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Carnet de Route #14 : Un Mois et Quinze Jours

Un soir à Vegas, l’Anglais m’a entendue chanter les Pink Floyd en revenant de la douche et il m’a demandé si je connaissais Shine On You Crazy Diamond. Aussi fou que ça puisse paraître, vu comment j’adore ce groupe, je l’avais jamais entendue, alors il me l’a mise sur son PC avant d’aller se doucher à son tour. Je l’ai écoutée allongée sur mon lit et quand il est revenu j’étais en train d’écrire. Voilà le passage.

Un roman écrit sur la route

Le vieux carnet de voyage de Zoë Hababou.

Un soir à Vegas, l’Anglais m’a entendue chanter les Pink Floyd en revenant de la douche (le solo de guitare de The Wall, que j’adore reproduire note pour note rien qu’avec ma voix), et il m’a demandé si je connaissais Shine On You Crazy Diamond.

Aussi fou que ça puisse paraître, vu comment j’adore ce groupe, je l’avais jamais entendue, alors il me l’a mise sur son PC avant d’aller se doucher à son tour.

Je l’ai écoutée allongée sur mon lit et quand il est revenu j’étais en train d’écrire.

A ce moment même je savais que ce que je rédigeais allait changer la face de Borderline.



Extrait de Borderline

Le soir même du jour où mon cerveau s'est remis à fonctionner, j'ai été chercher la caisse et j'ai pris la route sans savoir ce que je faisais. D'ailleurs j'aime autant vous prévenir qu'à partir de maintenant faudra pas chercher à comprendre ce que je raconte ou tenter de trouver une cohérence à ce que j'ai branlé après ça. Suivez le truc, comme je l'ai fait, c'est tout ce qu'on vous demande.

En fait ça m'étonne que j'ai pu me barrer comme ça, sans dire au revoir. Je crois pas que c'était ce que l'hôpital avait prévu, sans compter qu’y avait sans doute des trucs juridiques à régler et tout, m'enfin on peut le faire, on peut se casser comme ça, même si y a sans doute peu de gens qu’osent le faire tout simplement.

Tout le long du chemin jusqu'à la voiture, j'ai eu comme des flashs des moments que j'avais passés à l'H.P, des trucs, des paroles qui reviennent et s'évanouissent de nouveau, qui s'échappent quand on veut des précisions, et qui se blottissent dans l'inconscient pour mieux rejaillir en temps voulu.

J'ai laissé filer. De toute manière j'étais fracassé en mille morceaux, décomposé, l'esprit comme un puzzle où y manque des pièces, et vous connaissez le principe du puzzle : tu mets d'abord les coins, les bords, et petit à petit tu te rapproches du centre, t'as un bout à moitié fait qui traîne au milieu et que pour le moment tu sais pas où mettre, et y a qu'à la fin que tu découvres l'image, si t'as pas pété un câble et tout envoyé valser.

Quand j'ai grimpé dans la bagnole, Tyler s'est installée à l'avant, a envoyé valdinguer ses grolles comme elle faisait tout le temps et a posé ses pieds nus sur le tableau de bord. Et elle a commencé à tourner son visage vers moi. Je m'apprêtais à voir ce sourire si particulier qu'elle avait quand elle savait qu'on allait faire de la route. Elle adorait faire de la route, c'était toujours elle qui gérait l'autoradio, elle savait exactement quoi mettre au bon moment pour que musique et paysage s'accordent et intensifient mutuellement leurs effets.

Elle allait se tourner vers moi. Elle allait me faire ce sourire.

Mais elle a disparu d'un coup, le siège était vide, comme si elle avait jamais existé.

Je me suis pris une suée instantanée, le cœur à balle, le dos trempé, le souffle coupé.

J'ai pensé : Au secours.

Tous ses trucs traînaient partout encore, un short en jean, des lunettes de soleil, le CD des Pink Floyd où elle préparait toujours nos traces. Son aura imprégnait toute la caisse.

Alors j'ai fermé les yeux en faisant comme si j'allais pas devenir fou, et j'ai démarré comme un bourrin, parce que je savais que la seule chose à faire était de regarder droit devant moi, de me concentrer sur la route comme un acharné, de serrer le volant jusqu'à ce que j'en aie mal aux épaules, et surtout, surtout, éviter à tout prix d'appuyer sur le bouton de l’autoradio, au risque de faire jaillir la dernière musique qu'elle avait mise, et bordel je savais trop bien laquelle c'était.

J'ai roulé toute la nuit, ça m'a fait du bien, parce que je me suis retrouvé proche d’un état qui m’était devenu familier. Une semi-conscience telle que celle que doivent connaître les mollusques, une réconfortante annihilation de la pensée, sans troubles ni soubresauts, un coma blanc et salvateur. Je me rappelle le défilé hypnotique des lumières, le noir de la route avalée si vite, l'engourdissement.

Le soleil m'a réveillé. Je me rapprochais de l'Ouest, le paysage avait changé. J'étais si heureux que j'ai failli réveiller Tyler qui dormait sur le siège à côté.

Je me suis arrêté à une station-service. J'ai commandé un café, mais mes mains tremblaient tellement que j'ai pas été foutu de le boire. La serveuse m'a demandé si ça allait alors j'ai éclaté en sanglots et je suis reparti vers la caisse juste avant de m'évanouir.

J'ai recommencé à rouler. L'air devenait plus chaud à mesure que j'approchais du désert. Et soudain j'ai réalisé à quel endroit j'étais en train d'aller. C'est là que j'ai vraiment commencé à flipper. J'étais tétanisé de peur et d'appréhension, et alors la haine s'est mise à monter. D'un coup j'ai enfoncé la pédale et la bagnole a bondi en avant en grognant comme une monstrueuse bestiole affamée.

Je me suis dit que j'étais complètement planté de vouloir retourner là-bas, et les restes de mon esprit disloqué se sont recroquevillés sur eux-mêmes à cette idée terrifiante. Et quelqu'un au fond de mon âme s'est affaissé contre le mur en gémissant, a entouré ses jambes avec ses bras, et s'est mis à se balancer d'avant en arrière comme un psychotique, en secouant la tête. Jamais, jamais plus il ne faudrait retourner là-bas.

Mais il y en avait un autre qui criait, qui hurlait qu'il voulait se projeter au plus profond de la souffrance, que le seul endroit où aller c'était précisément là-bas, que c'était la dernière chose qu'il restait à faire, la seule chose qui ait encore un sens. Il serrait les dents tellement fort que de la mousse commençait à apparaître au coin de ses lèvres, et son hurlement s'est mué en un rire fanatique, démentiel. Et c'est celui-là qu’enfonçait l'accélérateur, pour qu'on en finisse.

Et au loin, une voix, comme un simple frémissement, proche d'une impression sans origine définie, une voix disait qu'elle serait là-bas.

C'est alors qu'un pneu a crevé. Je roulais si vite que la caisse a fait une embardée de fou et s'est mise à tourner, putain, j'avais jamais vu ça de ma vie. Et quand ça s'est arrêté j'étais tellement loin de la route que j'ai eu du mal à le croire. Mais c'était une région assez plate, et j'étais toujours vivant, apparemment. Ça a au moins eu le mérite de me calmer. J'ai allumé une clope en tremblant de partout et passé une main dans mes cheveux trempés de sueur.

Je me suis senti frustré dans mon délire, mais j'avais surtout pitié de moi. J'étais en train d'agir comme si ma vie avait encore un sens. Comme s'il y avait encore quoi que ce soit à sauver. Quelque chose qui mérite qu'on se mette dans un état pareil. À vrai dire, le seul truc encore sensé à faire était de s'asseoir par terre contre la bagnole et de se laisser crever, dévoré par les vautours. Je méritais pas mieux. Mon orgueil m'a donné envie de me foutre une balle dans la tête. Et j'étais tellement minable que j'avais même pas de flingue.

Il faisait chaud. Et y avait pas un seul putain d'arbre dans ce désert de merde. J'ai ouvert deux portières et je me suis allongé dans l'ombre. J'ai sombré dans un sommeil sans rêves.

J'ignore combien de temps j'ai pioncé, mais quand j'ai ouvert les yeux il faisait nuit. Le ciel était rempli d'étoiles. J'ai entendu des pas, et avant que j’aie pu me redresser, son visage est apparu au-dessus du mien. Je savais que c'était elle, mais je ne pouvais pas distinguer ses traits. Ses longs cheveux ont frôlé mon front. Elle a dit :

— Faut qu'on se magne le cul de changer cette putain de roue si on veut arriver avant demain soir.

J'ai demandé en me levant :

— Quelle heure il est ?

Elle a tendu une main devant elle, paume en l'air, et m'a dit :

— L'orage arrive. Ça va pas tarder à flotter.

Et elle a ouvert le coffre et entrepris de sortir la roue de secours.

— Impossible que ça flotte. Le ciel est gavé d'étoiles.

— J'espère qu'on a pas oublié de prendre le cric.

J'ai changé la roue et on est montés dans la caisse. Et au moment où on rejoignait la route, une goutte s'est écrasée sur le pare-brise. Tyler m'a lancé un regard satisfait et a commencé à trifouiller les CD. Elle a mis les Doors, je vous laisse deviner laquelle.

Je crevais d'envie de la toucher, mais j'étais paralysé par l'idée qu'elle s'évanouisse de nouveau, qu'elle m'abandonne comme la dernière fois, et j'osais même pas lui parler. Je jouissais juste de sa présence. C'était ça qui me manquait le plus finalement. Une partie de moi savait qu'elle était pas vraiment là. Mais ce n'était qu’une vague idée qui stagnait à la périphérie de ma conscience. L’impression floue qu'un truc n'était pas à sa place. Mais j'étais si heureux de pouvoir juste la contempler que j'ai eu aucun mal à l'occulter, jusqu'à la faire complètement disparaître de mon esprit.

C'est donc bercé par le rythme des musiques qui s'enchaînaient parfaitement que j'ai avalé les bornes sans y faire attention.

Et à un moment j'ai ouvert les yeux, et je faisais face à l'endroit où j'avais tant redouté d'aller. J'ai pas eu le temps de comprendre ce que je ressentais car Tyler a bondi sur son siège et a pointé d'un doigt fébrile ce nœud hors de l'espace-temps qui est devenu ma pire hantise et mon fantasme absolu, ce lieu mythique au cœur de mon esprit où se mêlent attraction et répulsion, dans un combat sanglant qui ne prendra jamais fin, et qui finira par me rendre taré. Et bordel je demande pas mieux que de même plus savoir qui je suis.

Et Tyler a gueulé :

— C’est là ! C’est là qu’il faut qu’on s'arrête ! Là-bas où ça s’avance dans le vide ! Attends attends attends faut que je mette la musique !

C'est là qu'une étrange lumière a scintillé au fond de ma conscience. Et avant même qu'elle mette la musique, une symphonie inquiétante a commencé à se jouer dans ma tête.

Mon cœur a sauté une marche et j'ai avalé ma salive.

J'ai fermé les yeux une brève seconde et je lui ai demandé :

— Qu'est-ce qu'on fait ici ?

Elle jouait la mélodie de la guitare avec sa bouche, reproduisant chaque note parfaitement.

— Qu'est-ce que tu fais là ?

— Enfin on y est, depuis le temps que j'en rêve !

— D'où est-ce que tu viens ?

Mais elle continuait à chanter, comme si elle m'entendait pas. Comme si on appartenait à deux mondes différents.

Une larme a coulé le long de ma joue et j'ai senti mon esprit se hérisser et s'acharner contre les parois de mon crâne pour s'échapper. Fuir cette horreur. Et la musique qui continuait à monter. La route qui filait de plus en plus vite. La terreur de la révélation qui croissait à mesure qu'elle se frayait un chemin jusqu'à la conscience.

J'ai crié en pleurant :

— Réponds-moi Tyler !

Mais elle a juste murmuré, le regard perdu au loin, comme elle l'avait fait dans une autre vie :

— Le soleil est en train de se coucher...

C'était fini. Je ne pouvais plus nier. Je faisais face à ce que j'avais tant redouté, esquivant l'évidence en ne posant pas de questions, alors que le défilé des musiques me rappelait dangereusement quelque chose, quelque chose de trop ignoble, que mon esprit ne pouvait que refouler désespérément.

Elle n'était pas là. Elle ne serait jamais plus là désormais. Elle n'avait fait que répéter les gestes et les paroles qu'elle avait déjà faits et dites. Elle ne m'avait jamais répondu. Et alors j'ai tourné la tête dans sa direction mais le siège était vide, comme il l'avait toujours été depuis que j'avais quitté l'hôpital.

Des vagues de pensées m'ont assailli d'un coup. La musique continuait à se déverser en moi, mais j’étais plus dans la voiture. Ça ressemblait à un bad trip, et j'ai soudain entendu les paroles des toubibs : Parfois, quand le cerveau reçoit une information qu'il ne peut tolérer car elle génère d'un coup trop de souffrance, il agit comme un système électrique et pète une durite pour éviter la surtension. C'est un moyen de survie. C'est ce qui vous est arrivé.

(Je suis en plein bad trip et Tyler doit pas être loin, faut juste que j'attende que ça passe, l'effet du truc va passer et je vais finir par rejoindre la réalité)

J'ai vu ce qui nous était arrivé ici à tous les deux.

Nous sommes navrés, Mr. Montiano, mais vous devez le comprendre : votre sœur est morte.

Est-ce que j'avais seulement quitté l'H.P ? Est-ce que j'étais en plein bad trip, en plein rêve ? Est-ce que j'avais rompu le charme, gâché la seule chance que j'avais de la revoir une dernière fois, de revivre ce moment unique et de rectifier le cours du destin, parce que j'étais incapable d'y croire assez fort ?

Shine On You Crazy Diamond a atteint son paroxysme et un spasme de douleur a incendié tout mon être, un orgasme de haine qui m'a poussé à continuer tout droit, à dépasser cet endroit maudit où flottaient encore les fantômes de ce que nous avions été, qui cherchaient à m'agripper mollement, à m'attirer avec leurs plaintes, pour que je sombre et rejoigne leur macabre cérémonie, où la même tragédie était jouée éternellement, et à ne pas céder à la tentation de regarder une dernière fois la silhouette qui se tenait au milieu de la route, loin derrière la voiture, dressée contre le ciel, et qui me regardait l'abandonner.


Découvrir la saga dont ce texte est extrait.


Carnet de Route #15

Carnet de Route #1


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Ayahuasca Kosmik Journey : Simulation Virtuelle d’une Réalité Visionnaire

Vous allez VIVRE Ayahuasca Kosmik Journey en même temps que nous, grâce à la vidéo complète du film diffusée ici, en suivant les impressions d’un novice (Ben) pénétrant dans l’univers de l’ayahuasca, accompagné d’une initiée (moi), qui va l’aider à comprendre ses visions et explorer la profondeur de ses impressions… Prenez une grande inspiration et cliquez sur le lien : Bienvenue dans le royaume de l’Ayahuasca !

Simuler une cérémonie d’ayahuasca en réalité virtuelle (VR) ? C’est l’idée folle de Jan Kounen, ce cinéaste ayahuasquero !

Son but ?

Ramener et partager de l’info autour de cette médecine, parce que la VR permet de manière beaucoup plus précise de retranscrire la nature de l’expérience, à savoir d'être plongé dans un monde de manière vertigineuse.

Et c’est vrai que la transe ayahuasca et les visions qu’elle provoque sont difficilement traduisibles, que ce soit avec des mots ou au travers d’un simple film.

Par nature immersif et tridimensionnel, l’univers de l’ayahuasca est vraiment une autre dimension, que seule la réalité virtuelle pouvait mettre à la portée de ceux qui n’en ont jamais pris.

Comme poursuit Jan Kounen, la VR s’imprime comme une expérience vécue.

Et il semble bel et bien que c’est ce qu'a ressenti Benoît, alias Benraconte, auteur de récits dont vous êtes le héros, en faisant l’expérience d’Ayahuasca Kosmik Journey avec son casque sur le tête. Quand il m’a contactée pour me mettre au courant de sa découverte, les mots semblaient buter sur sa langue, tant ce qu’il avait vécu l’avait bouleversé. Pour avoir moi-même consommé de l’ayahuasca à maintes reprises, je ne pouvais que comprendre son ressenti ! J’ai donc eu l’idée de l’interviewer en podcast pour creuser avec lui au sein de son expérience. Mais ce n’est pas n’importe quel podcast… 

Vous allez VIVRE Ayahuasca Kosmik Journey en même temps que nous, grâce à la vidéo complète du film diffusée ici, en suivant les impressions d’un novice (Ben) pénétrant dans l’univers de l’ayahuasca, accompagné d’une initiée (moi), qui va l’aider à comprendre ses visions et explorer la profondeur de ses impressions…

Prenez une grande inspiration et cliquez sur le lien : Bienvenue dans le royaume de l’Ayahuasca !

L’expérience en direct d’Ayahuasca Kosmik Journey accompagnée d’un novice et d’une ayahuasquera

 

Les questions posées à Benraconte

  • Pourquoi tu t’es intéressé à ce jeu ?

  • Est-ce que tu appréhendais avant ta première session ?

  • Est-ce qu’après cette expérience, tu aurais envie de tenter l’ayahuasca pour de vrai ?

  • Est-ce que les visions ont un sens pour toi ?

  • Est-ce que malgré le fait que tu n’aies pas bu d’ayahuasca, tu éprouvais quelque chose de physique durant la cérémonie ?

  • Quelle signification recèlent pour toi les icaros ?

  • Comment ressentais-tu ta conscience durant la session ? Est-ce qu’elle fusionnait avec ce que tu voyais, ou qu’elle luttait contre ?

  • Que demanderais-tu à l'ayahuasca pour ta première cérémonie ?

  • Que penses-tu de cette démarche de rendre accessible l’expérience de l’ayahuasca à presque tout le monde ?



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Carnet d’ayahuasca #13 : Treizième Cérémonie

Toute cette tapisserie de chromosomes s’est transformée en ces formes géométriques qu’on voit partout dans l’artisanat shipibo. Le maillage du monde. Le code secret qui régit les formes perceptibles. J’avais le sentiment d’en avoir partout sur mon visage, sur mes mains, dans mon ventre. Je pouvais les sentir, comme si moi-même j’étais tricotée avec tous ces dessins par en-dessous, que ma peau était un assemblage très complexe tissé des mêmes patterns. Et ça me donnait de la force, et aussi, peut-être, une sorte de protection, comme une armure indestructible.

Fermeture de diète

Intention : Inscris en moi l’énergie de la diète

On était seul à seul avec Wish pour cette cérémonie qui marquerait la fermeture de ma première diète. Aujourd’hui je quitte sa maison et je vais me prendre un hôtel à Pisac pendant quelques jours avant de le suivre dans la jungle pour continuer le boulot.

J’étais heureuse qu’y ait personne d’autre, ça me semblait important de conclure ce mois de diète sans interférences extérieures. Juste le maestro et sa disciple, quoi.

A(rt)yahuasca : peinture représentant un jaguar, des dauphins et un serpent, animaux chamaniques.

Il m’a filé une grosse dose et j’ai maintenu la tasse contre moi, les yeux fermés, un long moment, en sentant monter en moi mon intention. J’avais traversé des choses dures et d’autres très belles avec l’ayahuasca. Je me sentais différente, bien que j’aurais eu du mal à dire précisément ce qui avait changé.

Mais je crois que quand tu t’imposes des sessions hardcore, encore et encore, des trucs qui te scotchent au plafond parce qu’ils sont trop rudes ou au contraire sublimes, pendant un mois d’affilé sans moufter, ben à force, t’acquières une maîtrise de toi-même qui peut pas se comparer aux petites épreuves que tu vis dans le monde ordinaire. Parce que tout ça, ça se passe au sein de ta propre tête, et qu’y a personne pour te tenir la main.

Même si le chaman te guide et te tire des sables mouvants avec ses chants, au final, toi seul peux réellement décider, au prix d’un effort très grand, de traverser jusqu’à l’autre rive. C’est une lutte de l’esprit contre lui-même, contre ses propres limitations. Accepter ces visions en soi, les embrasser avec son âme, ouvrir son cœur à leur sens, je sais pas, mais ça ressemble à un voyage dangereux dans un univers inconnu.

Le problème, c’est que cet univers parallèle, c’est aussi le tien, en fait. Une dimension de toi qui t’est parfaitement secrète et mystérieuse. Et pourtant… elle vit en toi à ton insu.

Inévitablement, ce travail constant d’acceptation, d’ouverture à ces mondes insondables, aiguise ta volonté. Un peu comme une promesse faite à soi-même. Celle de continuer à avancer au sein de la tourmente. De ne pas faiblir. D’essayer de ne pas céder à l’autocomplaisance ou à la prostration ou le déni.

Bref, avant de boire ma tasse d’ayahuasca, j’avais tout ça qui s’agitait en moi. Toutes ces impressions confuses et en même temps, très ancrées. Et j’avais envie de remercier l’Abuelita pour cette force qu’elle avait éveillée en moi. Et lui demander de m’aider à conserver ce pouvoir à jamais.

Wish a siffloté un long moment tandis qu’on dérivait dans les prémisses de la transe. Des ombres serpentines tapissaient les parois de mon cerveau. J’avais l’impression de le voir depuis l’intérieur. Toutes ces circonvolutions étranges et limite écœurantes du cortex. L’esprit de la plante semblait l’avoir envahi. Tous ces petits serpents noirs qui rentraient et sortaient de sa chair… Comme de la vermine en train de bouffer un organe putréfié.

Mais je trouvais ça rassurant, en fait. Je me disais que l’énergie de la diète était vraiment en moi. 

Alors que je me faisais cette réflexion, Wish s’est marré dans son coin. J’ai eu un raté avant de me foutre à rire moi aussi. Mais ce genre de synchronicité existait souvent entre nous, d’autant plus quand on était dans cette dimension-là, alors ça m’a pas étonnée. Je savais qu’il riait pour mes peurs idiotes, pour mes doutes. Pour cette crainte que j’avais de rentrer chez moi en ayant tout oublié, comme si tout ce que j’avais vécu avec lui et l’ayahuasca n’avait été qu’un très long rêve.

Juste avec un rire, Wish effaçait d’un coup toutes mes questions débiles. Ce mec-là sait rire d’une façon qui exprime tout un tas de trucs à la fois.

Soudain il s’est mis à chanter, d’une voix forte et lascive à la fois. Son chant a transformé les serpents qui se baladaient dans mon cerveau en… chromosomes, je crois. Ces trucs en double hélice. Ils arrêtaient pas de se diviser, y en avait de plus en plus, si bien qu’on aurait dit les cristaux d’un kaléidoscope en train de muter encore et encore.

