La Connaissance est une Expérience
Parfois je me dis que c’est ma première cérémonie d’Ayahuasca qui a été la plus significative. Cette nuit-là, la Plante m’a transmis quelque chose qui a transformé à jamais ma façon d’être au monde.
Cet enseignement tient en une seule phrase : la connaissance est une expérience.
Je venais d’obtenir ma licence de philo et comme tout jeune penseur idéaliste, la Quête de la Vérité était mon Graal. J’avais vingt ans et j’étais prête à consacrer ma vie entière à tenter d’atteindre quelque chose de vrai. Quelque chose de réel. Mais quatre ans à étudier la pensée des autres, c’était largement suffisant pour comprendre que persister dans cette voie ne me permettrait jamais de toucher du doigt ce dont je rêvais, et j’étais écœurée par le prétendu “savoir” encyclopédique.
La philosophie devait être mise à l'épreuve de la vie.
CONSCIENCE DÉSINCARNÉE
Pour que cet “amour de la sagesse” ne se résume pas à une vague masturbation neuronale, il fallait jeter les livres et vivre la philo dans sa chair, oser confronter ses grands principes à la réalité du terrain.
C’est comme ça qu’après des mois de voyage, je me suis retrouvée au Pérou, auprès d’un chaman Shipibo, une coupe d’Ayahuasca en main. Ce qui s’est passé lors de cette rencontre est le genre d’expérience dont on dit qu’il y a un avant et un après.
Mon mental a été balayé, totalement éradiqué. Pourtant, j’ai eu accès à une compréhension qui reléguait tout ce que je croyais avoir compris avant à des illusions aussi prétentieuses que puériles.
La Plante a éveillé en moi un sens nouveau, comme une fusion de tous les modes de pensée et d’appréhension en un méta-sens. En parvenant à mêler perception, sensation, émotion et intuition, l’Ayahuasca m’a fait vivre, ressentir et comprendre à la fois la totalité de ce qu’elle m’enseignait. Assiégée, submergée, possédée par les effets de la transe, j’ai eu l’impression de VOIR, enfin, pour la première fois de ma vie.
C’était exaltant. C’était stupéfiant. C’était transcendant.
C’était quelque chose derrière lequel je n’avais eu de cesse de courir, toute ma vie durant, sans jamais parvenir à ne serait-ce qu’approcher du même résultat.
Parce que tout ce dont je disposais pour appréhender le monde, c’était les concepts. Toute l’architecture fragile de ma pensée reposait sur eux. C’était le seul cadre que je possédais, la seule grille que je pouvais apposer sur les choses pour tenter de les saisir, de déchiffrer leur langage secret.
Ma pensée était elle-même concept, et rien de plus.
En quelques heures, l’Ayahuasca m’a démontré que la vraie connaissance ne nécessite aucune pensée et qu’elle n’a rien à voir avec une quelconque construction mentale.
Hybrider ton esprit à celui d’une entité autre en plein cœur de ta propre psyché est une expérience extrême, et infiniment perturbante. Surtout quand cette entité fait preuve d’une intelligence et d’une sagesse mille fois plus puissantes que les tiennes, et qu’elle te prête sa conscience désincarnée, où ni le temps ni l’espace n’ont jamais existé, pour te faire pénétrer dans une dimension de la réalité dont tu n’avais même pas osé rêver.
Mon expérience du réel avait toujours été limitée à ce que je pouvais concevoir. Grâce à l’Ayahuasca, je venais de franchir cette frontière.
DANSER LA LIBERTÉ
Transfusée par la force et la splendeur des icaros, engorgée de l’énergie que le chaman déployait avec une ardeur sidérante, la Plante m’a immergée corps et âme au sein d’une transe où tout était pure synesthésie.
Jamais je n’aurais cru pouvoir regarder avec la paume de mes mains, pleurer par ma peau, chanter avec mon esprit…
Comprendre l’infinité de l’espace dans la lumière et les couleurs, dans l’art abstrait et la beauté ineffable des visions, saisir les mystères les plus complexes de l’âme humaine avec un esprit plongé dans le silence de la plus pure contemplation, ressentir la puissance de l’amour dans ma sueur, dans le tremblement de mes genoux, dans le cerceau de chaleur encerclant ma tête et dans le froid parcourant mon dos.
Apprendre à équilibrer la terreur d'être un Homme avec la merveille d'être un Homme dans la foi que mettait le chaman à scander ses chants guerriers vers le ciel, éprouver la force et l’humilité du Jaguar dans les vagues de ma nausée, accéder aux secrets mystiques et terrifiants du Serpent dans la fumée du Tabac portée par le souffle incroyablement doux et profond du curandero…
Et au centre de tout ça, il y avait la liberté.
C’était elle, la véritable intention qui m’avait conduite auprès de la Plante.
Celle qui crie, celle qui pleure, celle qui brûle, cette fureur de vivre dans mes os, cette rage de vaincre dans mon ventre, cette douleur sans fin animant les êtres qui aspirent à aller au-delà d’eux-mêmes.
