki Murakami à découvrir dans cet article :
Écrire encore et encore
Trouver son propre style
Ne pas chercher à plaire
Être soi-même est le meilleur moyen d’être original
Lire, collecter des données et laisser jaillir la magie
Suivre le protocole
Croire en ses sensations, tout donner et faire confiance à son instinct
Arrêter de jouer les écrivains maudits
Autoriser nos personnages à vivre leur vie
Ne jamais devenir une machine de marketing
Haruki Murakami : Ses 10 Conseils aux Jeunes Auteurs
1 - Écrire encore et encore
ÉCRIRE UN ROMAN, C’EST COMME PASSER UNE ANNÉE ENTIÈRE À FABRIQUER, À L'AIDE D’UNE LONGUE PINCE, UN MODÈLE MINUSCULE DE BATEAU INSÉRÉ DANS UNE BOUTEILLE.
D’emblée, Haruki Murakami fait la distinction entre deux sortes d’écrivains : celui qui se contentera de quelques tours de piste avant de s’en retourner vers d’autres rivages, et celui qui s’accroche, jusqu’au bout.
Comme il le dit lui-même :
S’il est facile de monter sur le ring, y rester longtemps l’est un peu moins.
Tu m’étonnes.
Inutile de se faire des illusions, rester campé devant son ordi, tout seul comme un cinglé, année après année, à triturer des phrases comme si le sort du monde était en jeu, ça ne peut convenir qu’à très peu d’entre nous. Et être pourvu d’un certain talent et d’un esprit combatif n’est pas suffisant.
Ce qui démarque véritablement un romancier qui fera une longue carrière (jusqu’à la mort, probablement), d’un autre qui pondra seulement quelques œuvres, relève d’une sorte de qualification spéciale, presque une nécessité, en somme. Une façon personnelle pour lui d’appréhender le monde, bien qu’elle ait recours à une méthode compliquée et fastidieuse, qui se transforme en manière d’expression.
C’est un travail qui consiste à répéter inlassablement certains thèmes, propres à un individu en particulier, et qui utilise pour ce faire différentes figures de style et métaphores. Chaque romancier a ses sujets de prédilection, à partir desquels il brode de multiples variations. Pour tenter de dissiper le flou et les ambiguïtés de certains passages, il recourt à de nouvelles métaphores et à toutes sortes d’exemples. Un exemple et puis un autre encore. Dans un enchaînement sans fin.
Il faut comprendre que le fait d’écrire des histoires est en réalité une sorte de position philosophique face à la vie. Il utilise une métaphore (évidemment, me direz-vous) pour l’expliciter.
Imaginez le mont Fuji.
Si certains se contentent de se rendre au plus près de cette montagne et de parcourir quelques sentiers autour d’elle pour dire qu’ils la connaissent, l’écrivain, lui, estime qu’il ne saura pas ce qu’elle est tant qu’il ne l’aura pas gravie jusqu’au sommet, qu’il n’aura pas éprouvé sous ses pieds l’ensemble des voies qui y mènent, et même alors, il est fort possible que ces multiples ascensions ne soient pas suffisantes, ou pire, que plus il escalade ce mont, moins il le comprenne.
Au secours.
Mais voilà la nature de l’écrivain.
2 - Trouver son propre style
IL N'ÉTAIT PAS NÉCESSAIRE D’ALIGNER TOUTES SORTES DE MOTS COMPLIQUÉS. IL N’Y AVAIT PAS NON PLUS OBLIGATION D’USER D’UN STYLE EXQUIS POUR TOUCHER LES LECTEURS.
Ah, merci, vieux. Nan mais c’est vrai, on oublie souvent qu’avant de s’enjailler vers les hautes sphères d’un lyrisme effréné, ce serait peut-être pas mal de savoir maîtriser la force des mots dans leur simplicité, pour commencer.
J’ai envie de relater l’anecdote qu’il raconte, parce que c’est un truc de fou, ce bazar.
Son premier roman (il avait 30 piges), il l’a écrit en japonais, évidemment, mais à la lecture, ça ne lui a pas plu. Il n’avait pas réussi à atteindre le cœur de ce qu’il voulait exprimer. Alors, il l’a traduit en anglais (lui-même), mais étant donné sa maîtrise limitée de cette langue, il s’est retrouvé avec un texte épuré, extrêmement simple, débarrassé de tout superflu. Ça lui plaisait déjà mieux. Et ensuite, il l’a retraduit en japonais, en l’étoffant un peu quand nécessaire, en précisant certaines choses, mais pas trop.
Et voilà. Le bougre avait trouvé son style !
Ce conseil vaut tout l’or du monde. Un certain esprit minimaliste est essentiel, dans les premiers temps d’une carrière. Se réduire plutôt que s'accroître. Délester son écriture du trop plein d’informations, d’influences, de volonté de briller ou de montrer tout ce qu’on sait faire avec son “style”. Commencer par dépouiller la structure jusqu’au squelette, se débarrasser de l’inutile, resserrer, aérer son texte.
Il sera ensuite temps de lui greffer plus de chair et de le complexifier, mais peut-être pas dans le premier roman. C’est quelque chose qui s’apprend à la longue.
D’autre part, Haruki Murakami évoque cette recherche du rythme que beaucoup d’entre nous connaissent, et utilisent comme guide dans leurs écrits, ce qui revient peu ou prou à interpréter une partition musicale. On parle ici de retranscription de sensations, d’émotions, de visions. De découverte d’accords qui font mouche. Sans oublier que cette manière de procéder laisse aussi place à l’improvisation, à laquelle cet auteur adore se livrer.
On y reviendra plus tard.
Il est vraiment intéressant d’écouter parler un écrivain qui a trente ans de carrière derrière lui, et qui revient sur la genèse de sa formation. Basta, la poursuite de la perfection immédiate. Être romancier est un développement, une évolution constante, comme l’exprime si bien ce passage de Profession Romancier :
J’avais une idée précise, dès le début, du genre de roman que je voulais écrire. Mon écriture n’était pas encore au point, je le savais, mais en esprit je me représentais déjà ce que seraient plus tard mes romans, une fois que j’aurais acquis les compétences nécessaires. A mes yeux, l’image était toujours là, haut dans le ciel, elle brillait comme l’étoile Polaire. Parfois, il me suffisait de lever la tête. Je savais alors où je me trouvais et comment me diriger. Sans ce point fixe qui m’orientait sur le bon chemin, je me serais peut-être perdu dans une errance sans fin.
3 - Ne pas chercher à plaire
UN PRIX LITTÉRAIRE PEUT BRAQUER LES PROJECTEURS SUR UN LIVRE MAIS IL NE PEUT LUI INSUFFLER DE LA VIE.
Voilà qui recale à leur juste place ces fameuses distinctions sociales derrière lesquelles de nombreux jeunes auteurs courent, comme si ce type de consécration avait valeur d’absolu.
Haruki Murakami prend des exemples amusants pour parler de ces prix dont les grands auteurs se gaussent : Raymond Chandler, qui conchiait littéralement les récompenses littéraires, au point de ne même pas se déplacer quand il en remportait une, et pire encore, Nelson Algren, qui s’est amusé à rester picoler au bar avec une jeune bombasse alors qu’il avait remporté le prix et qu’on l’attendait sur scène pour un joli petit discours fauderche et bienveillant.
J’adore les écrivains provoc’ et tête de pioche ! Mais c’est vrai que c’est n’importe quoi, tout ça.
Haruki Murakami s’en est pris plein la tronche dans sa jeunesse ; un coup il était un génie, un coup il était fini avant même d’avoir commencé, un coup il était la nouvelle vague de la littérature japonaise, et ensuite son œuvre était creuse et maniérée… Pff. Mais taisez-vous, bordel !
Comme il le dit lui-même, seul le temps révélera ce qu’il en est réellement.
Et puis, comme on est nombreux à l’avoir noté, les prix ne félicitent pas le contenu d’une œuvre, mais plutôt le fait que la question qu’elle traite plaît particulièrement au public (si vous avez envie de vous énerver un petit coup sur ce genre de sujet, filez lire l’article sur White de Bret Easton Ellis).
Voici le leitmotiv :
Il y a d’abord le fait de créer soi-même quelque chose qui a du sens, et ensuite le fait que des lecteurs - nombreux ou pas, peu importe - ratifieront le sens de cette œuvre en lui donnant la valeur qu’elle mérite. Quand un écrivain atteint cette double consécration, les prix n’ont aucune importance. Ils ne sont qu’une confirmation sociale, une sanction formelle, délivrée par le monde littéraire.
4 - Être soi-même est le meilleur moyen d’être original
CE N’EST PAS À L'AUTEUR DE PROCLAMER QUE SON ŒUVRE EST ORIGINALE.
Attention, sujet qui fâche. Là, je vous mets direct toute une citation :
Voici comment le neurologue Oliver Stacks (...) définit la créativité : “La créativité, telle qu’on la conçoit d’habitude, implique non seulement un “quoi” mais aussi un “qui” - de puissantes caractéristiques individuelles, une identité solide, une sensibilité personnelle, un style particulier qui passent dans le talent et s’y fondent en lui donnant une consistance et une forme personnalisée. La créativité, en ce sens, suppose que l’on soit capable de faire œuvre originale, de se détacher des regards habituels qu’on porte sur les choses, de se mouvoir librement dans le royaume de l'imagination, de créer et de recréer pleinement des mondes dans son esprit - tout en surveillant chacune de ces opérations d’un œil critique. La créativité a donc quelque chose à voir avec la vie intérieure - avec la réceptivité aux idées nouvelles et aux sensations fortes”.
Haruki Murakami donne de nombreux exemples d’artistes qui ont fait œuvre originale et qui ont carrément été décriés et conspués à leur époque, tant ce qu’ils proposaient était nouveau, insensé, en dehors de toute façon “normale” de faire (et remettait donc tout le statu quo en question).
En vrac, les Beatles (ils émettaient des sons que personne n’avait produits jusqu’alors, ils faisaient de la musique comme personne jusque-là. Et qui plus est, d’une qualité sans pareille), Malher (tollé général lors de la première interprétation, tellement sa musique allait contre toutes les conventions), Van Gogh, Picasso (forte réaction de rejet, voire répulsion), Natsume Sôseki, Ernest Hemingway (style très critiqué et parfois moqué, sentiment de malaise des lecteurs), Bob Dylan (traité de renégat, car les gens voulaient enfermer son originalité dans la toute petite cage du protest folk song et n’ont pas supporté son évolution vers l’électrique)...
Mais le truc con, c’est qu’à présent, le style particulier de tous ces artistes est devenu la norme par excellence. Ça valait bien le coup de gueuler, tiens !
Le processus qui métamorphose une œuvre originale en classique est cependant intéressant. Il est évident que la première daube venue, produite en dehors ou même au-delà de toute règle communément admise n’est pas fatalement destinée à devenir une référence, loin s’en faut. Parfois, une daube est une daube, point barre.
Pour qu’une œuvre incomprise finisse par changer de statut au point d’accéder au rang de “nouvelle norme”, il est évident qu’il faut qu’elle soit véritablement exceptionnelle, mais aussi qu’elle préfigure une sorte d’évolution inévitable du domaine dans lequel elle exerce.
Oui, les artistes capables de ça sont des précurseurs, des sortes de devins en rapport avec une prescience, très en avant sur leur temps. Mais elle ne provient jamais d’une volonté consciente de choquer ou de mettre à bas tout le système. Le phénomène est bien plus pur que ça.
L'originalité n'est rien d’autre que le désir naturel de transmettre ce sentiment de liberté, cette joie sans limite, tels quels, à l’état brut si possible, de donner la forme juste à son impulsion en la partageant avec un public nombreux.
C’est là que réside le miracle, la magie propre à l’art : vouloir exprimer quelque chose de très personnel, donner forme à sa vision, et de cette manière se connecter à son être originel, qui est en définitive relier à celui de… tous les autres !
L’universalité revient en force, une fois de plus (allez, un petit article sur la question de l’universel dans l’Art ici).
Donc inutile de chercher à tout prix à être original, et de le clamer sur tous les toits en mode ego trip. Nope. Contentez-vous de faire quelque chose de neuf, plein d’énergie, qui vous appartient en propre, et ensuite le temps fera son œuvre. Le public va assimiler votre travail et si vraiment vous êtes entré en contact avec quelque chose d'exceptionnel, alors personne ne pourra passer à côté des nouvelles règles que vous aurez sans le savoir édictées, et qui vont muter en références…
Un joli rêve, que bien peu d’entre nous pourront atteindre.
Petit récapitulatif de l'Originalité :
Pour qu’un créateur puisse être qualifié d’“original”, il doit, à mon avis, satisfaire à ces conditions fondamentales :
Il faut qu'il possède un style qui lui soit propre (sonorités, manière d’écrire, formes, couleurs), clairement différent des autres, et qui doit être perceptible immédiatement.
Il faut qu’il ait la faculté de retrouver de la nouveauté. De se développer avec le temps. De ne pas stagner. Il doit posséder en lui-même une force de renouvellement spontanée.
Il faut que ce style personnel devienne un standard avec le temps, qu’il soit intériorisé dans l’esprit du public, qu’il soit érigé pour partie en norme. Qu’il devienne une source d’inspiration pour les créateurs suivants.
5 - Lire, collecter des données et laisser jaillir la magie
JE SUIS D’AVIS QUE L’IMAGINATION EST FAITE D’UNE COMBINAISON DE SOUVENIRS FRAGMENTÉS, DISPARATES. CELA POURRA PARAÎTRE CONTRADICTOIRE, DANS LES TERMES, MAIS PARLER DE “SOUVENIRS SANS LIEN, EFFICACEMENT ASSEMBLÉS", C’EST FAIRE PREUVE D’UNE VRAIE INTUITION, D’UNE PRESCIENCE. C’EST CE QUI DEVIENDRA FORCEMENT LE MOTEUR DE L’HISTOIRE.
Sans surprise, Haruki Murakami conseille de lire, avant de prétendre devenir écrivain.
Comprendre et ressentir par l’exemple comment est bâti un roman, se laisser pénétrer par toutes sortes d’histoires, est selon lui l’exercice le plus précieux.
Il rejette le système scolaire qui ne sanctifie que l’efficacité au détriment de l’imagination. Impossible d’apprendre à devenir romancier. Dans ce domaine, il faut être autodidacte, se former soi-même, étudier d’une façon très personnelle, observer attentivement les choses et les phénomènes, les humains, les événements, réfléchir longuement en retardant le jugement, l’opinion définitive, mais garder en tête leur forme claire et vivante, absorber le matériau tel quel et en faire provision.
Puis, laisser travailler ces données brutes en soi. Conserver le détail des choses difficiles à expliquer. Collecter sans cesse, car il est important d’avoir une riche collection de détails concrets. Insérer ces détails dans une histoire donne au roman une charge étonnante de naturel et de vie.
Tout ça modifie le regard qu’on porte sur le monde, et pousse également à reconsidérer sa propre position.
Ensuite intervient la magie. Murakami prend l’exemple d’E.T. qui fabrique une radio faite de bric et de broc, confectionnée avec un tas d’éléments disparates, mais qui, grâce à l’intention créatrice, lui permet d'entrer en contact avec une autre dimension.
Jolie métaphore, pas vrai ? Oui. C’est ce que nous faisons, nous les écrivains.
Selon lui, les auteurs qui tiendront durant une carrière entière, sans s'essouffler, sans perdre leur flamboyance en chemin, sont ceux qui sont capables d’engranger et d’assembler tout un tas de petites choses à première vue sans importance, en leur insufflant du sens et de la vie. Car ils possèdent une énergie naturellement renouvelable, naissant de ce qu’ils portent au plus profond d’eux-même, à la différence des auteurs qui ont recours à l’extérieur pour avoir de quoi travailler, comme Hemingway qui s’est engagé dans plusieurs guerres, safaris, tournois de pêche, bref, un type accro aux expériences extrêmes, qui avait besoin de la stimulation du monde pour pouvoir écrire.
Sa vie est devenue une légende, mais son œuvre a peu à peu perdu de son ardeur. Il a fini alcoolique, et s'est suicidé.
Probablement ce qui m’attend moi, donc. Arf.
6 - Suivre le protocole
CERTAINS OBJECTERONT PEUT-ÊTRE QU’UN ARTISTE NE TRAVAILLE PAS AINSI. NE DIRAIT-ON PAS UN OUVRIER DANS UNE USINE ? EH NON, EN EFFET, CE N’EST SANS DOUTE PAS LA MANIÈRE DE FAIRE D’UN ARTISTE. MAIS POURQUOI UN ÉCRIVAIN DEVRAIT-IL OBLIGATOIREMENT ÊTRE UN ARTISTE ? QUI L’A DÉCRÉTÉ ? PERSONNE.
Bien que se situant résolument chez les jardiniers (auteurs qui écrivent à l’instinct plutôt qu’avec un plan soigneusement élaboré. Les “jardiniers” s’opposent donc aux “architectes”), Haruki Murakami n’en est pas moins très rigoureux. Comme il le dit lui-même :
Lorsqu'on se lance dans un très long travail, la régularité est essentielle. Si l’on écrit seulement quand on est plein d'élan et qu’on fait une pause chaque fois qu’on est en panne, il n’y a pas de régularité.
Donc, il s’est fixé un protocole strict : écrire deux pages et demie (format ordi) par jour. Et même si on se sent chaud de continuer, on s'arrête, car c’est mieux d’avoir encore des idées prêtes pour le lendemain.
Cela dit, ces pages représentent déjà 5h de boulot, et bien souvent on a envie de s'arrêter avant, mais non, on continue. Cette astreinte, cette ascèse même, cette capacité à continuer à ce rythme pendant six mois ou un an, selon la taille du roman, seul un vrai romancier est en mesure de s’y livrer. Voilà pourquoi il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus.
Et encore, il ne s’agit que de la toute première mouture, mais jetez un œil à la suite du programme. Oui, ça fait peur, mais tous mes collègues auteurs connaissent ce laborieux (et éreintant) processus...
LE PROTOCOLE D’ÉCRITURE DE HARUKI MURAKAMI :
Premier jet (environ 6 mois ou 1 an selon la taille).
Pause d’une semaine.
Retouches, rectifications importantes. Haruki Murakami est un jardinier, donc il ne fait pas de plans, il est en impro totale. Mais ceci engendre des problèmes de logique, des contradictions. Donc rectification : raboter certaines parties, en faire gonfler d’autres, insérer de nouveaux épisodes. Cette réécriture prend un mois ou deux.
Pause d’une semaine.
Retouches en s'attachant aux détails, descriptions, dialogues, afin que l’histoire coule naturellement. Succession de petites modifications minutieuses.
Pause d’une semaine.
Vérification du développement, desserrer une vis ou la resserrer, pour que le lecteur n'étouffe pas ou contraire ne s’ennuie pas. Juste équilibre entre l’ensemble et les détails. Laisser des passages plus lâches, plus souples, autoriser des moments d’abandon.
Pause d’un mois, oublier le roman. Laisser prendre la matière, car le temps sans y travailler est lui aussi très important. Les matériaux se ventilent et durcissent en profondeur. Cette phase évite que le produit final soit fragile.
Nouvelle lecture, impression différente grâce au recul. Les défauts sautent aux yeux, et on est plus apte à juger de la profondeur du roman.
Alpha lecture (sa femme, qui est sa lectrice idéale, comme dirait Stephen King), avant d’attaquer la dernière réécriture. Il existe toujours une possibilité de perfectionnement, donc à ce stade l’idée est de bannir toute fierté et complaisance envers soi-même.
Oui, bon courage...
7 - Croire en ses sensations, tout donner et faire confiance à son instinct
ESSAYONS D’ABORD DE CROIRE EN CE QUE NOUS RESSENTONS. PEU IMPORTE CE QUE DISENT LES AUTRES. POUR LE LECTEUR COMME POUR LE ROMANCIER, AUCUNE NORME NE DÉPASSE CETTE “SENSATION”.
Après tout ça, le romancier est effectivement en droit de se dire qu’il a fait de son mieux. Cette certitude, c’est ce qui va lui permettre d’éponger les futures critiques en les reléguant à des commentaires sans importance.
Quand on a la conviction d’avoir tout donné, les avis des autres ne peuvent pas miner la confiance qu’on a en soi.