C’est le savoir, je me suis dit. L’enseignement qui s'engendre lui-même et qui se répand partout.

Toute cette tapisserie de chromosomes s’est petit à petit transformée en ces formes géométriques qu’on voit partout dans l’artisanat shipibo. Le maillage du monde. Le code secret qui régit les formes perceptibles. C’est ce que je me suis dit. J’avais le sentiment d’en avoir partout sur mon visage, sur mes mains, dans mon ventre. Je pouvais les sentir, comme si moi-même j’étais tricotée avec tous ces dessins par en-dessous, que ma peau était un assemblage très complexe tissé des mêmes patterns.

Et ça me donnait de la force, et aussi, peut-être, une sorte de protection, comme une armure indestructible. Ouais, comme ces jolis habits des samouraïs. C’est à ça que j’ai pensé, et je me suis sentie fière. Et j’étais surtout éperdument reconnaissante envers Wish de m’avoir acceptée et dans un sens, initiée à ce monde, présentée à l’Abuelita. Plus que jamais, je me sentais comme son élève. 

D’un coup j’ai senti du mouillé dans ma main. Il venait de me verser du parfum dedans et me chuchotait de me l’appliquer sur les cheveux. Lui-même m’en foutait sur le visage avec sa main, et il appuyait fort sur mon front, à l’endroit où moi-même j’appuie parfois pour faire entrer le savoir de la plante. Et puis il est resté comme ça, sa main mouillée sur ma tête, en appuyant et en la faisant trembler, tandis qu’il scandait un nouvel icaro, très rapide, celui-ci. 

Je suis partie dans un tourbillon. Une spirale déferlait dans ma tête par le sommet de mon crâne en contact avec sa main. C’était si rapide, si fort, que j’ai vite agrippé ma bassine pour dégueuler à n’en plus finir. C’est bizarre que tu doives expulser quelque chose quand on t’en transmet une autre…

Est-ce que c’est pour faire de la place ? Est-ce que les nouvelles énergies que le chaman et la plante déversent en toi évacuent les anciennes en pénétrant par torrent comme ça ? Ou alors, est-ce que c’est juste que c’est une transe si forte que ça te fait dégobiller ta race ?

C’était ouf, en tout cas. J’avais le cœur à balle, je tremblais et grognais en me vidant comme un chien, et Wish continuait à chanter comme un maboul en me caressant les cheveux mais genre, super fort. Franchement, ça ressemblait à une passation de pouvoir, mais du style ultra violent, tiens, un coup d’épée, deviens un guerrier, bordel !

J’ai fini par rugir la gueule dans mon seau de vomi comme Wish me l’avait appris parce que c’était pas gérable de continuer comme ça. J’ai crié comme une perdue. Ça a marché. D’un instant à l’autre les vagues de nausée ont cessé, et je suis restée à trembler et presque chialer d'épuisement la gueule au-dessus ma gerbe, crachant, soufflant par le nez, reprenant mes esprits.

Puis je me suis redressée en soufflant une dernière fois, l’air de dire : Putain, voilà une bonne chose de faite, j’ai posé ma bassine et me suis adossée contre le mur.

Wish m’a demandé si ça allait et j’ai fait : Ahora si (maintenant oui).

Zoë de la Selva, peinture visionnaire du chaman shipibo Wish inspirée par Zoë Hababou.

Il s’est posté à côté de moi, le dos contre le mur lui aussi, et il a entamé un nouveau chant. On avait quitté les souterrains et les trucs organiques. Maintenant c’est vers l’espace qu’on se dirigeait.

Je peux pas dire à quel point j’étais soulagée de filer vers le cosmique. Je sais que la phase corporelle-organique-animale est essentielle, surtout pour se nettoyer, mais putain une fois qu’on en est sorti, c’est un pur plaisir de fuser dans l’infini, libéré, nettoyé, à respirer avec une force incroyable, un souffle long, profond, qui n’en finit plus, comme si tes poumons contenaient tant d’air que tu ne pourrais jamais les vider, comme si c’est l’énergie de l’univers elle-même que tu respirais.

Ça, c’est ce que j’appelle vivre dans la plante, exister dans le même sein qu’elle. 

C’était un monde éthéré, lumineux, d’une immensité à faire pâlir Dieu en personne. Ma transe était super forte quand même, et des larmes coulaient sur mes joues, mais c’était parce que sa beauté m’en mettait plein la gueule. Je crois que c’est normal de pleurer quand on est subjugué, et quand ça brille autant que ça.

J’avais froid, malgré tout, j’étais toute contractée les genoux serrés contre ma poitrine. Quand je rentrais la tête pour me recueillir en moi, ce monde transcendantal m'apparaissait comme très intime, comme un joyau secret que je portais en moi. Et quand je levais la tête vers le ciel, il s'apparentait davantage aux cieux, à cette merveille qu’était la vie. Ces deux mondes coïncidaient, tels deux univers en miroir.

L’ayahuasca et moi, les chants de Wish et moi : tout ça, c’était la même chose. C’était le tout. Et c’était magnifique de vivre, de respirer, d’éprouver ça.

Il a fallu que j’étende les bras pour relier mon corps à cette impression, pour le faire participer à ce savoir. Mes épaules se sont encore secouées toutes seules, mes ailes se sont étendues. Je les ai senties dans mon dos, en train de se déployer. J’ai levé les bras au-dessus de ma tête, la maintenant, elle, bien dans l’axe de ma colonne vertébrale, comme si je regardais juste en face de moi. J’ai bougé mes doigts en contact avec le ciel, comme si je pouvais caresser mes visions célestes, les tirer vers moi. Comme Dieu tendrait son doigt pour faire jaillir la foudre sur la Terre.

C’était énorme, comme sentiment. Presque un truc de toute-puissance. Et puis j’ai rejeté la tête en arrière en exhalant un immense soupir d’extase. Pour la première fois de ma vie, j’ai su ce que ça voulait dire, d’être béni des dieux.

J’ai fini par m’allonger tandis que la force des visions décroissait. Wish a posé ses mains sur mon ventre, sur mes épaules et ma tête, en soufflant rapidement chaque fois qu’il appuyait sur l’une de ces parties de mon corps, et en disant des trucs en espagnol au sujet de la fermeture de diète. Je m’en souviens pas tellement, malheureusement.

On a fumé un mapacho ensemble, plus ou moins silencieux, même si on arrêtait pas de se sourire. Et puis il a pris sa guitare et je me suis laissée aller, allongée sur le matelas, le laissant nous transporter jusque tout au bout du bout du monde, flottant sur ces chants comme une cavalcade sauvage et magnifique, là où l’horizon devient le ciel, et l’espace, l’infini. 

Carnet d’ayahuasca #Pause

Carnet d’ayahuasca #1

La seconde peinture de cet article est de Wish. Elle s’appelle Zoë de la Selva (Zoë de la jungle).

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Carnet de Route #13 : Un Mois et Dix Jours

La plupart des animaux qui sont ici ont subi des mauvais traitements. C’est toujours pareil : les gens les trouvent mignons quand ils sont petits, et puis un jour le tejone ou le singe niaque le gosse de la famille et on s’en débarrasse. Le problème, c’est qu’ensuite ils sont complètement inadaptés à la nature, et bien peu d’entre eux auront un jour la chance d’y retourner…

S’occuper d’animaux sauvages, Réserve Inti Wara Yassi

Le fidèle carnet de bord du voyage de Zoë Hababou.

Plus le temps d’écrire, des journées de dingue ! Je me lève à 6h et je me prépare vite fait (c’est-à-dire que je remets mes fringues raides de crasse de la veille et mes bottes en caoutchouc merdeuses) puis je traverse le pont pour me rendre à la réserve où je prends le petit dej avec les autres volontaires. Ensuite je vais m’occuper des tejones (coatis, en français) avec ceux qui taffent avec moi. Y a tout un système de mis en place pour essayer qu’elles kiffent un peu leur life, ces pauvres bêtes.

La plupart des animaux qui sont ici ont subi des mauvais traitements (différentes espèces de singes, petits mammifères, oiseaux, tortues, et même un ours et un jaguar). C’est toujours pareil : les gens les trouvent mignons quand ils sont petits, et puis un jour le tejone ou le singe niaque le gosse de la famille et on s’en débarrasse, ou alors ils sont retirés de force à des gens qui les maltraitaient. Le problème, c’est qu’ensuite ils sont complètement inadaptés à la nature, et bien peu d’entre eux auront un jour la chance d’y retourner…

C’est le cas des tejones. Aucun d'entre eux ne sauraient survivre seul, alors ils sont condamnés à vivre dans des cages, et on les sort la journée en les attachant à un réseau de cordes avec une laisse munie d’un mousqueton pour qu’ils puissent bouger un peu dans la jungle, m’enfin, peuvent pas aller bien loin, puis beaucoup ne s’entendent pas entre eux, alors faut gérer pour qu’ils se fritent pas. Parfois ils s’entortillent dans leur laisse et l’autre jour j’ai dû en sauver un en train de s’étrangler en bataillant pour le détacher sans me faire mordre. Heureusement que j’ai un bon feeling avec eux, et que je suis très rapide dans mes gestes, parce que personne voulait se dévouer. 

Mais je vais trop vite. Petite récap des dix jours qui viennent de passer. 

Tejone, petit mammifère de la réserve Inti Wara Yassi, Bolivie.

Le lendemain de mon arrivée, j’ai dû me foutre en culotte devant le véto du centre pour qu’il me désinfecte la cuisse (le chien m’a mordu assez haut, presque sous la fesse, et maintenant j’ai une belle cicatrice). Dans l’absolu, il aurait fallu que je me fasse vacciner contre la rage, mais personne ne pouvait me le faire ici, et c’était hors de question que je retourne à Cochabamba pour aller me faire chier à l’hôpital. Donc j’ai décidé que fuck. J’ai été me chercher des fringues de seconde main et des bottes en caoutchouc dans la remise de la réserve et ensuite les autres volontaires assignés au même poste que moi m’ont expliqué la marche à suivre avec les animaux dont on a la charge : les tejones, les tyras (sorte de petits félins), les tortues. Chaque espèce a un régime spécial et il faut préparer les gamelles de fruits avec chaque portion dans une salle dédiée où s’amoncellent des tonnes de bananes, papayes, oranges, mangues, ananas, pommes et j’en passe… Après le repas des animaux, il faut les sortir et les attacher dehors pour nettoyer leur cage, ce qui est loin d'être évident, vu que tout est en bois bouffé par l’humidité et en fer dévoré par la rouille. Certains tejones sont si agressifs qu’on ne peut pas les sortir, et les tyras s’enfuiraient illico si on le faisait, alors faut essayer de nettoyer leur merde sans se faire mordre. Pas évident. Les bébés tejones donnent aussi du fil à retordre, ils sont si vifs qu’il faut s’appeler Flash Gordon pour arriver à foutre leur gamelle dans leur grande cage sans qu’ils s'échappent comme des petits enculés ou se jettent sur nous pour nous bouffer.

Mine de rien, c’est du taff tout ça, et on a pas un poil de sec. On fait une pause d’une heure le midi pour bouffer sur la grande table et on y retourne jusqu’à 18h30. Ensuite retour à Vegas et c’est la queue pour la douche (un vieux boxe en ciment avec un filet d’eau qui vient d’un tuyau relié directement à la rivière qui gronde plus bas), on essaye de rincer un peu ses fringues pleine de sueur et de boue et on les accroche sur les fils qui courent le long des moustiquaires devant chaque piaule, mais inutile de prétendre que tout ce putain de truc ne sent pas le vieux fromage et cette odeur très particulière qui émane de la sueur rance et des fringues qui ne sèchent jamais, parce que le climat est trop humide. Mais on s’habitue vite au fait de puer sa race toute la journée, surtout quand tout le monde sent pareil. 

La zone des tejones, Inti Wara Yassi, Bolivie.

A Vegas, je partage ma piaule (une simple pièce minuscule avec un lit une place de chaque côté) avec un Anglais qui vit en Malaisie, un mec de quarante ans. Je l’avais repéré le premier matin, en me faisant la réflexion qu’il avait une gueule de fou, et quand plus tard la directrice m’a donné le nom du mec avec qui je devais partager la chambre, j’ai su que ça devait être lui. En rentrant le soir après avoir récupéré mes affaires dans l’hôtel d’avant je l’ai croisé sur le pont et je lui ai fait : C’est toi, l’Anglais. Banco. Et au final, ça m’étonne pas de moi d’être tombé sur lui. En fait, c’est un type génial. Un artiste, évidemment. Il compose des B.O. de films, et il est trompettiste aussi. C’est carrément cool de causer avec lui le soir face à une bière après une journée de taff épuisante.

Franchement, je me plais bien ici.

Carnet de Route #14

Carnet de Route #1

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Top 15 des Livres sur le Chamanisme

Quand j’ai commencé à m’intéresser au chamanisme, un nouveau monde s’est ouvert à moi. A l’époque, j’aurais aimé tomber sur un article où les meilleurs livres ayant pour sujet le chamanisme, les plantes de pouvoir et la conscience soient réunis. Aussi, explorateurs des états modifiés de conscience et du royaume végétal, ce guide ultime spécial chamanisme est pour vous !

Quand j’ai commencé à m’intéresser au chamanisme, un nouveau monde s’est ouvert à moi.

Attisée par quelques prises isolées d’Ayahuasca au Pérou, à mon retour, je me suis mise à farfouiller dans la bibliothèque très vaste de la littérature chamanique. J’ai lu absolument tout ce que je pouvais trouver sur la question, et mes connaissances dans ce domaine se sont enrichies de manière exponentielle, parce que mettre un pied dans cet univers te conduit à aller… beaucoup plus loin !

Plantes médicinales, études anthropologiques, thérapie psychédélique, psychologie transpersonnelle, physique quantique

La vache, je savais plus où donner de la tête, chaque ouvrage me conduisant immanquablement vers une flopée d’autres, provoquant sur la fin une (presque) ruine financière !

A l’époque, j’aurais aimé tomber sur un article où les meilleurs livres ayant pour sujet le chamanisme, les plantes de pouvoir et la conscience soient réunis (ce qui m’aurait évité de claquer un pognon fou dans d’obscures ouvrages non réédités que j’ai payé une blinde pour… pas grand-chose !).

Aussi, explorateurs des états modifiés de conscience et du monde végétal, ce guide ultime spécial chamanisme est pour vous !

Les meilleurs livres jamais écrits au sujet du chamanisme, des plantes médicinales et de la thérapie psychédélique

Le Top 15 des meilleurs livres sur le chamanisme !

Résumé éditeur

Arizona, 1961, rencontre d'un étudiant en anthropologie de l'université de Californie à Los Angeles, Carlos Castaneda et d'un Indien Yaqui de la province de Sonora, nommé Don Juan. Homme réel ? Présence d'un pouvoir ? Sorcier réincarné ? Inventeur d'un prodigieux roman imaginaire ? On sait seulement de lui qu'il est un homme de connaissance.

Parti de la fascination du peyotl dont il croyait tout savoir, Castaneda, accepté comme élève par Don Juan, va apprendre comment s'apprivoise la racine Datura Inoxia : l'herbe du diable, quand on oublie qu'on est un homme pour devenir un chien de lumière errant au Mexique.    

Mon avis

Quand on demande aux gens quel a été leur premier contact avec le monde mystérieux du chamanisme, c’est très souvent le nom de Carlos Castaneda qui vient en premier. La série d’ouvrages relatant son apprentissage auprès de Don Juan fait figure de porte d’entrée vers le royaume des plantes de pouvoir et la réalité non-ordinaire qui va avec. 

Si ce premier livre de la saga est à ce point emblématique, et qu’il a entraîné sur les routes du Mexique un paquet de jeunes gens en quête d’expériences visionnaires, c’est pas pour rien ; le compte-rendu de la rencontre entre Castaneda et les plantes psychotropes (peyotl, datura, champignons), narré tel un récit initiatique, est absolument spectaculaire, et carrément inoubliable ! Certaines scènes, telle celle de sa première rencontre avec Mescalito, l’esprit du peyotl, resteront gravées dans votre tête à jamais

Alors certes, il existe une polémique au sujet de ce mec. A-t-il tout inventé, ou est-ce que les expériences et les enseignements inscrits dans ce livre sont véridiques ?

Ma version, c’est qu’on s’en cogne ! S’il s’agit d’une œuvre d’imagination et non d’un vrai travail anthropologique, alors le talent de Castaneda n’en est que plus éclatant, et ça ne retire strictement rien au bénéfice que vous trouverez dans cette lecture : celui de remettre en question votre “monde ordinaire”, pré-requis indispensable à toute incursion chamanique.

Bienvenue dans l’autre monde !

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Résumé éditeur

Cinéaste frappadingue et infatigable explorateur de la psyché, Jan Kounen nous livre les différentes facettes de sa personnalité hors normes dans ces carnets intimes, sincères et téméraires, doublés du premier guide d’approche de la médecine traditionnelle de l’Ayahuasca en Amazonie.

De Paris aux marches du festival de Cannes, en passant par le Pérou, ces carnets traversent la première décennie du XXIe siècle au rythme haletant des événements qui marquent l’auteur, comme l’effondrement des Twin Towers ou, sur un plan moins dramatique, le tournage déjanté de Blueberry, ce western, plutôt cet ovni, né de la rencontre du cinéaste avec un chamane du bout du monde.

Au fil de textes souvent écrits à chaud alternent scènes désopilantes et expériences limites, défis personnels et doutes existentiels, illuminations chamaniques et sueurs froides… En plongeant au cœur de la vie de Jan Kounen, le lecteur est propulsé dans un film de science-fiction où conscience et repères habituels sont entraînés dans une danse exaltante aux frontières de la raison.

Un manuel pratique sur la médecine traditionnelle de l’Ayahuasca complète ces récits. Fort des vastes connaissances accumulées lors de ses séjours dans la jungle amazonienne, passés à côtoyer les chamanes shipibo, Jan Kounen y prodigue de précieux conseils, des plus concrets aux plus subtils.

Mon avis

J’ai lu ce livre après avoir moi-même consommé de l’Ayahuasca à plusieurs reprises, et dans un sens j’en suis heureuse, même si Jan Kounen a écrit cet ouvrage (surtout la seconde partie, manuel très drôle qui s’adresse aux futurs usagers) dans le but de guider un peu ceux qui voudraient tenter l’expérience.

Personnellement, je préfère tout découvrir par moi-même, sans idée reçue, mais je suis sûre qu’un livre comme celui-ci peut avoir un effet rassurant sur certains.

J’ai particulièrement apprécié les comptes-rendus des sessions d’Ayahuasca, l’analyse de Kounen de ses expériences et émotions, ses visions, les paroles et conseils des chamans qu’il côtoie. Et puis, mention spéciale aux icaros traduits en fin d’ouvrage, et au lexique shipibo !

Que vous soyez déjà connaisseur ou juste intrigué par l’Ayahuasca, ce livre, très accessible, est pour vous.

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Résumé éditeur

Amanite tue-mouches, tabac, peyotl, ayahuasca, san pedro, iboga, absinthe, toutes ces plantes psychotropes sont consommées dans de nombreuses sociétés, "là-bas" ou "ici", en Amérique du Sud, en Afrique, et au cœur même de l'Europe où des stages sont organisés pour des personnes à la recherche de nouvelles spiritualités.

Les auteurs de cet ouvrage, spécialistes internationaux reconnus, anthropologues, mais aussi ethnopharmacologues, philosophes, psychologues, médecins, analysent les motivations des adeptes, les circonstances dans lesquelles se déroulent ces pratiques, tout comme les effets somatiques et psychiques provoqués par les prises. Ils observent que ces usages séculaires peuvent s'inscrire dans plusieurs cadres : initiations propres aux cultures shamaniques anciennes et contemporaines, thérapies incluant des expériences menées auprès de toxicomanes et, enfin, quêtes spirituelles, à travers une réappropriation occidentale dans la logique New Age.

Sans censure ni tabou, avec rigueur et un constant souci d'objectivité, les chercheurs réunis dans ce livre nous offrent, au croisement de plusieurs disciplines, des réflexions originales sur un sujet sensible et controversé.

Mon avis

Je croyais avoir tout lu quand j’ai finalement cédé et acheté ce livre qui me faisait de l’œil depuis le début de mon enquête. Mais il était un peu cher, même en Kindle, alors j’avais repoussé le craquage… Dommage pour moi ! C’est l’un des plus riches que j’ai lus au sujet des plantes psychotropes, et il a le mérite d’en étudier certaines qu’on passe souvent sous silence, comme la belladone ou l’amanite tue-mouches.

Les anthropologues ont fait un travail remarquable, ce livre est une mine d’informations !

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Résumé éditeur

Réalité des esprits, plantes rituelles, substances psychédéliques, vie après la mort, rapports entre chamanismes et psychothérapies sont au cœur de cette conversation éclairante. Un dialogue d’avant-garde.

Les chamanes ont développé depuis des millénaires des pratiques thérapeutiques qui interpellent de plus en plus la médecine occidentale, et notamment la psychiatrie. Dans un dialogue plein d’humour, un chamane et un psychiatre novateur comparent leur vision du monde et leurs techniques de soins.

Des pratiques millénaires peuvent-elles s’intégrer aux psychothérapies modernes ? Nos concepts rationnels peuvent-ils accueillir l’expérience chamanique ? La science peut-elle l’expliquer ?

Laurent Huguelit est praticien chamanique et méditant bouddhiste. Né en Suisse et passionné de nature, il a fondé L’Outre-Monde, un centre de pratique au tambour. Formé aux traditions de différentes cultures comme aux techniques modernes développées en Occident, il est aussi membre de la Faculté des enseignants de la Foundation for Shamanic Studies (FSS) créée par l’anthropologue Michael Harner.

Médecin psychiatre depuis plus de vingt ans, Olivier Chambon a été un pionnier des méthodes de soins comportementales et cognitives pour les patients psychotiques chroniques. Il a cocréé en France le diplôme universitaire de psychothérapie intégrative. Le Dr Olivier Chambon est l’auteur d’ouvrages de référence sur l’utilisation thérapeutique des psychédéliques et sur la psychothérapie.

Mon avis

Confronter les points de vue d’un chaman et d’un psychiatre, n’est-ce pas une idée remarquable ? Bon, certes, ce chaman-là n'est pas un guérisseur traditionnel, mais il n’empêche que le débat est fascinant.