Cette tant souhaitée liberté qu’on doit exhumer de soi, de ses propres mains, et ramener à la vie pour la faire danser dans le soleil…
L’Ayahuasca m’a fait éprouver la signification de la liberté jusque dans la plus infime de mes cellules, et j’ai enfin compris qu’il ne s’agit pas d’un idéal qu’on érige dans sa tête pour diriger sa vie, mais d’une sensation vivante logée dans les tripes, le cœur et l’esprit de l’Homme quand il a cessé de chercher ses réponses ailleurs qu’en lui-même.
En d’autre termes, quand il est prêt pour le Koshi Shinan, valeur suprême des Shipibo qui peut se traduire par Esprit Fort. Leur Graal à eux, l’accomplissement le plus haut dont un être humain puisse rêver. Là où cœur et esprit vibrent ensemble sur une seule et même ligne.
SAGESSE DU ROYAUME VÉGÉTAL
Cette nuit-là, j’ai eu un aperçu de la voie par laquelle les Shipibo accèdent à la connaissance, et face à une telle évidence, il n’y avait plus rien à dire, plus rien à penser. Appliquer les paradigmes de mon monde à ce monde-là aurait été une erreur grossière. Le chaman ne m’a rien dit non plus. Il s’était contenté de m’emmener à la source de toute chose pour que je comprenne par moi-même.
Il avait ouvert pour moi la psyché de la Plante, et elle m’a invitée à y pénétrer.
Plus tard, en m’engageant dans les diètes de plantes, j’ai découvert que dans le chamanisme shipibo, les rêves et la transe sont la voie royale vers la connaissance. Que celle-ci s’élabore à partir de l’expérience subjective et ne passe par aucune transmission humaine, qu’elle soit orale ou écrite. Que la Medicina doit être vécue de l’intérieur, au cœur de son intimité, de façon toujours individuelle. Que les états élargis de conscience, en développant nos aptitudes latentes, nous font accéder à la sagesse du royaume végétal, et que c’est elle qui, paradoxalement, nous apprend à guérir et à devenir de meilleurs êtres humains.
Une sagesse végétale qui s’exprime par métaphores.
Les plantes parlent le langage des rêves et des visions. Un idiome non-verbal usant de formes intuitives, affectives, symboliques, comme celui des paraboles, des mythes et des légendes. Celui de l’art, de la nature, de la musique, et des émotions.
Croire que cet idiome est imprécis serait une erreur. Sa complexité n’a d’égal que sa densité et sa clarté. Et parce que c’est un langage que les plantes vont chercher au fond de nous-mêmes pour mettre à notre portée leur message, il est toujours adapté à nous. D’une certaine manière, on peut le voir comme un acte de co-création, fruit d’une rencontre inter-espèces, enfant de l’hybride Homme-Végétal.
Dès ma première cérémonie, j’ai eu la preuve que ce langage poétique était infiniment plus véridique que celui dont nous, Occidentaux, usons tant et plus avec notre logique, nos analyses, nos schémas, nos déductions, nos classifications. Notre machine à étiqueter. Toutes ces méthodes soi-disant objectives, qui nous coupent de l’expérience franche des choses, et restreignent notre esprit au domaine spatio-temporel.
Comme si nous redoutions de regarder l’infinité du multivers dans les yeux.
Ce que j’ai compris, c’est qu’une immense parcelle du réel ne peut être appréhendée autrement que par ce sens supérieur qui métamorphose la musique en visions, les émotions en rayonnement, les animaux en enseignants, et la nature en une symphonie vibrante dont chaque être est à la fois une simple note et la totalité de la partition.
Autoriser sa conscience à s’expandre, c’est permettre à sa réalité de s’élargir dans une même mesure. Certaines choses ne peuvent s'exprimer en nous que lorsqu’elles s’incarnent en symbole.
Ainsi en est-il de Ronin, l’Anaconda cosmique originel, esprit-mère de l’Ayahuasca, maître hypnotique de la transe, qui vient nous prendre en lui pour nous conter l’histoire du monde en répandant dans nos visions les dessins vivants de son corps, susurrant ses vérités éternelles à l’âme des Hommes, créant des chemins de chants en ondulant lentement sous notre peau pour y diffuser son essence philosophale, libérant l’énergie créatrice, creusant des failles pour aller y débusquer la lumière, médecine universelle dont il est la racine et l’ultime ramification, rêvant du temps où nous sera rendue cette partie de nous-mêmes gardienne des réponses, et où Nature et Homme sont une seule et même chose.
Toutes les œuvres présentées ici sont nées de ma rencontre avec l’artiste Bruno Leyval pour lequel j’ai posé.
Cet article a été publié dans le numéro 19 de la revue Natives, dédiée à la transmission des savoirs des peuples racines, dont je remercie les fondateurs pour la beauté et l’importance essentielle de leur travail.