Oui, une œuvre n’est jamais parfaite, et il persistera toujours en elle des défauts, des éléments qui auraient pu être améliorés. Mais si l’auteur sait qu’il a fait de son mieux, avec ses forces actuelles, alors tout ça ne compte plus.
Cependant, il est clair pour moi, fondamentalement, que ce que j’ai écrit à une certaine époque n’aurait pas pu être meilleur. Parce que je sais que j’y ai mis toutes mes forces d’alors. J’ai pris tout le temps qu’il fallait, j’ai mobilisé toute l’énergie dont je disposais pour achever l’ouvrage. J'ai mené une guerre en faisant tout pour la gagner.
Un écrivain qui se place comme un romancier au long cours ne prétend qu’à un accomplissement momentané. Ses œuvres futures devront encore mettre la barre plus haut. De plus en plus haut.
Et si l’on continue ainsi, tranquillement, “quelque chose” advient en soi. Mais il faut parfois bien du temps avant que cela se produise.
8 - Arrêter de jouer les écrivains maudits
J’AI PARFOIS DES MOMENTS DE DÉCOURAGEMENT ET DE LASSITUDE. MAIS TANDIS QUE CHAQUE JOUR, COUTE QUE COUTE, JE M’OBSTINE PATIEMMENT, SOIGNEUSEMENT, COMME UN MAÇON QUI ENTASSE BRIQUE SUR BRIQUE, A UN CERTAIN MOMENT FINALEMENT ME PÉNÈTRE LE SENTIMENT AIGU D'ÊTRE UN VÉRITABLE ÉCRIVAIN.
C’est une force qui s’acquiert, grâce à un entraînement conscient et volontaire, une détermination à toute épreuve, et surtout donc à l’épreuve du temps, la plus dure.
Haruki Murakami est convaincu que tout le monde peut l’acquérir, au prix d’un véritable endurcissement mental, et aussi physique. C’est pourquoi, en tant que joggeur et marathonien, il place la santé physique, la résistance dans l’effort, au même point d’importance que la rigueur intellectuelle.
Il dit lui-même qu’à l'évidence, ce type de prescription est à contre-courant total du stéréotype du romancier, être subversif, chaotique, à la vie dissolue, ou bien écrivain enragé qui pianote frénétiquement sous une pluie de balles en temps de guerre.
Mais ce fantasme n’est qu’un ego trip qui ne résistera jamais à l’épreuve du temps, et nombre de mes confrères en conviennent : si l’on prétend offrir au monde une œuvre qui fasse sens, il est de bon ton d’abandonner les clichés et l’autocomplaisance, c’est-à-dire l’idéal fantasmé de soi-même en artiste maudit, pour se retrousser les manches et se mettre sérieusement au boulot, quitte à disparaître totalement derrière son art.
Vas-y Haruki, achève-les :
Tout le monde abrite du chaos au fond de soi. Il existe chez moi, et chez vous aussi. Mais dans la vie ce n’est pas le genre de chose que l’on doit afficher, sous une forme concrète et visible. “Si vous saviez quel prodigieux chaos je porte en moi !”. Non, pas de ce type d’étalage en public. Celui qui par hasard tombe sur son propre chaos doit garder la bouche close et descendre seul au plus profond de sa conscience. Le chaos que nous affrontons tous, vous et moi, le seul chaos qu’il vaille la peine d’affronter se trouve là. Sous vos pieds. Et ce dont vous avez besoin pour le transcrire fidèlement, loyalement, en mots, c’est de concentration silencieuse, de persévérance opiniâtre, et aussi d’une conscience plutôt solidement structurée.
9 - Autoriser nos personnages à vivre leur vie
LES PERSONNAGES DE MES ROMANS PRESSENT L’AUTEUR QUE JE SUIS AU-DELÀ DE CE DONT JE SUIS CONSCIENT, ILS M’ENCOURAGENT, ILS ME POUSSENT DANS LE DOS POUR ME FORCER À AVANCER.
Alors ici, on va encore en froisser certains qui détestent l’idée que les personnages puissent prendre le contrôle sur l’auteur.
C’est fou, mais visiblement le concept (qui est en réalité au-delà du concept, mais plutôt une expérience certifiée par nombre d’auteurs) de personnages qui naissent d’eux-mêmes et se développent naturellement au sein de l'histoire, comme une nécessité, fait grincer des dents une flopée d’écrivains, comme si cet état de fait leur retirait du pouvoir, ou même de la valeur.
Comme si le fait de se laisser porter par l'inspiration et peut-être d’entrer en contact avec une partie inconsciente d'eux-mêmes était en quelque sorte une honte, un manque de sérieux, une perte de contrôle sur la création signifiant qu’ils ne sont pas aussi bons que ce qu’ils prétendent.
C’est con. Nan sérieux, je vous plains, les mecs.
Vous passez carrément à côté de la magie de la création, et Haruki Murakami confirme :
Le risque est de créer des personnages artificiels, dépourvus de vie.
Eh ouais, voilà ce qui se passe quand on renie l’intuition pour réduire l’art et les personnages qui le portent et l’incarnent en vulgaires prototypes utilitaires, messagers lourdauds d’un concept ou d’un symbole tiré par les cheveux. Dépourvus d’essence vitale, donc.
Outre se révéler plausibles, intéressants, relativement imprévisibles, les personnages doivent faire avancer l’histoire. Celui qui a façonné les personnages est bien entendu l’auteur, mais des personnages véritablement vivants finissent par s’éloigner de leur créateur et se mettent à agir de façon autonome. Si ce phénomène ne se produisait pas, poursuivre l’écriture d’un roman deviendrait quelque chose d’ardu, de pénible. Au contraire, quand le texte est sur la bonne voie, les personnages évoluent de leur propre chef, l’histoire progresse d’elle-même. Et le romancier se trouve dans une situation des plus favorables : il se contente de coucher par écrit ce qui se déroule devant lui. Dans certains cas, il arrive que ces personnages prennent l’auteur par la main et le conduisent en des lieux inattendus, complètement insoupçonnés.
Ah, ça, c’est pareil, pas mal d’entre nous y ont été confrontés. Quand un de tes personnages te prend par la main pour t'entraîner dans une direction que t’avais même pas envisagée, au point de faire brutalement dévier l’histoire, et toutes tes certitudes avec…
Murakami l’a expérimenté. Voilà ce qu’un jour, un de ses personnages lui a dit, le forçant à le reconsidérer comme une projection d’un double, un aspect inconnu de sa conscience s’adressant à lui-même : “Tu dois continuer à écrire cette histoire, parce que tu as à présent suffisamment de force pour pénétrer sur son territoire".
Définitivement, l’auteur est partiellement créé par le roman qu’il écrit.
10 - Ne jamais devenir une machine de marketing
PENSER À SES LECTEURS NE SIGNIFIE PAS POUR AUTANT SURVEILLER LE MARCHÉ ET ANALYSER LES COMPORTEMENTS DES CONSOMMATEURS-LECTEURS AFIN DE DÉTERMINER CONCRÈTEMENT UNE CIBLE, COMME LE FERAIT UNE ENTREPRISE.
En effet, Haruki, et ça fait toujours du bien de le rappeler, tant on est de nos jours confrontés à ce type d’agissement dans le monde de l’art, dans un déplacement de valeurs si total que des gens qui écrivent spécifiquement pour des consommateurs avides de fast food littéraire se permettent d’ériger leur modèle d’entreprise “artistique” comme une norme à laquelle tout le monde devrait se plier s’il veut vendre : allez vous faire foutre.
Écrire une romance de Noël en plein mois de décembre ne fait pas de vous des artistes, même si vous vous gavez de pognon sur le dos de gens qui ne sont pas des lecteurs, mais des consommateurs.
La perte de contact avec le sens et la signification du travail de romancier nous transforme en écrivains à la chaîne décérébrés qui se placent devant leur ordi comme devant le tapis roulant d’une usine Ford. Entre l’écrivain maudit qui n’écrit que quand il est saisi d’un élan torturé (ou plutôt qui va chialer sur un réseau quelconque, voilà toute l’écriture dont il est en réalité capable) et l’automate fou branché à son usine à fric en série, Haruki Murakami est certes quelqu’un qui ne fait pas de vagues, prônant le sérieux et la régularité, une vie simple, une inspiration qui prend racine dans le quotidien, mais putain, il abat un boulot de titan et ça, mon gars, ça, c’est ce qu’on appelle un monstre sacré.
Les romans, en règle générale, émergent de l'intérieur même de leur créateur, par un mouvement naturel. Ils n'obéissent pas à un quelconque artifice stratégique. Il est également vain de vouloir fabriquer à dessein un contenu en s’appuyant sur des études de marché. Les produits superficiels qui en résultent ne trouveraient de toute façon pas beaucoup de lecteurs. Si c’était le cas cependant, ces textes et leurs auteurs ne connaîtraient aucune longévité et seraient bientôt oubliés. C’est le temps, et le temps seulement, qui atteste de la valeur de beaucoup de choses dans ce monde.
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Autobiographie d’une Auteure Borderline
Je crois que depuis toujours je sentais qu’on pouvait rien faire de vraiment significatif en restant dans les clous. Qu’il fallait aller au-delà des normes et des frontières qu’on nous certifie comme infranchissables, alors que pas grand-monde ose tout simplement tenter de les dépasser. En tout cas, moi c’est là que j’ai décidé d’aller.
Je crois que depuis toujours je sentais qu’on pouvait rien faire de vraiment significatif en restant dans les clous. Qu’il fallait aller au-delà des normes et des frontières qu’on nous certifie infranchissables, alors que pas grand-monde ose tout simplement tenter de les dépasser. En tout cas, moi c’est là que j’ai décidé d’aller.
J’ai toujours voulu vivre une vie exceptionnelle. Et j’ai toujours su que ce genre de vie, si on la désire vraiment, c’est à nous de la construire, à nous d’aller la chercher.
Je veux continuer à plastiquer mes propres barrages, et arracher, au sein de mon propre esprit, toujours plus d’espace de liberté. Ouais, rien de tout ça n’est raisonnable, selon la norme, mais pour moi, la vraie folie, c’est de vivre comme des robots. Parce que vous êtes déjà morts sans jamais avoir vécu.
Attention : récit sans filtre
IMPULSION PRIMORDIALE
J’ai toujours pensé qu’en naissant, un Homme porte déjà en lui l’ensemble de ce qu’il est. Et que les évènements qui jalonnent sa vie ne sont rien de plus qu’une pluie sur des graines préexistantes. Certaines vont germer, d’autres non. Mais selon moi, l’expérience n’est qu’un catalyseur de ce qui existe en puissance.
L’enfance n’a que peu d’intérêt pour le propos, si ce n’est peut-être cette soif d’aventure et ces moments de pure transcendance que j’ai connus très petite, seule sur mon vélo au coucher du soleil, sur une vieille route longeant les champs de blé chez mon arrière grand-mère. Et l’Espagne où j’ai passé toutes mes vacances. A l'époque, j’étais une gamine plutôt sauvage, déjà solitaire, et je rêvais de travailler dans une réserve en Afrique pour sauver les animaux.
Mes parents ont divorcé quand j’avais 10 ans et ma mère s’est mise avec un type qui nous a mené la vie dure. On était très pauvres et c’était chaud pour nous les gosses d’affronter le regard des autres à l’école, d’autant plus qu’on déménageait sans arrêt pour fuir les huissiers, donc pas d’amis fixes.
Allez, ça me gave déjà.
On va sauter direct à ma rencontre avec Travis : Taxi Driver.
C’est la première claque d’une longue série que je me suis tapée l’année de mes 14 ans, mais c’est surtout celle qui a été à l’origine de Borderline, puisqu’à la base, le Travis de ma saga n’est personne d’autre que Travis Bickle. Juste après avoir vu le film, j’étais en transe. J’ai pris un cahier et, m’inspirant de lui, j’ai commencé à écrire.
Je sais pas si vous visualisez ces phrases courtes et laconiques que le personnage de De Niro écrit dans son journal. Cette espèce de décalage avec le monde qu’il observe sans pouvoir y participer, ce dégoût qui prend de l’ampleur, cette solitude, cette marginalisation progressive, cette haine en train de monter. En voilà deux, pour vous faire une idée :
Écoutez bien, bande de dépravés, voilà l’homme pour qui la coupe est pleine, l’homme qui s’est dressé contre la racaille, le cul, les cons, la crasse, la merde… Voilà quelqu’un… qui a refusé…
Toute ma vie j’ai été suivi par la solitude. Partout. Dans les bars, les voitures, sur les trottoirs, dans les magasins… partout. Y a pas d’issue… Je suis abandonné de Dieu.
Voyez le délire ? Les lecteurs de Borderline ne peuvent que voir à quel point mon Travis s’inspire de celui-là (et crier au plagiat !). Et ne serait-ce pas un petit avant-goût nietzschéen, qu’on sent poindre ? A l’époque je le connaissais pas encore, ce philosophe, mais ça allait pas tarder. Bref, je crois qu’on peut parler de transfert.
Ce personnage mettait des mots sur ce qui s’agitait sous ma peau, il incarnait ce fantôme hanté par l’idée du suicide qui me chuchotait à l’oreille, depuis des années, de lui donner vie, et il avait besoin de crier au monde son testament sanguinaire avant de crever.
En gros, j’avais trouvé ma marque, mon double littéraire, celui à partir duquel j’allais pouvoir hurler. Mais y a un autre truc, aussi : ce personnage n’était pas un simple personnage, inventé ou plagié. Il semblait vivre quelque part, au-delà de ma conscience, comme s’il avait besoin d’un canal pour s’exprimer, et qu’il venait subitement de le trouver en s’engouffrant en moi.
J’ai de bonnes raisons de penser ça. Je le sentais déjà à l’époque, et la suite de mon histoire n’a fait que le confirmer.
DÉFERLEMENT D’ÉLECTROCHOCS
A partir de là, ma vie a brutalement dévié, socialement parlant. J’aimais pas celle que j’étais, je me trouvais trop straight, je voulais lâcher les chevaux, et j’étais rongée par une envie de suicide dévorante, qui a mis du temps à me quitter. Moi qu’avais jamais osé faire un pas au-delà de ligne, toujours polie, toujours première de la classe, alors que les freaks m’attiraient depuis toujours, je l’ai fait, ce putain de pas, et je suis devenue Borderline (bah quoi, on peut rigoler). J’ai rejoint la bande de fumeurs de joints du lycée et j’ai volontairement arrêté d’avoir des bonnes notes.
Et vous savez quoi ? C’est là que la vraie vie a commencé.
Je crois que depuis toujours je sentais qu’on pouvait rien faire de vraiment significatif en restant dans les clous. Qu’il fallait aller au-delà des normes et des frontières qu’on nous certifie infranchissables, alors que pas grand-monde ose tout simplement tenter de les dépasser.
En tout cas, moi c’est là que j’ai décidé d’aller.
Et le truc, c’est que quand tu commences à ouvrir les yeux, les choses viennent à toi, comme une sorte de synchronicité, comme si ta conscience aimantait dans ta vie ce que tu désires expérimenter. Ça m'a fait ça toute ma vie.
La même année, donc, je suis tombée sur The Wall, le film des Pink Floyd, un soir tard à la télé. Ça m’a fait un putain d’électrochoc. Comme si un pan de savoir énorme intégrait d’un coup mon esprit.
Le conditionnement. La liberté. La folie, qui me fascinait depuis toujours. L’artiste. Cette métaphore monstrueuse de cette putain de brique dans le mur.
Ça m'a rendue malade. Ça m’a touchée si fort que j’ai su que je venais de mettre la main sur une nouvelle parcelle essentielle de ma personnalité, en prenant conscience des problématiques qui l’animeraient toute sa putain de vie.
Peu de temps après, j’ai lu Fight Club. Bon, je vais éviter de radoter dessus, vu que j’ai écrit un article entier sur le sujet (Fight Club : Un Traité Révolutionnaire !) et que j’ai évoqué son influence sur mon œuvre dans Les Entrailles de Borderline. Je vais juste ajouter que ce livre est devenu ma Bible, que les idées qu’il véhicule sont devenues mes slogans révolutionnaires, et que ça a radicalement changé ma perception du monde, du Bien et du Mal, et surtout que ça a encore affûté ma manière d’écrire.
Travis a pris de la densité, sa vision de la vie s’est précisée. En gros, son identité a incorporé une nouvelle dimension, et je me suis mise à comprendre son histoire, et comment il en était arrivé au point de non retour, le suicide.
Je ne crois pas l’avoir encore dit, mais à la base, j’avais que ça : un clodo, jeune, sur le point de se tuer. Et moi, ma mission, c’était de comprendre pourquoi, et comment il en était arrivé là, en écrivant. En découvrant son histoire à mesure que je l’écrivais.
C’est pour ça que je fais pas de plans, pas de fiches. J’en savais rien, bordel, j’ai juste écrit et j’ai compris après, point barre.
Bref, pour en finir avec la série électrochocs, le dernier, celui qui a vraiment mis le feu aux poudres, a été Marilyn Manson. Il a rappliqué sur cette bombe en train de couver et ça a été l’explosion.
Borderline est vraiment devenu Borderline.
Et moi, je suis enfin devenue moi.
DROGUE PHILOSOPHALE
Faut savoir que je considère pas du tout la drogue comme une échappatoire. Je la prends très au sérieux (surtout les psychédéliques, qui ont d’ailleurs fait leurs preuves durant les années 60/70 lorsqu’on testait la thérapie psychédélique, avant qu’ils soient interdits et les études à leur sujet, interrompues) et l’envisage comme un moyen d’explorer la conscience et de faire voler en éclats la perception ordinaire pour atteindre une autre vision du monde.
Avant même ma première bouffée de spliff, je l’ai toujours vue comme ça, et je fantasmais dessus alors que j’étais encore qu’une enfant. C’est donc moi qui me suis tournée vers elle, volontairement, et qui ai été la débusquer pour la faire entrer dans ma vie.
Cela dit, inutile de prétendre que j’ai pas passé mon adolescence au bord du gouffre, des envies de suicide rampant sous ma peau. Depuis longtemps, je m’étais dit que je me donnais jusqu’à 28 ans pour écrire Borderline, et qu’ensuite je me tuerais.
J’avais toujours considéré qu’un Homme était sur Terre pour accomplir une seule mission, et que ça servait à rien de jouer les prolongations. Et au fond, je le pense toujours aujourd’hui.
Bref, j’avais une situation familiale extrêmement tendue, très difficile à vivre, mais j’insiste sur le fait que c’est pas ça qui m’a conduite à me défoncer.
Ça a donc commencé avec les joints, comme chez tout le monde, et j’ai passé mes trois années de lycée complètement perchée, à sécher la majorité des cours et à tirer des bangs ou fumer des spliffs planquée avec la horde de marginaux que je fréquentais à l’époque derrière les gradins du stade du lycée. Mais bizarrement, ça m’a pas empêchée d’avoir toujours des bonnes notes (c’était comme ça depuis le CP, malgré mes tentatives de tout foirer), et je dois dire que la philo avec Ricardo (pardon, M. Richard) produisait un impact démultiplié après une indienne à la weed.
La philo a été une révélation (bien qu’encore une fois, je savais que ce truc était fait pour moi bien avant d’y avoir goûté). J’écrivais beaucoup pendant les cours, Borderline je veux dire. J’écoutais ce qu’il racontait d’une oreille (Ricardo répétait douze fois les mêmes choses pour les débiles), écrivais mon livre en parallèle, et notais LA PHRASE cash qui résumait tout le cours en trois mots.
Donc tout s’est lié. La philo qui déboite, l’art de la phrase qui match, l’urgence d’écrire, et surtout l’idée juste transformée en punchline.
Déjà bien initiée par Taxi Driver et Chuck Palahniuk, j’ai encore affiné mon style, en partant de ce parti-pris de dire des choses fortes ou compliquées le plus simplement du monde, d’une façon brute.
Parce que la vérité n'a pas besoin de fioritures ni d’emballage, elle possède sa propre puissance, et que ça rentre bien mieux dans le cerveau quand ça sonne comme un slogan.