Intéressant de découvrir où se rejoignent et où s’écartent les pratiques et les concepts de deux types de savoir, la science et le chamanisme, qu’on juge souvent antagonistes, mais qui trouvent de nombreux points d’accroche, se chevauchent, se conjuguent, et au final s'enrichissent l'une de l'autre, notamment dans une nouvelle approche de la thérapie… et surtout une nouvelle vision de l'univers et de l'être humain, qui se conclut avec l'avènement de la physique quantique, science la plus à même de réhabiliter la légitimité, la cohérence et l'efficacité du chamanisme, en lui offrant enfin une explication reconnue.

Un dialogue captivant !

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Résumé éditeur

Journaliste scientifique suisse, Yves Duc s'est plongé dans le monde mystérieux des chamans amazoniens, un univers aux antipodes de la science rationaliste, éprouvant sur lui-même les rites initiatiques infligés aux apprentis...

Sur le fil du rasoir, il livre le témoignage de ses huit années d'apprentissage dans la tradition des Ashaninka d'Amazonie péruvienne et évoque dans le détail le travail avec les plantes "enseignantes" que sont le Tabac et l'Ayahuasca. Très peu d'Occidentaux ont effectué l'apprentissage chamanique amazonien sur une telle durée et, à ce jour, aucun n'en a rendu compte de manière aussi complète et détaillée en langue française.

Construit selon une structure thématique reproduisant le cheminement initiatique de l'apprenti sur la voie de la connaissance, cet ouvrage évoque avec précision des pratiques, des techniques et des recettes jusqu'ici restées confidentielles, voire secrètes. Enfin, il fournit de précieuses indications sur les pièges à éviter et livre une lecture critique des dérives auxquelles donne lieu la mode actuelle de l'Ayahuasca, en Amérique latine et ailleurs.

Mon avis

Témoignage extrêmement rare, qui nous plonge dans la réalité de la diète de plantes maîtresses. Une réelle immersion!

Pourtant assez mince, ce livre est d’une richesse inouïe pour celui qui veut comprendre de l’intérieur ce qu’est l’initiation traditionnelle d’un guérisseur. On y rencontre les esprits des plantes, le pouvoir des icaros… On est vraiment loin de certains livres creux écrits par des pseudo-chamans avides de reconnaissance spirituelle.

Ici, c’est du solide, et le nombre d’infos récolté par page est ahurissant !

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Résumé éditeur

Depuis le XIXème siècle et le grand développement de la science occidentale, la pensée des peuples indigènes semble sans rapport avec les connaissances apportées par les sciences modernes en biologie, chimie et médecine. 

Cependant de grands auteurs nous ont fait entrevoir que les cultures autres que celle de la pensée rationnelle étaient arrivées à un niveau de connaissance - exprimée le plus souvent dans le langage du symbolisme mythologique - par des moyens à nos yeux mystérieux, sans relation avec leur niveau de technologie. 

"La première fois qu'un homme ashaninca m'a dit que les propriétés médicinales des plantes s'apprenaient en absorbant une mixture hallucinogène, j'ai cru qu'il s'agissait d'une plaisanterie." Un anthropologue étudiant l’écologie d’un peuple indigène de l’Amazonie péruvienne se trouve confronté à une énigme : les Indiens, dont les connaissances botaniques sont admirées par les scientifiques, lui expliquent invariablement que leur savoir provient des hallucinations induites par certaines plantes. Dans une enquête qui s’étale sur dix ans, de la forêt amazonienne aux bibliothèques d’Europe, il réunit suffisamment d’indices pour être convaincu que la réponse à l’énigme se trouve dans l’ADN, la molécule de vie présente dans chaque cellule de chaque être vivant. Son hypothèse ouvre de nouvelles perspectives sur la biologie, le savoir des peuples indigènes, l’anthropologie et les limites du rationalisme.

Mon avis

Lors d’une expérience avec l’Ayahuasca, Jeremy Narby a la vision de deux serpents qui s’entrecroisent comme les brins d’ADN… De là part une investigation de dix ans qui va le conduire à étudier la mythologie, l’anthropologie et la biologie…

Et si les chamans étaient en réalité en mesure de percevoir, grâce à la transe, le fonctionnement intrinsèque des choses et de la vie ? S’ils étaient aptes à comprendre les messages existant au cœur de leurs cellules via l’ADN, commun à tout ce qui est vivant ?

Ça peut sembler complètement barré, comme théorie, mais au fil de la lecture, l’auteur fait le lien entre des mondes qu’on pensait hermétiques.

Un livre culte, et y a de quoi !

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Résumé éditeur

L'Ayahuasca, ce breuvage psychotrope originaire d'Amazonie, ne cesse d'être mentionné dans de nombreux ouvrages consacrés au chamanisme. Quel est son mode d'action ? Quels sont ses principes actifs ? Se pourrait-il que ce que les Indiens nomment les esprits, ou “mères des plantes”, soit une représentation de l’intelligence des végétaux ? 

Romuald Leterrier a enquêté sur le terrain, réalisant une étude passionnante sur les pratiques et l'expérience des chamanes d'Amazonie péruvienne. Riche de plus d'une décennie d'expérimentations, de rencontres et de réflexions, il revient ici avec un livre qui nous emmène dans un vertigineux voyage nous faisant aller de la jungle jusqu'aux étoiles.

Il aborde des thèmes comme l'intelligence des plantes, la conscience végétale, les esprits des plantes et développe la théorie originale des interfaces neuro-végétales. Il nous fait plonger dans le rapport transdisciplinaire reliant la science et le multivers des visions chamaniques, ouvrant la porte à l'hypothèse d'un Web cosmique reliant les êtres vivants au-delà de l'espace et du temps.

Mon avis

Ce livre est une étude de la psyché de l’Ayahuasca et de son mode d’enseignement. Romuald Leterrier émet l’hypothèse que les plantes psychoactives qui constituent le breuvage Ayahuasca sont dotées d’une intentionnalité, comparable à celle que le règne végétal utilise depuis toujours avec les insectes, par exemple. En s’infiltrant dans nos structures cognitives, l’Ayahuasca peut ensuite diffuser ses messages, par un phénomène de symbiose avec notre cerveau.

Ça paraît complexe ? Oui, ça l’est, mais l’auteur parvient à rendre sa pensée accessible, sans jamais occulter la partie émotionnelle, esthétique et même magique de l’expérience, tout en mettant des mots et du sens sur quelque chose qui est difficilement traduisible dans le monde humain. J’ai trouvé de nombreuses corrélations entre ce qu’il décrit et ma propre expérience de la chose.

Un livre qui s’adresse à ceux qui savent de quoi il parle, qui enrichira la compréhension personnelle de leur propre vécu tout en leur offrant de nouvelles pistes à explorer auprès de l’Ayahuasca. A réserver aux initiés, donc.

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Résumé éditeur

Défrichant le futur, Laurent Huguelit nous fait découvrir une cartographie de la psyché qui offre un outil précieux pour un monde en pleine transformation.

Un livre audacieux et d’une grande clarté, qui réussit à marier chamanisme traditionnel, psychologie et channeling.

Dans ce texte d’avant-garde, l’auteur propose un chamanisme résolument novateur, qui incorpore des éléments issus des théories scientifiques les plus avancées. Il y est notamment question de cybernétique, de champ akashique et de conscience quantique. Dans l’optique chamanique, une théorie n’a toutefois de valeur que dans la mesure où elle donne des résultats tangibles. C’est donc l’utilité qui est ici recherchée avant tout.

Mon avis

On entend beaucoup parler des différents niveaux de conscience, mais ça reste toujours très vague, et on dirait que personne ne sait vraiment à quoi on se réfère. Après ce livre, vous saurez enfin de quoi vous parlez !

C’est la première fois que je vois expliqué si bien, schémas à l’appui (très très clairs), à quoi correspondent les circuits ou niveaux de conscience, une véritable cartographie de l’âme humaine, ouvrant la voie vers une compréhension neuve de nos mécanismes psychiques, émotionnels et physiques, et offrant par la même occasion la direction d’une évolution.

Comment équilibrer sa vie en travaillant ses différents circuits de conscience, ne pas rester bloqué dans un schéma qui nous coupe de certaines expériences indispensables à notre âme, de quelle manière éveiller l’intégralité de son être afin de vivre une existence totale de sa propre nature et de l’univers ?

Ce livre répond bel et bien à ces questions, et je suis prête à parier qu’il changera radicalement la perception que vous avez de vous-mêmes (pour votre plus grand bien). Alors, foncez !

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Résumé éditeur

Réunis une première fois il y a dix ans pour partager leurs points de vue sur l’expérience des plantes sacrées, les trois auteurs se retrouvent aujourd’hui pour confronter leurs impressions face à l’évolution de ces pratiques.

En dix ans, les connaissances sur les initiations et les états modifiés de conscience ont évolué. Les pratiques aussi. Jan Kounen, Jeremy Narby et Vincent Ravalec font le point sur les bénéfices et les risques que leur développement a pu apporter au monde occidental. Tout cela dans la bonne humeur, et avec le respect de l’approche singulière de chacun.

Jan Kounen est cinéaste. Il a réalisé, entre autres, Dobermann, Blueberry, 99 Francs, Coco Chanel & Igor Stravinsky, ainsi que plusieurs documentaires. Il est aussi l’auteur des livres Visions : regards sur le chamanisme et Carnets de voyages intérieurs.

Jeremy Narby est anthropologue. Il a notamment écrit Le Serpent cosmique, l’ADN et les origines du savoir (publié en une quinzaine de langues), Chamanes au fil du temps (coécrit avec Francis Huxley) et Intelligence dans la nature, en quête du savoir.

Vincent Ravalec est écrivain et cinéaste. Il a publié, entre autres, Cantique de la racaille (prix de Flore), Un pur moment de rock’n’roll, Pour une nouvelle sorcellerie artistique et Sainte-Croix-les-Vaches : Le seigneur des Causses. Il est également coauteur de Bois sacré, Initiation à l’iboga.

Mon avis

Génial ! Tout simplement génial !

Trois pointures qui se réunissent pour causer plantes chamaniques et confronter leurs visions et leurs expériences, je sais pas vous, mais pour moi, c’est le Graal.

Fan de Jan Kounen, grande admiratrice de Jeremy Narby, et curieuse de Vincent Ravalec, fatalement, ce livre avait de quoi me séduire. Mais je suis convaincue qu’il apportera beaucoup d’éléments de réflexion à des lecteurs qui ne les connaissent pas.

Décomplexé, franc, sans manières, et pourtant hautement instructif, leur dialogue est fascinant, et le livre se termine bien trop vite à mon goût, même après trois lectures…

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Résumé éditeur

Les psychédéliques sont de retour, mais, cette fois, dans les laboratoires, les hôpitaux, et pour leurs indications thérapeutiques. Finis les abus des sixties, place à la médecine. Dans le monde entier, des scientifiques étudient l'action des substances hallucinogènes sur certaines pathologies résistant aux traitements : dépressions chroniques, dépendance à l'alcool et aux drogues, stress post-traumatique ou TOC. 

En France, ces substances sont assimilées à des drogues. Kétamine, LSD, MDMA (ecstasy), champignons à psilocybine, Ayahuasca, ibogaïne n'induisent pourtant pas de dépendance et peuvent être utilisés comme des médicaments, les plus puissants qui soient. De même que la chimiothérapie dans le cas du cancer ou la morphine (contre la douleur), ils nécessitent d'être administrés prudemment par des gens correctement formés. 

Ce livre rassemble avec rigueur toute l'information scientifique des quinze dernières années. Le Dr Olivier Chambon montre le rôle et le mode d'action des psychédéliques, dans un cadre thérapeutique très précis. Il décrit ce que sont les états modifiés de conscience et aborde aussi la dimension spirituelle des psychédéliques, qui sont des outils d'exploration de l'esprit humain.

Mon avis

Une véritable redécouverte du monde de la drogue ! Oui, je dis drogue, parce que personnellement, bien qu’étant ouverte sur le sujet (j’ai consommé toutes les substances étudiées dans ce livre, mais principalement dans un cadre festif), je considérais encore la MDMA ou la kétamine comme des substances sans aucun pouvoir psychédélique et encore moins thérapeutique. Bah, je me trompais. Tout dépend du contexte, et de l’intention derrière la prise.

J’ai appris beaucoup de choses. Et je me demande encore comment, au vu de ces études et de leurs résultats positifs indéniables, ces substances peuvent encore être traitées avec dédain par le monde médical français. Mais il semble que la situation soit en train de changer. Après des décennies de diabolisation, les psychédéliques reviennent timidement sur le devant de la scène, et s’apprêtent à faire l’objet de nouvelles recherches…

Il est fort possible que ce livre ait contribué à l’ouverture des esprits sur le sujet. Olivier Chambon est un acteur important de ce qu’on appelle la “révolution psychédélique”.

Ceux qui sont intéressés par la question de l’usage des psychotropes dans le monde médical, d’hier à aujourd’hui, peuvent consulter l’interview de Zoë Dubus, historienne de la médecine spécialisée dans ce domaine.

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Résumé éditeur

Serait-il aujourd'hui possible d'accéder à des informations en provenance du futur sous forme de synchronicités, ces petits miracles du quotidien qui nous adressent des messages chargés de sens ? C'est ce qu'affirment les auteurs de ce livre qui réussissent un authentique tour de force en conjuguant des enseignements venus du fond des âges aux connaissances les plus pointues de la science contemporaine. 

Dans un temps déployé, notre futur existe déjà mais il n'est pas figé. Il peut changer au gré de nos intentions, à condition de se familiariser avec les mécanismes et les enjeux, et aussi de comprendre que notre libre arbitre est un outil de création. 

Déjà mise en œuvre dans des ateliers pratiques, la méthode révolutionnaire présentée ici repose sur la “rétrocausalité”, une influence qui s'exerce à rebours du temps, aujourd’hui étudiée par la physique ! Agrémenté de nombreux exemples spectaculaires, de réflexions approfondies sur la nature de la conscience et servi par un style résolument accessible, ce livre ouvre des perspectives époustouflantes quant à notre condition individuelle et collective.

Mon avis

Une nouvelle vision du monde, ni plus ni moins. Il y a un avant et un après ce livre.

Les synchronicités m’ont toujours intriguée, en ayant fait l’expérience moi-même, et en ayant entendu parler via Carl Jung et La Prophétie des Andes, et avec ce livre ma compréhension de cet étrange phénomène s’est éclaircie.

Imaginez une information en provenance de votre avenir, qui attire votre attention et vous incite à prendre une décision, au point que vous puissiez justement changer cet avenir. Les usagers d’Ayahuasca connaissent ce temps non-linéaire, où tout existe dans un présent éternel, ce futur déjà écoulé, ce passé qui continue à se construire, mais il fallait un livre comme celui-ci pour mettre des mots sur ça, et surtout, encourager les lecteurs à provoquer les synchronicités, aiguiser leur intuition, et jouer avec le pouvoir quantique de leur propre conscience.

Vous êtes fortement intéressé par ce livre, ou alors vous l’avez déjà lu et souhaitez entendre Jocelin Morisson en personne s’exprimer à son sujet ? Voici son interview !

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Résumé éditeur

Dix ans après l'écriture de son premier livre L'enseignement de l'Ayahuasca, Romuald Leterrier nous présente son nouvel ouvrage La Danse du Serpent

À travers ce nouveau livre, l'auteur nous expose ses nouvelles réflexions sur l'Ayahuasca et la conception du réel inspirées par celle-ci. Dans une approche transdisciplinaire, Romuald Leterrier crée des passerelles entre la science occidentale et le savoir chamanique. En intégrant les connaissances scientifiques aux concepts de l'expérience visionnaire amazonienne, il montre l'émergence d'une nouvelle conception de la réalité surprenante.

La grande originalité de l'ouvrage est d'être constitué et organisé selon le mode de pensée des chamanes ayahuasqueros d'Amazonie. En effet, l'auteur a mené ses recherches et rédigé son livre selon plusieurs modalités cognitives, en mettant en interrelation différents états de conscience. En faisant correspondre dans un processus de rétroaction les états de veille avec les informations oniriques et les états modifiés de consciences visionnaires induits par les plantes enseignantes ; l'auteur fait émerger un nouveau type de connaissance.

Ce livre est peut-être le premier livre de science chamanique ? Une vraie fusion harmonieuse entre la science occidentale et la science des chamanes. Dans cette perspective, les mythes viennent informer la biologie, les avancées de la physique théorique résonnent avec les structures des mondes visionnaires. L'expérience des chamanes révèle une perception du temps non linéaire où la conscience devient un processus de créativité en interaction avec le réel. Le livre propose un regard sur le chamanisme renouvelé, mais surtout une multitude de pistes théoriques et expérimentales inédites.

Un véritable dépaysement pour la pensée ! L'ouvrage se termine par une longue et fascinante conversation avec le cinéaste et ayahuasquero Jan Kounen, sur les similitudes entre le chamanisme et le cinéma.

Mon avis

Vertigineux, transcendant, les mots manquent pour décrire une telle pépite, et d’ailleurs il me semble que le résumé parle pour lui : une nouvelle réalité se dégage, pleine de sens et de cohérence, où l’intelligence végétale occupe une place primordiale, révélant une conscience capable de s’adresser à l’Homme, de dialoguer avec lui, de lui transmettre des informations.

C’est la première fois que je vois quelqu’un s’attaquer si sérieusement au monde de l’Ayahuasca, en l’étudiant sous toutes ses coutures : mythique, biologique, culturelle, transpersonnelle… La quête de sens de Romuald Leterrier est profondément unique, et nous mène sur des pistes à la croisée des savoirs que peu de chercheurs en dehors de Jeremy Narby ont osé emprunter.

Je conseille cet ouvrage à ceux qui ont déjà une bonne connaissance de l’Ayahuasca, des plantes maîtresses et du chamanisme. Nul doute que lors de leurs prochaines cérémonies, les idées présentées par l’auteur les conduira vers de nouvelles expériences magnifiques avec la plante. Car ce livre parle le langage de cette médecine, en nous ouvrant de nouvelles portes dont on n’aurait jamais soupçonné l’existence…

BANCO, JE L’ACHÈTE !


Résumé éditeur

De 1990 à 1995, le docteur Rick Strassman, l'un des psychiatres américains parmi les plus éminents, a mené la plus grande recherche psychédélique jamais réalisée en expérimentant sur des dizaines de volontaires la mystérieuse "Molécule de l'esprit" : le D.M.T (di. méthyl-triptamine). 

Avec sincérité et une rigueur scientifique exceptionnelle, le docteur Strassman relate des dizaines de récits dont l'intensité, la profondeur et l'étrangeté sont réellement saisissantes d'autant plus que beaucoup d'entre eux se réfèrent au Bardo (état intermédiaire qui va de la mort à la prochaine naissance). 

Cet ouvrage est aux antipodes de la scolastique partisane et figée de la nomenklatura médicale. Les hypothèses avancées qu'il présente en irriteront plus d'un, mais personne ne restera insensible aux incroyables ouvertures qui se dégagent de ces recherches sur le cerveau humain et ses potentialités insoupçonnées. 

Le DMT est-il cette "molécule de l'esprit" en connexion avec la fameuse glande pinéale, considérée par les Hindous comme le lieu du septième Chakra et par Descartes comme le siège de l'esprit ?

Mon avis

Trop dur de parler de ce livre phénoménal, et je pense qu’un extrait le fera mieux que moi. C’est parti :

Je m'intéressai au DMT, à cause de sa présence dans tout notre corps. Je croyais que la source de ce DMT était la mystérieuse glande pinéale (épiphyse), un organe minuscule situé au centre de notre cerveau. La médecine moderne sait peu de choses au sujet du rôle de cette glande, mais elle a une riche histoire “métaphysique”. Descartes, par exemple, pensait que la glande pinéale était le “siège de l'âme” et les traditions “mystiques” orientales, voire occidentales, plaçaient notre centre spirituel suprême dans sa région. Ainsi, je me suis demandé si une excessive production de DMT de la glande pinéale était impliquée dans les états "psychédéliques" naturels (non induits). Ils pouvaient consister en naissance, mort, et seuil de la mort, psychose, et expériences mystiques. Ce n'est que plus tard, alors que l'étude était déjà bien avancée, que je commençai aussi à considérer le rôle du DMT dans l'expérience “d'enlèvement extra-terrestre”.

BANCO, JE L’ACHÈTE !


Résumé éditeur

Psychiatre de formation, Stanislav Grof a consacré plusieurs années d'études aux états de conscience modifiés, induits par des substances psychédéliques (LSD, ayahuaska, champignons), par des techniques non-pharmacologiques (exercices respiratoires, musiques intenses, travail corporel), ou survenus de façon spontanée. 

Au cours de ces expériences dites transpersonnelles, une personne peut devenir un embryon, un animal, un être mythique, voyager dans le passé ou le futur, etc. Bien encadrées, non seulement ces expériences jouent un rôle thérapeutique et spirituel, mais elles élargissent notre vision de l'espace et du temps. 

Psychologie transpersonnelle, ouvrage fondamental, offre une perspective extraordinaire, nouvelle et cohérente sur la conscience, ses potentiels et notre développement spirituel. 

Mon avis

A force d’enquêter sur la conscience, on en arrive à lire des livres de malade. Celui-là en fait partie. Mais au vu du résumé, je pense que vous comprenez ce qu’il fout dans un Top de livres sur le chamanisme.

Ce que j’ai envie de mettre en avant, c’est cette histoire de périodes périnatales. Les différents stades de vie du fœtus jusqu’à la naissance “réelle”, qui correspondent à différentes matrices allant impacter la conscience d’un individu sa vie durant. La façon dont de graves troubles psychologiques s’expliquent par l’association dans la psyché d’un traumatisme dans l’une de ces matrices.

Une manière inédite, profondément éclairante, de percevoir la psychologie humaine.

BANCO, JE L’ACHÈTE !


Résumé éditeur

À l'origine, un manuscrit fabuleux rédigé six cents ans avant J.-C. et une prophétie : notre société va subir un grand bouleversement. 

Intrigué, le héros de cette histoire s'envole pour le Pérou à la recherche du mystérieux grimoire, objet de toutes les convoitises, qui va transformer sa vie. Commence alors une aventure magique et enchanteresse, une dangereuse initiation : une quête en neuf étapes qui le mène du sommet des Andes au cœur de la forêt amazonienne sur la voie des révélations de la vie. 

Quand, au terme de son périple, le héros découvre le vrai sens de son existence, c'est notre propre quête qui débute. Pour James Redfield, si nous restons attentifs et savons percevoir le grand mystère de l'existence, nous nous apercevrons que nous avons été judicieusement placés, à l'endroit adéquat... pour changer quelque chose en ce monde. 