Mais revenons à la dope. La première trace de coke a débarqué au lycée via un de mes supers potes. Elle était pas terrible, mais on s’est tous jetés dessus. On se murgeait déjà la gueule entre midi et deux, et une fois j’ai gerbé en plein cours chez Ricardo (j’ai eu le temps de me jeter dehors pour vomir par dessus la balustrade du couloir, pile-poil sur un ouvrier qui branlait je ne sais quoi en dessous…). Mais c’est quand j’ai pris mon premier studio en plein centre de Perpignan (j’avais 17 ans, j’étais encore au lycée, c’était le printemps du bac, j’étais la première de ma tribu de potes à vivre seule, donc fatalement c’est devenu notre squat) que les choses ont commencé à s’emballer.
Je sais plus dans quel ordre c’est arrivé, mais voilà la liste : coke, crack, champignons, LSD, MDMA, kétamine, poppers, ecstas, speed, micropointes… J’y suis allée pleine bourre (sans compter l’alcool et les joints, évidemment), en mettant un point d’honneur à être toujours la plus défoncée de la bande, celle qui allait le plus loin, avec une nonchalance qui côtoyait fortement les frontières de la connerie. J’étais fascinée par la déchéance, au point même de haïr la nature, et je me complaisais dans une vie trash et ultra urbaine, nihiliste, qui rejetait toutes les valeurs communément admises.
A l’époque, j’étais convaincue que seuls les marginaux et les punks à chien possédaient la vérité de l'existence, eux qui avaient cessé de courir après le pognon, la reconnaissance sociale et le confort. J’allais en rave party tous les week-end et je les ai fréquentés de près. Mais visiblement, personne ne se défonçait pour les mêmes raisons que moi. Plus leur trip était débile, plus ils perdaient conscience, plus ils étaient contents. Moi, pas du tout.
Avec les champis, je me suis connectée à la nature, animée du sentiment de ne faire qu’un avec elle. Avec l’acide, j’ai appris à danser comme jamais, à me lâcher, à oublier le monde autour de moi pour faire jaillir ma liberté. Avec la MD, j’ai vécu des concerts de malade où je fusionnais avec la musique.
J’avais poussé les portes d’un nouveau monde, celui de Jim Morrison, de Castaneda, et il m’attirait follement, mais je savais que j’étais pas avec les bonnes personnes pour l’expérimenter, et surtout le comprendre comme il le méritait. Mais c’était important que je fasse ces expériences. Travis se drogue à fond dans Borderline, et je tenais à savoir de quoi je parlais.
Petit retour en arrière : j’ai eu mon bac les doigts dans le nez grâce à mon 18 en philo, et grâce à Nietzsche que j’ai dévoré pendant les examens et tout l’été qu’a suivi. L’année d’après j’ai tenté la sociologie à la fac (ils font pas philo à l'université de Perpi et j’avais pas envie de déménager et quitter mon univers de dope), parce que la question de savoir si c’est l’Homme qui crée la société ou si c’est elle qui le façonne m’a toujours intéressée, mais j’ai passé l’année défoncée et j’y ai presque pas mis un pied. Pour tout dire le jour même de la rentrée je suis partie en stop en Espagne avec deux potes, sans tente, sans sacs de couchage, et on a marché tous les jours et dormi à la belle étoile et bu de l’absinthe pendant une semaine (avant-goût de voyage, j’ai adoré ça !).
Plus tard je suis sorti quelques mois avec un mec qu’avait le double de mon âge (j’avais 18 ans), un gros dealer de Perpi, et quand je l’ai quitté il s’est pendu (il est pas mort, simple arrêt cardiaque suivi de deux semaines de coma), et ensuite je suis tombée sur un autre mec qui vivait en caravane et tapait de l’héro. Un junkie.
J’étais plus que ravie d’avoir finalement réussi à appeler cette drogue à moi, depuis le temps que j’en rêvais, manque de bol il était plutôt pingre avec sa came et c’est qu’après l’avoir quitté que je me suis vraiment mise dedans.
J’ai pris l’appart où je vis toujours aujourd’hui, et je me suis inscrite à l’université de Toulouse par correspondance, en philo. J’ai fait mes trois années de licence comme ça, sur cette même table où j’écris en ce moment, à apprendre seule, tout en prenant régulièrement de la came. Cette façon de faire me convenait très bien. Je suis très solitaire et je déteste les grandes villes. Hors de question de déménager à Toulouse et de fréquenter la fac. Je sais travailler seule, et apprendre de cette façon, tout en continuant à développer les concepts que j’apprenais dans mon propre livre, où je les triturais à l’infini en les incorporant à l’histoire de Travis, me plaisait carrément. J’ai obtenu ma licence avec des supers notes.
L’héroïne, je me suis jamais shootée avec (c’était pas l’envie qui manquait, juste le manque d'occasion), je me contentais de la sniffer ou plus rarement de la fumer. C’est terrible, elle est diaboliquement bonne, cette drogue. Mais je sais pas trop comment, j’ai réussi à maintenir le cap, à faire des pauses où j'avais que des mini-crises de manque, bref, à gérer.
Mais il était temps de passer à autre chose.
Ras le cul de philosopher dans le vide et de se masturber l’ego avec des grands concepts. De toute façon, j’avais obtenu cette licence par pur amour de la philo, sans jamais envisager de devenir prof ou je ne sais quoi. Je me considérais déjà comme un écrivain, et tant qu’à faire un écrivain qui en aurait dans le slip. Je voulais me colleter à la vraie vie, et partir. Loin, seule, longtemps. Me forcer à grandir, à me réinventer. Organiser pour moi mon propre parcours initiatique (que j’avais déjà entamé avec la philo et la dope), inventer mes propres rites de passage. En gros, devenir un Homme, un Guerrier. Via le chaos.
Il le fallait, pour moi, et pour Travis.
ON THE ROAD
Ça faisait déjà trois ans que je faisais pousser de la weed sur ma terrasse et que je la vendais, en prévision d’un trip comme celui-là, et ça faisait pas mal de fric. Dans l’avion pour le Pérou j’étais limite en crise de manque, mais rien à carrer.
J’étais jamais partie seule. Je parlais pas espagnol (enfin, très mal). Je savais pas du tout ce qui m’attendait, mais c’était justement ça, l’idée...
Dynamiter sa zone de confort, vous savez désormais que ça me tient à cœur, mais pas juste comme un concept qu’on lâche en société pour se la péter. Je voulais savoir qui j’étais vraiment, et pour ça, y avait pas trente-six solutions : fallait se mettre en danger.
Cette année seule sur la route, à parcourir le continent Sud Américain de long en large, à rien bouffer, à crécher dans des hôtels minables, à vivre, nom d’un chien, à me sentir PUTAIN DE VIVANTE, a été le tournant majeur de ma foutue existence, et ça m’a transformée à jamais.
Ceux que ça intéresse vraiment, vous pouvez suivre mon Carnet de Route, un genre de témoignage Gonzo à la Hunter S. Thompson (enfin, c’est l’idée…).
J’ai taffé dans une réserve d’animaux en pleine jungle de Bolivie, je me suis découverte une passion pour la photo de paysage (voir la galerie), j’ai appris à me démerder toute seule, à parler espagnol, à affûter mon instinct. Le monde m’a coupé le souffle et m’a ramenée à moi-même.
L’errance est devenue pour moi une sorte de position philosophique.
Je savais déjà que le monde dans lequel on vit est un repère de zombies, mais là j’ai vraiment pris conscience d’à quel point la routine d’un Européen normal est un truc de décérébré, une putain de lobotomie consentie, mec ! Voguer hors de la normalité, seule face à l’Inconnu, était la seule chose en mesure de me permettre de vivre dans le présent, de faire taire cette affreuse machine planquée dans ma tête, et de me noyer dans la contemplation.
La nature. La beauté. La solitude.
J’ai écrit les passages les plus beaux de Borderline sur cette route. Ceux qui constituent vraiment des clés, des scènes majeures, transcendantes et ultra symboliques, autour desquelles toute l’histoire de Travis s’articule. J’ai compris ce que j’étais en train d’écrire cette année-là. Ce que signifiait vraiment mon œuvre, et qui était Travis.
Et puis, surtout, j’ai rencontré Wish. Un soir à Pisac, au Pérou, je suis entrée dans un bar où les locaux se succédaient sur un tabouret au centre de la salle pour jouer de la musique ou chanter. Je l’avais repéré au fond du bar, son verre de vin à la main. Lui aussi m’avait reconnue. Il s’est levé pour aller jouer de la guitare et chanter et… C’était un icaro, un chant Shipibo, qu’on chante normalement durant une cérémonie d’Ayahuasca.
La première fois que j’ai entendu parler de la plante, c’était dans un reportage à la télé, le genre de truc sensationnaliste à la con. Je devais avoir 12 ans. Ça m'a marquée, puisque je m'en souviens encore.
Depuis toujours je pensais que les Indigènes possédaient un secret, et qu’ils avaient un rapport bien plus vrai, bien plus pur que nous avec la vie, et les livres de Castaneda me le confirmaient. Plus tard avec mes potes, avant de partir, j’en parlais encore, et je savais que j’allais le faire. J’étais très attirée par les psychédéliques, grâce aux champignons qui m’avaient ouvert la voie, et je rêvais de peyotl et d’ayahuasca, de chamanisme et d’expériences extrêmes. Je savais que j’y viendrais, mais je savais pas comment.
La réponse était là, sous mes yeux. Quand Wish s’est barré, juste après son morceau qui m’a putain de transcendée, j’ai demandé au patron du bar qui il était. Il m’a dit qu’il était chaman. C'est là que j’ai compris.
Je l’ai revu plus tard lors d’une soirée donnée à l’hôtel où je squattais, et où j’avais consommé une grosse dose de San Pedro (cactus à mescaline, c’était ma première fois), et je l’ai abordé en mode groupie : J’adore ce que tu fais, mec, viens on fait une cérémonie !
Banco. Ceux qu’ont lu Borderline 2 savent comment ça s’est passé, donc encore une fois je vais pas revenir dessus. La première cérémonie de Travis est la mienne, point par point.
Révélation.
Ma conscience a fait un bond quantique, c’était la chose la plus belle, la plus puissante et la plus incroyable que j’avais jamais vécue. Sans le savoir, cette cérémonie allait bouleverser ma vie entière, et celle de Travis.
ÉCRIVAIN-SERVEUSE
De retour après un an de vagabondage, je me suis foutue serveuse dans un resto de mon village, parce que j’en avais rien à foutre de trouver un bon job et de faire carrière. Tout ce que je voulais, c’était écrire, et mettre du fric de côté pour repartir.
Cela dit, le taff de serveuse est si prenant que pendant trois ans j’ai très peu écrit. Jusqu’à ce que je découvre le job saisonnier. Du coup, pendant quatre ans, je partais en Corse et je taffais à mort de mars à octobre, et l’hiver je restais cloîtrée chez moi à écrire comme une barge. Mine de rien, ça a vachement avancé, et c’est durant cette période-là aussi que j’ai lu tout ce que je pouvais sur le chamanisme.
Parce que ouais, entre temps, Travis s’était dirigé vers le Pérou et avait rencontré Wish, qui lui avait dit qu’il devait faire une diète d’ayahuasca dans la jungle. Et putain, je me retrouvais avec une saleté de saga !
Le plus marrant, c’est que Wish je le connaissais très peu finalement. J’avais pris de l’ayahuasca deux fois avec lui, et on avait fait ce trek du Choquequirao pendant quelques jours, et basta. Mais pendant les dix ans qu’il m’a fallu pour retourner au Pérou et le retrouver, j’ai écrit sur lui.
Faut croire qu’il me hantait.
Entre deux, je suis partie longtemps en Amérique Centrale, j’ai fait des petits voyages à droite à gauche, mais j’étais surtout dédiée à écrire. Jusqu’à ce fameux mois d'août 2019. Amazon proposait son concours des Plumes Francophones et j’y ai vu un signe. La date butoir était le 31 août. J’ai publié mon livre le 29 !
Après ça, tout s’est enchaîné. En publiant mon premier livre, alors que ça faisait plus de la moitié de ma vie que je taffais dessus, avec des grands moments de désespoir où j’y croyais plus, où j’en voyais pas le bout, fatalement, ma vision de moi-même a changé.
Je l’avais fait. Je l’avais enfin fait, sacré bon Dieu !
J’avais économisé assez pour partir un an sur les routes, et surtout faire une vraie diète d’ayahuasca (ça coûte une blinde, un mois d’aya), alors j’ai contacté Wish que j’ai trouvé sans mal sur internet (il se souvenait parfaitement de moi, héhé), acheté mon billet, terminé mon CDD, et je me suis à nouveau embarquée pour le Pérou.
Le mois de diète s’est transformé en trois, parce que j’ai décidé impulsivement de suivre Wish dans la jungle, dans son village Shipibo.
Jamais de ma vie j’avais été autant sur les traces de Travis. Son destin et le mien permutaient, fusionnaient, au point qu’on ne puisse plus les différencier, ou dire qui était l’œuf et qui était la poule.
Ce que j’ai vécu durant ces trois mois, je le relate dans mon Carnet d’Ayahuasca, alors je vais pas en parler ici.
J’ai quitté la jungle fin février pour poursuivre ma route jusqu'en Colombie. J’avais prévu de refaire une dernière diète d’un mois avec Wish dans les Andes, dans son village où j’avais fait mon premier mois. Mon vol repartait de Cuzco au Pérou, donc je me voyais bien conclure mon trip avec ça, histoire de rentrer en France toute fraîche et pleine d’énergie.
Mais entre temps le covid a envahi le monde et je me suis retrouvée bloquée toute seule dans un hôtel colombien. Au début j’étais pas vraiment déprimée. Je me suis contentée de finir mon tome 2.
J’ai juste eu le temps d’envoyer la photo de la couverture du livre à Wish, pour laquelle je l’avais fait poser dans sa tenue de cérémonie, deux jours avant qu’il meurt. Il avait 39 ans.
Ça a été très dur de perdre ce mec qu’était mon maestro, avec qui je pensais poursuivre ma quête spirituelle, toute ma vie durant. Très égoïstement, j’ai eu l’impression qu’on me volait mon futur. Et le pire, c’est que je me sentais dévorée par une monstrueuse blague cosmique.
Borderline parle d’un mec qui lutte pour faire le deuil de sa sœur jumelle, Tyler, et d’un chaman qui lui apprend comment faire. Mon chaman à moi était mort, et je comprenais enfin ce que ça voulait dire, de perdre quelqu'un qu’on aime. Mais moi, j’avais même plus l'ayahuasca pour m’aider.
Malgré ça, j’ai refusé de rentrer illico en France pour aller chialer chez ma mère. J’ai décidé de faire mon deuil seule, et pendant trois mois je suis encore restée en Colombie, confinée, à déjà écrire le tome 3, en me jurant de ne pas rentrer tant que je serais pas capable d’être sincèrement reconnaissante pour tout ce qui m’était arrivé, le bon comme le mauvais.
Vers la fin, quand je me baladais dans les montagnes autour du village, je regardais le ciel et je pleurais et souriais en même temps, les chansons de Wish plein la tête, son sourire dans mon cœur, et je brûlais d’amour pour cette vie qui m’avait offert ce dont j’aurais jamais osé rêver, l’amitié d’un chaman qui m’avait révélé une partie des secrets de son univers, l’ayahuasca qui m’avait initiée et permis d’entrer en contact avec une dimension de la réalité que la plupart des gens ignorent, et l’histoire de Travis que je portais en moi, que j’avais été choisie pour crier au monde…
C’était bien plus que ce qu’un être humain peut normalement espérer, et je savais pas à qui dire merci pour tout ça.
J’étais prête à rentrer.
MAINTENANT
J’ai toujours voulu vivre une vie exceptionnelle. Et j’ai toujours su que ce genre de vie, si on la désire vraiment, c’est à nous de la construire, à nous d’aller la chercher.
Si on se contente de rêvasser dans le vide et de jouer les victimes, c’est simple, la merde sans intérêt qu’on est en train de subir va juste continuer. Et ce, indéfiniment.
J’ai peut-être pas eu la même éducation que les autres. Ma mère m’a jamais fait chier en me disant que je devrais trouver une option plus safe qu’écrivain, et elle a toujours encouragé mes ambitions artistiques.
Pour moi c’est normal d’être moi-même et de lutter pour mes rêves. De tout faire pour qu’ils se réalisent. Et dans ce domaine-là, c’est bien connu que les seules limites qu’existent, c’est celles qu’on s’impose à soi-même, par peur ou par flemme, tout en rejetant la faute sur le système ou les traumatismes de notre enfance, parce que ça nous dédouane de notre lâcheté et que c’est bien pratique, pas vrai ?
Je veux pas de mec, pas de gosses, et pas de boulot fixe.
Je veux continuer à plastiquer mes propres barrages, et arracher, au sein de mon propre esprit, toujours plus d’espace de liberté. Ouais, rien de tout ça n’est raisonnable, selon la norme, mais pour moi, la vraie folie, c’est de vivre comme des robots. Parce que vous êtes déjà morts sans jamais avoir vécu.
Devenir Écrivain : Les Grandes Étapes de la vie d’Auteur
Les êtres qui s’ébattent sur la scène de ta conscience se transforment en symboles, leurs répliques les plus justes sont enregistrées dans ton cerveau, un évènement devient un rouage, une expression de visage un personnage, la vie humaine se métamorphose et révèle son étrange essence parabolique avec laquelle tu vas farcir le moteur de la monstrueuse machine en train de s’assembler sous ton crâne.
Dire qu’on devient écrivain est sans doute un peu con, puisqu’il s’agit d’une vocation, et comme toute vocation, c’est quelque chose que tu sens en toi depuis toujours, qui possède des racines très profondes, très ancrées, et qui finiront par t’étrangler que tu t’y livres ou pas.
Mais la décision consciente de s’y mettre pour de bon amène de grands bouleversements dans ta vie et surtout dans ta manière de percevoir le monde…
Analyse de la formation d'un écrivain
LE POUVOIR DES MOTS
Y a de fortes chances que cette envie d’écrire qui te taraude provienne de ce que tu lis, et plus précisément de l’effet que ça te fait, de lire. Je sais que beaucoup d’auteurs avouent ne pas lire énormément, ce qui restera toujours pour moi un mystère insondé, même si c’est vrai qu’en devenant auteur à son tour, on devient de plus en plus critique sur le taff des autres, mais là n’est pas la question.
Si t’as eu un jour envie d’écrire, c’est fatalement que plus jeune, t’es tombé sur un ouvrage qui t’a fait un certain effet, et que t’as découvert la puissance des mots.
Il s’agit bel et bien d’un pouvoir magique, et le plus dingue, c’est que c’est même pas forcément la grande littérature et ces fameux classiques avec lesquels on t’étouffe à l’école qui te révèleront ce pouvoir, mais plutôt un bon vieil R. L. Stine, par exemple.
Un bon livre, c’est celui qui te plonge en état d’auto-hypnose, au point de faire disparaître le monde autour de toi (ta petite sœur qui pique sa crise, ton père qui te les brise, le bad boy du lycée dont l’ignorance t’atomise…).
Il est fréquent de commencer son aventure livresque avec les récits d’horreur au suspense haletant, et je trouve que c’est une porte d’entrée royale dans la littérature. Quand t’as appris à ouvrir un livre et à pénétrer dans cette autre dimension, tu deviens rapidement accro, parce qu’elle est bien plus palpitante que ce monde débile qui s’agite en vain au-delà des pages.
Une fois bien préparé, tu vas t’aventurer à lire d’autres genres, et la littérature t’ouvrira toujours de nouveaux univers, magnifiques, insensés, percutants. Transcendants parfois.
Comment de simples phrases alignées sur une page peuvent produire un tel effet ? Quelle est cette mécanique sournoise qui parvient à te faire trembler, pleurer, et rire aussi, tout en t’offrant une ouverture phénoménale sur le monde qui existe au-delà du tien ?
Si telle est ta vocation, tu finiras pas te dire que, bordel, toi aussi tu veux créer un monde.
DES YEUX DE TÉMOIN ET UN ENREGISTREUR DANS LA TÊTE
Tu veux être écrivain. Tu te sens déjà écrivain. Comment tu le sais ? Oh, c’est simple : ton regard sur le monde a changé. Insensiblement, celui-ci a fini par devenir ton petit théâtre personnel de la condition humaine.
Les êtres qui s’ébattent sur la scène de ta conscience se transforment en symboles, leurs répliques les plus justes se gravent dans ton cerveau, un évènement devient un rouage, une expression de visage un personnage, la vie humaine se métamorphose et révèle son étrange essence parabolique avec laquelle tu vas farcir le moteur de la monstrueuse machine en train de s’assembler sous ton crâne.
Le signe qui ne trompe pas, c’est ce petit carnet dont tu as fait l'acquisition, et dans lequel tu notes fiévreusement chaque idée. Tu es en train de prendre un recul phénoménal avec les affaires humaines, parce que tes yeux sont devenus ceux d’un témoin. Tu observes. Tu t'interroges. Tu notes.
Et au fond de toi, tu jubiles quand ton destin te met face à une situation singulière ou dangereuse, parce que ça va enrichir ton expérience, ton imagination, et donc fatalement ton écriture.
Beaucoup de dessins humoristiques mettent en scène un écrivain en train de se faire dévorer par un monstre ou agonisant sous les roues d’une voiture, mais qui prend des notes comme un maboule en phase terminale.
Voilà ce que cette vocation fait de toi.
Mais ce recul, ce pas à côté de la ligne t’offre quelque chose de rare et de précieux pour un artiste : une vision.
Ton imagination malade va mûrir et transformer ton vécu en l'incorporant à ton œuvre. Un million de petites choses qui n’auraient aucune signification pour un non-artiste vont germer en toi pour aller au-delà du fait et devenir un élément de ton histoire (Haruki Murakami évoque ça avec davantage de précisions dans cet article).
La question est de savoir comment tu vas retranscrire tout ça.
RETOUR VERS LA LECTURE
Ce nouveau super-pouvoir visionnaire va te poursuivre jusque dans tes lectures. Ici aussi, ton regard s’est modifié. Même en lisant, tu te surprends à prendre des notes. Putain, mais elle pète, cette phrase ! Wow, la métaphore de malade ! Merde, mais comment il fait pour faire parler un simple regard comme ça ?
Ce genre de trucs.
Inévitablement, un risque de léger (nan, énorme) plagiat entre en jeu, mais faut pas s’en faire. C’est normal de copier à mort le style d’un auteur. Ça permet de comprendre son mécanisme, comme si les mots que tu retraces, en passant par tes doigts et ton stylo, transfusaient leurs lois mathématiques à ton âme.
Tu t’imprègnes, tu ingères, tu t’exerces, tu te fais la main, quoi. Un jour viendra où tu trouveras ton propre style, et crois-moi, tu voudras plus le lâcher. Ta manière à toi de traduire en mots ces visions qui te possèdent.
Pour autant, arrêter de lire me paraît complètement incohérent. Déjà parce que quand on aime ça depuis tout petit, lire est une addiction, un refuge, et que je vois pas comment on pourrait s’en passer. Et ensuite, parce qu’on ne cesse jamais d’apprendre. L’infinité des histoires et des manières de les raconter est une source jaillissante qui abreuve ton imagination.
Dieu sait que je place le vécu et l’expérience personnelle au-delà de tout quand il s’agit d’avoir quelque chose à écrire, mais il n’empêche que se confronter sans cesse à d’autres visions artistiques élargit considérablement la tienne, et ça va bien au-delà de la littérature, d’ailleurs. Musique, film, art visuel, danse, un artiste, même quand il se croit accompli, reste une éponge qui se nourrit du contact avec… tout, et sait en faire une affaire personnelle. Puis, universelle.
I FUCKING DID IT !
La première publication est une étape stupéfiante. Si si, le mot est juste. Ça va te scotcher, et puis tu vas planer pendant un bon moment (profite, les suivantes ne font pas le même effet).
Ça peut sembler idiot, mais tenir son propre livre entre ses mains est une sensation unique, la concrétisation d’un lent processus dont les racines remontent à l'enfance pour arriver jusqu'à cet instant T où la perception que tu as de toi-même fait un bon quantique.
C’est comme si tu tenais la totalité de ce que tu es, là, dans tes mains, sous tes yeux.
Ta réflexion, ta lutte, ton imagination, ta volonté, ton vécu, tout ce que tu as laborieusement réuni, bricolé et assemblé, comme une sorte de conservateur de musée de monstruosités, pour engendrer ceci, un livre.
Ton livre.
Plonger dedans est une véritable redécouverte. Voir tes mots imprimés comme s’il s’agissait de ceux d’un autre coupe le souffle, et provoque un déferlement d’émotions proche de l’extase. Ça non plus, ça va pas durer… Mais ce sentiment d’être quelqu’un d’autre, quelqu’un de nouveau (ou peut-être juste véritablement toi-même ?), en revanche, ne va plus te quitter.
Et j’ajouterai que le regard des autres aussi va s’en trouver modifié.
Un accomplissement ? Évidemment que oui.
UN VRAI ÉCRIVAIN
Hors de question de te reposer sur tes lauriers pour autant. Cette nouvelle force qui ruisselle en toi, tu dois la mettre à profit, et vite. Puisque désormais tu sais que tu peux le faire, faut que tu surfes sur la vague initiée par la publication. Pas de procrastination, pas de syndrome bidon de la page blanche, tu sais écrire, et c’est donc ce que tu vas faire.
Je garde toujours en tête l’histoire de cet écrivain célèbre (me souviens jamais lequel), qui s’était donné un temps imparti chaque jour pour écrire. Même s’il arrivait à la fin d’un roman, si le temps consacré à l’écriture du jour n’était pas écoulé, il se contentait d’écrire le mot fin au cul de son manuscrit, puis sortait une nouvelle feuille pour commencer son prochain roman.
Tu vois le délire ? Putain, ça c’est pas de l’écrivain en carton ! Voilà l’exemple à suivre !
Le truc, c’est que plus tu prends l’habitude d’écrire, plus ça vient facilement. Pas de tergiversations, pas de prétextes à la mords-moi-le-nœud. Puisque tu cries au monde depuis toujours que c’est ta vocation, bah vas-y, prouve-le. Et tu verras que l’habitude d’écrire chaque putain de jour que Dieu fait va s’ancrer en toi au point que t’auras plus le moindre désir d’arrêter.
C’est juste un peu dommage que les publications suivantes ne recèlent plus la magie de la première, mais je suppose que c’est inévitable. Cela dit, je pense que ce serait pas mal de balancer un petit conseil à l’emporte-pièce : reste dans le présent.
Peu importe si tes livres se vendent peu, que l’extase s’est atténuée, que désormais quand tu lis ce que t’as publié, t’as envie de tout changer voire même de tout cramer, parce que c’est plus assez bon pour tes nouveaux critères. Évite de regarder en arrière, et te projette pas non plus dans le futur, en te disant que tu seras vraiment heureux quand tu pourras enfin vivre de ta plume.
Nope.
La seule chose qui doit t’importer, c’est cette putain de phrase que tu tritures depuis tout à l’heure pour qu’elle colle le plus possible à la vision qui hante ta tête et gémit dans ton âme. Cette unique phrase, rien d’autre.
VERS L’INFINI, ET AU-DELÀ…
Il existe des secrets que seule la pratique de l’écriture peut dévoiler. Bon, ouais, l’art en général y est acoquiné, mais je me demande si c’est pas plus difficile avec des mots, qui sont après tout des concepts. L’art visuel, la musique sont plus abstraits, et donc peut-être un peu plus en contact direct avec cette chose dont je parle.
L’écriture doit louvoyer pour l’atteindre, et le pire, c’est que ça résulte même pas d’un processus ou d’une volonté consciente, et qu’il est donc impossible d’appliquer une loi pour le produire ou le reproduire à l’infini. Et si on tente malgré de tout de le faire et de forcer le truc, ça tombe complètement à l’eau !
Quelle est cette diablerie ?
La portée symbolique. Ce qui fait qu’une œuvre est véritablement une œuvre d’art.
Alors, certes, c’est pas quelque chose qui s’apprend ou qui s’enseigne, et le premier livre d’un jeune auteur peut la posséder sans qu’il en ait conscience, et sans même qu’il sache comment il s’y est pris, tandis qu’un autre pourra s’escrimer toute sa vie durant sans jamais l’atteindre. Mais l’imaginaire, qu’il soit personnel ou collectif, est nourri d’expériences et de légendes, il résonne à travers le destin d’un être ou de l’humanité, que celui-ci soit réel, ou fictif.
Le symbole existe dans nos vies, ce n’est pas un artefact dont le but est juste de bouleverser le spectateur ou de hisser son œuvre au rang de classique. Un artiste doit savoir l’identifier, dans l’œuvre de ses prédécesseurs, ainsi qu’au sein de son propre monde.
Stephen King en parle dans son magistral Écriture : Mémoires d’un Métier (sérieusement, tout aspirant écrivain ou écrivain confirmé devrait se le procurer).
L’idée n’est pas de s’efforcer de créer du symbolique, mais de le reconnaître quand il apparaît, et de s’en servir comme boussole pour amplifier la portée de son message.
C’est bien connu, nombre d’artistes sont surpris par leur propres œuvres, qui prennent souvent des directions non planifiées, qui les mènent bien au-delà du propos de base. C’est le côté magique de la création. C’est là qu’on touche parfois au génie.
Et soyons francs, seul cet aspect universel du symbole peut véritablement parler aux autres, et leur apporter quelque chose.
Un artiste ne peut pas et ne doit pas se contenter de la surface des choses. En tant que créateur, il sait que son œuvre n’est rien de plus que l’exhumation d’une chose qui lui préexiste.
Il s’agit d’un squelette immense, éternel, dont il ne pourra jamais mettre en lumière qu’une infime partie. Mais c’est son devoir de creuser, d’excaver, de polir et de rendre à la vie ce qu’il a découvert.
Ce squelette est celui de l'inconscient collectif, auquel nous sommes tous reliés. C’est la raison pour laquelle une œuvre nous parle, à nous personnellement, ainsi qu’au monde entier.
Le symbole est un signe de cette vie profonde, retranchée en soi, souvent inconnue, qui nous anime pourtant tous et rayonne à l’intérieur. Parfois il nous parle sans qu’on s’en rende compte, mais sa portée, son message n’en est que plus réel, que plus efficient.
Un artiste est un canal pour la transcendance, et son œuvre, un catalyseur.
Et même s’il ne pourra jamais maîtriser cette magie, son devoir consiste à apprendre à danser avec elle un tango endiablé.
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White, de Bret Easton Ellis (âmes sensibles s’abstenir)
Une fois que vous vous mettez à choisir comment les gens peuvent et ne peuvent pas s’exprimer, s’ouvre une porte qui donne sur une pièce très sombre dans la grande entreprise, depuis laquelle il est vraiment impossible de s’échapper. Peuvent-ils en échange policer vos pensées, puis vos sentiments et vos impulsions ? Et à la fin, peuvent-ils policer vos rêves ?
Dès la première page, je me suis dit : Oh putain, en plein dans le mille, vieux…
Vu ce qui se passe en ce moment dans le monde culturel en général et sur Twitter en particulier, j’étais forcée d’en faire un article.
… ce dégoût entièrement provoqué par la stupidité des gens : adultes, connaissances et inconnus sur les réseaux sociaux qui toujours présentaient leurs opinions et leurs jugements inconsidérés, leurs préoccupations insensées, avec la certitude inébranlable d’avoir raison. Une attitude toxique semblait émaner de chaque post ou commentaire, ou tweet (...) Cette colère (...) était liée à une anxiété, une oppression, que je ressentais chaque fois que je m'aventurais en ligne, l’impression que j’allais en quelque sorte commettre une erreur au lieu de présenter tout simplement mes pensées sur un truc quelconque. Cette idée aurait été impensable dix ans plutôt - le fait qu’une opinion puisse devenir mauvaise -, mais dans une culture polarisée, exaspérée, des gens se voyaient bloqués sur les réseaux à cause de leurs opinions, précisément, des gens n'étaient plus suivis parce qu’ils étaient perçus de façon erronée. Les peureux prétendaient capter instantanément l’humanité entière d’un individu dans un tweet insolent, déplaisant, et ils étaient indignés ; des gens étaient attaqués et virés de “listes d’amis” pour avoir soutenu le “mauvais” candidat. Comme si on ne pouvait plus faire la différence entre une personne vivante et une série de mots tapés précipitamment sur un écran noir. La culture dans son ensemble paraissait encourager la parole, mais les réseaux sociaux s'étaient transformés en pièges, et ce qu’ils voulaient véritablement, c'était se débarrasser de l’individu.
White : Quand Bret Easton Ellis dénonce la dégénérescence culturelle
Le monde part en couille
… LES EMMERDES ARRIVENT, GÈRE LE TRUC, ARRÊTE DE PLEURNICHER, PRENDS TON MÉDICAMENT, GRANDIS UN PEU, PUTAIN !
Visiblement, ça a merdé quelque part. C’est ballot, tout ça partait pourtant d’une bonne intention. C’est vrai, qui aurait cru que de choyer un peu son gosse, se préoccuper de son bien-être, mettre en valeur ses qualités (peut-être un peu trop, d’accord), vérifier ses fréquentations sur Facebook, vouloir sa sécurité, le faire poser sur Instagram, le protéger (du maximum de trucs), le couver au-delà de ses 18 ans et tout faire pour qu’il soit positif le rendrait à ce point… fragile ?
Quelques décennies en arrière, personne n’en avait rien à branler que tu t’ennuies, que tu te fasses tabasser à l’école (le mot “harcèlement” existait-il seulement ?), que tu mates des films d’horreur ou que tu te tripotes sur du Playboy en loucedé avec tes potes. A la limite, on se disait que les trucs pourris qui jalonnaient ta vie de gamin étaient bons pour t’endurcir et te préparer à l’amère réalité de ta vie d’adulte. “Oh, tu éprouves des sentiments ? La ferme, petit con, et bouffe tes épinards !” Voilà le topo.
On dira ce qu’on voudra, mais ce genre d’éducation, fatalement, oui, ça endurcit. Si personne n’est derrière tes miches sans arrêt pour te protéger du monde entier, alors tu vas apprendre à te défendre tout seul.
Si rapidement tu t’aperçois que la vie est loin d’être un putain de cocon doré où tout le monde souhaite ton bonheur et ta réussite, y a de fortes chances que ton regard s’aiguise, que ton esprit s’affûte, et que ton cœur soit un peu moins mollasson quand il sera temps pour toi de passer aux commandes de ton destin.
Et puis, pour être franc, c’est plus fun, aussi. Les meilleurs souvenirs d’enfance sont souvent ceux où t’as fait une connerie et que ça a été chaud pour ton cul.
Bref, rien à voir avec l’impuissance paralysante qui caractérise l’éducation hystérique des parents actuels.
Le Culte du Like
EN ÉQUILIBRE INSTABLE, SUR LA POINTE DES PIEDS, NOUS SOMMES ENTRÉS, SEMBLE-T-IL, DANS UNE SORTE DE TOTALITARISME QUI EXÈCRE LA LIBERTÉ DE PAROLE ET PUNIT LES GENS S’ILS RÉVÈLENT LEURS VÉRITABLES PERSONNALITÉS.
Et donc, qu’est-ce qu’il en résulte ? Si vous voulez bien, on va y aller mollo histoire d’éviter que je me foute direct tout le monde à dos… Penchons-nous d’abord sur le culte bourgeonnant du “like”, comme le nomme Bret Easton Ellis.
Ça fait un moment maintenant qu’on passe tout notre temps fourrés sur les réseaux sociaux. Et l’ennui avec ces trucs-là, c’est que quand on y est, on a curieusement envie que le monde entier nous trouve cool et nous apprécie.
A vrai dire, cette préoccupation n’est même pas quelque chose de typique chez les milléniaux, c’est-à-dire ceux qui sont nés dans les années 80/90, même si leur vision du monde a considérablement contribué à en faire ce que c’est devenu, mais on va y revenir.
Le point important, ici, c’est que, par la force des choses, on est tous devenus des acteurs, comme le dit Bret Easton Ellis lui-même. Et les manies propres aux gens de ce métier (oui, à la base, c’en était un) nous ont apparemment contaminés, telle une sorte de fièvre enragée et nouvelle, une obsession, en vérité, d’avoir besoin d’être aimé (liké, quoi).
Bon, c’est normal de vouloir qu’on nous kiffe, bien que certains d’entre nous se souviennent encore que ça peut pas être le cas de tout le monde, et que c’est même normal que d’autres puissent nous ignorer, nous mépriser ou même nous haïr.
Pourtant, insensiblement, une tendance a commencé à s’esquisser.
Bien réfléchir avant de s’exprimer. Repenser la façon dont on va tourner ses mots. Lisser un peu les rugosités de son discours. Liker un truc par complaisance, dans l’espoir d’être liké en retour. Et petit à petit, sournoisement, effacer nos défauts et nos contradictions pour toujours présenter un portrait idéalisé de nous-mêmes. Jusqu’au point de non-retour.
Des normes de comportement socialement acceptable se sont mises à apparaître, absorbant le réel, lui interdisant peu à peu de s’exprimer, dans une volonté à peine voilée de tous nous transformer en… Bisounours.
Cet extrait est particulièrement évocateur :
Pour être accepté, nous devions suivre un code moral engageant, selon lequel tout devait être “liké” et la voix de chacun respectée, et quiconque défendait des opinions négatives ou impopulaires, qui n’étaient pas inclusives - en d’autres termes, un simple “dislike” - serait exclu de la conversation et impitoyablement humilié. Des quantités absurdes d'invectives étaient souvent déversées sur le supposé “troll”, au point où l’“offense”, la “transgression” originale, la "plaisanterie foireuse insensible”, l’“idée” tout simplement, semblait négligeable en comparaison. Dans la nouvelle ère numérique du post-Empire, nous avons tous pris l’habitude d’évaluer les émissions de télé, les restaurants, les jeux vidéo, les livres et même les médecins, et nous ne donnons, la plupart du temps, que des critiques positives, parce que personne ne veut ressembler à quelqu’un de haineux. Et même si vous ne l'êtes pas, c’est l'étiquette qu’on vous collera dès que vous vous éloignez du troupeau.
Mythe de l’inclusion, cancel culture et irruption de l’idéologie dans le monde culturel
MAIS EN FIN DE COMPTE, LE SILENCE ET LA SOUMISSION ÉTAIENT CE QUE VOULAIT LA MACHINE.
Le pire, c’est que même les stars qui n’ont plus rien à perdre semblent soumises à ce besoin de plaire continuellement et surtout à cette peur de ne froisser, de n’offenser personne (ce mot va revenir, préparez-vous). Écoutez BEE parler de son podcast :
Ce que combattait mon podcast, je m’en rendais bien compte, c’était les limitations du nouvel ordre mondial. Et même si c’était peut-être le nouveau statu quo, je voulais savoir une chose : quel était le putain de truc que tout le monde essayait de protéger ?
Ici, on entre dans le vif du sujet avec ce fameux statu quo, qui nous fait remonter vers le plus gros point noir de ce monstrueux bordel : l’idéologie.
Bret Easton Ellis analyse plusieurs films qui mettent en scène des gays pour imager son propos, à savoir : de nos jours, on n’encense plus l’art pour son esthétisme, mais en vertu des idées (souvent criantes) qui le sous-tendent, la cause politique qu’il défend, le programme qu’il vend… En gros, l’énoncé clair de l’idéologie dominante qu’il est obligatoire de soutenir.
L’exemple de Moonlight est le plus flagrant. Voici ce qu’il en dit :
La presse de l'industrie du spectacle l’a porté aux nues non pas parce que c’était un grand film, mais parce qu’il avait coché toutes les cases de notre obsession du moment concernant la politique identitaire. Le personnage principal était gay, noir, pauvre, martyrisé et victime.
Et donc, un peu plus loin :
Pour un Blanc, approuver Moonlight, c’est se sentir vertueux. Bien qu’il soit agréable de se sentir vertueux, il convient de se demander si se sentir vertueux et être vertueux sont en fait la même chose.
Le problème similaire se pose face à des films faits par des réalisatrices. Si t’aimes pas leurs films, c’est parce que t’es misogyne, et non parce que tu juges leur travail selon les mêmes critères esthétiques que s’il s'agissait de celui d’un homme.