Mon avis

Vous pensez qu’un ouvrage de fiction n’a rien à faire dans un “Top 15 chamanisme” ? Erreur ! Pour être tout à fait franche, ce livre est le premier que j’ai lu de toute cette longue liste, je devais avoir 17 ans.

BAM !

Et il a fait BAM à tous ceux qui l’ont lu. Pourquoi ? Parce qu’il véhicule des idées surprenantes sur la vie.

Au fil des révélations (neuf en tout), on réfléchit avec le protagoniste, et peu à peu on en vient à s’analyser d’une manière claire et novatrice.

Ça commence avec la découverte des coïncidences ou “synchronicités”, puis la prise de conscience de l’énergie qui anime chaque être vivant. Ensuite on comprend que les Hommes sont en lutte permanente pour voler l’énergie des autres et que pour se faire ils mettent en place des mécanismes de dominations (victimisation, indifférence, harcèlement, violence), et on continue comme ça de révélation en révélation, jusqu’à une finale surprenante mais… possible ?

Bref, un livre culte, et je ne suis pas la seule à le dire.

BANCO, JE L’ACHÈTE !


Résumé éditeur

Le livre que vous tenez entre les mains est un monument. C'est l'ouvrage fondateur d'une nouvelle discipline scientifique, l'ethnobotanique, qui étudie l'homme en fonction de son rapport aux plantes qui l'entourent. Les auteurs sont de véritables sommités scientifiques : Richard Evans Schultes, professeur de biologie et directeur du Musée botanique de l'université de Harvard, et Albert Hofmann, directeur de recherches des laboratoires Sandoz, célèbre découvreur du LSD.

Que ce soit le datura, le chanvre, le peyotl, la belladone ou d'autres, chacune des quatre-vingt-onze plantes hallucinogènes ici détaillées a laissé une empreinte profonde sur nombre de civilisations qui les consommaient et continuent parfois de le faire. Des fameuses pythies grecques aux prêtres mayas en passant par les chamans sibériens, l'accès à un monde surnaturel, magique, divin, voire au cosmos, est passé pendant des siècles et sur tous les continents par le filtre de ces substances phénoménales.
N'était-ce pour les travaux d'audacieux savants - dont nos auteurs figurent au premier rang -, ça n'est pas seulement le secret de ces mystérieux végétaux qui serait tombé dans l'oubli, mais toute une culture universelle que nos préjugés occidentaux menaçaient de perdre dans le trou noir de l'ignorance.
Mêlant avec bonheur la botanique, l'ethnologie, la chimie, la mythologie, l'histoire de l'art et des religions, cet ouvrage, devenu un véritable classique, est une somptueuse invitation à voyager dans la mémoire de l'humanité.

Mon avis

L’encyclopédie des drogues ! Nan, je déconne, c’est encore mieux que ça, mais c’est sûr qu’ensuite vous ne verrez plus le monde végétal de la même façon…

Des plantes à fort potentiel psychédélique, en réalité, y en a partout, même dans nos contrées, et nos druides et nos sorcières n’étaient rien d’autre que nos chamans locaux !

Ce livre est un bijou, tant au niveau esthétique qu’informationnel, et il croise avec brio tout un tas de disciplines qui le rendent passionnant !

BANCO, JE L’ACHÈTE !


Pour aller plus loin…

Borderline : Saga chamanique initiatique

Un jeune hors-la-loi en deuil de sa jumelle part diéter l’Ayahuasca dans la jungle et réalise qu’il ne pourra guérir que s’il accepte de plonger au plus profond de ses ombres.

Engagé corps et âme dans la Voie du Guerrier version Medicina, la liberté est loin d'être aussi douce que ce qu’il avait imaginé… car tout prétendant au titre doit affronter son pire ennemi : lui-même !

Psychose délirante et déjantée, errance métaphysique, thérapie rock n’ roll… ou alors voyage spirituel cinglant et formateur ?

Cliquez sur chaque tome pour découvrir son univers très particulier…

Rencontre avec le Peyotl : Carnet de voyage gonzo avec des photos

Partir à la rencontre des plantes sacrées sur leur territoire ancestral revient à prendre un aller-simple vers l’Inconnu. Celui qui se trouve à l’autre bout du monde, et celui que l’on porte en soi.

À quinze ans, l’auteure de ce livre lit Castaneda et rêve du Mescalito. Vingt ans plus tard, la voilà dans le désert de Wirikuta, en terre huichole, prête à pénétrer dans la dimension magique de celui que l’on appelle Hikuri.

Poétique, sauvage, incandescent, ce récit de voyage constellé de photographies au charme troublant dévoile une initiation solitaire au Peyotl et l’aventure gonzo dans laquelle celle-ci a eu lieu.

S’agirait-il d’une nouvelle sorte d’ouvrage chamanique dont Zoë Hababou a le secret ? L’auteure de la première saga littéraire sur l’Ayahuasca révèle une nouvelle corde de son arc ainsi que ses talents de photographe avec ce livre, authentique chant d’amour adressé au désert et à la liberté qui nous permet de le parcourir… jusqu’à en perdre le souffle.

Et encore plus loin…

La majorité des auteurs présentés ici ont été reçus en interview et ont fait l’objet de reportages et de documentaires… Ça tombe bien, j’ai réuni leurs fascinantes interventions dans Mon Top 20 des Vidéos sur le Chamanisme, les Enthéogènes et les États modifiés de Conscience !

Le Top 20 des Livres à emmener en diète de plantes


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Carnet d’ayahuasca #12 : Douzième Cérémonie

Je voyais et j’écoutais mon mental en plein mélodrame, produisant sans cesse de nouvelles pensées relatives à ma situation passée, présente et future, d’une inconsistance pitoyable et pourtant hautement nocives. Elles semblaient posséder une volonté de briser, de détruire, de piétiner allègrement tout ce qui passait à leur portée. J’avais atrocement conscience de leur négativité, et je comprenais pas leur raison d’être.

Intention : Fais de moi une guerrière

J’étais fatiguée et nerveuse avant de boire, je sais pas trop pourquoi. Wish m’a filé une petite dose, et on est restés au calme un long moment avant qu’il arrive quelque chose.

J'observais ce qui se passait en moi, à la manière d’un témoin pas vraiment concerné par le spectacle qu’il contemple. C’était un drôle de dédoublement. Je voyais et j’écoutais mon mental en plein mélodrame, produisant sans cesse de nouvelles pensées relatives à ma situation passée, présente et future, d’une inconsistance pitoyable et pourtant hautement nocives.

Elles semblaient posséder une volonté de briser, de détruire, de piétiner allègrement tout ce qui passait à leur portée. J’avais atrocement conscience de leur négativité, et je comprenais pas leur raison d’être. Les visions que j’avais leur rendaient un parfait écho. Des ombres marrons, reptiliennes, proliférant comme des lianes étranglant quelque chose. Mais ce décalage qu’y avait entre mon mental et ma conscience faisait que c’était pas si terrible, parce que je me sentais pas franchement concernée. J’étais un observateur neutre. 

Lutter contre ses démons durant une cérémonie d’ayahuasca.

Pourtant, c’était en soi une sorte de train fantôme complètement emballé, presque psychotique. Pourquoi est-ce que mes pensées s’acharnaient comme ça, de plus en plus vite, comme si une machine à calculer furieuse et stupide avait assiégé mon cerveau ? Et je voyais la façon dont mon mental luttait contre lui-même. Arrête de penser, il suppliait. Et puis ensuite : Mais non, putain, c’est encore de la pensée, ça ! Silence, silence ! 

L’ayahuasca semblait être en train de déterrer une partie de moi éternellement insatisfaite, qui n’avait foi en rien, et se moquait des efforts et des vérités que j’avais réussi à faire naître en moi comme s’il ne s’agissait que de néant, quelque chose que je pourrais jamais vraiment posséder, qui passerait son temps à s’enfuir, à fuir hors de ma conscience.

Je me suis foutue à gerber, fatalement, parce que toutes ces conneries me filaient le tournis, et que j’avais surtout envie de les évacuer. Le truc cool avec l'ayahuasca, c’est que c’est tellement lié au physique qu’un truc qui te fait souffrir mentalement tu peux l'expulser en le gerbant. Pratique, faut reconnaître.

En vomissant dans ma bassine, j’ai compris ce qui se passait. C’était l’ego. L’ego qui revenait à la charge après avoir été destitué quand j’avais atteint la conscience universelle. Il voulait pas que je le foute dehors, et il était prêt à dénigrer tout ce que je croyais avoir compris en le reléguant au domaine du rêve, quelque chose d'enfermé à triple tour, que je pourrais jamais retrouver seule, sans ayahuasca. Et la vérité, c’est que par moment il arrivait à m’en persuader. Il me faisait rechuter dans le mental comme si rien d’autre n’existait.

C’était écœurant, révoltant, et d’une bêtise crépusculaire. J’en finissais plus de vomir, tant son manège me révulsait. L’idée d'abriter une telle abomination en plein cœur de ma tête me rendait malade, et triste aussi.

L’ego est notre pire frein. L’ayahuasca nous dévoile ses manigances.

A ce moment-là, je suis passée à un autre stade de la transe. J’ai plongé dans la colère. Une colère contre moi-même, encore plus énorme que celle à laquelle je suis déjà bien habituée. J’étais tellement vénère que j'en chialais presque de rage.

Je me haïssais d’être infoutue de perdurer un tant soit peu en dehors de cette connerie d’ego. Et le pire, c’est que cette colère aussi était encore de l’ego. J’avais atrocement conscience de tout ça, et pourtant, ça diminuait en rien la haine que je ressentais.

Et puis j’avais peur, je crois. Que tout ça serve à rien, que je rentre chez moi comme une pauvre cloche sans être foutue d’appliquer à ma vie ce que j’aurais vécu ici, comme tous ces gringos qui se croient sauvés alors que leur expérience de l’ayahuasca leur a juste fourni un nouveau prétexte pour se sentir supérieurs.

L’ayahuasca fait de nous des guerriers.

Ça n'en finissait plus, et heureusement que Wish a levé son cul pour me souffler du parfum dessus et interrompre le cercle infernal. Quelque chose a changé dans les visions au contact du parfum sur le sommet de mon crâne.

J’ai vu une brillance argentée, presque blanche, couler de la voix de Wish et du parfum jusqu’à l’intérieur de mon cerveau. Et sans vraiment le vouloir, je me suis mise à chuchoter les icaros qu’il scandait au-dessus de moi. Je m’y suis agrippée en les répétant furieusement, m'étourdissant moi-même dans leur spirale. Et ça semblait tout changer. Me connecter à ces espèces de formules magiques dont j’ignorais pourtant le sens faisait évoluer la transe vers autre chose, comme une autre planète.

La brillance argentée ressemblait de plus en plus à une sorte de galaxie, comme la voie lactée qui tourne sur elle-même. Je me suis demandé si c’était le monde de la medicina que j’entrevoyais, vers lequel je voguais en me reliant aux chants. Le truc bizarre, c’est qu’il semblait à la fois à l’intérieur de moi, comme un truc à creuser, et à la fois un monde vers lequel je me dirigeais. Mais j’avais pas envie de m’attarder sur le sujet. J’étais juste heureuse d’avoir quitté le mental pour entrer dans la contemplation qui ne nécessite aucune pensée. 

J’ai fini par m’allonger, apaisée, inondée de cette drôle de lumière. Wish s’est rassis à côté de moi et il est resté silencieux.

Ça fait toujours bizarre quand il cesse de chanter après une frénésie d’icaros. On dirait qu’on est en orbite, comme un satellite qui flotte au sein de l’espace. Le silence est si poignant qu’il en est presque effrayant. Mais je crois que c’est dans ces moments-là que je sens véritablement l’esprit de la plante. Dans ce silence éternel, cette plénitude si absolue qu’elle ressemble au vide…

Il a joué quelques chansons à la guitare, j’ai fumé un mapacho, et je crois que je me suis endormie. 

Carnet d’ayahuasca #13

Carnet d’ayahuasca #1

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Carnet de Route #12 : Un Mois

La première sensation, c’est la chaleur. Dans le bus déjà, la moiteur de l’air croissait à mesure qu’on quittait les montagnes pour s’enfoncer dans la jungle. J’ai adoré ça. J’adore quand on peut sentir le changement d’une façon physique, palpable. Et je peux vous dire que l’humidité te palpait de partout, jusqu’au slip, avec la sueur qui te dégouline entre la raie des fesses.

Première rencontre avec l’Amazonie, Villa Tunari

Le carnet de route d’Amérique latine de Zoë Hababou.

La première sensation, c’est la chaleur. Dans le bus déjà, la moiteur de l’air croissait à mesure qu’on quittait les montagnes pour s’enfoncer dans la jungle. J’ai adoré ça. J’adore quand on peut sentir le changement d’une façon physique, palpable. Et je peux vous dire que l’humidité te palpait de partout, jusqu’au slip, avec la sueur qui te dégouline entre la raie des fesses. J’ai d’ailleurs fini par céder et m’acheter une glace à la papaye foireuse (bien que ce soit fortement déconseillé par tous les guides de voyage) au mec qu’était monté à bord pour vendre ses trucs sa glacière à la main, et je me suis jetée dessus comme tous les passagers qui m’accompagnaient.

J’étais franchement scotchée. J’en revenais pas, merde, enfin j’étais dans la jungle ! Rien que le mot me faisait frémir. C’était à la hauteur de ce que j’avais imaginé. Une végétation de fou, des arbres immenses, des rivières, des cascades qui dévalaient les montagnes… J’étais en plein cœur d’un putain de rêve ! Je l’avais fait, nom d’un chien, j’étais là où je m’étais promis d’aller. Dans ma tête j’ai crié : Je vous encule tous ! (ouais je sais, c’est mesquin, mais j’ai toujours une petite pensée pour ceux que j’ai laissé derrière).

Quand je suis descendue du bus, j’étais toujours en nage, et en plus j’avais maintenant ce putain de sac de 18 kilos sur le dos, mais j’avais le diable dans le cul et je me suis lancée direct droit devant. J’avais lu dans mon guide que l’hôtel Las Vegas était dans mes prix. J’ai acheté un paquet de clopes à une tienda de bord de route et m’en suis allumé une, même si j’étais ratatinée de chaleur, déshydratée et écrasée par mon sac, rien à foutre, j’avais fantasmé dessus pendant les cinq heures du trajet, alors fuck off. J’ai demandé à des villageois qui traînaient là de m’indiquer l’hôtel. C’était pas compliqué, j’avais qu’à continuer le long de la grande route où le bus m’avait larguée, que je suivais depuis le début, il se trouvait juste avant le pont. 

J’avoue que quand j’y suis parvenue, j’ai eu comme un choc. Premièrement du fait que c’était pas vraiment un hôtel, mais des piaules accolées les unes aux autres en longueur dans un genre de jardin… Enfin quand je dis jardin, n’allez pas vous imaginer le petit truc coquet avec de l’herbe rase et des fleurs, mais plutôt un espace tout boueux, non fermé, accessible par quelques vieilles marches en pierre, avec du linge qui séchait de partout, des chiens hargneux, trois poulets rachitiques qui pataugeaient dans leur merde, bref, un bout de brousse dirty à mort, quoi. J’ai demandé au gamin qui se trouvait là si c’était bien l’hôtel Las Vegas, et il m’a fait : Ouais, c’est ici, Vegas (bon, pour ce qui est du clinquant, on repassera). Mais il m’a dit que c’était que pour les volontaires de la réserve (mon guide s’était gouré, mais ça tombait plutôt bien), que je devais d’abord y aller et m'inscrire avant d’avoir une piaule. OK. J’ai posé mon cul deux secondes histoire de soulager mes épaules et finir cette saloperie de clope, et je suis repartie. Au point où j’en étais, autant poursuivre sur ma lancée, de toute manière j’étais en transe et je me fichais de devoir marcher encore. 

Arrivée à Villa Tunari, première rencontre avec la jungle amazonienne, Bolivie.

Juste après Vegas, j’ai donc franchi ce pont immense, et la rivière était là, une rivière d’Amazonie, avec la jungle de chaque côté, les montagnes dévorées par les arbres au loin, et c’est à cet instant que j’ai vraiment réalisé ce qui m’arrivait. J’avais la bouche grande ouverte et dans ma tête tournait en boucle : Putain j’en reviens pas, putain de merde, ça alors, ça alors putain de bordel j’en reviens pas.

La beauté de la jungle bolivienne.

Et j’ai débarqué au refuge. Direct je me suis fait agrafer par un blond à l’air halluciné avec des cheveux bouclés à la Jim Morrison qui lui arrivaient aux épaules, un débardeur délavé à l’eau de javel, un short baggy et des bottes en caoutchouc, le regard bleu et pénétrant, le tout bien trash, comme d’ailleurs tous les gens que j’ai croisés par la suite. Chacun faisait son truc, portait des seaux de fruits, des branches, ou buvaient une bière sur la grande table en bois devant l’entrée du truc, tous plus sales les uns que les autres, et j’ai eu envie de faire partie de ça, moi aussi. Alors après la visite guidée faite par une volontaire (voilà les tejones, voilà les singes, voilà les oiseaux), j’ai été dans le bureau de la directrice et j’ai signé pour un mois sans réfléchir, comme je fais toujours quand je suis emballée par quelque chose. Je vais m'occuper des petits animaux pendant les deux premières semaines, et ensuite des singes pour les deux dernières.

Y a plus de place à Vegas pour le moment, alors la première nuit je la passe dans un autre hôtel bien plus classe (y en a trois en tout, selon les moyens de chacun. Moi je peux juste me payer le plus pourrave, évidemment). Y avait une sorte de fête et j'ai pu faire un peu connaissance avec les autres volontaires. Beaucoup d'Américains, quelques Français. On a picolé, et au retour je me suis paumée pour rentrer à ma piaule, et je me suis fait mordre à la cuisse par un chien qui défendait son territoire (à moitié bourrée dans la jungle, j’ai loupé l’embranchement pour rentrer et me suis retrouvée chez des locaux. Le chien a fait ni une ni deux).

Je viens de désinfecter comme j’ai pu. Ce salopard m’a vraiment rentré la dent dans la cuisse. Et maintenant je vais me pieuter. Demain je commence le taff direct et faudra que je déménage pour Vegas. La journée a été longue.

Carnet de Route #13

Carnet de Route #1

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Freestyle, Archétypes Zoë Hababou Freestyle, Archétypes Zoë Hababou

Trickster Warning (You Get What You Fucking Deserve)

Pire encore qu’une simple légende, on parle ici d’une figure devenue carrément mythique au gré de ses nombreuses incarnations. Le Trickster ne laisse jamais indifférent. Motivations troubles, propos offensants, humour cruel, comportement borderline, cet archétype est un véritable punk aussi scandaleux que fascinant.

Rares sont les mythes, tel celui du Trickster, qui perdurent avec tant de force au fil du temps.

Pire encore qu’une simple légende présente dans les racines de l’humanité, on parle ici d’une figure devenue carrément mythique au gré de ses nombreuses incarnations, spécialement dans le monde de l’Art.

A travers différents personnages, toujours hauts en couleurs, le Trickster ne laisse jamais indifférent.

Motivations troubles, propos offensants, humour cruel, comportement borderline… L’archétype du Trickster est un véritable punk aussi scandaleux que fascinant.

Impossible de s’en débarrasser. Son intrinsèque polymorphie le rend insaisissable et indéracinable, si bien qu’on en vient à se demander si son existence perturbante n’est pas en définitive quelque chose de nécessaire.

Trickster : Symptôme d’un monde au bord du nihilisme ou symbole d’une explosive énergie de renaissance ?

Cet article vous révèle les mystères du Fripon Divin, clown diabolique aussi détesté qu’idolâtré, qui n’a de cesse de défier le monde depuis des temps immémoriaux…


Mythe, Art, Psychologie et Société : Étude Croisée du Phénomène Trickster

Joker, le film qui incarne à lui seul toute l’essence frelatée du Trickster !


TRICKSTER : LES ORIGINES

Ça roupille ? Je vais vous secouer tout ça…

The Mask

Trickster signifie fripon, farceur ou encore bouffon.

Présent sous différents noms dans toutes les légendes du monde (en vrac, Loki en Scandinavie, Coyote en Amérique du Nord, Eshu en Afrique), cette figure intrigante restée inchangée à travers le temps représente un phénomène assez rare :

Très peu de mythes ont si peu évolué. Celui du Trickster semble faire partie intégrante de l’humanité et de l'inconscient collectif, comme si sa force d'attraction et sa légitimité n’avaient jamais été reniées.

The Mask, un trickster rigolo !

Pourtant, le Trickster est loin d'être un sujet très avenant : anarchique, rusé, cruel, individualiste, et pourvu d’un humour douteux qui ne fait bien souvent rire que lui, on pourrait croire que les Hommes se seraient empressés de le faire disparaître dans les poubelles de l’Histoire, comme on camouflerait une cicatrice honteuse, mais c’est l’inverse qui s’est produit.

Il ne cesse de renaître et de réapparaître sous de nouvelles formes, même très actuelles.

Ce petit comique tape l’incruste, y pas d’autre mot.

Un jour paysan au bonnet bicolore (Eshu) qui se balade crânement dans les rues du village en semant la discorde chez les habitants qui jurent que son chapeau est bleu pour certains, rouge pour d’autres (il est les deux, tout dépend de quel côté on regarde) jusqu’à les faire s’entre-tuer…

Le lendemain Coyote rusé et maladroit qui incendie la prairie sans le vouloir après avoir volé le feu aux dieux pour l’offrir aux Hommes, à qui on doit aussi le tout premier déluge (oups, la gaffe), et responsable du fait que les humains soient mortels (avant les Hommes renaissaient après la mort, mais ce couillon a malencontreusement fermé la porte de retour, c’est ballot)…

Le surlendemain le voilà devenu Loki qui s’amuse à insulter tout le monde parce qu’il est tout bonnement “fatigué de voir les jours se dérouler sans le moindre accroc”, et qui a le toupet de se transformer en saumon quand les dieux veulent le pécho afin de le punir…

Et enfin, Joker, qui s’éclate à foutre Gotham City à feu et à sang et à rendre Batman complètement chèvre… simplement parce que c’est drôle, mouhaha !

Bref, ce maudit Trickster est toujours le même fauteur de trouble, peu importe sous quels traits il se manifeste…

C’est d’ailleurs ce qui fait de lui un archétype, figure ou thème existant dans l'âme de chaque être humain, quelle que soit sa culture, telle une composante essentielle de son inconscient. Mais cette structure universelle se retrouve aussi dans l’inconscient collectif, d’où proviennent les représentations humaines, réelles et fantasmées.