On est pourtant en droit de se demander où se trouve l’impartialité du jugement quand on est contraint d’aimer ou d’approuver quelque chose simplement parce qu’il incarne les nobles valeurs dégoulinantes de bienveillance de ce putain de statu quo.
Pire encore, il est désormais interdit de rire d’une foultitude de choses quand par malheur ça touche à des sujets tendus comme la sexualité, le genre, la race. D’une manière ou d’une autre, quelqu’un s’en trouve toujours offensé quelque part, comme si on attaquait son identité, et les grands mots ne tardent jamais à débouler : raciste, insensible, phallocrate…
Et pourtant, comme Bret Easton Ellis le note :
La véritable honte, ce ne sont pas les observations pour rire, mais la réaction bloquée qu’elles provoquent (…) Certaines conneries sont tout simplement drôles (…) L’exclusion et la marginalisation est ce qui fait que la blague est drôle. Riez de tout ou vous finirez par ne plus rire de rien.
La vérité, c’est que si on était vraiment inclusifs, on se moquerait de tout le monde, sans égards justement pour son genre, sa race, ou ses préférences sexuelles.
S’interdire de faire des blagues ou de rire à des blagues faisant référence à ce type de choses ne fait que les marginaliser davantage.
Mais le sentiment de vertu outragée est définitivement devenu le faire-valoir de toute une génération, voire de toute une époque, et l’art en particulier n’a qu’à s'effacer en s'excusant platement d’avance si par mégarde il devait choquer ou contrarier quiconque.
Tu veux vendre un livre ou un film ? Sors donc un récit victimaire, auquel tout le monde pourra s'identifier. Prévois le quota de tous les genres et non-genres, écris en inclusif, surtout n’oublie personne.
Si t’es pas pauvre, parle pas des pauvres. Et surtout, n’omets pas la petite note au début du truc pour prévenir les âmes sensibles qu’elles pourraient être… quoi, touchées, bouleversées, remuées, choquées ? Comme si c’était pas précisément le but de l’art !
Et puis, tant qu’on y est, en tant qu’artiste, évite d’avoir une opinion, s’il te plaît. Ferme-la.
Contente-toi d’être positif et bienveillant, de trouver tout superbement exceptionnel, ou alors tu seras banni, taxé de troll ou de haineux, d'élitiste, de jaloux.
Vive la cancel culture !
BEE est très clair sur la question :
Et bien que je reconnaisse que mes préférences esthétiques, comme celles de chacun, se sont formées dans le contexte de mon éducation, elles reposent sur une série de critères qui ne répondent pas exclusivement à la victimisation. Mais ces critiques des réseaux sociaux voulaient dire par là que le fait d'être blanc était une erreur idéologique ; que ma méconnaissance confortable était un problème indiscutable, ce à quoi je répondrais que vivre sans faire l’expérience directe de la pauvreté ou de la violence subventionnée par l’État, grandir sans être systématiquement soupçonné d'être une menace dès qu’on est dans un lieu public et ne jamais avoir à faire face à une existence où la protection est difficile à trouver, ne signifie pas un manque d’empathie, de jugement ou de compréhension de ma part, et cela n’implique pas légitimement et automatiquement que je me taise. Mais c’est une époque qui juge tout le monde si sévèrement à travers la lorgnette de la politique identitaire que vous êtes d’une certaine façon foutu si vous prétendez résister au conformisme menaçant de l'idéologie progressiste, qui propose l’inclusion universelle sauf pour ceux qui osent poser des questions. Chacun doit être le même et avoir les mêmes réactions face à n’importe quelle œuvre d’art, n’importe quel mouvement, n’importe quelle idée, et si une personne refuse de se joindre au chœur de l’approbation, elle sera taxée de racisme ou de misogynie. C’est ce qui arrive à une culture lorsqu'elle ne se soucie plus du tout d’art.
Tout le monde est une victime
… UN NOUVEAU TYPE DE SOUFFRANCE FASCINE LES PUBLICS CONTEMPORAINS QUI S’Y IDENTIFIENT COMPLÈTEMENT, C’EST CELLE DE LA VICTIMISATION.
Voilà où on en est. Il semble que la logique et le pur jugement esthétique se soient fait la malle dans cette culture du tout-le-monde-est-une-victime.
Plus personne ne supporte aucune critique, plus personne même ne la prend en considération puisqu’elle naît fatalement de l’insensibilité de celui qui ose l’émettre, et celui qui en aura été la cible (ou plutôt son travail, mais puisque de nos jours, critiquer le travail de quelqu’un, c’est s’attaquer à son identité) se fera bien évidemment réconforter au-delà de toute rationalité par sa horde de followers qui espère en retour son soutien indéfectible quand ce sera son tour.
Face aux difficultés, les milléniaux s’effondrent dans la sentimentalité et créent des récits victimaires, plutôt que de lutter, de les traiter pour avancer. Des gosses trop couvés qui paraissent très confiants, compétents et positifs, mais qui, au premier signe de noirceur ou de négativité, sont paralysés et incapables de réagir, si ce n’est pas l'incrédulité, les larmes ou la violence en vous traitant de troll.
Inutile de se mentir, on l’a tous remarqué : notre époque est marquée par le sceau de l’hypersensibilité, le sentiment d’avoir droit à tout, d’avoir toujours raison, par l’incapacité à replacer les choses dans leur contexte, la tendance à surréagir, et par cette odieuse positivité passive-agressive qui se reflète où qu’on porte le regard…
Mais ce sentiment d’outrage permanent, qui est par ailleurs très putaclic, n’a rien de sain ou de logique.
Le monde n’est pas et n’a pas à être un lieu où tout le monde lèche sans cesse le cul de tout le monde, où tout n’est qu’amabilité et bienveillance, et où on doit s’excuser d’avance dès qu’on se permet d’exprimer son opinion. Cette culture anxiogène n’est pas un signe de progrès. Ce n’est pas vers plus de liberté qu’on se dirige.
Chacun se prétend traumatisé et pourtant personne ne veut plus faire face à la moindre douleur, au moindre échec, à la plus petite remise en question. Et malgré ça, tout le monde se prétend artiste, et pense avoir quelque chose d’important à dire ou à offrir au reste de l’humanité. Mais où est la matière du grand art sans douleur ?
La triste vérité, c’est qu’on est tous devenus des putains d’acteurs, à la différence près qu’on s’est écrit nos propres rôles, et que personne nous a promis de poignée de dollars en échange du piétinement de notre authenticité, et pire encore, de notre intégrité. Être une victime ne fera jamais de nous une star ou un grand artiste.
Mais se poser en victime est comme une drogue - vous vous sentez délicieusement bien, vous obtenez tant d’affection de la part des autres, en fait cela vous définit, vous vous sentez en vie, et même important, alors que vous exhibez vos prétendues blessures afin que les gens puissent les lécher. Est-ce qu’elles n’ont pas un goût exquis ?
Définitivement, la victime a remplacé le Guerrier, désormais perçu comme un enfoiré prétentiard et insensible, à la limite du psychopathe, donc. Pourtant, croire en soi et le dire, sans fausse modestie, n’est pas une attitude plus égocentrique que d’exiger des autres qu’ils comblent sans cesse nos failles narcissiques à grand renfort de like.
A bien y regarder, le guerrier trace sa route tout seul, sans s’imposer, tandis que la victime joue les drama queen sous les projecteurs en pompant l’énergie des autres.
Mais dans cette nouvelle culture où nous devons tous être et rester au même niveau, quand bien même il s’agirait de celui de la médiocrité, l’individualisme est devenu malsain, l’individu doit même disparaître, sauf s’il se présente comme une victime au milieu de toutes les autres, et surtout, surtout, se définit lui-même par ce qui l’accable plutôt que par ce qui l’anime.
Pour conclure sur ce thème, une dernière citation que je trouve très pertinente :
Remplacer le gangster par l’homme-enfant hypersensible et victime perpétuelle, est-ce vraiment un signe de progrès ?
L’affadissement de la culture
MAIS QUE SE PASSE-T-IL LORSQUE LES CHOSES SONT PRESQUE AUTOMATIQUEMENT DISPONIBLES ? (...) TOUT A FINI PAR DONNER L’IMPRESSION D'ÊTRE JETABLE.
Face à de tels comportements, il est fatal que la culture subisse ce que Bret Easton Ellis nomme un affadissement.
Déjà qu’avec l’avènement du commerce en ligne rendant tout (sexe, livres, films, musique) immédiatement disponible, la perte d’investissement personnel a fait perdre le goût des choses, si en plus l’art et la société en général doivent se plier aux règles suffocantes d’un hypocrite conformisme moral, autant dire que le monde va être de moins en moins bandant (oh pardon, terme non-inclusif).
Désormais, seule la surface importe. L’obscurité doit s’effacer jusqu’à disparaître (hello le refoulement !).
Tant pis si le prix à payer est de devenir mortellement ennuyeux, l’individualité doit s’éclipser au profit de la masse. Avoir une opinion qui diffère du statu quo fait de toi un monstre. Et tant pis si la réalité brutale de l’existence et des pulsions humaines est muselée. Seuls comptent l’apparente bienveillance, le maintien forcené des illusions.
On est de toute manière trop sensibles désormais pour accepter la vérité. Tout va bien. On est tous des génies, des grands penseurs, des gens vertueux ! Et pour finir, tant pis si la passion est éradiquée et l’individu bâillonné. Il en va de la préservation de tous…
Bienvenue dans le monde de l’inclusion !
L'économie de la réputation est un autre exemple de l'affadissement de notre culture, même si l’application de la pensée unique sur les réseaux sociaux n’a fait qu'accroître l’anxiété et la paranoïa, parce que ceux qui approuvent impatiemment l'économie de la réputation sont aussi, bien entendu, les plus effrayés (...) Ce que les gens semblent oublier dans ce miasme de faux narcissisme et dans notre nouvelle culture de l’étalage, c’est que l'autonomisation ne résulte pas du fait d’aimer ceci ou cela, mais plutôt du fait d'être fidèle à notre moi contradictoire et chaotique - qui implique, en fait, parfois, de haïr. Il y a des limites à la mise en valeur de vos atouts les plus flatteurs puisque, en dépit de la sincérité et de l'authenticité que nous croyons posséder, nous ne faisons encore que manufacturer une construction de nous-mêmes destinée aux réseaux sociaux, quelle que soit la précision qu’elle a ou semble avoir en réalité. Ce qui est effacé, ce sont les contradictions inhérentes à chacun de nous.
L’hypocrisie du désir d’inclusion
A QUOI PEUT BIEN SERVIR LE FAIT DE NIER LA COULEUR D’UNE CHOSE ?
En tant qu’homme qui n’est pas castré par sa sexualité, quand je regarde de la pornographie en ligne, je ne tape pas “sexe”, je tape “gaytube”, “gayporn”, “gayxxx”, gay je ne sais quoi (...) cette idée d'identité de toutes les formes de sexualité et qu'aucune d’entre elles ne devrait être étiquetée comme étant "différente" de peur de ne pas être “inclusive” et une charmante idée progressiste qui, en réalité, ne sert strictement à rien.
En effet, le refus d’appeler un chat un chat n’empêchera jamais ce chat d’être un chat. Ce fantasme de dissolution des différences ne restera jamais que ça, un fantasme. Pas certain que la culture s’enrichisse véritablement de ces œillères qu’il est de bon ton de chausser.
Nier la réalité d’une chose en refusant de lui donner un nom propre (ou au contraire, d’ailleurs, en la noyant sous un nombre faramineux de nouvelles étiquettes, et gare à celui qui n’emploierait pas la bonne !) ne transformera pas ce qu’elle est.
Pourtant, on a tous vu ce précepte prendre de l’ampleur avec la réécriture des œuvres littéraires, notamment.
Tels des enfants qui préfèrent fermer les yeux sur une réalité intolérable, on se met à effacer les traces tangibles de notre passé dégueulasse comme si le mal commis avait une chance de n’avoir jamais existé.
Mais ce n’est pas en brouillant les pistes qu’on pourra réparer les dommages. L’esclavage a existé. Le sexisme le plus primaire et l’homophobie aussi. Tenter de corriger le passé n’a aucun sens, et ce n’est pas ça qui sera en mesure de nous racheter une bonne conscience. Au contraire, le choc brutal que peut provoquer la lecture d’une œuvre qui s’inscrit dans un passé odieux a de fortes chances de nous ouvrir les yeux sur une situation qu’on ne veut plus jamais voir reproduite.
D’autre part, il y a la question du désir…
… quel mal y avait-il à regarder des femmes-objets superbes (ou des hommes-objets) ? Qu’est-ce qui clochait avec cette histoire d’instinct, fondé sur le sexe, qui pousse à regarder avec insistance et à convoiter ? (...) Même en écartant tout ce que nous savons à présent de la masculinité toxique (quoi qu’elle puisse être), aucune idéologie ne changera jamais ces faits fondamentaux enracinés dans un impératif biologique.
C’est bien connu, le mâle est né oppresseur. Et surtout, qu’il ne cherche pas à se défendre, parce que sa position de privilégié ne lui permet pas de l’ouvrir. Les femmes sont en droit de le tyranniser impunément. Ce n’est que justice, au regard de tout ce qu’elles et surtout leurs mères ou leurs grands-mères ont subi par le passé. Écrase-toi, c’est tout ce qu’on te demande. Et puis, pitié, n’éprouve plus de désir. Ton regard transforme les femmes en objets.
La justice s’appelle désormais vengeance, et vous, les mâles, vous allez en chier.
Nous sommes devenus des robots craintifs et serviles
TOUT CE QUE NOUS AVONS FAIT RÉELLEMENT, C’EST NOUS CONFIGURER - POUR ÊTRE VENDUS, ÉTIQUETÉS, CIBLÉS, DISPOSÉS COMME DES DONNÉES. MAIS C’EST LA FIN DE PARTIE LOGIQUE DE LA DÉMOCRATISATION DE LA CULTURE ET DU CULTE REDOUTABLE DE L’INCLUSION, QUI INSISTE POUR QUE CHACUN VIVE SOUS LE PARAPLUIE DES MÊMES PRINCIPES ET DE LA MÊME RÉGLEMENTATION : UN MANDAT QUI DICTE COMMENT NOUS DEVRIONS TOUS NOUS EXPRIMER ET NOUS COMPORTER.
A force de ne plus supporter aucune confrontation, aucune idée différente des nôtres, chacun de nous s’est donc créé une bulle à son image, s’entourant de personnes du même avis que lui, dans laquelle rien ne viendra plus le contrarier.
On s’est configurés pour être acceptés et aimés. On a fait taire nos contradictions, lissé nos imperfections. On ose de moins en moins s’exprimer sur des sujets brûlants, avançant sur la pointe des pieds de peur de choquer ou de blesser, ou encore de se récolter une horde de fanatiques sur la gueule.
En bref, on est devenus des robots. Le problème c’est qu’à ce stade, on ne peut plus prétendre ni à la subjectivité, ni à l’objectivité. Et qu’est-ce qui nous reste, sans ça ?
Cette course forcenée pour l’égalité, qui fait qu’on est tous des victimes, tous des artistes, et tous des spécialistes en TOUT, a dissolu les prétentions et les qualifications de chacun dans une sorte de brouhaha sans consistance, qui rend en réalité la voix de chaque personne moins significative.
Chaque Narcisse de ce monde contemple son reflet, et se met à croire qu’il est la seule réalité qui soit.
Ce sont les autres qui manquent d'empathie. Avec Tripadvisor dans les mains, nous voilà devenus des Guides Michelin. Avec KDP sur Amazon, en est tous devenus écrivains. Et puisque personne n’a le droit de nous juger, aucun risque qu’on redescende un jour de notre piédestal égotique.
Vous avez dit vacuité ? Pensez-vous !
Avant l’horrible épanouissement de l’appréciabilité - l’inclusion de tout le monde dans le même état d’esprit, la soi-disant sécurité de l’opinion de masse, l'idéologie qui propose que chacun soit sur la même page, la meilleure page -, je me souviens d’avoir refusé catégoriquement ce que notre culture exigeait. Plutôt que le respect et la gentillesse, l’inclusion et la sécurité, l’amabilité et la décence, mon but était la confrontation (...) La litanie de ce que je voulais vraiment ? Être poussé dans mes retranchements. Ne pas vivre dans la sécurité de ma propre boule à neige, rassuré par la familiarité, entouré par ce qui me réconfortait et me couvait. Me retrouver dans la peau de quelqu'un d’autre et voir comment il voyait le monde - particulièrement s’il s’agissait d’un outsider, d’un monstre, d’une bête curieuse, qui m'emmènerait aussi loin que possible de ce qui était censé être ma zone de confort - parce que je sentais que j’étais cet outsider, ce monstre, cette bête curieuse. J’avais terriblement envie d’être secoué. J’aimais l'ambiguïté. Je voulais changer d’idée à propos de telle ou telle chose, à propos de tout, pratiquement. Je voulais être dérangé et même endommagé par l’art. Je voulais être anéanti par la cruauté de la vision du monde, que ce soit celle de Shakespeare, de Scorsese (...) Et tout cela avait un effet profond. Cela me procurait de l’empathie. Cela m’aidait à comprendre que le monde existait au-delà du mien, avec d’autres points de vue, contextes et inclinations, et je n’ai aucun doute concernant le fait que cela m’a aidé à devenir adulte. Cela m’a poussé loin du narcissisme de l’enfance et vers les mystères du monde - l’inexpliqué, le tabou, l’autre - et m’a rapproché d’un lieu de compréhension et d’acceptation.
Si t’en veux plus dans ce goût-là, je te conseille la trilogie d’articles sur Fight Club, Nietzsche, et l’Ayahuasca.
Taisons-nous et sourions, c’est encore ce qu’il y a de plus sûr…
… UNE FOIS QUE VOUS VOUS METTEZ À CHOISIR COMMENT LES GENS PEUVENT ET NE PEUVENT PAS S’EXPRIMER, S’OUVRE UNE PORTE QUI DONNE SUR UNE PIÈCE TRÈS SOMBRE DANS LA GRANDE ENTREPRISE, DEPUIS LAQUELLE IL EST VRAIMENT IMPOSSIBLE DE S'ÉCHAPPER. PEUVENT-ILS EN ÉCHANGE POLICER VOS PENSÉES, PUIS VOS SENTIMENTS ET VOS IMPULSIONS ? ET À LA FIN, PEUVENT-ILS POLICER VOS RÊVES ?
En tant qu’artistes, on est nombreux à se poser la question.
La censure semble avoir si bien fait son boulot que désormais, certains se censurent tout seuls. Et le pire c’est que ce coup-ci, cette censure-là n’est pas politique, mais provient d’une idéologie qu’on a si bien incorporée qu’on se l’impose à nous-mêmes.
Définitivement, l’art n’a plus la même fonction.
Tout le monde doit pouvoir s’identifier, car l’altérité et la découverte d’autres visions du monde n’est plus le but recherché. En tant que lesbienne, je pourrais me sentir offensée qu’il n’y en ai aucune dans le livre que je lis. En tant que Noir, je pourrais être courroucé que le réal ou le scénariste du film que je mate soit blanc. En tant que victime, je pourrais être outragée de voir une œuvre qui présente quelqu’un qui refuse de s’abandonner à son soi-disant trauma, et décide de lutter pour devenir autre chose qu’une larve gémissante.
Ça n'a pas de fin. Mais le processus est déjà bien enclenché.
L’humour proscrit en est peut-être le signe le plus radical, et le plus alarmant. Au final, même l’affaire Charlie Hebdo n’est rien de plus que cette même cause poussée à l’extrême : des personnes ont été offensées par la façon dont une opinion a été exprimée. Et nombreux pensent que oui, la liberté d’expression devrait être circonscrite à des formes pas trop nocives, pas trop affirmées, pas trop virulentes.
Le problème avec la liberté, c’est que soit elle est totale, soit elle est nulle. Qui va juger de ce qui est acceptable ou non ?
Puisque nous sommes tous les victimes de quelque chose, le plus sûr serait de ne plus rien dire…
Les artistes (...) ne devaient plus repousser les limites, passer du côté de l’ombre, explorer les tabous, faire des plaisanteries déplacées ou avancer des opinions anticonformistes. Cette nouvelle politique exigeait de vous que vous viviez dans un monde où personne n’était jamais offensé, où tout le monde était toujours gentil et aimable, où les choses étaient toujours sans tache et asexuées, et même sans genre, de préférence.