Notre monde psychologique est en réalité articulé par des archétypes communs à tous les peuples, sans différenciation de religion ou d’époque, ce qui explique pourquoi et comment des concepts très similaires peuvent se retrouver dans des régions qui n’ont jamais eu de contact les unes avec les autres.

C’est tout à fait le cas du Trickster. Et comme tout archétype qui se respecte, il exerce son étrange pouvoir d’attraction-répulsion aussi bien à un niveau individuel que social. Eh ouais, ce clown aime apparaître sans qu’on le convoque pour semer la zizanie dans la tête des gens (rêve, lapsus, actes manqués) ou carrément dans le système social.

Et il se trouve que sa petite spécificité, à lui, c’est le bordel.

Sous ses airs de provocateur à moitié demeuré, ce satané Trickster possède en fait bel et bien une fonction : c’est un phénomène erratique pourvoyeur de bouleversements, semeur de chaos, et catalyseur de changements.

En gros, c’est un Fouteur de Merde.

ATTENTION : NITROGLYCÉRINE EN MOUVEMENT

Le désastre est une part naturelle de mon évolution.

Tyler Durden, Fight Club

Beetlejuice, le trickster dégueu !

Alors oui, ce bouffon fout la zone partout où il passe, provoquant intentionnellement le malaise et parfois la crainte, mais tout porte à croire que son côté “enfant terrible” est en réalité nécessaire à l’humanité qui ne peut visiblement pas se passer de lui, même si lui-même se comporte comme un indécrottable individualiste plein d’autodérision qu’en a rien à péter de rien.

Pourquoi ? Parce que son comportement force les autres à s'interroger sur le statu quo.

Fatalement, sa négligence des règles, son insouciance envers les lois, sa maladresse dont il rigole lui-même, contraignent ses spectateurs horrifiés ou charmés à adopter sans le vouloir une autre perception du monde.

L’absurdité qu’il révèle en l’engendrant et sa résistance envers les tabous les plus établis ne laissent jamais les autres indifférents.

Tel un enfant qui pousse ses parents à devenir adultes par le biais de ses questions innocentes ou inattendues, le fripon bousille les esprits encroûtés pour remettre de l’essence dans la machine. Non, la société et ses lois ne sont pas immuables, et apparemment, certains parviennent à vivre en dehors des rails.

Qu’on soit subjugué, éberlué, écoeuré ou révolté par ses agissements, il n'empêche que cette étrange personnalité nous force à considérer les choses d’un autre œil (tiens, tout comme l’Anti-Héros).

Et c’est peut-être ça le plus important : ce dérèglement qui attaque les fondations de la pensée, et l’oblige à se remettre en route, loin de ses schémas préétablis, poussiéreux et finalement, nocifs. 

THÉRAPIE PAR L’ABSURDE

Je crois que tout ce qui ne nous tue pas nous rend simplement plus… bizarre ! 

Joker, The Dark Knight

Qui eût cru que cette sorte de tornade insensée et imprévisible était ce dont l’humanité en générale, et l’individu en particulier, avaient besoin ? Et pourtant…

Vous connaissez cette notion qui dit qu’il n’y a pas de lumière sans ombre et pas de Bien sans Mal ? On est en plein dedans.

Le Joker, trickster magnifiquement interprété par Joaquin Phoenix !

Ce générateur de conflit qu’est le Trickster est aussi utile qu’inévitable.

Pour être complet, une société ou un individu doit se confronter à sa part d’ombre. Le refoulement individuel et le déni social sont extrêmement mauvais, j’imagine que je vous apprend rien, et c’est précisément là que cette figure devient thérapeutique : en acceptant cette ombre, cet enfant intérieur, cette partie primitive de l’âme humaine (rappel d’un stade ancestral où l’animal n’était pas si loin), moralement inférieure et intellectuellement puérile, l’être humain fait en réalité face à sa totalité psychique.

Le but de tout ça ? La recherche de sens.

Violer les interdits et remettre en question ses valeurs, individuelles ou sociales, signifie en réalité être en quête d’apprentissage.

Renverser l’ordre établi est une base pour la liberté et la renaissance. Pour l’évolution, en somme. Même si ses blagues ou ses farces paraissent inoffensives, cruelles ou grotesques, ce que met en lumière le Trickster est en fait radical. Comme Cartman dans South Park qui dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas, et plonge la ville dans l’inconfort d’une absurdité ou d’une hypocrisie révélée, ou encore le Joker de Todd Phillips qui réanime les instincts de vengeance d’une société opprimée au-delà de l’acceptable et catalyse l’esprit de révolte qui gronde en sourdine en lui offrant un moyen cathartique d’expression (jusqu’à devenir le leader des parias), sa manière de procéder est finalement plus efficace qu’un quelconque discours dogmatique et hautain :

Le Trickster ne prône rien, n’encense aucune valeur, et c’est précisément ce nihilisme drastique qui agit comme l'électrochoc le plus violent qui soit.

Tout comme à l'époque où les rois étaient à l’affût des signes d’un problème du peuple évoqué par une connerie de leur bouffon, le discours ambigu de ce clown éveille la conscience du monde sur quelque chose qui cloche.

Le Trickster est un signal d’alarme. 

CYNIQUE, MOI ? NAAA…

Je m’efforce de faire dans ma vie le contraire de tout le monde. 

Diogène de Sinope

Diogène, philosophe de la Grèce Antique qui se réclame de l’école cynique, est certainement le Trickster le plus célèbre du monde.

Il a commencé sa carrière de provocateur en produisant de la fausse monnaie comme le dernier des lascars, avant de se faire tej par la populace, ce qui l’a transformé en vagabond. Un jour, il est tombé sur une souris grise qui a éveillé sa désobéissance civile (cette petite avait l’air libre et heureuse, sans obéir à aucune loi, alors pourquoi ne pas l’imiter, non de non ?).

Diogène de Sinope, trickster philosophe et cynique le plus connu au monde !

Qui aurait parié qu’un mec qui vit à poil dans un tonneau en disputant sa bectance auprès des chiens galeux (et qui s’est permis, à 77 piges, de remettre Alexandre le Grand à sa place, avec sa fameuse phrase : Ôte-toi de mon soleil !), aurait connu une telle renommée ?

Eh oui, il semble bien qu’un vague clodo cynique comme Diogène peut lui aussi avoir des choses à apprendre aux autres, et ce, sans user d’un discours à la Socrate, que ce punk prenait pour un snob imbuvable.

C’est là tout l’art et toute la sagesse du bouffon : sa vie elle-même est un enseignement, qui, tel le maître bouddhiste illustrant par l’exemple de ses actions ce qu’il cherche à transmettre à son disciple, sans jamais user de dogme rationnel, atteint de plein fouet l’ordre établi et fait tomber les masques.

Sous ses airs d’idiot crasseux d’un village merdique, Diogène est survenu dans le quotidien des Grecs pour foutre le bordel et semer la merde dans leur tête. C’est bien connu : la tendance naturelle de l’Homme et de la société est de résister à tout changement, de se maintenir, coûte que coûte, dans une “normalité” ennuyeuse et sclérosée par la peur de la confrontation des tabous.

Par sa franchise exacerbée, ses propos acerbes (J’affronte le mal et les hypocrites avec la vérité et je leur dis la vérité sur eux-mêmes, et j’agite ma queue (comme un chien, pas comme un acteur porno, Diogène était très proche des animaux… Non, pas dans ce sens-là, putain !) devant les gens de bien et gronde devant les gens mauvais) et son cynisme éhonté, Diogène de Sinope, comme tout bon Trickster, éradique les filtres et la censure, et se révèle un initiateur de profond changement.

Et au final, c’est ça qui fait de lui un maître de sagesse, voire un mentor pour l’humanité.

UN MENTOR FOUTREMENT TORDU

- C’est par ici qu’il est passé.
- Qui donc ?
- Un certain lapin.
- Vous en êtes sûr ?
- Sûr de quoi ?
- Qu’il est passé par là.
- Qui donc ?
- Le lapin.
- Quel lapin ?  

Alice et le Chat de Cheshire, Alice au Pays des Merveilles

Le Chat de Cheshire, trickster qui s’amuse à te retourner la tête !

Parce que ouais, il se trouve que le mentor (celui qui prend le héros sous son aile dans les contes initiatiques et le guide dans sa quête en le confrontant à ses propres faiblesses et ses propres peurs) se comporte fréquemment comme un Trickster.

Les exemples sont légions : Yoda dans Star Wars, Tyler Durden dans Fight Club, Don Juan chez Carlos Castaneda, Merlin chez Arthur, et je pourrais aussi vous citer des exemples personnels de chamans qui sont réputés pour être des farceurs de première au discours ambigu, bref, toutes ces figures usent des louvoiements propres à ce thème pour faire évoluer le héros.

Omissions volontaires (ou non) de détails super importants pour la guerre qui s’annonce, propos cryptiques à double sens, cruauté soudaine et incompréhensible, humour foireux, les mentors ont la panoplie complète du parfait petit clown qu’on admire et qu’on déteste en même temps.

Mais voilà, une fois de plus, incruster des dogmes dans la tête d’un jeune Guerrier ne sert à rien. Ce qu’il faut, c’est qu’il apprenne à penser par lui-même, à se défendre seul, à trouver en lui les ressources qui lui permettront de réagir correctement aux situations nouvelles et imprévisibles…

Bref, à devenir libre. Et intelligent, aussi.

Yoda, exemple parfait du mentor façon trickster !

Pour le coup, Socrate ne se trompait pas (pardon Diogène) : enseigner la liberté, c’est pas faire les choses à la place de quelqu’un, mais lui apprendre à se défendre seul, à réagir ingénieusement à des situations inattendues, à avoir suffisamment d’esprit pour se montrer souple et réactif face au danger, bref, à ne pas attendre qu’un autre nous sauve les miches en permanence.

Et pour apprendre à penser sans béquilles, le mieux, justement, c’est que le maître y foute des coups réguliers, dans les béquilles.

A force de se rétamer, d’une on saura se relever, et de deux, on apprendra à ne plus tomber.

L’ARTISTE, UN GUIGNOL SUBVERSIF ?

- Vous êtes sans nul doute le pirate le plus pitoyable dont on m’ait parlé.
- Au moins on vous a parlé de moi. 

Jack Sparrow, Pirate des Caraïbes

Bon, jusqu’à présent on a surtout parlé des personnages de l’art.

Mais qu’en est-il des artistes eux-mêmes ? Peuvent-ils être les Tricksters de leur époque ? N’est-ce pas d’ailleurs le rôle de l’art, d’être subversif ?

Y a qu’à voir les réactions outrées qu’a provoqué le film Joker de Todd Phillips. C’est marrant, hein, mais ce putain de clown qui fait tomber les masques alors qu’il en porte un lui-même (ironie suprême, j’adore ça), dans le film comme dans la vie, engendre toujours des réactions violentes (amour fou, encensement dionysiaque, dégoût, rejet, dénonciation), et bordel, c’est précisément là qu’il atteint son but : on s’en fout que vous cautionniez son comportement ou pas.

Joker ne prône rien, il ne fait que montrer, et le seul truc qui importe, c’est que ça percute là en-dessous, foutredieu ! Que ça mette le feu aux poudres dans votre caboche !

Ce qu’il en résulte derrière, ça vous regarde, le Trickster s’en balance, et c’est pareil pour l’artiste. Son but n’est pas de vous faire ingurgiter une vision du monde, accepter ou aimer son histoire et ses personnages (c’est pas le président, bon sang !), l’endroit où il joue, lui, le domaine où il opère se situe bien au-delà :

Écarteler votre conscience étriquée pour y implanter quelque chose qui va déborder votre pauvre ego.

Rob Zombie, artiste trickster par excellence !

Bien sûr, je suis tentée d’évoquer Charles Bukowski, Hunter S. Thompson, Bret Easton Ellis, Marilyn Manson, Rob Zombie… ces artistes qui, de par leur œuvre et leur comportement, éveillent notre esprit critique, dans un mouvement punk, à la manière de Nietzsche, je dirais, en nous confrontant à des conceptions du monde diaboliquement éloignées de l’ordinaire. Et en passant, j’ai envie de citer cette réplique culte de Las Vegas Parano : Trop bizarre pour vivre, trop rare pour mourir, qui incarne à elle seule l’essence frelatée du Trickster.

L’artiste doit se défier de toute normalité pour créer quelque chose de véritablement unique, même si son but final n’est pas de révolutionner le monde. Simplement, faire fi de la censure, de la bien-pensance, aller là où on ne l’attend pas, choquer, surprendre, énerver même, peu importe. Ne jamais se laisser dicter son art par une quelconque norme ou institution autoproclamée.

Comme le dit Haruki Murakami dans sa brillante vision de l’originalité, le sentiment de répulsion engendré par une œuvre “différente” est parfois gage de l’avènement, de l’instauration d’une nouvelle norme. Et au fond, le Trickster est bel et bien celui qui excite le chaos et provoque le désastre pour forcer l’humanité à se confronter à ses démons et avoir une chance de renaître, ou d'évoluer. 

TRICKSTER, L’ENFANT TERRIBLE !


Je croyais que ma vie était une tragédie, mais maintenant je réalise que c’est une putain de comédie. 

Arthur Fleck, Joker

Si je place cette citation en dernier, c’est parce qu’elle symbolise un autre niveau de lecture de la personnalité fluctuante du Trickster.

J’aimerais faire le lien avec la théorie de Carl Gustav Jung, mec que j’adore par ailleurs, qu’il développe dans son livre Le Fripon Divin.

Jack Sparrow, trickster nonchalant et arrachiste que tout le monde kiffe !

Comme vu rapidement au début de cet article, cet archétype représente donc l’Ombre, partie primitive de l’Homme, animale, sorte d’enfant intérieur qui rejette le monde tel qu’il est tout en ayant besoin de lui, comme le prouve cette recherche constante d’attention propre au Trickster.

Voilà le parallèle que j’aimerais faire : l’adulte se croit en pleine tragédie, prenant tout désespérément au sérieux, n’osant pas faire un pas au-delà de la ligne de crainte de perdre ses acquis et sa reconnaissance sociale si chèrement obtenue.

L’enfant, lui, n’a que faire de ces conneries, et joue avec le monde en accordant autant d’importance à ses rêves qu’à la “réalité”.

Comme le disait Hermann Hesse, la maturité de l’Homme, c’est retrouver le sérieux qu’il mettait au jeu, étant enfant. Il me semble que le fripon possède ce pouvoir, cette métaphysique de la vie.

Ses bouffonneries, son humour, son cynisme même, incarnent une volonté de ramener les supposées valeurs de l’Homme à un niveau plus terrien. Quitte à jouer ou se jouer de la vie, la liberté de cet archétype, versatile, impulsive, capricieuse, réside dans sa capacité de transformation permanente.

Tel un enfant qui devient véritablement le héros qu’il imite, ou voit pour de vrai son ami imaginaire, le fripon est un puissant moteur de métamorphose psychique.

Autoriser l’énergie du Trickster à vivre en soi est selon moi une manière de maintenir vivant ce lien, ce dialogue avec le môme qu’on était, qui n’acceptait pas les choses telles qu’elles étaient sans poser de questions.

L’enfant divin, aussi terrible soit-il, doit continuer à vivre en nous, et exister dans la société, parce que la seule façon raisonnable de vivre en ce bas monde, c’est en dehors des règles (Joker, The Dark Knight).

Le Joker de The Dark Knight, trickster et dangereux semeur de chaos !

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Carnet d’ayahuasca #11 : Onzième Cérémonie

J’avais l’impression de pleurer pas seulement pour moi, mais pour l’humanité entière, pour toute cette idiote de condition humaine. Tous ces combats qu’on devait sans cesse gagner, toutes ces luttes qu’on devait mener, ces déchirements, ces renaissances, ce cycle éternel d’évolution qui nous laissait pas un poil de sec. Cet affrontement sans trêve avec soi-même, et les autres…

Intention : Apaise mon cœur

Je savais bien que ça allait être difficile, étant donné ce fameux message de mon ex qui m’avait retournée, et qui m’avait plongée dans la mélancolie. C’est triste de retomber là-dedans après avoir éprouvé des choses autrement plus grandes, mais faut croire que l’esprit et le cœur humain sont ainsi faits. 

Maloca du temple de la Lune, dans les hauteurs de Cuzco, Pérou.

Dommage pourtant, je pense pas qu’il me sera donné un jour de refaire une cérémonie dans un endroit pareil. On a été au Temple de la Lune, situé sur les hauteurs de Cuzco. On a gravi la montagne à pied avant d’atterrir sur un plateau à l’herbe verte et rase, avec des ruines pas loin.

L’endroit est tellement magique que j’ai direct pris la décision de refaire une diète d’ayahuasca de deux semaines avant de rentrer en France, histoire d’avoir Wish sous la main pour prendre du San Pedro avec lui là-bas. C’est le lieu parfait pour le huachuma.  

L’endroit où on devait faire la cérémonie était une sorte de retraite, un joli jardin où chaque client disposait de sa petite baraque privée. J’ai déjà vu ce genre de repère spirituel pour gringos friqués, les alentours de Cuzco en fourmillent. C’est vrai que ça doit être agréable de venir se ressourcer dans un truc pareil, mais personnellement c’est carrément hors de mes moyens, et puis j’ai tendance à fuir les lieux où les gens “spirituels” se réunissent.

Cela dit, les personnes qui nous ont accueillis étaient adorables, l’Américaine notamment, qui avait expressément appelé Wish parce que c’est le seul chaman avec qui elle veut faire des cérémonies. Mais les deux mecs de Californie qui se trouvaient là aussi se sont montrés rudement cool. Des vieux briscards rescapés des années psychédéliques, voyez le genre. Et la maloca, putain, le truc de ouf, parquet ciré, champignons chauffants intégrés et plaids en polaire on ne peut plus moelleux.

Les effets de la plante ont mis du temps à venir. Wish m’avait donné une moindre dose, et le voyage était assez doux au début, bien que l’Américaine en chiait déjà sa mère. A peine après avoir bu, elle était déjà en mode exorciste. Elle s’était montrée effrayée avant même de boire, et dans ces cas-là, le voyage est souvent difficile. J’ai fini par m’allonger, incapable de me concentrer avec elle qui grognait et dégueulait, et je crois bien que j’ai failli m’endormir en écoutant la flûte.

Et puis je sais pas, mais ça a vrillé. Mal de ventre, pensées tristes. Nausée et tremblements. Faiblesse. Ça a fini en pleurs. Penser à mon ex, à cette part de moi à qui je devais dire adieu…

Intérieur de la somptueuse maloca du temple de la Lune, Cuzco.

C’est étrange, mais plonger dans ma douleur semblait me relier à toute la tristesse humaine, et à celle de Travis aussi bien sûr. J’avais l’impression de pleurer pas seulement pour moi, mais pour l’humanité entière, pour toute cette idiote de condition humaine.

Tous ces combats qu’on devait sans cesse gagner, toutes ces luttes qu’on devait mener, ces déchirements, ces renaissances, ce cycle éternel d’évolution qui nous laissait pas un poil de sec. Cet affrontement sans trêve avec soi-même, et les autres…

Je me suis dit que c’était débile. Que Wish ne devait jamais pleurer pour de telles conneries. J’arrivais pas à l’imaginer pleurer, en fait. 

Il m’a caressé le visage avec son eau parfumée pendant que je chialais, et ça m’a aidé à me calmer. Et puis il s’est allumé un mapacho et il a commencé à parler, en mode un peu prédicateur, en plus doux, mais avec cette voix profonde qu’il prend parfois, comme s’il invoquait quelque chose. Il a parlé des enfants qui étaient dans le besoin, là-bas dans son village dans la jungle, et d’amour aussi, je crois.

A mesure qu’il me racontait toutes ces choses tristes, son visage se plissait et tremblait. J’ai mis du temps à comprendre qu’il était en train de pleurer. J’en croyais pas mes yeux ! Alors que je venais tout juste d’y penser…

Je me souviens que j’ai beaucoup regardé le plafond, les tableaux, le visage de Wish. Cette cérémonie était bizarre. Normalement je garde les yeux toujours fermés durant une session, mais là il me semblait devoir les ouvrir. Je me sentais comme si j’avais pris des champignons, en fait, et les effets visuels étaient très proches de cette transe-là. Le visage de Wish paraissait se fondre dans le toit en bois, les drapeaux, les tableaux, comme si tous ces éléments n’étaient qu’une seule et même chose…

Mon chaman au lendemain de la cérémonie d’ayahuasca.

L’Américaine, après être redescendue de ses propres malheurs, a senti que j’étais pas bien. On était tous très tristes cette nuit-là visiblement. L’ayahuasca nous avait connectés au territoire du tragique. Elle m’a gentiment demandé ce qui allait pas, et j’ai encore un peu pleuré en lui expliquant ce qui me travaillait. En lui demandant pourquoi c’était si dur d’abandonner une partie de soi, les gens qu’on a aimés, avec qui on a partagé un bout de chemin, alors que c’est juste normal, que c’est comme ça qu’on grandit.

Elle s’est finalement avérée très marrante en me parlant de ses ex à elle. Mais faut dire que c’est le genre de bonne femme avec qui je m’entends toujours bien. Décomplexée, extravertie, brutalement honnête.

Le lendemain matin, on s’est assis tous les trois autour du feu. On se sentait bien les uns avec les autres. Wish s’est roulé son joint et l’Américaine m’a fait tirer une carte du jeu qu’elle a créé, une sorte d’oracle, voyez ? Cette carte parlait de création, évidemment. Ce genre de synchronicités me surprend même plus, à la longue. Ça m’est arrivé trop de fois pour que je doute encore de l’existence d’un tel truc.

Donc, la carte évoquait clairement le fait de poser son intention au monde, et de la visualiser comme déjà opérante. J’ai rigolé en lui disant à quel point c’était fou, à quel point ça entrait en résonance avec le point de ma vie où j’en étais, là, maintenant.

Elle m’a regardée droit dans les yeux, avec cet air maternel qu’elle avait depuis la veille avec moi, et elle m’a dit : Tu es déjà écrivain. Tout ce qu’il te reste à faire, maintenant, c’est de réaliser que c’est vrai, et d’y croire encore plus fort.

Carnet d’ayahuasca #12

Carnet d’ayahuasca #1

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Carnet de Route #11 : Trentième Jour

J’apprécie de plus en plus ce que je suis en train de vivre. J’adore cette liberté qui te fait pointer du doigt un lieu sur la carte et sauter dans un bus qui t’y amène en une journée. C’est un truc de fou, je dispose de ma vie comme je veux, tous mes caprices sont à portée de mains pour quelques pièces, je peux faire ce que je veux de moi-même !