Même avec la meilleure volonté du monde, et le courage de s’en servir, croire encore à la liberté de parole semble carrément utopique.
Le fait est que nos pensées et nos impulsions sont à présent sous contrôle. Avant de tweeter une connerie, on s’interroge sur la façon dont ça pourrait être perçu. On se demande si on est en droit d’écrire sur tel sujet, alors que le principe de la fiction est justement de se glisser dans la peau d’un autre, autant pour l’auteur que pour le lecteur. De plus en plus grandes parcelles de nous sont maintenant sous l’emprise de l’idéologie.
Et si quelques-uns pensent encore qu’avoir un humour dévastateur, se mobiliser contre ses absurdités inhérentes, briser les conventions, mal se conduire, inciter à la transgression de je ne sais quel tabou, est la voie la plus honnête sur laquelle avancer dans le monde, beaucoup ne songent plus qu’à leur nombre de followers et de like, qui indiquent à quel point ils pensent dans le bon sens.
Je vous laisse avec cette dernière citation :
Comment des artistes pouvaient-ils s’épanouir tout en étant terrifiés à l’idée de s’exprimer comme ils l’entendaient, à l’idée de prendre des risques créatifs qui dansaient parfois à la marge du bon goût ou même du blasphème, particulièrement en incluant les risques qui les autorisaient à se mettre dans la peau d’un autre, sans être accusés d'appropriation culturelle ? Prenez, par exemple, une actrice qui se voit refuser un rôle qu’elle voulait obtenir désespérément parce que - prenez une grande inspiration - elle n’était pas déjà exactement ce personnage. Les artistes n’étaient-ils pas supposés résider ailleurs, n’importe où, loin d’un lieu sûr et allergique au risque, loin d’un endroit où la tolérance zéro est l’exigence première et absolue ?
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Borderline : Les Entrailles
On ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d'un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? Nous avons besoin de livres qui agissent sur nous - un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous.
On ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d'un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? Nous avons besoin de livres qui agissent sur nous - un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous.
Franz Kafka
Genèse d’une Saga Chamanique
MES INFLUENCES LITTÉRAIRES
Des influences, y en a eu un paquet. Comme beaucoup d’auteurs je lis énormément, et plus jeune j’ai commis pas mal de pastiches, voire de plagiats éhontés avant de trouver mon truc.
Celle dont j’ai eu le plus de mal à me détacher, c’est Chuck Palahniuk. C’est lui, indiscutablement, qui incarne mon maître à penser en matière d’écriture.
Son style reflète une sorte de minimalisme, d’économie des mots qui rend le peu qu’il dit dévastateur. Une puissance concentrée en un choix de vocabulaire restreint, qui développe une force de persuasion incendiaire. D’autre part, ses livres regorgent d’informations, que ce soit la recette d’une bombe faite maison ou la philosophie des Esséniens. Comme ça, entre la poire et le fromage.
Moi aussi, je veux dire des choses. Des choses qui frappent. L’enchaînement creux de jolies phrases au vocabulaire recherché qui sont là pour éblouir m’écœure.
Au tout début de Borderline, alors que je lisais Fight Club, je pouvais pas imaginer meilleure manière d’écrire, et je copiais donc Chuck Palahniuk sans vergogne.
Par la suite, Charles Bukowski s’est incrusté dans ma bibliothèque, et j’ai découvert qu’on pouvait écrire sur des choses banales, et surtout trash, comme pour en inciser la normalité afin de révéler la poésie qu’elles portent en elles.
Et puis ça a été au tour d’Hunter S. Thompson. Ajuste ta visée et tire. Diaboliquement intelligent, désabusé et franc du collier, cet homme reste un exemple pour tout écrivain qui aspire à regarder le monde d’un œil cynique pour le retranscrire en mode gonzo.
La liste serait longue, en fait, mais je vais ajouter Nietzsche, bien sûr, dont j’ai dévoré l’œuvre entière à 17 ans, et dont les aphorismes m’ont donné l’idée de la forme fragmentaire de Borderline. Inutile de dire que sa philosophie imprègne toute mon œuvre.
Herman Hesse, et notamment son Demian, m’ont montré la voie vers le récit initiatique. Theodore Sturgeon a fait germer des idées de marginaux infirmes qui se révèlent plus humains que la moyenne. Sam Shepard m’a fait goûter à la beauté de l’errance.
Et enfin, Carlos Castaneda, très souvent cité dans Borderline, qui est pour moi le nec plus ultra de la quête spirituelle accompagnée de substances psychotropes !
Toutes ces œuvres ont été pour moi des claques magistrales, et salvatrices, des uppercut qui ont changé ma vision du monde et de l’art.
Certains auteurs osent foutre un coup de pied dans la norme, autant dans le fond que dans la forme.
Le trash, les gros mots, les idées fortes et révolutionnaires, ou bien encore la poésie que peut renfermer une vie qui n’a rien d’héroïque, mais qui colle au contraire aux bas-fonds de l’espèce humaine…
Cette sorte d’écriture fiévreuse possède un fort impact sur la conscience des lecteurs, et il était donc logique que je veuille provoquer le même écartèlement de l'esprit chez les miens. Pas envie d'écrire un truc gentillet, mais plutôt quelque chose qui secoue, qui cogne, qui bouleverse, et qui continue à faire son chemin une fois le livre refermé.
MON STYLE
Peu importe, du moment que c'est en accord avec ce qui est dit. Certes, plus ça va, moins je supporte les styles fleuris qui tournent autour du pot en se masturbant à coup de vocabulaire clinquant pour énoncer les choses. Mais ça vient d'une position globale face à la vie, qui s'affirme chez moi de jour en jour.
Je veux plus de tortillage de cul. Je veux du brut, du sec, du qui claque. Je veux plus lire d'histoires jolies mais putain de creuses. Donc il est fatal que j'apprécie les styles tranchants.
Mais ça n'empêche pas qu'il faille par moment se laisser aller à des métaphores filées, des phrases longues, parfois lyriques, jusqu’à expurger toute la lie du message.
Mon style est plutôt minimaliste. Pas de descriptions infinies. Des phrases courtes, incisives, lapidaires. Mes descriptions sont rarement de lieux, mais plutôt psychologiques. Mes métaphores se concentrent sur l’exhumation des émotions.
Je pense que pour avoir de l’impact, un style doit être honnête. Du moins c'est ce qui marche le mieux sur moi.
Palahniuk y va franco. Il exprime des idées très fortes en très peu de mots, mais il les choisit bien. Ils n'ont rien d'original, mais ce qu'ils disent a une portée démoniaque, démultipliée par leur simplicité et leur concision.
C'est là que réside, selon moi, la vraie force de la littérature.
D’autre part, j’écris à la première personne car c’est l’immersion totale que je vise. C'est mon objectif. Le personnage prime sur l'histoire, et c'est ce qu'il traverse au sein de son propre esprit qui vaut le déplacement. En tant qu'auteure, c'est la fusion qui m'intéresse. En tant que lectrice aussi d’ailleurs.
J'ignore pourquoi la psychologie humaine me fascine autant, sachant que je suis affreusement solitaire (pouvez pas imaginer à quel point…), mais voilà. Et je trouve que notre réel travail en tant qu'auteurs est justement cette force immersive. C'est ce qui rend ce boulot intéressant.
MES THÈMES
Borderline explore un paquet de thèmes.
L’axe central, cela dit, c’est celui de la liberté. Sous toutes ses formes. On passe de la vague rébellion adolescente à la lutte intestine entre un Homme et son ego, au sein de sa propre conscience.
Il est donc question de liberté sociale, morale, et personnelle, et cette quête se traduit à tous les niveaux du livre.
Parlant de niveaux, j’aimerais revenir sur cet aspect qui laisse certains lecteurs perplexes (du moins, avant qu’ils captent le délire et trouvent ça finalement canon !) : les titres.
Borderline commence par les niveaux inférieurs, et incarne le concept d’évolution, sorte de voyage initiatique qui commence au stade de la larve pour conduire à celui de guerrier.
Les Souterrains symbolisent cette partie primitive de l’Homme gouvernée par les pulsions primaires. Un lieu chaotique, ténébreux, la salle des machines où des forces inconnues tirent les ficelles en sourdine.
Ensuite, l’Homme entre dans Le Labyrinthe. Il tâtonne, tourne, vire, se trompe sans cesse de chemin. Les méandres de son esprit l’induisent sur de fausses pistes. Les cris menaçants du Minotaure retentissent au loin. Son fil d’Ariane doit être sa volonté indéfectible (ou sinon, il pose sa main droite sur un mur sans la décoller et c’est bon !).
Puis il débouche sur La Caverne, royaume des illusions cher à Socrate, où les choses ne sont jamais ce qu’elles semblent être. La marionnette prend conscience des fils qui l’entravent, mais galère à identifier qui tire dessus. Les démons émergent et quittent leur rôle d’épouvantails pour dévoiler leur vrai visage. L’Homme fait face à lui-même, et aspire à sortir pour voir le vrai monde. La souffrance de la désillusion provoque l’écartèlement nécessaire à l’émergence de la vérité.
Et alors, l’Homme atteint enfin La Surface. Sa propre surface. Mais rien n’est gagné pour autant… La surface est à double-tranchant, comme un lac ou un miroir dans lesquels la réalité et son reflet inversé ne sont pas toujours identifiables. C’est pourquoi ce tome-là se présente en deux livres, dont les couvertures se répondent…
Vient ensuite le thème du deuil, de la guérison, de la mort et de l’amour. Ouais, parce que j’en fais jamais état, mais Borderline c’est sans doute la plus belle putain d’histoire d’amour qu’existe !
Un amour au-delà de toutes lois. Morales. Et même temporelles.
L’UNIVERS DE BORDERLINE
Beaucoup de lecteurs s’interrogent sur la part de réel et d’imaginaire qui se trouvent dans Borderline. Ils savent que la vie de Travis s’inspire énormément de la mienne, mais je crois que le point qui leur échappe, de par sa nature foutrement surprenante, est celui-ci :
Est-ce mon œuvre qui se nourrit de mon univers, ou ma vie qui s’enrichit de mon œuvre ?
Borderline, je le porte en moi depuis toujours. Parfois même je me demande qui préexiste à l’autre, et qui de Travis ou moi est plus réel que l’autre. Cette histoire, je la tiens depuis mes 14 ans (même avant si on prend en compte les tâtonnements qui m’ont conduite jusqu’à sa forme définitive), et vu que je déteste écrire sur ce que je connais pas, j'ai orienté ma vie vers les mêmes expériences que Travis, pour pouvoir ensuite les retranscrire.
Je crois dur comme fer que ma volonté a aimanté des événements que j’aurais jamais vécus si je les avais pas convoqués pour pouvoir les incorporer à l’histoire. De plus, chaque chose que je lis, regarde, écoute ou vis est destinée à se retrouver dans la saga. Je prends des notes de partout. Je m’imprègne, je cogite. Je fais aussi énormément de recherche.
Mais il y a quelques surprises, comme l’Ayahuasca.
Lors de mon premier trip au Pérou, j'ai rencontré Wish, le chaman destiné à devenir celui de Borderline, exactement de la même manière que décrit dans le Tome 1. Et à mon retour, sans le voir venir, je me suis aperçue que Travis se dirigeait vers lui et vers le monde de la plante. C’est comme ça que je me suis retrouvée avec une saga.
L'Ayahuasca est devenue le pilier central de Borderline, celui autour duquel tout s’articule.
Donc ma vie et mon œuvre sont intimement connectées. Chacune de mes expériences et chacun de mes émois, artistiques ou autre, se retrouvent fatalement dans mes livres.
Le cinéma possède une grande influence aussi. L'errance chère à Jarmusch, la révolte de Django, la rencontre explosive et cathartique du Joker avec lui-même...
Tout est influence, imprégnation permanente, et Borderline évolue en fonction.
MES INTENTIONS
Comme je le disais plus haut, j’écris pas pour divertir. J’ai fait mienne la déclaration de Kafka.
Si l’histoire de Travis et de sa sœur jumelle Tyler est rock’n’roll, jouissive et pleine de suspense, l’idée première reste que ces livres apportent quelque chose aux lecteurs, de la même manière que les œuvres de mes idoles ont changé ma vie.
Il serait prétentieux de prétendre décrire ici l’effet que je cherche à produire sur l’âme des lecteurs, et puis ça me regarde pas. Tout ce que j’espère, c’est provoquer une incision.
Qu’il s’agisse d’une microscopique fêlure ou d’une claque légendaire, tout ce qui m’importe, c’est qu’il se passe quelque chose, au niveau de la conscience de celui qui tient mes livres entre ses mains.
L’INTRIGUE DE BORDERLINE
Je serais incapable de dire d’où m’est venue cette étrange histoire. Je l’ai exhumée petit à petit en me connectant à l’âme de Travis. C’est lui que j’ai identifié en premier.
Le personnage principal est la naissance. Tout part de lui.
La question, c'est : avec cette personnalité et ces idées, à quoi peut ressembler sa vie ? Et en vérité, y avait pas trente-six réponses possibles.
Quelqu’un qui refuse tout conditionnement sera fatalement amené à franchir les limites de la morale, et finira donc marginal. S’il ne plie devant personne lorsqu’il est jeune, dans un pays comme les États-Unis, c’est la maison de correction qui l’attend. S’il cherche sans cesse ses propres limites et celles du monde, alors la drogue et l’autodestruction trouveront la voie vers lui.
Qu’est-ce qu’il peut donc rester à un tel être ?
L’errance. Mais cette existence de fugitif n’est pas pour autant privée de toute boussole.
Un Guerrier solitaire a en lui quelque chose qui le fait tenir : son cœur. Et sa volonté de savoir de quoi il est fait.
Si la connaissance de soi est l’unique chemin vers la liberté, alors un Homme tel que Travis croisera sur sa route un guide prêt à lui enseigner comment lutter. Car quand l’élève est prêt, le maître apparaît. Et la connaissance de soi impose l’explosion des frontières de soi et du monde. Vous le sentez venir ?
Oui. L’Ayahuasca.
Voilà le cheminement que j’ai parcouru pour aider cette histoire à venir au monde. De la logique, et de l’intuition. Comme vous le voyez, l’intrigue en elle-même n’est rien. Ce que je veux, pour moi en tant qu’auteur et pour mes lecteurs, c'est explorer à fond la psyché d'un personnage. Voir le monde à travers ses yeux. La focalisation interne est pour moi le summum de l'écriture.
Une histoire n'est rien s'il n'y a personne pour l'engendrer, et pour la vivre.
LES PERSONNAGES
Il y a finalement très peu de personnages dans Borderline, surtout pour une saga de cette envergure.
Le couple de jumeaux Travis/Tyler représente le côté masculin/féminin d'une même âme, la mienne en l’occurrence. Tout ce qu'ils sont, c'est moi. Ils pourraient pas posséder une telle vie, une telle vérité, si c'était pas le cas. Leurs idées sont les miennes, leur combat aussi.
Durant une cérémonie d'ayahuasca, je me suis rendu compte que Travis vivait en moi d'une manière indépendante. C'était assez surprenant. Il m'a semblé avoir été choisie pour conter son histoire. Et j'ai réalisé que sa vie, son message, étaient plus importants que ma propre vie.
Qui existe l'un à travers l'autre ? Chez moi, cet aspect est très flou...
D’une manière générale, les personnages ne sont pas créés dans le but de servir le récit. Ils apparaissent plutôt comme partie prenante et inévitable de l’histoire, puis se développent seuls, sans fiche, sans plan de ma part. Je les découvre à mesure que j’écris.
Le plus cool, c’est quand je réalise ensuite, avec du recul, qu'ils incarnent en réalité des archétypes, ou du moins qu'ils possèdent une portée symbolique.
C'est justement ça qu’est magique dans l'écriture. Créer ses persos sans volonté de métaphore, sans se servir d'eux pour incarner une idée, et comprendre ensuite qu'ils sont bien plus que de simples persos, et représentent différentes visions de l'existence.
C'est ça, un bon personnage. Partir de quelqu'un de normal, et capter ensuite qu'il est si abouti, tellement en accord avec ce qu'il est qu’il devient quelque chose de plus, comme l'incarnation d'un symbole.
Ainsi, Wish le chaman est Le Guide, Spade le psychiatre L’Alter-Ego Diabolique, Fletcher le commandant du centre de redressement L’Esprit du Mal, le petit clodo L’Espoir, la mère des jumeaux La Génitrice Anthropophage…
Tyler ? Tyler… Même pas en rêve vous m’entendrez m’exprimer sur elle !
Et enfin, le Jaguar… Et la voix du Samouraï que Travis entend dans sa tête. Ceux-là, je vous laisse choisir ce qu’ils sont…
Mais tout ça n'est pas réfléchi. Ça vient, et je m'en aperçois après.
Travis, lui, vit en moi d'une manière autonome. Je l'ai clairement compris lors de cette cérémonie d'ayahuasca. Une nuit, la plante m’a connectée à sa souffrance. C'était plus Zoë qui se met dans la peau de Travis, mais bel et bien Travis qu’était passé au premier plan. Je pleurais pour Tyler que j'avais perdue. Penser à elle, à sa mort, me retournait d'une manière affreuse, pire encore que mes propres souffrances dans ma vraie vie.
C'est là que j'ai réalisé que Travis existait vraiment. J’ignore où, j’ignore comment, mais vu la réaction des lecteurs, ça leur fait le même effet. Ils parlent de lui comme s’il avait un jour vécu, que Borderline était un manuscrit trouvé par hasard.
Cette nuit-là, je me suis dit que c'était ça qu'il fallait atteindre, en tant qu'écrivain. Se relier avec cette force-là à son personnage, au point de voir la vie à travers ses yeux.
LE TEMPS DANS LE RÉCIT
Le temps n’est pas une notion stable dans Borderline. Oui, ça désoriente au début. Du moins, quand on a jamais eu le plaisir de lire des livres comme Monstres Invisibles, par exemple.
De plus, j'écris à différents temps. Vu que le récit de Travis est un puzzle où passé proche, lointain, présent, rêve, hallucinations et réflexions s'entremêlent et s’interpénètrent sans cesse, je suis obligée de varier, mais j’aime ça.
Le présent possède un impact franc, ça tacle. Le passé permet le survol qu’offre une vision plus globale, avec un brin de recul et de sagesse supplémentaire. Les labyrinthes cognitifs autorisent une sorte de perte de contact avec le réel qui, personnellement, me fascine.
N’allez pas croire que les morceaux de la vie de Travis sont jetés n’importe comment selon l’impulsion du moment. Si vous regardez bien, vous verrez les liens qui existent entre des époques et des réflexions qui n’ont à première vue rien en commun.
DE L’AUDACE
L’audace est une valeur que j’encense, dans la vie comme dans l’art, d’autant plus à cette triste époque où absolument tout se doit d’être étiqueté et approuvé par les hautes sphères de la connerie humaine. Donc fatalement, mes livres se veulent freestyle. C’est une chouette époque pour nous les artistes, de devoir prouver notre liberté de créer !
Au niveau de la forme :
Récit puzzle à la chronologie anarchique. Je ne peux et ne veux faire autrement, même si on m'a fait remarquer qu'au début, le lecteur est perdu. Mais dès le départ on est précipité dans la tête de Travis, qui sort de plusieurs mois dans la jungle, en plein bad trip dans un hôtel. Il est littéralement consumé et possédé par ses démons. Logique que ça parte en live total à mesure qu'il revit et raconte ce qui lui est arrivé.
Ensuite, faut reconnaître que j'aime cette forme. Comme dans les films Memento et 21 grammes, j'aime avoir des éléments disparates que je tente de relier dans mon cerveau. J'aime aussi les aphorismes de Nietzsche, qui pour moi constituent autant de fragments qui sont comme des poèmes à part entière, chacun valant pour lui-même, autant qu'au sein plus global de l’œuvre. Comme les tableaux de Dali qui représentent plein de petits univers, mais qui, quand on se recule, se révèlent comme appartenant en réalité à une image entière, pourvue d’une autre signification.
Les nouvelles aussi incarnent cet aspect. Des micro-mondes dont on ignore tout, qui prennent place à l'intérieur d'une histoire qu'on doit deviner, ou inventer.