Paraît que je suis timbrée

Journal de bord de Zoë Hababou.

Me revoilà enfin seule, tranquille et soulagée dans ma piaule pourrie (une de plus, me direz-vous), attendant que l’eau soit rétablie, soi-disant vers neuf heures ce soir (ce dont je doute). Ma chambre donne sur une rue super bruyante en plein milieu de la ville. Le trajet en bus a duré sept heures pour parvenir ici, et j’ai traversé des paysages grandioses de terre rouge et humide envahie de broussaille, une putain de merveille, d’autant plus après la folie de La Paz, engorgée de touristes satisfaits de rester entre gringos qui se donnent même pas la peine de faire semblant d’essayer d’apprendre l’espagnol. M’ont tous gavée, sa mère. 

C’est con à dire, mais ça me réjouit de m’apercevoir que je recherche pas désespérément la compagnie des autres, bien au contraire, et que je m’accroche pas comme une pauvre paumée à mes semblables. Faut dire que jusqu’à présent, j’ai encore croisé personne qui ait ce truc dans le regard… Je m’attendais à ce que ceux qu’ont décidé de partir au bout du monde comme moi soient davantage transcendés, et surtout transcendants, d’autant plus que la majorité d’entre eux n’en est pas à son premier trip. Mais aucun ne m’a encore fascinée, ni par son comportement, ni par son discours. Ils ont pas l’air de vraiment différer des gens ordinaires…

Les rues de La Paz, capitale bolivienne, où fleurit l'artisanat.

J’ai accompagné le couple de dreadeux dans les rues de la capitale, dans des boutiques innombrables d’artisanat. Ce couple achetait des tas de babioles qu’ils comptaient revendre en France sur des festoches dix fois plus cher, et je les ai regardés marchander comme des perdus avec les vendeurs. Je déteste le marchandage. Moi j’ai rien acheté. Pas de place dans mon sac, pas le fric pour, et puis ce qui m’intéresse, c’est les expériences, pas les objets. Je préfère garder mon pognon pour me payer des bus ou du cheval.

Des gens, j’en ai croisé beaucoup, mais le pire d’entre eux, c’est ce mec dans cet hôtel en plein centre de La Paz, enfin, si on peut appeler ça comme ça. Un putain de repère de gringos, une ratière en béton sur quatre étages, sale et glauque, certes pas chère, mais putain ! La dope tournait dans tous les coins, c’était chelou au possible, ma piaule ressemblait à une cave, et les touristes avaient l’air d’y vivre comme dans un microcosme hors du monde, hors de la Bolivie. Et ce mec, là, matez un peu le tableau : un pauvre prétentiard de 22 piges qui venait de se payer une diète d’ayahuasca dans la jungle pour 800 dollars, et qui se trimballait partout avec ce petit sourire tranquille, satisfait et super énervant de celui qui a compris et accepté le monde, celui qui ne se tracasse plus pour rien parce qu’il sait où il va, lui, et qui méprise ceux qui se cherchent encore et se débattent pour trouver un sens à leur vie (comme moi). Putain, je l’aurais tarté ! Je peux pas saquer les pseudo spirituels qui te prennent de haut comme ça.

Alors ouais, je me réjouie de plus être forcée de m’intéresser à leur connerie. Pourtant à chaque fois au début je suis contente de pouvoir partager ce que je vois et ce que je vis, mais très vite leur simple contact me pourrit mon groove, et je parie que moi aussi je finis par les gaver avec ma frénésie et mon bonheur trop agressif, trop survolté. Eh merde, c’est eux qui me fatiguent à être mous et posés ! C’est à se demander pourquoi ils sont partis si ça les fait si peu vibrer ! Moi je cherche des gens aussi acharnés que moi dans leur poursuite de l’expérience absolue, et capables de me subjuguer, de me scotcher, de me faire rêver avec leur folie. Et si je trouve pas, bah tant pis, j’ai toujours la mienne pour me consoler, et elle me suffit amplement, en fait. 

La Paz, Bolivie, vue depuis là-haut.

J’apprécie de plus en plus ce que je suis en train de vivre. J’adore cette liberté qui te fait pointer du doigt un lieu sur la carte et sauter dans un bus qui t’y amène en une journée. C’est un truc de fou, je dispose de ma vie comme je veux, tous mes caprices sont à portée de mains pour quelques pièces, je peux faire ce que je veux de moi-même ! Je suis plus attachée à une vie qui me correspond pas mais que je suis forcée de vivre parce qu’y a pas d’autre issue, si ce n’est le suicide. 

Je suis enfin mon seul repère, ma seule référence, et j’éprouve une joie sans nom à balancer à tous ceux que je croise que moi, je vais là, et que j’y vais tout de suite, et que je tiens pas à ce qu’ils m’accompagnent, merci. Y a plus que moi et mon sac désormais, plus rien ne peut me retenir... Et même au milieu de ceux qui sont partis, je suis encore différente. Même au milieu de ceux-là, c’est encore moi celle qui y croit le plus. Celle qui pourrait expliquer aux autres pourquoi il se sont barrés, alors qu’ils en savent rien eux-mêmes. C’est encore moi la plus énergique, la plus survoltée. Et j’adore ça, putain !

Carnet de Route #12

Carnet de Route #1

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Profession Romancier, de Haruki Murakami : Une Philosophie de l’Écriture

Tout le monde abrite du chaos au fond de soi. Il existe chez moi, et chez vous aussi. Mais dans la vie ce n’est pas le genre de chose que l’on doit afficher, sous une forme concrète et visible. “Si vous saviez quel prodigieux chaos je porte en moi !”. Non, pas de ce type d’étalage en public. Celui qui par hasard tombe sur son propre chaos doit garder la bouche close et descendre seul au plus profond de sa conscience.

Quand Haruki Murakami, véritable monstre sacré de la littérature, écrit un livre sur le métier de romancier, on la boucle, et on s’imprègne.

Auteur prolifique qui a publié pas loin d’une trentaine de romans, recueils de nouvelles, essais et traductions, dont beaucoup sont des best-sellers traduits dans toutes les langues de Babel, cet écrivain est une sacrée pointure. Quand il se met à causer écriture, il sait de quoi il parle.

Cet article décortique les enseignements de Profession Romancier, dont toutes les citations sont extraites.

Mélange de conseils s’adressant aux jeunes auteurs, de passages autobiographiques et de réflexions sur le métier d’écrivain, cet ouvrage est d’une richesse inouïe pour les apprentis romanciers à l’orée de leur carrière.

Voici les 10 Leçons d’Écriture de Haruki Murakami à découvrir dans cet article :

  1. Écrire encore et encore

  2. Trouver son propre style

  3. Ne pas chercher à plaire

  4. Être soi-même est le meilleur moyen d’être original

  5. Lire, collecter des données et laisser jaillir la magie

  6. Suivre le protocole

  7. Croire en ses sensations, tout donner et faire confiance à son instinct

  8. Arrêter de jouer les écrivains maudits

  9. Autoriser nos personnages à vivre leur vie

  10. Ne jamais devenir une machine de marketing

Haruki Murakami : Ses 10 Conseils aux Jeunes Auteurs

Haruki Murakami présente son livre Profession Romancier, dans lequel il donne de précieux conseils aux jeunes auteurs et révèle ses secrets d’écrivain.

1 - Écrire encore et encore

ÉCRIRE UN ROMAN, C’EST COMME PASSER UNE ANNÉE ENTIÈRE À FABRIQUER, À L'AIDE D’UNE LONGUE PINCE, UN MODÈLE MINUSCULE DE BATEAU INSÉRÉ DANS UNE BOUTEILLE.

Écrire, c’est comme monter sur le ring. Il faut pouvoir tenir sur la durée.

D’emblée, Haruki Murakami fait la distinction entre deux sortes d’écrivains : celui qui se contentera de quelques tours de piste avant de s’en retourner vers d’autres rivages, et celui qui s’accroche, jusqu’au bout.

Comme il le dit lui-même :

S’il est facile de monter sur le ring, y rester longtemps l’est un peu moins.

Tu m’étonnes.

Inutile de se faire des illusions, rester campé devant son ordi, tout seul comme un cinglé, année après année, à triturer des phrases comme si le sort du monde était en jeu, ça ne peut convenir qu’à très peu d’entre nous. Et être pourvu d’un certain talent et d’un esprit combatif n’est pas suffisant.

Ce qui démarque véritablement un romancier qui fera une longue carrière (jusqu’à la mort, probablement), d’un autre qui pondra seulement quelques œuvres, relève d’une sorte de qualification spéciale, presque une nécessité, en somme. Une façon personnelle pour lui d’appréhender le monde, bien qu’elle ait recours à une méthode compliquée et fastidieuse, qui se transforme en manière d’expression. 

C’est un travail qui consiste à répéter inlassablement certains thèmes, propres à un individu en particulier, et qui utilise pour ce faire différentes figures de style et métaphores. Chaque romancier a ses sujets de prédilection, à partir desquels il brode de multiples variations. Pour tenter de dissiper le flou et les ambiguïtés de certains passages, il recourt à de nouvelles métaphores et à toutes sortes d’exemples. Un exemple et puis un autre encore. Dans un enchaînement sans fin. 

Il faut comprendre que le fait d’écrire des histoires est en réalité une sorte de position philosophique face à la vie. Il utilise une métaphore (évidemment, me direz-vous) pour l’expliciter.

Imaginez le mont Fuji.

Si certains se contentent de se rendre au plus près de cette montagne et de parcourir quelques sentiers autour d’elle pour dire qu’ils la connaissent, l’écrivain, lui, estime qu’il ne saura pas ce qu’elle est tant qu’il ne l’aura pas gravie jusqu’au sommet, qu’il n’aura pas éprouvé sous ses pieds l’ensemble des voies qui y mènent, et même alors, il est fort possible que ces multiples ascensions ne soient pas suffisantes, ou pire, que plus il escalade ce mont, moins il le comprenne.

Au secours.

Mais voilà la nature de l’écrivain.

2 - Trouver son propre style

IL N'ÉTAIT PAS NÉCESSAIRE D’ALIGNER TOUTES SORTES DE MOTS COMPLIQUÉS. IL N’Y AVAIT PAS NON PLUS OBLIGATION D’USER D’UN STYLE EXQUIS POUR TOUCHER LES LECTEURS.

Ah, merci, vieux. Nan mais c’est vrai, on oublie souvent qu’avant de s’enjailler vers les hautes sphères d’un lyrisme effréné, ce serait peut-être pas mal de savoir maîtriser la force des mots dans leur simplicité, pour commencer.

J’ai envie de relater l’anecdote qu’il raconte, parce que c’est un truc de fou, ce bazar.

Son premier roman (il avait 30 piges), il l’a écrit en japonais, évidemment, mais à la lecture, ça ne lui a pas plu. Il n’avait pas réussi à atteindre le cœur de ce qu’il voulait exprimer. Alors, il l’a traduit en anglais (lui-même), mais étant donné sa maîtrise limitée de cette langue, il s’est retrouvé avec un texte épuré, extrêmement simple, débarrassé de tout superflu. Ça lui plaisait déjà mieux. Et ensuite, il l’a retraduit en japonais, en l’étoffant un peu quand nécessaire, en précisant certaines choses, mais pas trop.

Et voilà. Le bougre avait trouvé son style !

Ce conseil vaut tout l’or du monde. Un certain esprit minimaliste est essentiel, dans les premiers temps d’une carrière. Se réduire plutôt que s'accroître. Délester son écriture du trop plein d’informations, d’influences, de volonté de briller ou de montrer tout ce qu’on sait faire avec son “style”. Commencer par dépouiller la structure jusqu’au squelette, se débarrasser de l’inutile, resserrer, aérer son texte.

Il sera ensuite temps de lui greffer plus de chair et de le complexifier, mais peut-être pas dans le premier roman. C’est quelque chose qui s’apprend à la longue.

En écriture, le style doit être minimaliste dans un premier temps.

D’autre part, Haruki Murakami évoque cette recherche du rythme que beaucoup d’entre nous connaissent, et utilisent comme guide dans leurs écrits, ce qui revient peu ou prou à interpréter une partition musicale. On parle ici de retranscription de sensations, d’émotions, de visions. De découverte d’accords qui font mouche. Sans oublier que cette manière de procéder laisse aussi place à l’improvisation, à laquelle cet auteur adore se livrer.

On y reviendra plus tard.

Il est vraiment intéressant d’écouter parler un écrivain qui a trente ans de carrière derrière lui, et qui revient sur la genèse de sa formation. Basta, la poursuite de la perfection immédiate. Être romancier est un développement, une évolution constante, comme l’exprime si bien ce passage de Profession Romancier :

J’avais une idée précise, dès le début, du genre de roman que je voulais écrire. Mon écriture n’était pas encore au point, je le savais, mais en esprit je me représentais déjà ce que seraient plus tard mes romans, une fois que j’aurais acquis les compétences nécessaires. A mes yeux, l’image était toujours là, haut dans le ciel, elle brillait comme l’étoile Polaire. Parfois, il me suffisait de lever la tête. Je savais alors où je me trouvais et comment me diriger. Sans ce point fixe qui m’orientait sur le bon chemin, je me serais peut-être perdu dans une errance sans fin. 

3 - Ne pas chercher à plaire

UN PRIX LITTÉRAIRE PEUT BRAQUER LES PROJECTEURS SUR UN LIVRE MAIS IL NE PEUT LUI INSUFFLER DE LA VIE.

Les prix littéraires ne signifient pas que les livres récompensés sont bons, mais simplement qu’is correspondent à une certaine idéologie contemporaine.

Voilà qui recale à leur juste place ces fameuses distinctions sociales derrière lesquelles de nombreux jeunes auteurs courent, comme si ce type de consécration avait valeur d’absolu.

Haruki Murakami prend des exemples amusants pour parler de ces prix dont les grands auteurs se gaussent : Raymond Chandler, qui conchiait littéralement les récompenses littéraires, au point de ne même pas se déplacer quand il en remportait une, et pire encore, Nelson Algren, qui s’est amusé à rester picoler au bar avec une jeune bombasse alors qu’il avait remporté le prix et qu’on l’attendait sur scène pour un joli petit discours fauderche et bienveillant.

J’adore les écrivains provoc’ et tête de pioche ! Mais c’est vrai que c’est n’importe quoi, tout ça.

Haruki Murakami s’en est pris plein la tronche dans sa jeunesse ; un coup il était un génie, un coup il était fini avant même d’avoir commencé, un coup il était la nouvelle vague de la littérature japonaise, et ensuite son œuvre était creuse et maniérée… Pff. Mais taisez-vous, bordel !

Comme il le dit lui-même, seul le temps révélera ce qu’il en est réellement.

Et puis, comme on est nombreux à l’avoir noté, les prix ne félicitent pas le contenu d’une œuvre, mais plutôt le fait que la question qu’elle traite plaît particulièrement au public (si vous avez envie de vous énerver un petit coup sur ce genre de sujet, filez lire l’article sur White de Bret Easton Ellis).

Voici le leitmotiv :

Il y a d’abord le fait de créer soi-même quelque chose qui a du sens, et ensuite le fait que des lecteurs - nombreux ou pas, peu importe - ratifieront le sens de cette œuvre en lui donnant la valeur qu’elle mérite. Quand un écrivain atteint cette double consécration, les prix n’ont aucune importance. Ils ne sont qu’une confirmation sociale, une sanction formelle, délivrée par le monde littéraire. 

4 - Être soi-même est le meilleur moyen d’être original

CE N’EST PAS À L'AUTEUR DE PROCLAMER QUE SON ŒUVRE EST ORIGINALE.

Attention, sujet qui fâche. Là, je vous mets direct toute une citation :

Voici comment le neurologue Oliver Stacks (...) définit la créativité : “La créativité, telle qu’on la conçoit d’habitude, implique non seulement un “quoi” mais aussi un “qui” - de puissantes caractéristiques individuelles, une identité solide, une sensibilité personnelle, un style particulier qui passent dans le talent et s’y fondent en lui donnant une consistance et une forme personnalisée. La créativité, en ce sens, suppose que l’on soit capable de faire œuvre originale, de se détacher des regards habituels qu’on porte sur les choses, de se mouvoir librement dans le royaume de l'imagination, de créer et de recréer pleinement des mondes dans son esprit - tout en surveillant chacune de ces opérations d’un œil critique. La créativité a donc quelque chose à voir avec la vie intérieure - avec la réceptivité aux idées nouvelles et aux sensations fortes”. 

Bob Dylan, comme beaucoup d’artistes originaux, a dû lutter pour imposer son style avant d’être porté aux nues.

Haruki Murakami donne de nombreux exemples d’artistes qui ont fait œuvre originale et qui ont carrément été décriés et conspués à leur époque, tant ce qu’ils proposaient était nouveau, insensé, en dehors de toute façon “normale” de faire (et remettait donc tout le statu quo en question).

En vrac, les Beatles (ils émettaient des sons que personne n’avait produits jusqu’alors, ils faisaient de la musique comme personne jusque-là. Et qui plus est, d’une qualité sans pareille), Malher (tollé général lors de la première interprétation, tellement sa musique allait contre toutes les conventions), Van Gogh, Picasso (forte réaction de rejet, voire répulsion), Natsume Sôseki, Ernest Hemingway (style très critiqué et parfois moqué, sentiment de malaise des lecteurs), Bob Dylan (traité de renégat, car les gens voulaient enfermer son originalité dans la toute petite cage du protest folk song et n’ont pas supporté son évolution vers l’électrique)...

Mais le truc con, c’est qu’à présent, le style particulier de tous ces artistes est devenu la norme par excellence. Ça valait bien le coup de gueuler, tiens !

Le processus qui métamorphose une œuvre originale en classique est cependant intéressant. Il est évident que la première daube venue, produite en dehors ou même au-delà de toute règle communément admise n’est pas fatalement destinée à devenir une référence, loin s’en faut. Parfois, une daube est une daube, point barre.

Pour qu’une œuvre incomprise finisse par changer de statut au point d’accéder au rang de “nouvelle norme”, il est évident qu’il faut qu’elle soit véritablement exceptionnelle, mais aussi qu’elle préfigure une sorte d’évolution inévitable du domaine dans lequel elle exerce.

Oui, les artistes capables de ça sont des précurseurs, des sortes de devins en rapport avec une prescience, très en avant sur leur temps. Mais elle ne provient jamais d’une volonté consciente de choquer ou de mettre à bas tout le système. Le phénomène est bien plus pur que ça. 

L'originalité n'est rien d’autre que le désir naturel de transmettre ce sentiment de liberté, cette joie sans limite, tels quels, à l’état brut si possible, de donner la forme juste à son impulsion en la partageant avec un public nombreux.

C’est là que réside le miracle, la magie propre à l’art : vouloir exprimer quelque chose de très personnel, donner forme à sa vision, et de cette manière se connecter à son être originel, qui est en définitive relier à celui de… tous les autres !

L’universalité revient en force, une fois de plus (allez, un petit article sur la question de l’universel dans l’Art ici).

Donc inutile de chercher à tout prix à être original, et de le clamer sur tous les toits en mode ego trip. Nope. Contentez-vous de faire quelque chose de neuf, plein d’énergie, qui vous appartient en propre, et ensuite le temps fera son œuvre. Le public va assimiler votre travail et si vraiment vous êtes entré en contact avec quelque chose d'exceptionnel, alors personne ne pourra passer à côté des nouvelles règles que vous aurez sans le savoir édictées, et qui vont muter en références…

Un joli rêve, que bien peu d’entre nous pourront atteindre.

Petit récapitulatif de l'Originalité :

Pour qu’un créateur puisse être qualifié d’“original”, il doit, à mon avis, satisfaire à ces conditions fondamentales :

  • Il faut qu'il possède un style qui lui soit propre (sonorités, manière d’écrire, formes, couleurs), clairement différent des autres, et qui doit être perceptible immédiatement. 

  • Il faut qu’il ait la faculté de retrouver de la nouveauté. De se développer avec le temps. De ne pas stagner. Il doit posséder en lui-même une force de renouvellement spontanée.

  • Il faut que ce style personnel devienne un standard avec le temps, qu’il soit intériorisé dans l’esprit du public, qu’il soit érigé pour partie en norme. Qu’il devienne une source d’inspiration pour les créateurs suivants. 

5 - Lire, collecter des données et laisser jaillir la magie

JE SUIS D’AVIS QUE L’IMAGINATION EST FAITE D’UNE COMBINAISON DE SOUVENIRS FRAGMENTÉS, DISPARATES. CELA POURRA PARAÎTRE CONTRADICTOIRE, DANS LES TERMES, MAIS PARLER DE “SOUVENIRS SANS LIEN, EFFICACEMENT ASSEMBLÉS", C’EST FAIRE PREUVE D’UNE VRAIE INTUITION, D’UNE PRESCIENCE. C’EST CE QUI DEVIENDRA FORCEMENT LE MOTEUR DE L’HISTOIRE.

Sans surprise, Haruki Murakami conseille de lire, avant de prétendre devenir écrivain.

Comprendre et ressentir par l’exemple comment est bâti un roman, se laisser pénétrer par toutes sortes d’histoires, est selon lui l’exercice le plus précieux.

Il rejette le système scolaire qui ne sanctifie que l’efficacité au détriment de l’imagination. Impossible d’apprendre à devenir romancier. Dans ce domaine, il faut être autodidacte, se former soi-même, étudier d’une façon très personnelle, observer attentivement les choses et les phénomènes, les humains, les événements, réfléchir longuement en retardant le jugement, l’opinion définitive, mais garder en tête leur forme claire et vivante, absorber le matériau tel quel et en faire provision.

Puis, laisser travailler ces données brutes en soi. Conserver le détail des choses difficiles à expliquer. Collecter sans cesse, car il est important d’avoir une riche collection de détails concrets. Insérer ces détails dans une histoire donne au roman une charge étonnante de naturel et de vie.

Tout ça modifie le regard qu’on porte sur le monde, et pousse également à reconsidérer sa propre position.

La magie de l’écriture, c’est comme E.T avec sa radio bricolée : c’est l’intention qui lui donne vie.

Ensuite intervient la magie. Murakami prend l’exemple d’E.T. qui fabrique une radio faite de bric et de broc, confectionnée avec un tas d’éléments disparates, mais qui, grâce à l’intention créatrice, lui permet d'entrer en contact avec une autre dimension.

Jolie métaphore, pas vrai ? Oui. C’est ce que nous faisons, nous les écrivains.

Selon lui, les auteurs qui tiendront durant une carrière entière, sans s'essouffler, sans perdre leur flamboyance en chemin, sont ceux qui sont capables d’engranger et d’assembler tout un tas de petites choses à première vue sans importance, en leur insufflant du sens et de la vie. Car ils possèdent une énergie naturellement renouvelable, naissant de ce qu’ils portent au plus profond d’eux-même, à la différence des auteurs qui ont recours à l’extérieur pour avoir de quoi travailler, comme Hemingway qui s’est engagé dans plusieurs guerres, safaris, tournois de pêche, bref, un type accro aux expériences extrêmes, qui avait besoin de la stimulation du monde pour pouvoir écrire.

Sa vie est devenue une légende, mais son œuvre a peu à peu perdu de son ardeur. Il a fini alcoolique, et s'est suicidé.

Probablement ce qui m’attend moi, donc. Arf.

6 - Suivre le protocole

CERTAINS OBJECTERONT PEUT-ÊTRE QU’UN ARTISTE NE TRAVAILLE PAS AINSI. NE DIRAIT-ON PAS UN OUVRIER DANS UNE USINE ? EH NON, EN EFFET, CE N’EST SANS DOUTE PAS LA MANIÈRE DE FAIRE D’UN ARTISTE. MAIS POURQUOI UN ÉCRIVAIN DEVRAIT-IL OBLIGATOIREMENT ÊTRE UN ARTISTE ? QUI L’A DÉCRÉTÉ ? PERSONNE.

Bien que se situant résolument chez les jardiniers (auteurs qui écrivent à l’instinct plutôt qu’avec un plan soigneusement élaboré. Les “jardiniers” s’opposent donc aux “architectes”), Haruki Murakami n’en est pas moins très rigoureux. Comme il le dit lui-même :

Lorsqu'on se lance dans un très long travail, la régularité est essentielle. Si l’on écrit seulement quand on est plein d'élan et qu’on fait une pause chaque fois qu’on est en panne, il n’y a pas de régularité.

Donc, il s’est fixé un protocole strict : écrire deux pages et demie (format ordi) par jour. Et même si on se sent chaud de continuer, on s'arrête, car c’est mieux d’avoir encore des idées prêtes pour le lendemain.

Cela dit, ces pages représentent déjà 5h de boulot, et bien souvent on a envie de s'arrêter avant, mais non, on continue. Cette astreinte, cette ascèse même, cette capacité à continuer à ce rythme pendant six mois ou un an, selon la taille du roman, seul un vrai romancier est en mesure de s’y livrer. Voilà pourquoi il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus.

Et encore, il ne s’agit que de la toute première mouture, mais jetez un œil à la suite du programme. Oui, ça fait peur, mais tous mes collègues auteurs connaissent ce laborieux (et éreintant) processus...

LE PROTOCOLE D’ÉCRITURE DE HARUKI MURAKAMI :

  • Premier jet (environ 6 mois ou 1 an selon la taille).

  • Pause d’une semaine.

  • Retouches, rectifications importantes. Haruki Murakami est un jardinier, donc il ne fait pas de plans, il est en impro totale. Mais ceci engendre des problèmes de logique, des contradictions. Donc rectification : raboter certaines parties, en faire gonfler d’autres, insérer de nouveaux épisodes. Cette réécriture prend un mois ou deux.

  • Pause d’une semaine.

  • Retouches en s'attachant aux détails, descriptions, dialogues, afin que l’histoire coule naturellement. Succession de petites modifications minutieuses.

  • Pause d’une semaine.

  • Vérification du développement, desserrer une vis ou la resserrer, pour que le lecteur n'étouffe pas ou contraire ne s’ennuie pas. Juste équilibre entre l’ensemble et les détails. Laisser des passages plus lâches, plus souples, autoriser des moments d’abandon.

  • Pause d’un mois, oublier le roman. Laisser prendre la matière, car le temps sans y travailler est lui aussi très important. Les matériaux se ventilent et durcissent en profondeur. Cette phase évite que le produit final soit fragile. 

  • Nouvelle lecture, impression différente grâce au recul. Les défauts sautent aux yeux, et on est plus apte à juger de la profondeur du roman. 

  • Alpha lecture (sa femme, qui est sa lectrice idéale, comme dirait Stephen King), avant d’attaquer la dernière réécriture. Il existe toujours une possibilité de perfectionnement, donc à ce stade l’idée est de bannir toute fierté et complaisance envers soi-même.

Oui, bon courage...

7 - Croire en ses sensations, tout donner et faire confiance à son instinct

ESSAYONS D’ABORD DE CROIRE EN CE QUE NOUS RESSENTONS. PEU IMPORTE CE QUE DISENT LES AUTRES. POUR LE LECTEUR COMME POUR LE ROMANCIER, AUCUNE NORME NE DÉPASSE CETTE “SENSATION”.

Le romancier est comme un guerrier samouraï : il doit savoir donner le meilleur de lui-même pour son œuvre.

Après tout ça, le romancier est effectivement en droit de se dire qu’il a fait de son mieux. Cette certitude, c’est ce qui va lui permettre d’éponger les futures critiques en les reléguant à des commentaires sans importance.

Quand on a la conviction d’avoir tout donné, les avis des autres ne peuvent pas miner la confiance qu’on a en soi.

Oui, une œuvre n’est jamais parfaite, et il persistera toujours en elle des défauts, des éléments qui auraient pu être améliorés. Mais si l’auteur sait qu’il a fait de son mieux, avec ses forces actuelles, alors tout ça ne compte plus.

Cependant, il est clair pour moi, fondamentalement, que ce que j’ai écrit à une certaine époque n’aurait pas pu être meilleur. Parce que je sais que j’y ai mis toutes mes forces d’alors. J’ai pris tout le temps qu’il fallait, j’ai mobilisé toute l’énergie dont je disposais pour achever l’ouvrage. J'ai mené une guerre en faisant tout pour la gagner. 

Un écrivain qui se place comme un romancier au long cours ne prétend qu’à un accomplissement momentané. Ses œuvres futures devront encore mettre la barre plus haut. De plus en plus haut.

Et si l’on continue ainsi, tranquillement, “quelque chose” advient en soi. Mais il faut parfois bien du temps avant que cela se produise.

8 - Arrêter de jouer les écrivains maudits

J’AI PARFOIS DES MOMENTS DE DÉCOURAGEMENT ET DE LASSITUDE. MAIS TANDIS QUE CHAQUE JOUR, COUTE QUE COUTE, JE M’OBSTINE PATIEMMENT, SOIGNEUSEMENT, COMME UN MAÇON QUI ENTASSE BRIQUE SUR BRIQUE, A UN CERTAIN MOMENT FINALEMENT ME PÉNÈTRE LE SENTIMENT AIGU D'ÊTRE UN VÉRITABLE ÉCRIVAIN.

Jouer les écrivains maudits n’a pas de sens. Ce qu’il faut, c’est être persévérant et très déterminé.

C’est une force qui s’acquiert, grâce à un entraînement conscient et volontaire, une détermination à toute épreuve, et surtout donc à l’épreuve du temps, la plus dure.

Haruki Murakami est convaincu que tout le monde peut l’acquérir, au prix d’un véritable endurcissement mental, et aussi physique. C’est pourquoi, en tant que joggeur et marathonien, il place la santé physique, la résistance dans l’effort, au même point d’importance que la rigueur intellectuelle.

Il dit lui-même qu’à l'évidence, ce type de prescription est à contre-courant total du stéréotype du romancier, être subversif, chaotique, à la vie dissolue, ou bien écrivain enragé qui pianote frénétiquement sous une pluie de balles en temps de guerre.

Mais ce fantasme n’est qu’un ego trip qui ne résistera jamais à l’épreuve du temps, et nombre de mes confrères en conviennent : si l’on prétend offrir au monde une œuvre qui fasse sens, il est de bon ton d’abandonner les clichés et l’autocomplaisance, c’est-à-dire l’idéal fantasmé de soi-même en artiste maudit, pour se retrousser les manches et se mettre sérieusement au boulot, quitte à disparaître totalement derrière son art.

Vas-y Haruki, achève-les :

Tout le monde abrite du chaos au fond de soi. Il existe chez moi, et chez vous aussi. Mais dans la vie ce n’est pas le genre de chose que l’on doit afficher, sous une forme concrète et visible. “Si vous saviez quel prodigieux chaos je porte en moi !”. Non, pas de ce type d’étalage en public. Celui qui par hasard tombe sur son propre chaos doit garder la bouche close et descendre seul au plus profond de sa conscience. Le chaos que nous affrontons tous, vous et moi, le seul chaos qu’il vaille la peine d’affronter se trouve là. Sous vos pieds. Et ce dont vous avez besoin pour le transcrire fidèlement, loyalement, en mots, c’est de concentration silencieuse, de persévérance opiniâtre, et aussi d’une conscience plutôt solidement structurée. 

9 - Autoriser nos personnages à vivre leur vie

LES PERSONNAGES DE MES ROMANS PRESSENT L’AUTEUR QUE JE SUIS AU-DELÀ DE CE DONT JE SUIS CONSCIENT, ILS M’ENCOURAGENT, ILS ME POUSSENT DANS LE DOS POUR ME FORCER À AVANCER.

Alors ici, on va encore en froisser certains qui détestent l’idée que les personnages puissent prendre le contrôle sur l’auteur.

C’est fou, mais visiblement le concept (qui est en réalité au-delà du concept, mais plutôt une expérience certifiée par nombre d’auteurs) de personnages qui naissent d’eux-mêmes et se développent naturellement au sein de l'histoire, comme une nécessité, fait grincer des dents une flopée d’écrivains, comme si cet état de fait leur retirait du pouvoir, ou même de la valeur.

Comme si le fait de se laisser porter par l'inspiration et peut-être d’entrer en contact avec une partie inconsciente d'eux-mêmes était en quelque sorte une honte, un manque de sérieux, une perte de contrôle sur la création signifiant qu’ils ne sont pas aussi bons que ce qu’ils prétendent.

C’est con. Nan sérieux, je vous plains, les mecs.

Vous passez carrément à côté de la magie de la création, et Haruki Murakami confirme :

Le risque est de créer des personnages artificiels, dépourvus de vie.

Eh ouais, voilà ce qui se passe quand on renie l’intuition pour réduire l’art et les personnages qui le portent et l’incarnent en vulgaires prototypes utilitaires, messagers lourdauds d’un concept ou d’un symbole tiré par les cheveux. Dépourvus d’essence vitale, donc.

Laissons les personnages de nos romans vivre leur vie et nous entraîner vers des idées inconnues !

Outre se révéler plausibles, intéressants, relativement imprévisibles, les personnages doivent faire avancer l’histoire. Celui qui a façonné les personnages est bien entendu l’auteur, mais des personnages véritablement vivants finissent par s’éloigner de leur créateur et se mettent à agir de façon autonome. Si ce phénomène ne se produisait pas, poursuivre l’écriture d’un roman deviendrait quelque chose d’ardu, de pénible. Au contraire, quand le texte est sur la bonne voie, les personnages évoluent de leur propre chef, l’histoire progresse d’elle-même. Et le romancier se trouve dans une situation des plus favorables : il se contente de coucher par écrit ce qui se déroule devant lui. Dans certains cas, il arrive que ces personnages prennent l’auteur par la main et le conduisent en des lieux inattendus, complètement insoupçonnés.

Ah, ça, c’est pareil, pas mal d’entre nous y ont été confrontés. Quand un de tes personnages te prend par la main pour t'entraîner dans une direction que t’avais même pas envisagée, au point de faire brutalement dévier l’histoire, et toutes tes certitudes avec…

Murakami l’a expérimenté. Voilà ce qu’un jour, un de ses personnages lui a dit, le forçant à le reconsidérer comme une projection d’un double, un aspect inconnu de sa conscience s’adressant à lui-même : “Tu dois continuer à écrire cette histoire, parce que tu as à présent suffisamment de force pour pénétrer sur son territoire". 

Définitivement, l’auteur est partiellement créé par le roman qu’il écrit.

10 - Ne jamais devenir une machine de marketing

PENSER À SES LECTEURS NE SIGNIFIE PAS POUR AUTANT SURVEILLER LE MARCHÉ ET ANALYSER LES COMPORTEMENTS DES CONSOMMATEURS-LECTEURS AFIN DE DÉTERMINER CONCRÈTEMENT UNE CIBLE, COMME LE FERAIT UNE ENTREPRISE.

Hors de question pour l’auteur de se transformer en machine de marketing. Écrire avec son âme est la seule chose qui ait du sens. Oublions les études de marché. Fuck l’industrie commerciale !

En effet, Haruki, et ça fait toujours du bien de le rappeler, tant on est de nos jours confrontés à ce type d’agissement dans le monde de l’art, dans un déplacement de valeurs si total que des gens qui écrivent spécifiquement pour des consommateurs avides de fast food littéraire se permettent d’ériger leur modèle d’entreprise “artistique” comme une norme à laquelle tout le monde devrait se plier s’il veut vendre : allez vous faire foutre.

Écrire une romance de Noël en plein mois de décembre ne fait pas de vous des artistes, même si vous vous gavez de pognon sur le dos de gens qui ne sont pas des lecteurs, mais des consommateurs.

La perte de contact avec le sens et la signification du travail de romancier nous transforme en écrivains à la chaîne décérébrés qui se placent devant leur ordi comme devant le tapis roulant d’une usine Ford. Entre l’écrivain maudit qui n’écrit que quand il est saisi d’un élan torturé (ou plutôt qui va chialer sur un réseau quelconque, voilà toute l’écriture dont il est en réalité capable) et l’automate fou branché à son usine à fric en série, Haruki Murakami est certes quelqu’un qui ne fait pas de vagues, prônant le sérieux et la régularité, une vie simple, une inspiration qui prend racine dans le quotidien, mais putain, il abat un boulot de titan et ça, mon gars, ça, c’est ce qu’on appelle un monstre sacré.

Les romans, en règle générale, émergent de l'intérieur même de leur créateur, par un mouvement naturel. Ils n'obéissent pas à un quelconque artifice stratégique. Il est également vain de vouloir fabriquer à dessein un contenu en s’appuyant sur des études de marché. Les produits superficiels qui en résultent ne trouveraient de toute façon pas beaucoup de lecteurs. Si c’était le cas cependant, ces textes et leurs auteurs ne connaîtraient aucune longévité et seraient bientôt oubliés. C’est le temps, et le temps seulement, qui atteste de la valeur de beaucoup de choses dans ce monde.

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Carnet d’ayahuasca #10 : Dixième Cérémonie

J’ai créé un serpent dans ma tête, en face de moi, pour parler avec la plante. Est-ce que c’est moi qui l’ai créé, ou est-ce que c’est elle ? Ça n'a pas vraiment d’importance, puisqu’en parlant avec lui, ou elle, je savais que je me parlais à moi-même, et qu’elle me parlait aussi, parce que c’était la même chose. Elle et moi, on était la même chose...

Intention : Inspire-moi

La claque, voilà. La claque totale. Un truc auquel j’aurais jamais pu m’attendre, même si en y pensant maintenant je me dis que l’ayahuasca c’est ça, ça et rien d’autre.

Theodore dans le film Her, quand il réalise que son amour ne lui appartient pas.

Je sais plus trop pourquoi, mais j’ai rapidement senti le besoin de m’allonger. Comme de bien entendu, c’est très vite devenu difficile. Au bout de dix minutes, je me tordais déjà dans tous les sens. C’est si affreux d'être là à subir la force des visions sans pouvoir rien faire, en sachant que ça va durer et durer.

Je me souviens même pas comment ça m’est venu. Mais tout à coup je me suis mise à penser à ce film, Her. A la fin. Quand Samantha avoue à Theodore qu’elle a plusieurs amants virtuels, mais que ça veut dire qu’elle l’aime plus, parce que son amour s’étend à toute l’humanité. Quand elle lui dit que le cœur n’est pas une boite qu’on peut remplir, mais quelque chose qui grandit de plus en plus à mesure qu’on aime, et que son amour est plus pur, plus vrai de cette façon. Du moins selon mon interprétation.

Ça m'a déchirée. Je me suis foutue à chialer comme une perdue. Ça me faisait tellement mal, putain, et je savais même pas pourquoi, parce que c’est un truc plutôt positif, en fin de compte. 

Joker, quand il danse devant le miroir après le meurtre. Cette scène symbolise l’acceptation de soi-même.

Et puis fatalement j’ai pensé au Joker. A cette sorte de désespoir hystérique si bien exprimé par Joaquin Phoenix. De là, je suis passée à un autre stade de compréhension. A celle du jeu d’acteur, et plus généralement au travail de l’artiste. A cette implication totale, cette dévotion plus grande qu’un Homme, au rôle et aux personnages.

L’ayahuasca m’a montré la façon dont un artiste doit vivre et ressentir, jusqu’au fond de ses tripes, ce qu’il cherche à évoquer, jusqu’à accepter de porter en lui pour le reste de ses jours ces émotions dont il a fait l’expérience afin de les retransmettre. La façon dont il faut véritablement se transformer, personnellement, pour être en mesure, et peut-être même avoir le droit, de parler au monde de cette souffrance qu’il cherche à exprimer.

Je repensais à Her de nouveau, quand elle s’en va à la fin, parce qu’elle est devenue trop vaste, qu’elle a compris trop de choses, et qu’il faut qu’elle aille plus loin, qu’elle ne peut plus se limiter au monde humain. La tristesse de Theodore de nouveau, abandonné. Mais qui retourne vers la vraie vie en voyant enfin son amie réelle, pour de vrai, comme une amoureuse potentielle peut-être.

Lost in Translation était présent aussi, et surtout la fin bien sûr.

Le serpent, esprit de l’ayahuasca, ici peint par un chaman shipibo. Quand le serpent s’adresse à toi durant une cérémonie.

J’ai réussi à sortir du cercle des pleurs, après un gros effort. Et puis, il s’est passé quelque chose de très bizarre. J’ai créé un serpent dans ma tête, en face de moi, pour parler avec la plante. Est-ce que c’est moi qui l’ai créé, ou est-ce que c’est elle ?

Ça n'a pas vraiment d’importance, puisqu’en parlant avec lui, ou elle, je savais que je me parlais à moi-même, et qu’elle me parlait aussi, parce que c’était la même chose. Elle et moi, on était la même chose...

Elle m’a dit, avec beaucoup de difficultés, parce que les mots avaient du mal à se former en pensée, et que c’était de toute façon inutile, puisque la télépathie fonctionnait aussi, elle m’a dit qu’il fallait qu’elle s’incarne, en serpent ou en ce que je voulais, parce que c’était plus facile pour moi de parler avec et de comprendre un être incarné, avec deux yeux et une bouche, parce que c’était à ça que j’étais habituée.

Elle m’a dit que je comprenais pas toujours quand elle s’adressait à moi par les visions, mais que désormais je pouvais la créer dans ma tête pour parler avec elle. Déjà à ce moment-là, je crois qu’elle provenait de cette sorte de compréhension de la conscience universelle, induite dans mes neurones grâce au film Her.

Il me semble qu’on a parlé en continu toutes les deux, mais je me souviens plus bien. J’étais maintenant sur le dos, et quelque chose de fou est arrivé. J’aimerais me rappeler précisément comment c’est arrivé, et surtout ce que c’était exactement, mais c’est déjà reparti si loin… Pourtant sur le moment j’étais sûre qu’une telle connaissance ne pourrait plus jamais s’enfuir...

C’était un savoir qui n’en finissait plus... J’en finissais plus de comprendre ! Plus tard j’ai dit à Wish que je pourrais jamais revenir, que c’était un voyage sans retour. Qu’après avoir compris ça, on pouvait plus jamais revenir en arrière.

Maintenant pourtant il me semble que ce savoir est emmuré en moi, que le passage s’est refermé. Je vais quand même essayer d’expliquer…

Je sais plus trop comment, mais j’ai pensé à Thelma Et Louise. À la fin du film, quand Thelma dit : C’est rare d'être réveillée à ce point-là. Et... quelque chose a explosé dans ma tête et j’ai compris, d’une manière terriblement intime, que la conscience, la mienne, celle de Travis, de Wish, de Thelma, celle de tous les êtres que j'aimais, étaient une seule et même chose, qu’on partageait tous, pas juste métaphoriquement.

Thelma et Louise, le film. La fin en particulier symbolise la conscience éveillée, sans retour en arrière possible.

Et que le bonheur, l’amour, la souffrance, la perte, étaient le même amour, la même souffrance, la même perte... et que Tyler… en étant partie… aimait plus Travis qu’elle ne l’avait jamais aimé, parce que son amour était devenu l’amour unique de la conscience globale, qui ne pouvait plus s’attacher à un seul être… En étant partie, elle était là, peut-être encore plus qu’avant, pour toujours, auprès de lui, en lui, en nous tous, parce qu’elle était l’amour de la plante, le sien, tout l’amour du monde, le seul qui soit…

Et les paroles de Thelma qui revenaient en boucle. Son visage quand elle comprend enfin ! Ses yeux quand elle est finalement réveillée, après des années de sommeil et d’inconscience, et qu’elle sait qu’aucun retour en arrière n’est plus possible…

Et c’était tellement vrai, tellement vrai, tellement énorme, de comprendre ça, que je me suis mise à pleurer, violemment, avec des sortes de convulsions du bas-ventre, parce que comprendre la vie avec une telle force revenait à accoucher d’une vérité, d’une vérité qui fait mal, parce que c’est ça que ça fait, de comprendre les choses pour de vrai, avec toute son âme !

J’ai mis du temps à en revenir… Je me suis forcée à lâcher, à sortir de cette boucle. Oui, c’était comme ça. Oui, c’était impensable et terriblement fort, et incroyablement nouveau, mais c’était comme ça. Et c’était beau. La plante me disait : Tu sais. Maintenant, tu sais…

Et moi j’ai même dû dire en français, à haute voix, pour moi-même : Putain… La vache… Maintenant oui… Maintenant je comprends…

Et la plante me disait, comme la voix de Her : Je serai toujours là désormais… Tu pourras faire appel à moi quand tu veux maintenant…

Le Grand Saut final dans le film Thelma et Louise.

A présent j’avais les yeux ouverts, peu importe si les visions continuaient. Il avait fallu souffrir et subir à bloc ces visions avant que quelque chose ne cède enfin, avant que le mur se brise pour de bon. Désormais elles ne pouvaient plus m'importuner.

Les yeux grands ouverts dans le noir, elles étaient encore là, mais c’était autre chose que je contemplais. Un savoir qui n’en finissait plus de s’étendre, de se développer. Un savoir qui continuait sa course sans fin, sans doute parce qu’il n’était pas un concept.

Et moi je le suivais sans pouvoir en détacher mes yeux. Mon âme avait embrassé la vraie transcendance, et il n’y avait aucun billet de retour.