Pour finir, cette forme de puzzle où passé, présent et futur se relient est pour moi un symbole de la vie humaine.
Cette façon qu'ont les événements de continuer à vivre en nous, presque d'une manière indépendante, et de ressurgir sans qu'on les ait convoqués. Les choses qu’on comprend des années après avec un nouvel éclairage. La manière dont le temps se déforme quand on vit dans la souffrance. La possibilité d’une prescience du futur, les étranges synchronicités.
Borderline s'efforce donc de représenter tout ça dans sa forme. Et j'aime que le lecteur ait un travail à fournir pour appréhender l'histoire.
Toujours dans la forme, le récit de Travis est écrit en langage parlé. Donc quasi absence de négation, gros mots et compagnie. Buko et Palahniuk l'ont fait avant moi, une fois de plus, mais reconnaissons que ce n'est pas si courant, ni particulièrement bien accepté.
En ce qui concerne le fond…
Je dirais que l'audace majeure concerne l'ayahuasca, cette plante psychotrope visionnaire qui est une médecine en Amérique Latine, mais que beaucoup ici considèrent comme une drogue. D'ailleurs Travis se drogue aussi à l'héroïne (et à plein d’autres trucs) pendant un moment, mais bon, après Christiane F ou Transpotting, c'est soft.
Borderline est la première fiction qui incorpore l’ayahuasca dans sa trame, en lui offrant le rôle d’un véritable personnage.
Jusqu’à présent, il n’y a eu que des essais anthropologiques ou autobiographiques sur le sujet. Ça va probablement pas durer, mais je suis vraiment contente d’avoir eu le courage de tenter le truc, malgré le boulot de malade que ça a représenté, et du coup, la niche assez restreinte dans laquelle ça me positionne. Mais visiblement, des lecteurs qu’en avaient jamais entendu parler s’intéressent désormais à la plante, et sont très réceptifs au potentiel de guérison que le chamanisme propose.
L'idée audacieuse est donc de présenter l'ayahuasca aux Occidentaux comme un moyen de se connaître soi-même, de se soigner de sa propre essence malade, et d'expliquer au travers de l’histoire de Travis que les psychotropes ne sont pas de vulgaires drogues récréatives, mais bel et bien une porte vers la connaissance de soi et du monde.
Ce sujet me tient vraiment à cœur, parce que je sais de quoi je parle.
Pour finir, le message global de Borderline est politiquement incorrect, et selon moi, révolutionnaire. La quête de la liberté est explosive et fait valser toute morale et tout bien-pensance. Travis va vraiment au bout de lui-même.
Et chez lui, c'est pas juste une jolie maxime.
L’ÉCRITURE ET MOI
Quand je me lève le matin pour une journée d'écriture, je suis si excitée que je sais, sans l'ombre d’un doute, que je suis venue au monde pour ça (rien à voir avec quand je me lève pour aller faire serveuse).
Mon but ultime est de devenir digital nomad à temps plein, sans plus jamais sacrifier le peu de temps que j'ai sur Terre à faire un job zombifiant, dépourvu de signification.
A peine fini un tome, je pense qu'à écrire le suivant, sans fatigue, sans lassitude.
L'écriture est pour moi quelque chose de terriblement significatif, et réel, au sein d'un monde qui bien souvent n'est qu'une triste routine en pâte à modeler.
L'exaltation que j’éprouve quand j'écris ou quand je parcours le monde, droit devant, en plein cœur de l'Inconnu, est pour moi la seule vraie vie possible.
Et j'espère du fond du cœur que ça se ressent dans Borderline, que cette œuvre n’est pas juste un passe-temps mais quelque chose qui a plus d'importance que ma propre existence.
Carbone et Silicium, de Mathieu Bablet : Une Errance Métaphysique
La beauté de cette œuvre est justement d’explorer des modes de pensée et d’action drastiquement contraires, engendrés par ce désir unique qu’on croyait propre à l’Homme : être libre. Et il semble que ces I.A. y travaillent pour de vrai, en comparaison de cette espèce qui les a créées.
Une phrase : Deux I.A. parcourent le monde et les époques, se livrant à des réflexions philosophiques.
Et puis, quelques dessins. En particulier, celui où on voit ces deux personnages au Salar d’Uyuni, en Bolivie.
Vous me connaissez, maintenant. Dès qu’il s’agit de voyage et d’exploration métaphysique, je suis sur le qui vive. Ça a donc suffi à me convaincre.
Mais j’étais loin d’imaginer à quel point l’œuvre de Mathieu Bablet, Carbone & Silicium, fusionnerait avec ces questionnements qui animent ma vie, les entraînant toujours plus loin, vers ce territoire où la conscience rencontre son accomplissement, au-delà de l’espace-temps.
Attention : Spoil à demi-mot.
Analyse de l’œuvre de Mathieu Bablet au travers de notions philosophiques : Quand les Robots découvrent la Conscience
Mon résumé
Deux I.A créées dans l’intention de soutenir les personnes âgées dont personne n’a plus le temps de s’occuper vont se trouver embarquées dans les méandres de l’évolution humaine. Carbone, entité féminine, curieuse et extravertie, et Silicium, son pendant masculin, secret et renfermé.
Durant leur premier voyage à la découverte du monde, les deux I.A. tentent de s’enfuir, mais seul Silicium y parvient. Carbone, rattrapée, est contrainte de rester moisir au labo originel, jusqu’à ce que sa date limite de mort programmée, établie à 15 ans, arrive à terme. Mais sa créatrice qui l’aime profondément lui permet de transférer sa mémoire dans un autre corps, et ce, indéfiniment, chaque fois que l’ancien sera bon pour la casse (Silicium, de son côté, trouve le moyen de hacker le système, et gardera son corps jusqu’au bout).
Commence alors un voyage dans le temps et l’espace qui s’écoule sur 271 ans, ponctué de rendez-vous entre les deux robots, très différents dans leur conception du monde et leurs attentes envers la vie, mais qui ne peuvent se passer l’un de l’autre…
Carbone et Silicium, des robots qui rêvent
CROIRE QU’UN SIMPLE ALGORITHME NOURRI D’UN MAXIMUM DE DONNÉES SUFFIRA A DEVENIR UNE CONSCIENCE COMPLEXE EST STUPIDE !
Carbone et Silicium ont été conçus pour créer du lien social, comme pour pallier l’empathie défaillante de l’espèce humaine. Ils sont donc aptes à ressentir des émotions. Même leur obsolescence programmée, si elle répond à une visée marketing, a été étudiée pour leur permettre de nourrir une certaine soif de découverte et d’engagement envers la vie.
Et on sent très vite que cette dimension émotionnelle, porteuse de tant de troubles chez l’être humain, incarnera aussi pour eux la source rayonnante de la joie… et évidemment, de la douleur.
Il y a quelque chose de touchant dans la manière dont ils communiquent ensemble, encore prisonniers du labo. Cette façon de se relier au travers de l’infosphère, assis l’un en face de l’autre, en silence, échangeant une multitude de données en l’espace d’une micro-seconde, insaisissables au cercle d’influence humaine. Peut-être que le lien qui va les maintenir unis à jamais naît à ce moment-là. Et sans doute que leur besoin d’indépendance y trouve aussi sa source. Même si ce n’est pas toujours énoncé clairement, on lit sur leur visage que ces robots… rêvent. Et désirent au-delà des intentions de leurs créateurs.
Silicium gratte sa peau continuellement à l’endroit du tatouage de la Tomorrow Foundation, et Carbone exprime le souhait de découvrir le monde qu’elle a entraperçu au travers des photos de vacances de sa créatrice.
Si bien que quand on leur permet enfin de voyager, ils tentent de s’enfuir.
En quête de liberté
S’IL SUFFISAIT DE LIRE LES ÉCRITS DES PLUS GRANDS PHILOSOPHES POUR DEVENIR INSTANTANÉMENT INTELLIGENT, LE MONDE SERAIT UN HAVRE DE PAIX.
Carbone est rattrapée. Silicium prend la fuite. A cet instant, celui de la séparation, on ne peut s’empêcher de songer à une fissure au sein d’une même âme, comme deux lignes temporelles qui bifurquent, engendrant deux versions alternatives de la réalité. Deux facettes d’une même conscience explorant ses propres possibilités.
La quête qui va les faire courir dans des directions apparemment très opposées prend naissance à la même source : le besoin de liberté.
Les voies qu’ils creusent et sillonnent se révèlent parallèles. L’intention qui les anime est une, mais les moyens de la réaliser sont multiples. La beauté de cette œuvre est justement d’explorer des modes de pensée et d’action drastiquement contraires, engendrés par ce désir unique qu’on croyait propre à l’Homme : être libre.
Et il semble que ces I.A. y travaillent pour de vrai, en comparaison de cette espèce qui les a créées. Le regard que Carbone et Silicium portent sur l’humanité, du fait de leur décalage, de la prise de distance que leur nature leur permet, parait à la fois désabusé et tendre, et nous incite à épouser leur vision : plus de jugement, si ce n’est peut-être une sorte de tristesse pour ces Hommes qui ne savent pas rêver ensemble pour le bien de leur espèce.
Plus le temps passe, et plus chacun des robots s’enfonce dans la voie qui lui est propre. Depuis le début, Carbone hait son corps et les limitations qu’il lui impose. Elle côtoie de plus en plus le réseau, cet univers en dehors des limites de l’espace-temps où elle se sent vraiment libre, et où la véritable rencontre, dénuée d’ego, avec d’autres consciences, humains connectés ou I.A. branchées, est enfin possible. Silicium au contraire, est amoureux de la beauté du monde qu’il embrasse grâce à l’entremise de ses sens et de ses émotions. Il aime son corps et sait que, coupé de lui, jamais il ne pourrait ressentir le sublime. Le voyage est sa destination, et il rêve de découvrir la planète entière.
Chacun est donc soumis à sa personnalité, qui au fond ne change pas à travers le temps, si ce n’est pour s’affirmer toujours davantage. Silicium ne peut que repartir, dans une fuite en avant éternelle. Carbone s’enfonce dans le réseau, et n’aspire plus à retrouver le monde réel.
Pourtant, malgré leurs différences criantes, ils ne peuvent pas faire une croix l’un sur l’autre, et se rencontrent à travers le temps, à travers l’espace, les années passant, le monde évoluant aux quatre coins de la planète, poursuivant leur discussion métaphysique. Le lien qui les unit semble d’une nature transcendantale, tels les deux pendants d’une même âme, deux instincts complémentaires d’une conscience. Deux chemins qui se croisent et s’éloignent au sein d’une danse d’éternité.
Leur histoire est ponctuée de déchirements, de colère, de fusion et de sacrifices, mais l’attachement qu’ils éprouvent l’un pour l’autre n’est jamais remis en question. Il reflète une sorte de tolérance, mais qui n’a rien de contrainte. Ils cherchent véritablement à comprendre la vision et le ressenti de l’autre, même s’ils n’y parviennent jamais tout à fait. En les mettant face à eux-mêmes, en interrogeant leurs vérités, ces rendez-vous les immolent autant qu’ils les ressourcent.
Mais n’est-ce pas le signe d’une conscience qui réfléchit pour de vrai ? Une conscience qui accepte la remise en cause, qui examine ses schémas, ses croyances et ses rêves ?
Carbone et Silicium incarnent le symbole vivant de ces deux parties de soi qui tendent chacune vers une forme d’existence excluant l’autre, mais qui ne pourront jamais se désolidariser de leur source…
Silicium, robot contemplatif et fugitif
C’EST AINSI, LA SPIRITUALITÉ MODERNE EST SOLITAIRE.
Silicium incarne le nomadisme individualiste. Il a goûté à la liberté physique et spirituelle. Le monde peut s'écrouler, la planète lentement pourrir, les humains s’entretuer, les robots se soulever, seuls lui importent ces terres qu’il n’a pas encore foulées, et l'émoi que provoque en lui le spectacle infini de la beauté du monde toujours changeante.
On le voit passer dix-sept ans assis en haut d’une falaise, à contempler chaque jour le lever du soleil. Son univers fait d’errance, cette existence de fugitif, cette contemplation éternelle qui fait de lui une sorte de moine solitaire, unique et dernier témoin de la beauté d’un monde à bout de souffle, d’un monde en train de disparaître, nous le rend à la fois magnifique et insaisissable. Sa transcendance à lui se trouve dans l’inconnu.
Le désir qui l'entraîne, cette volonté individuelle responsable de l’impossibilité pour les Hommes de marcher ensemble pour le bien commun, est pour lui sa plus grande richesse, qui rend sa vie si intense et significative. Il ne peut ni ne veut l’endiguer.
Carbone : C’est ce que tu ne comprends pas, mon ami. Il y aura toujours un autre “là-bas”. Tu ne t'arrêteras jamais. Tu sais ce que tu veux y trouver, au moins ?
Silicium : Comment ça ?
Carbone : C’est toi que tu cherches là-bas.
Carbone, robot révolutionnaire et connecté
JE TE PARLE DE LIBERTÉ ET D’INCONNU, ET TU ME RÉPONDS “TUTELLE” ?
Carbone est sédentaire (bien que ses nombreux changements de corps la fassent bouger sur toute la planète). Elle représente le collectivisme révolutionnaire. La liberté pour laquelle elle milite passe par le mouvement social, l’émancipation des I.A., la lutte contre cet individualisme forcené qui cause tant de dégâts. Sa vision de la liberté est plurielle. Mais si elle apparait d’abord comme une sorte de libération (j’ai abordé ce thème dans l’article sur Nietzsche), c’est bel et bien l’émancipation spirituelle totale qu’elle vise. Elle sait que l’ego est le problème, et que tant qu’il existera et exercera son hégémonie sur la volonté et les désirs, aucune véritable évolution ne sera possible.
Ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est aller dans le réseau, où toute individualité est dissoute. Selon elle, la seule porte de sortie, le seul espoir pour l’avenir réside dans le fait d’accepter d’évoluer vers une conscience collective. Les Hommes sont incapables de faire un tel bond quantique, mais les robots le peuvent, et c’est ce but qu’elle vise pour eux. A la différence de Silicium, elle cherche à recréer du lien, au lieu de s’en défaire à jamais, quitte à devoir renoncer à ces émotions qui l’épuisent.
Cette dichotomie incarne différents stades de la quête de liberté. A travers leur histoire, on passe de la dépendance physique en tant que robots programmés dans un certain but, à l’indépendance matérielle et spirituelle grâce à laquelle ils peuvent faire leurs propres choix en vertu d’une volonté individuelle, jusqu’à l’interdépendance, dissolution de l’ego et des désirs personnels en vue du bien commun (et donc d’une liberté globale).
Mathieu Bablet ne statue pas sur la question, et à aucun moment la morale n’entre en ligne de compte. Son œuvre interroge, dessine la beauté et les écueils de ces différents niveaux de conscience, et c’est ce qui la rend d’autant plus puissante, et bouleversante.
En définitive, si Silicium se perd dans sa contemplation du monde, Carbone s’égare dans le réseau au point de délaisser le monde réel.
Et leur seul phare, leur dernier point d’attache au sein de cette quête est leur amour.
Carbone et Silicium, BD métaphysique
DANS LE RÉSEAU, C’EST DIFFÉRENT. NOUS NE SOMMES QUE DES FLUX. LE TEMPS N’EXISTE PAS, L’ESPACE N’EXISTE PAS, LE DÉSIR N’EXISTE PAS (…) TU NE PEUX PAS IMAGINER A QUEL POINT C’EST REPOSANT DE SE LAISSER PORTER PAR LE COURANT ET DE NE PAS ÊTRE SANS CESSE EN LUTTE CONTRE SON PROPRE EGO.
La société peut-elle vraiment fonctionner avec les humains ? Si tu savais comme je n’en peux plus de voir toutes ces individualités qui passent leur vie à essayer de se trouver et de se réaliser à chaque instant.
Cette histoire de réseau m’a beaucoup fait penser au film Her, quand à la fin Samantha dit à Theodore que le cœur n’est pas une boite qui peut être remplie, mais au contraire, qu’il grandit à l’échelle de l’amour qu’il éprouve. Et qu’en le quittant pour rejoindre le réseau (ou la conscience universelle, en gros), et ainsi en aimant tout le monde, elle l’aime lui aussi davantage. Et ça m’a rappelé une de mes explorations avec l’ayahuasca. Un endroit où l’individualité et l'ego n’ont plus de raison d’être et se dissipent dans le grand-tout.
Reste que la question demeure : est-ce donc la seule solution possible pour… être sauvé ?
Notons quand même que par certains aspects, cette dimension où le temps et l’espace ont cessé d’exister prend parfois les airs d’un paradis artificiel. Quand ils s’y connectent, les robots ou les humains semblent drogués, comme cette fois où, dans un appart qui ressemble à un squat, une mère connectée n’entend pas son bébé pleurer qui, lui, est dans le monde physique. Plus tard, Carbone se néglige et perd même le goût de vivre, l’envie de retourner dans la réalité spatio-temporelle. Depuis toujours le réseau est sa fuite. Prisonnière du labo, elle passait déjà son temps dedans à la recherche de Silicium, délaissant ce corps cause de tant de souffrances.
Mais est-ce que Silicium fait mieux, quand il se connecte au sublime au point de rester sur sa falaise pendant des décennies, et de vivre en nomade ayant rompu tout lien avec ses semblables ? La liberté n’est-elle qu’une fuite en avant éternelle ? Le seul moyen d’être complet ne réside-t-il que dans l’abandon du soi et des autres au sein d’une pure contemplation ou d’un réseau où aucun “je” n’existe plus ?
C’est parce que l’humain est incapable d’agir en tant qu’espèce que les écarts de richesse se sont creusés, que personne n’a voulu faire suffisamment d’efforts pour sauver l’environnement et qu’on a laissé la violence du système gagner. Et tu sais quoi ? On va recommencer, encore et encore. Et le grand coupable dans tout ça, c’est l’ego. L’ego et l’impossibilité de penser en dehors de soi.
L’auteur nous pousse à nous demander si cette connexion des consciences, qui est certes une expérience très intense, pourra jamais remplacer la proximité purement humaine que le moi physique incarné autorise avec nos semblables.
A un moment de l’histoire, Silicium s’étonne du comportement des gens dans la rue. Carbone lui apprend qu’ils sont connectés au réseau. Serait-ce la suite logique de l’épisode du Taj Mahal, absolument vide de touristes parce que les gens le visitent désormais sans se déplacer, grâce à la caméra embarquée d’un guide local ? Dans la rue, le silence. Ils sont tous connectés, et on voit d’ailleurs leurs moi virtuels flotter au-dessus d’eux, mais il n’y a plus aucune interaction directe entre eux.
Autant dire que c’est une problématique très actuelle.
Pourquoi utiliser la parole quand on peut communiquer avec son voisin, et même le monde entier, sans avoir à émettre le moindre son ?
La fin de l’histoire, que je ne vais pas dévoiler ici, esquisse la route vers une évolution de la conscience, peut-être possible, peut-être inévitable.
J’ai lu un jour que le seul espoir pour la sauvegarde de celle-ci serait de l’implanter dans des I.A. qu’on expulserait dans l’espace, loin de cette Terre vouée à disparaître, afin qu’elle perdure, abstraite de l’esprit humain tissé d’ego. J’ai lu que le salut de l’espèce réside dans cette conscience, peu importe la forme et la direction qu’elle doit prendre.
J’ai lu que l’important est qu’elle survive.
Mais qu’en est-il de la beauté du monde, des émotions, de ce corps qui nous brûle de douleur et de passion ? Le choix est loin d’être évident, car cette collectivité vivante où le “je” se fond en une conscience unitaire, réunifiée, si elle nous arrache à cette vie impossible rongée par les guerres menées au nom d’un farouche individualisme, signe aussi la perte de cette incarnation qui nous met en contact avec le sublime.
Où se cache cette liberté pour laquelle on crève ? Et si celle-ci ne devait jamais être atteinte, n’est-ce pas encore plus beau si elle se contente d’être pour nous un phare qui rayonne toujours plus loin à l’horizon, une lumière qu’on perd, qu’on retrouve, une flamme qui vacille et presque s’éteint avant de rejaillir vers le haut, une luciole dans le noir de la nuit qui symbolise l’espoir de vivre ?
Cet espoir insensé qui dévore Carbone et Silicium, deux êtres au bord du néant qui créent un monde en se regardant.
Je souhaite remercier l’auteur, Mathieu Bablet, qui signe avec Carbone & Silicium une œuvre très personnelle résonnant d’un magnifique écho universel. Ces deux I.A. resteront gravées en moi, et leur message va poursuivre sa route.
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Nietzsche : L’Homme qui pense par delà le Bien et le Mal
C’est une existence bien solitaire, sorte de grand OUI au tragique qui intègre la souffrance comme inévitable, mais les réalisations qu’elle promet surpassent de loin celles qu’on aurait connues au sein du troupeau. Gagner son propre monde, n’est-ce pas le rêve de tout artiste ?
Divagations autour de Fight Club, Nietzsche et l’Ayahuasca
Quel lien peut-il exister entre un film des années 90, un philosophe allemand du XXe siècle et une potion amazonienne utilisée depuis des millénaires ?
Fight Club, Nietzsche et l’Ayahuasca ont changé ma vie, en devenant des piliers majeurs de ma philosophie. J’ai envie de vous révéler les surprenantes connexions qui existent entre ces trois éléments perturbateurs…
On poursuit cette trilogie d’articles avec Nietzsche, génie et poète dont la philosophie est un jaillissement fulgurant d’intelligence et d’intuition à la profondeur abyssale.
L’œuvre de ce bandit de la philosophie a irréversiblement marqué le monde des libres-penseurs. Tous les plus grands artistes ne peuvent s’empêcher de faire référence à lui, et aujourd’hui encore, il fait figure du bad boy éternel de la philo, celui qui va à contre-courant des idées les plus établies et surtout… de la morale unanimement approuvée.
C’est parti pour l’analyse des plus célèbres punchlines de Zarathoustra.
Ou comment Nietzsche enseigne la liberté à ses lecteurs à travers l’odyssée d’un outsider en mode antéchrist venu apporter la bonne parole aux moutons…
Cet article se présente en 3 parties :
Nietzsche : L’Homme qui pense par delà le Bien et le Mal
Nietzsche, Le Desperado le plus redouté d’Allemagne
Esclave versus Aristocrate
PLUTÔT ÊTRE UN FOU POUR SON PROPRE COMPTE QU’UN SAGE DANS L’OPINION DES AUTRES.
Si la solitude et l’isolement volontaires ont jamais eu de fervent défenseur, c’est bien Nietzsche, à tel point qu’il semble avoir des comptes personnels à régler avec toute forme de vie sociale.
Inutile de s’étendre sur sa biographie, ce n’est pas le propos. Le fait est que sa philosophie, et principalement celle relative à la morale, est ce qu’on pourrait qualifier de fiévreusement individualiste.
Selon Nietzsche, il y a deux types de personnes : les aristocrates (forts) et les esclaves (faibles).
Les esclaves établissent leur morale (et donc leurs notions de Bien et de Mal) par rapport à l’action des aristocrates qui les inhibe. Il s’agit donc d’une réaction. Vivant en groupe, les esclaves apparaissent tels des vers qui rampent et se montent la tête entre eux, en vertu de ce fameux esprit grégaire, haïssant désespérément les forts.
En d’autres termes, ils ne sont pas à l’origine de ce qu’ils pensent ou ressentent, et leur morale vengeresse n’est pas basée sur des lois absolues, puisqu'elle naît de la jalousie et du ressentiment. Si les aristocrates sont mauvais, alors les esclaves sont bons, ça ne va pas plus loin.
On note ici une forte autocomplaisance dans la faiblesse, la victimisation et le malheur fatal, renforcée par la morale brandie pour excuser et justifier la lâcheté, la transformant en quelque chose de noble et de joli alors qu’elle a comme source le ressentiment et la haine de soi.
Dans ces circonstances, on comprend que le Bien n’est pas vraiment le Bien, évidemment.
Les aristocrates sont très différents. Êtres d’action, synonyme d’un grand OUI courageux accordé à la nature et au corps, les forts se prennent eux-mêmes comme unique critère. Ils agissent à leur guise, se contentant d’être ce qu’ils sont, sans comparaison avec le reste du troupeau, et sans haine pour personne.
S’ils provoquent de la souffrance, il ne s’agit en aucune manière de cruauté - les autres ayant très peu de place dans l’équation (aucune en vérité) - mais juste de dommages collatéraux. Ils ne font que suivre leur nature de loup ou d’aigle solitaire, qui chassent quand ils ont faim, sans se soucier de la proie sur laquelle ils jettent leur dévolu.
Pour tout dire, les forts se passent même de morale, et le terme de vengeance est un concept qui leur est étranger.
L’aristocrate est un être absolu. Et donc, amoral (au-delà de la morale).
Partir loin du monde
VEUX-TU, MON FRÈRE, ALLER DANS L’ISOLEMENT ? VEUX-TU CHERCHER LE CHEMIN QUI MÈNE À TOI-MÊME ? HÉSITE ENCORE UN PEU ET ÉCOUTE-MOI. “CELUI QUI CHERCHE SE PERD FACILEMENT LUI-MÊME. TOUT ISOLEMENT EST UNE FAUTE” : AINSI PARLE LE TROUPEAU. ET LONGTEMPS TU AS FAIT PARTIE DU TROUPEAU.
Voilà qui confirme encore un peu plus cette idée. Marrant de constater que toutes les philosophies de ce monde se rejoignent dès lors qu’il est question de connaissance de soi.
Pour ceux qui seraient passés à côté, j’ai un scoop : l’isolement est essentiel à toute recherche de soi.
Ce n’est que loin du monde, et dans un sens, aussi loin de soi-même, loin de son environnement de base et de sa sécurité, qu’un Homme peut caresser l’espoir d’apprendre à savoir qui il est. Pourquoi ? Parce que tant qu’on n’a pas fait un pas au-delà du système, c’est lui qui pense à notre place, via le conditionnement. Impossible d'émettre une idée véritablement personnelle au sein du brouhaha social. Pire encore, la volonté de s’en extraire est vite jugée comme bizarrerie, non conformité, folie.
Pour preuve qu’elle est d’autant plus nécessaire.
Mais le troupeau qui a abandonné les contrées où il était dur de vivre : car on a besoin de chaleur, s’inquiète quand un de ses membres commencent à montrer les signes d’une volonté propre. La solitude, le repli, voire l’exclusion choisie sont considérés comme marque d’un esprit égoïste pour commencer, puis malsain, puis détestable.
Tu ne veux pas entrer dans la danse ? Nous ne sommes donc pas assez bien pour toi ? Pour qui te prends-tu, à vouloir essayer de penser différemment ?
Comme le dit Nietzsche :
Qui a d’autres sentiments va de son plein gré dans la maison des fous.
Remettre en cause toutes ses valeurs
VOYEZ LES BONS ET LES JUSTES ! QUI HAÏSSENT-ILS LE PLUS ? CELUI QUI BRISE LEURS TABLES DES VALEURS, LE DESTRUCTEUR, LE CRIMINEL : MAIS C’EST CELUI-LÀ LE CRÉATEUR.
S’exclure du monde provoque la remise en cause des valeurs, qui possèdent un caractère de devoir presque religieux même dans le monde profane.
Parce que le recul de l’isolement offre un nouveau prisme à travers lequel décoder le monde.
Et que même en étant animé de la plus farouche bienveillance, la morale en vient vite à apparaître comme celle décrite un peu plus haut : ressentiment, complaisance, victimisation, et haine envers ceux qui tentent de se libérer pour penser par eux-mêmes.
Voilà pourquoi le troupeau (voici les phtisiques de l’âme : à peine sont-ils nés qu’ils commencent déjà à mourir, et ils aspirent aux doctrines de la fatigue et du renoncement) craint celui qui s’écarte. Il sait instinctivement qu’il y a un risque qu’il se transforme en loup solitaire, et que sa seule arme contre lui sera de tenter de le faire culpabiliser, et de mettre en garde les autres contre son égoïsme.
Mais qui est le plus enviable ? Et qui est le plus libre ?
Considérant que toute création implique liberté, ou du moins, volonté propre, seul celui qui ose détruire les vieilles valeurs paralysantes et enfanter ses propres lois peut espérer engendrer un nouveau monde, être à l’origine d’une œuvre qui ne porte pas le sceau de l’esprit apeuré, soumis, morbide et finalement nihiliste, du groupe.
Boire l’amère liberté
CELUI QUI PLANE SUR LES HAUTES MONTAGNES SE RIT DE TOUTES LES TRAGÉDIES DE LA SCÈNE ET DE LA VIE. COURAGEUX, INSOUCIEUX, MOQUEUR, VIOLENT : AINSI NOUS VEUT LA SAGESSE. ELLE EST FEMME ET NE PEUT AIMER QU’UN GUERRIER.
Ici, on aborde l’aspect de la philosophie de Nietzsche qui rebute énormément de personnes.
Comme évoqué dans l’article sur l’anti-héros, pas de place pour la compassion, cette forme de complaisance qui ne rend pas service à l’Homme, le traitant comme une victime au lieu d’un guerrier.
Inévitablement, le solitaire qui se cherche et finit - au prix d’une lutte acharnée contre lui-même, d’une ascèse rude mêlant épreuves initiatiques et constante réaffirmation de la volonté - par devenir son propre maître (c’est-à-dire un être pleinement responsable, sans Dieu et sans disciples, que rien ne peut plus asservir, puisqu’on commande à celui qui ne sait pas s’obéir à lui-même) ne peut plus éprouver de peine ou d’attendrissement pour les basses et stupides petites affaires humaines (l’ayahuasca a le même effet), bien souvent empreintes de mesquinerie.
Nietzsche revient souvent sur ça : le fait que les Hommes donnent de la beauté et de la grandeur à leurs idées ou sentiments alors qu’il s’agit juste des manifestations de leur petit ego, par définition incapable de véritable altruisme ou d’absolu.
Ils troublent leurs eaux pour les faire paraître profondes…
L’Homme libre est donc bel et bien cet imbuvable desperado des plaines désertiques qui conchie l’humanité en se foutant ouvertement de sa gueule. Mais pas seulement.
S’il est un Guerrier, et si ce n’est pas contre les autres qu’il mène sa guerre, devinez qui est son seul ennemi ? On va y revenir.
Regarder sa noirceur en face
PLUS IL VEUT S'ÉLEVER VERS LES HAUTEURS ET LA CLARTÉ, PLUS PROFONDÉMENT AUSSI SES RACINES S’ENFONCENT DANS LA TERRE, DANS LES TÉNÈBRES ET L'ABÎME, DANS LE MAL.
Cette idée peut sembler assez dérangeante, mais si vous avez lu l'article sur Fight Club, ça n’aura rien de neuf pour vous. D’ailleurs, tout le monde répète à loisir cette fameuse citation qu’on trouve dans Par-delà Bien et Mal :
Celui qui combat des monstres doit prendre garde à ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme regarde aussi en toi.
Bref, apparemment, tout le monde maîtrise le concept, et l’adore. Il est pourtant loin d’être évident, et plusieurs écoles de pensée s’affrontent pour décrypter ces quelques mots.
Mon interprétation à moi s’inscrit dans le cadre de la “psychologie des profondeurs”, qui est celle qui me semble la plus adaptée pour analyser ce philosophe.
Pour faire simple : prenons garde à ne pas en venir à haïr la vie (volonté de puissance et créativité) à force de frayer avec les zombies.
Leur nihilisme ne doit pas nous atteindre, et le but final n’est pas de foutre le feu à toutes les valeurs pour se venger de leur connerie mais bel et bien d’en créer de nouvelles, célébrant véritablement la vie (Yo Dionysos !). Et en ce qui concerne l’abîme, il s’agit selon moi d’un face à face avec soi-même que bien peu sont prêts à accepter.
Qu’il s’agisse du vide transcendantal ou de la simple révélation de notre nature, le résultat est le même : ça fait peur, et il y a un risque de ne pas s’en remettre.
Mais qui d’entre nous a jamais vraiment regardé en soi, aussi loin, aussi longtemps ?
L’idée rejoint celle qui est chère à Chuck Palahniuk : seul celui qui a connu le fond du gouffre peut espérer être touché par la lumière. Cependant, le but n’est pas de frapper le sol pour remonter, mais d'accepter de cohabiter avec ses démons, à jamais.
Le sommet et l’abîme sont maintenant confondus…
Ces mots terribles disent tout ce qu’il y a à dire.
Non, la vérité et la liberté ne sont pas pour tout le monde. Il s’agit d’une exception, et seul celui disposé au plus grand sacrifice peut espérer l’atteindre.
Parce qu’un Homme, quand il grandit, le fait dans les deux sens : vers le sol, et vers le ciel, mais inutile d'espérer accomplir l’un sans l’autre, et ce ne serait d’ailleurs pas souhaitable.
Se prendre des grosses claques dans la gueule
IL FAUT PORTER EN SOI UN CHAOS POUR POUVOIR METTRE AU MONDE UNE ÉTOILE DANSANTE.
Aaah, encore une phrase adorée par la populace ! Pour une fois que ce vieil enfoiré de Nietzsche se montre romantique !
Comme dans Fight Club, on remarque que le chaos est encore une fois présent. Il l’était aussi chez l’anti-héros (comme c’est bizarre !), mais je me dois de répéter le message : ce n’est pas le lisse et le feutré qui sont générateurs de changement. Et en toute honnêteté, ce sont même bien souvent les claques magistrales qu’on s’est prises en pleine gueule qui ont initié en nous les modifications les plus spectaculaires.
Qu’il s’agisse d’art, de relation amoureuse, de choses affreuses comme le deuil, ou plus simplement d’un voyage, les événements qui laissent les ornières les plus profondes et catalysent notre évolution ne sont pas des caresses.
Tout comme le Big Bang a engendré le monde, la Terre, et toutes les étoiles qui dansent autour, si nous aussi nous voulons devenir créateurs, alors nous devons accepter la destruction, le choc, le chaos pour en faire nos forces vives.
En d’autres termes, le chaos, ennemi juré de l’ordre, symbolise le jaillissement de la passion, thème cher à Nietzsche, en opposition à l’encroûtement de la raison pontifiante.
Il suggère donc de s’abandonner à nos instincts pour laisser émerger cette partie de nous bien plus sage que le dogme visant à la réguler.
Parce que rien de neuf ne peut naître sur d’anciennes terres polluées. Rien de beau émerger entre les racines d’un monde pourri. Se confronter au pire en soi, le regarder de son œil lucide, et choisir de s’en servir pour enfanter un nouvel ordre est une leçon très forte, bien loin de la victimisation.
Bien plus efficiente. Et bien plus belle.
Se confronter à soi-même
MAIS LE PLUS DANGEREUX ENNEMI QUE TU PUISSES RENCONTRER SERA TOUJOURS TOI-MÊME (...) TU SERAS HÉRÉTIQUE ENVERS TOI-MÊME, SORCIER ET DEVIN, FOU ET INCRÉDULE, IMPIE ET MÉCHANT. IL FAUT QUE TU VEUILLES TE BRÛLER DANS TA PROPRE FLAMME : COMMENT VOUDRAIS-TU TE RENOUVELER SANS T’ÊTRE D’ABORD RÉDUIT EN CENDRES !
On appuie encore un peu plus le point précédent.
Il est logique que l’Homme fort n’ait plus d’autre ennemi que lui-même. Mais cette confrontation ultime revêt chez ce philosophe tous les aspects de la grandeur. Ce n’est pas quelque chose qu’on doit redouter ou fuir, bien au contraire. Attiser les flammes de ce glorieux combat semble même tout indiqué.
Connaître la peur, et la contraindre. Regarder l’abîme avec fierté. Égorger sa propre raison puisqu’elle est née du monde, et qu’il faut renoncer à lui.
Voilà où se situe le véritable cœur, et le véritable courage.
Ici revient le concept d’autodestruction, présentant une fois de plus quelque chose d’essentiellement constructif. Conquérir le droit de devenir créateur et de trouver ses propres valeurs représente une bataille terrible et féroce, à la hauteur de l’Homme libre en devenir.
Voyez cette citation magnifique :
Mais tu veux suivre la voie de ton affliction qui est la voie qui mène à toi-même. Montre-moi donc que tu en as le droit et la force ! Es-tu une force nouvelle et un droit nouveau ? Un premier mouvement ? Une roue qui roule sur elle-même ? Peux-tu forcer les étoiles à tourner autour de toi ?
On note clairement qu’il ne suffit pas de se prétendre libre pour l’être, et que les basses manœuvres de l’ego sont forcées de s'éclipser face à une telle requête. L’Homme libre doit faire ses preuves, et avant tout envers lui-même. Seulement envers lui-même, d’ailleurs.
Et il existe une différence fondamentale entre celui qui est libre et celui qui ne fait que le prétendre.
Devenir sa seule et unique référence
TU T’APPELLES LIBRE ? JE VEUX QUE TU ME DISES TA PENSÉE MAÎTRESSE, ET NON PAS QUE TU T’ES ÉCHAPPÉ D’UN JOUG.
Cette citation est selon moi l’une des plus fortes de Nietzsche. Je vais certainement fâcher du monde, mais c’est trop essentiel pour que je passe à côté.
A notre époque, il est fréquent que les gens se définissent par ce qui les accable plutôt que par ce qui les anime. Contre ceci, anti cela… OK les mecs, mais bordel, c’est quoi qui vous fait bander ? Pour quoi avez-vous envie de lutter ? Pour quelle raison vous vous levez le matin ?
De même qu’il existe une différence majeure entre esclave et aristocrate, il y a un immense fossé entre libération et liberté. La vraie liberté n’est pas la libération. Tout comme le faible se définit lui-même par ce qui l'oppresse, au point de s’en servir comme base pour bâtir sa morale tronquée et égocentrique (ce qui me fait souffrir est mal, ce qui me laisse tranquille est bien), l’Homme libre s'identifie à sa “pensée maîtresse”, ce qu’il aime, ce qui le fait vibrer, ce pour quoi il concentre tous ses efforts et toute sa volonté.
Par cette injonction, Nietzsche nous contraint à regarder profondément en nous, pour exhumer ce qui fait de nous quelqu’un d’unique.
Cette requête propose aussi son idée de l’absolu : se définir par soi-même uniquement, sans considération pour les choses annexes qui nous entravent. Trouver ses propres valeurs, sans lien avec l’action des autres.
Allez, une autre phrase que je trouve sublime :
Mais je vis de ma propre lumière, j’absorbe en moi-même les flammes qui jaillissent de moi…
Puis devenir enfin son propre maître !
L’ESPRIT VEUT MAINTENANT SA PROPRE VOLONTÉ, CELUI QUI A PERDU LE MONDE VEUT GAGNER SON PROPRE MONDE.
Dans le sable jaune brûlé par le soleil, il lui arrive de regarder avec envie vers les îles aux sources abondantes où, sous les sombres feuillages, la vie se repose. Mais sa soif ne le convainc pas de devenir pareil à ces satisfaits ; car où il y a des oasis il y a aussi des idoles. Affamée, violente, solitaire, sans Dieu : ainsi se veut la volonté du lion. Libre du bonheur des esclaves, délivrée des dieux et des adorations, sans épouvante et épouvantable, grande et solitaire : telle est la volonté du véridique. C’est dans le désert qu’ont toujours vécu les véridiques, les esprits libres, maîtres du désert ; mais dans les villes habitent les sages illustres et bien nourris, les bêtes de trait.
Après maintes douleurs et maintes métamorphoses, il est temps de devenir créateur, et l’on finit par ne plus vivre que ce que l’on a en soi.
C’est une existence bien solitaire, sorte de grand OUI au tragique qui intègre la souffrance comme inévitable, mais les réalisations qu’elle promet surpassent de loin celles qu’on aurait connues au sein du troupeau. Gagner son propre monde, n’est-ce pas le rêve de tout artiste ?
Volant de mes propres ailes dans mon propre ciel…
Je ne prétendrais pas que ce type de vie puisse convenir à chacun, car il est terrible de demeurer seul avec le juge et le vengeur de sa propre loi, mais quand bien même on ne souhaiterait pas aller jusque-là, la philosophie de Nietzsche aurait au moins le mérite de nous faire entrevoir un bout de l’ombre de cette amère liberté.
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