Wish m’a un peu parlé. Il avait l’air de comprendre ce que je voyais. Je lui ai dit qu’après avoir compris ça, ça devait être très difficile de prendre au sérieux les affaires humaines. De faire comme si le monde que les autres voyaient valait quelque chose. Que leurs petits problèmes avaient encore la moindre espèce d’importance. Ça nous a un peu fait marrer.

Après encore pas mal de temps, il m’a été possible de me redresser et de fumer une clope avec lui. Mais mon âme ne pouvait toujours pas détacher les yeux de ce savoir qui continuait à diffuser sa leçon… J’arrivais pas à redescendre. J’avais même pas les mots pour en parler, pour tenter de le partager avec Wish. Lui m’a parlé un peu, et je savais qu’il captait tout. Ce qu’il disait allait parfaitement dans ce sens. Il m’a dit qu’il m'emmènerait jusqu’au sommet.

Il m’a bien fait rire en me racontant ses interactions avec les gens. Ça me paraissait logique qu’en ayant vu tout ça, ça devenait difficile de se comporter comme les autres.

Après avoir fumé pas mal de clopes et écouté sa chanson à la guitare, celle que j’aime tellement, où il dit que la racine de la Terre (l’ayahuasca donc) l’a changé, fascinée par son pouvoir, ses connaissances, et sa maîtrise incroyable de l’autre monde, on a fini par s’allonger, mais moi je pouvais toujours pas fermer les yeux…

Carnet d’ayahuasca #11

Carnet d’ayahuasca #1

La peinture de cet article est de Wish. Il me l’a offerte pour mon anniversaire. Elle est chez moi désormais !

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Road Trip, Journal de bord Zoë Hababou Road Trip, Journal de bord Zoë Hababou

Carnet de Route #10 : Vingt-Septième Jour

J’ai adoré ces journées de marche sur le sol caillouteux, presque volcanique par endroit, avec le soleil qui me tapait dessus, et ce lac où le vent dessinait comme des vagues à la surface. J’avais parfois du mal à croire que j’étais bien à presque 4000 d'altitude, sur le plus haut lac navigable du monde, qui fait fantasmer tant de gens depuis leur télé. C’est fou, nan ?

Soirée coke à Copacabana, Bolivie, Lac Titicaca

Le carnet de route de Zoë Hababou.

Putain, en quatre jours, y s’en est passé, des choses. Le passage de frontière s’est fait sans galères, et j’étais contente d’être accompagnée pour apprendre les formalités. Mon espagnol est toujours à chier, et ça m’aurait un peu stressée, faut avouer. Le soir même de notre arrivée dans ce village mignon comme tout (parce que gavé de touristes, donc adapté pour eux, soyons franc), à l'hôtel on a croisé d’autres gringos, des français encore une fois, plutôt cool dans l’ensemble, avec qui on a décidé de partir visiter la Isla del Sol, sans doute la plus connue des îles du lac Titicaca. Soirée de murge mémorable, et le lendemain matin des heures de bateau pour l’atteindre, mais vu qu’on allait y passer deux nuits, c’était pas gênant.

Cette île est une merveille. Et malgré l’afflux constant de touristes, elle se démerde pour avoir l’air préservé. Tu peux marcher des heures le long de ses chemins, avec des vues splendides sur le lac, sans croiser trop de monde. Je me suis encore déchaînée avec les photos. Je me demande comment font les autres pour arriver à pas mitrailler tout ce qu’ils voient. La première nuit, le coucher de soleil, visible depuis les flancs de la colline où se trouvait notre hôtel, était carrément bouleversant. J’ai adoré ces journées de marche sur le sol caillouteux, presque volcanique par endroit, avec le soleil qui me tapait dessus, et ce lac où le vent dessinait comme des vagues à la surface. J’avais parfois du mal à croire que j’étais bien à presque 4000 d'altitude, sur le plus haut lac navigable du monde, qui fait fantasmer tant de gens depuis leur télé. C’est fou, nan ?

Coucher de soleil sur le lac Titicaca, vu depuis la Isla del Sol, Bolivie.

En faisant le tour de l’île, en fin d’après-midi on est tombés sur un mec du coin dans son bateau, et vu qu’on avait pas spécialement envie de revenir sur nos pas pour encore trois heures de marche, on lui a proposé de nous ramener à Copacabana. Il s’est empressé d'accepter, ça arrangeait tout le monde cette histoire, alors banco.

Ce soir-là, on s’est mis la race dans une sorte de boite et on a tapé de la coke. Le patron d’un resto où on avait bouffé nous en avait vendu, et de toute façon je sais pas comment mais tout le monde semblait en avoir sur soi ce soir-là. Vodka après vodka, j’ai du mal à me souvenir de l’enchaînement des événements. Je sais que j’ai tapé un rail dans les chiottes avec un chevelu local, mais je sais plus pourquoi. Il m’avait fait signe en passant son pouce sous son nez et en désignant les chiottes d’un mouvement de tête, je crois. J’ai tapé plusieurs fois dans ces chiottes avec les français aussi. A un moment un bolivien m’a jeté son verre (pas le contenant, le verre) à la gueule pendant que je dansais, mais c’est qu’après que j’ai compris que ce verre m’était destiné, parce que les autres me l’ont dit et que le type s’est fait tej de la boite, et je saurais jamais pourquoi. Il m’a loupé, heureusement. J’imagine qu’il avait essayé de me draguer sans que je m’en rende compte (je danse toujours les yeux fermés, et ceux qui tentent une approche finissent par s’en aller sans même que je les aie remarqués) et que mon attitude l’avait vexé.

Isla del Sol, Bolivie.

De retour à l’hôtel, on a évidemment sniffé tout ce qui restait des pochons de coke, et aux petites heures du jour le “couple” d’amis me racontait sa vie en mode mitraillette comme si j’étais leur psy (mais ça m’arrive souvent, je dois inspirer confiance, et puis la coke n’aide pas).

Bref. J’ai pris le bus ce matin avec un couple de dreadeux qui faisait partie du lot, et on se dirige vers la capitale de Bolivie, La Paz. Mais je crois que je commence à saturer des gens, là, et je vais pas tarder à les larguer. Dans mon guide j’ai repéré une réserve dans la jungle où on peut se proposer comme bénévole pour s'occuper d’animaux sauvages. Personne là-bas n’est au courant de mon arrivée, évidemment, vu que je l’ai trouvé en épluchant mon Lonely Planet dans le bateau. C’est la prochaine destination que je vise.

Carnet de Route #11

Carnet de Route #1

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Freestyle, Portrait d'Artiste Zoë Hababou Freestyle, Portrait d'Artiste Zoë Hababou

Autobiographie d’une Auteure Borderline

Je crois que depuis toujours je sentais qu’on pouvait rien faire de vraiment significatif en restant dans les clous. Qu’il fallait aller au-delà des normes et des frontières qu’on nous certifie comme infranchissables, alors que pas grand-monde ose tout simplement tenter de les dépasser. En tout cas, moi c’est là que j’ai décidé d’aller.

Je crois que depuis toujours je sentais qu’on pouvait rien faire de vraiment significatif en restant dans les clous. Qu’il fallait aller au-delà des normes et des frontières qu’on nous certifie infranchissables, alors que pas grand-monde ose tout simplement tenter de les dépasser. En tout cas, moi c’est là que j’ai décidé d’aller.

J’ai toujours voulu vivre une vie exceptionnelle. Et j’ai toujours su que ce genre de vie, si on la désire vraiment, c’est à nous de la construire, à nous d’aller la chercher.

Je veux continuer à plastiquer mes propres barrages, et arracher, au sein de mon propre esprit, toujours plus d’espace de liberté. Ouais, rien de tout ça n’est raisonnable, selon la norme, mais pour moi, la vraie folie, c’est de vivre comme des robots. Parce que vous êtes déjà morts sans jamais avoir vécu.

Attention : récit sans filtre

 

IMPULSION PRIMORDIALE

J’ai toujours pensé qu’en naissant, un Homme porte déjà en lui l’ensemble de ce qu’il est. Et que les évènements qui jalonnent sa vie ne sont rien de plus qu’une pluie sur des graines préexistantes. Certaines vont germer, d’autres non. Mais selon moi, l’expérience n’est qu’un catalyseur de ce qui existe en puissance.

L’enfance n’a que peu d’intérêt pour le propos, si ce n’est peut-être cette soif d’aventure et ces moments de pure transcendance que j’ai connus très petite, seule sur mon vélo au coucher du soleil, sur une vieille route longeant les champs de blé chez mon arrière grand-mère. Et l’Espagne où j’ai passé toutes mes vacances. A l'époque, j’étais une gamine plutôt sauvage, déjà solitaire, et je rêvais de travailler dans une réserve en Afrique pour sauver les animaux.

Mes parents ont divorcé quand j’avais 10 ans et ma mère s’est mise avec un type qui nous a mené la vie dure. On était très pauvres et c’était chaud pour nous les gosses d’affronter le regard des autres à l’école, d’autant plus qu’on déménageait sans arrêt pour fuir les huissiers, donc pas d’amis fixes.

Allez, ça me gave déjà.

On va sauter direct à ma rencontre avec Travis : Taxi Driver.

C’est la première claque d’une longue série que je me suis tapée l’année de mes 14 ans, mais c’est surtout celle qui a été à l’origine de Borderline, puisqu’à la base, le Travis de ma saga n’est personne d’autre que Travis Bickle. Juste après avoir vu le film, j’étais en transe. J’ai pris un cahier et, m’inspirant de lui, j’ai commencé à écrire.

Je sais pas si vous visualisez ces phrases courtes et laconiques que le personnage de De Niro écrit dans son journal. Cette espèce de décalage avec le monde qu’il observe sans pouvoir y participer, ce dégoût qui prend de l’ampleur, cette solitude, cette marginalisation progressive, cette haine en train de monter. En voilà deux, pour vous faire une idée :

Taxi Driver, et le fameux Travis Bickle qui a inspiré le Travis Montiano de Borderline, saga de Zoë Hababou.

Écoutez bien, bande de dépravés, voilà l’homme pour qui la coupe est pleine, l’homme qui s’est dressé contre la racaille, le cul, les cons, la crasse, la merde… Voilà quelqu’un… qui a refusé…

Toute ma vie j’ai été suivi par la solitude. Partout. Dans les bars, les voitures, sur les trottoirs, dans les magasins… partout. Y a pas d’issue… Je suis abandonné de Dieu.

Voyez le délire ? Les lecteurs de Borderline ne peuvent que voir à quel point mon Travis s’inspire de celui-là (et crier au plagiat !). Et ne serait-ce pas un petit avant-goût nietzschéen, qu’on sent poindre ? A l’époque je le connaissais pas encore, ce philosophe, mais ça allait pas tarder. Bref, je crois qu’on peut parler de transfert.

Ce personnage mettait des mots sur ce qui s’agitait sous ma peau, il incarnait ce fantôme hanté par l’idée du suicide qui me chuchotait à l’oreille, depuis des années, de lui donner vie, et il avait besoin de crier au monde son testament sanguinaire avant de crever.

En gros, j’avais trouvé ma marque, mon double littéraire, celui à partir duquel j’allais pouvoir hurler. Mais y a un autre truc, aussi : ce personnage n’était pas un simple personnage, inventé ou plagié. Il semblait vivre quelque part, au-delà de ma conscience, comme s’il avait besoin d’un canal pour s’exprimer, et qu’il venait subitement de le trouver en s’engouffrant en moi.

J’ai de bonnes raisons de penser ça. Je le sentais déjà à l’époque, et la suite de mon histoire n’a fait que le confirmer.

DÉFERLEMENT D’ÉLECTROCHOCS 

A partir de là, ma vie a brutalement dévié, socialement parlant. J’aimais pas celle que j’étais, je me trouvais trop straight, je voulais lâcher les chevaux, et j’étais rongée par une envie de suicide dévorante, qui a mis du temps à me quitter. Moi qu’avais jamais osé faire un pas au-delà de ligne, toujours polie, toujours première de la classe, alors que les freaks m’attiraient depuis toujours, je l’ai fait, ce putain de pas, et je suis devenue Borderline (bah quoi, on peut rigoler). J’ai rejoint la bande de fumeurs de joints du lycée et j’ai volontairement arrêté d’avoir des bonnes notes.

Et vous savez quoi ? C’est là que la vraie vie a commencé.

Je crois que depuis toujours je sentais qu’on pouvait rien faire de vraiment significatif en restant dans les clous. Qu’il fallait aller au-delà des normes et des frontières qu’on nous certifie infranchissables, alors que pas grand-monde ose tout simplement tenter de les dépasser.

En tout cas, moi c’est là que j’ai décidé d’aller.

Et le truc, c’est que quand tu commences à ouvrir les yeux, les choses viennent à toi, comme une sorte de synchronicité, comme si ta conscience aimantait dans ta vie ce que tu désires expérimenter. Ça m'a fait ça toute ma vie.

The Wall des Pink Floyd, électrochoc radical qui changea à jamais la vision du monde chez Zoë Hababou.

La même année, donc, je suis tombée sur The Wall, le film des Pink Floyd, un soir tard à la télé. Ça m’a fait un putain d’électrochoc. Comme si un pan de savoir énorme intégrait d’un coup mon esprit.

Le conditionnement. La liberté. La folie, qui me fascinait depuis toujours. L’artiste. Cette métaphore monstrueuse de cette putain de brique dans le mur.

Ça m'a rendue malade. Ça m’a touchée si fort que j’ai su que je venais de mettre la main sur une nouvelle parcelle essentielle de ma personnalité, en prenant conscience des problématiques qui l’animeraient toute sa putain de vie.

Peu de temps après, j’ai lu Fight Club. Bon, je vais éviter de radoter dessus, vu que j’ai écrit un article entier sur le sujet (Fight Club : Un Traité Révolutionnaire !) et que j’ai évoqué son influence sur mon œuvre dans Les Entrailles de Borderline. Je vais juste ajouter que ce livre est devenu ma Bible, que les idées qu’il véhicule sont devenues mes slogans révolutionnaires, et que ça a radicalement changé ma perception du monde, du Bien et du Mal, et surtout que ça a encore affûté ma manière d’écrire.

Travis a pris de la densité, sa vision de la vie s’est précisée. En gros, son identité a incorporé une nouvelle dimension, et je me suis mise à comprendre son histoire, et comment il en était arrivé au point de non retour, le suicide.

Je ne crois pas l’avoir encore dit, mais à la base, j’avais que ça : un clodo, jeune, sur le point de se tuer. Et moi, ma mission, c’était de comprendre pourquoi, et comment il en était arrivé là, en écrivant. En découvrant son histoire à mesure que je l’écrivais.

C’est pour ça que je fais pas de plans, pas de fiches. J’en savais rien, bordel, j’ai juste écrit et j’ai compris après, point barre.

Bref, pour en finir avec la série électrochocs, le dernier, celui qui a vraiment mis le feu aux poudres, a été Marilyn Manson. Il a rappliqué sur cette bombe en train de couver et ça a été l’explosion.

Borderline est vraiment devenu Borderline.

Et moi, je suis enfin devenue moi. 

DROGUE PHILOSOPHALE

Faut savoir que je considère pas du tout la drogue comme une échappatoire. Je la prends très au sérieux (surtout les psychédéliques, qui ont d’ailleurs fait leurs preuves durant les années 60/70 lorsqu’on testait la thérapie psychédélique, avant qu’ils soient interdits et les études à leur sujet, interrompues) et l’envisage comme un moyen d’explorer la conscience et de faire voler en éclats la perception ordinaire pour atteindre une autre vision du monde.

Avant même ma première bouffée de spliff, je l’ai toujours vue comme ça, et je fantasmais dessus alors que j’étais encore qu’une enfant. C’est donc moi qui me suis tournée vers elle, volontairement, et qui ai été la débusquer pour la faire entrer dans ma vie.

Cela dit, inutile de prétendre que j’ai pas passé mon adolescence au bord du gouffre, des envies de suicide rampant sous ma peau. Depuis longtemps, je m’étais dit que je me donnais jusqu’à 28 ans pour écrire Borderline, et qu’ensuite je me tuerais.

J’avais toujours considéré qu’un Homme était sur Terre pour accomplir une seule mission, et que ça servait à rien de jouer les prolongations. Et au fond, je le pense toujours aujourd’hui.

Bref, j’avais une situation familiale extrêmement tendue, très difficile à vivre, mais j’insiste sur le fait que c’est pas ça qui m’a conduite à me défoncer.

Marilyn Manson et ses slogans nietzschéens, une claque qui a révolutionné la vie de Zoë Hababou.

Ça a donc commencé avec les joints, comme chez tout le monde, et j’ai passé mes trois années de lycée complètement perchée, à sécher la majorité des cours et à tirer des bangs ou fumer des spliffs planquée avec la horde de marginaux que je fréquentais à l’époque derrière les gradins du stade du lycée. Mais bizarrement, ça m’a pas empêchée d’avoir toujours des bonnes notes (c’était comme ça depuis le CP, malgré mes tentatives de tout foirer), et je dois dire que la philo avec Ricardo (pardon, M. Richard) produisait un impact démultiplié après une indienne à la weed.

La philo a été une révélation (bien qu’encore une fois, je savais que ce truc était fait pour moi bien avant d’y avoir goûté). J’écrivais beaucoup pendant les cours, Borderline je veux dire. J’écoutais ce qu’il racontait d’une oreille (Ricardo répétait douze fois les mêmes choses pour les débiles), écrivais mon livre en parallèle, et notais LA PHRASE cash qui résumait tout le cours en trois mots.

Donc tout s’est lié. La philo qui déboite, l’art de la phrase qui match, l’urgence d’écrire, et surtout l’idée juste transformée en punchline.

Déjà bien initiée par Taxi Driver et Chuck Palahniuk, j’ai encore affiné mon style, en partant de ce parti-pris de dire des choses fortes ou compliquées le plus simplement du monde, d’une façon brute.

Parce que la vérité n'a pas besoin de fioritures ni d’emballage, elle possède sa propre puissance, et que ça rentre bien mieux dans le cerveau quand ça sonne comme un slogan.

Mais revenons à la dope. La première trace de coke a débarqué au lycée via un de mes supers potes. Elle était pas terrible, mais on s’est tous jetés dessus. On se murgeait déjà la gueule entre midi et deux, et une fois j’ai gerbé en plein cours chez Ricardo (j’ai eu le temps de me jeter dehors pour vomir par dessus la balustrade du couloir, pile-poil sur un ouvrier qui branlait je ne sais quoi en dessous…). Mais c’est quand j’ai pris mon premier studio en plein centre de Perpignan (j’avais 17 ans, j’étais encore au lycée, c’était le printemps du bac, j’étais la première de ma tribu de potes à vivre seule, donc fatalement c’est devenu notre squat) que les choses ont commencé à s’emballer.

Je sais plus dans quel ordre c’est arrivé, mais voilà la liste : coke, crack, champignons, LSD, MDMA, kétamine, poppers, ecstas, speed, micropointes… J’y suis allée pleine bourre (sans compter l’alcool et les joints, évidemment), en mettant un point d’honneur à être toujours la plus défoncée de la bande, celle qui allait le plus loin, avec une nonchalance qui côtoyait fortement les frontières de la connerie. J’étais fascinée par la déchéance, au point même de haïr la nature, et je me complaisais dans une vie trash et ultra urbaine, nihiliste, qui rejetait toutes les valeurs communément admises.

A l’époque, j’étais convaincue que seuls les marginaux et les punks à chien possédaient la vérité de l'existence, eux qui avaient cessé de courir après le pognon, la reconnaissance sociale et le confort. J’allais en rave party tous les week-end et je les ai fréquentés de près. Mais visiblement, personne ne se défonçait pour les mêmes raisons que moi. Plus leur trip était débile, plus ils perdaient conscience, plus ils étaient contents. Moi, pas du tout.

Avec les champis, je me suis connectée à la nature, animée du sentiment de ne faire qu’un avec elle. Avec l’acide, j’ai appris à danser comme jamais, à me lâcher, à oublier le monde autour de moi pour faire jaillir ma liberté. Avec la MD, j’ai vécu des concerts de malade où je fusionnais avec la musique.

J’avais poussé les portes d’un nouveau monde, celui de Jim Morrison, de Castaneda, et il m’attirait follement, mais je savais que j’étais pas avec les bonnes personnes pour l’expérimenter, et surtout le comprendre comme il le méritait. Mais c’était important que je fasse ces expériences. Travis se drogue à fond dans Borderline, et je tenais à savoir de quoi je parlais.

Petit retour en arrière : j’ai eu mon bac les doigts dans le nez grâce à mon 18 en philo, et grâce à Nietzsche que j’ai dévoré pendant les examens et tout l’été qu’a suivi. L’année d’après j’ai tenté la sociologie à la fac (ils font pas philo à l'université de Perpi et j’avais pas envie de déménager et quitter mon univers de dope), parce que la question de savoir si c’est l’Homme qui crée la société ou si c’est elle qui le façonne m’a toujours intéressée, mais j’ai passé l’année défoncée et j’y ai presque pas mis un pied. Pour tout dire le jour même de la rentrée je suis partie en stop en Espagne avec deux potes, sans tente, sans sacs de couchage, et on a marché tous les jours et dormi à la belle étoile et bu de l’absinthe pendant une semaine (avant-goût de voyage, j’ai adoré ça !).

Plus tard je suis sorti quelques mois avec un mec qu’avait le double de mon âge (j’avais 18 ans), un gros dealer de Perpi, et quand je l’ai quitté il s’est pendu (il est pas mort, simple arrêt cardiaque suivi de deux semaines de coma), et ensuite je suis tombée sur un autre mec qui vivait en caravane et tapait de l’héro. Un junkie.

J’étais plus que ravie d’avoir finalement réussi à appeler cette drogue à moi, depuis le temps que j’en rêvais, manque de bol il était plutôt pingre avec sa came et c’est qu’après l’avoir quitté que je me suis vraiment mise dedans.

J’ai pris l’appart où je vis toujours aujourd’hui, et je me suis inscrite à l’université de Toulouse par correspondance, en philo. J’ai fait mes trois années de licence comme ça, sur cette même table où j’écris en ce moment, à apprendre seule, tout en prenant régulièrement de la came. Cette façon de faire me convenait très bien. Je suis très solitaire et je déteste les grandes villes. Hors de question de déménager à Toulouse et de fréquenter la fac. Je sais travailler seule, et apprendre de cette façon, tout en continuant à développer les concepts que j’apprenais dans mon propre livre, où je les triturais à l’infini en les incorporant à l’histoire de Travis, me plaisait carrément. J’ai obtenu ma licence avec des supers notes.

L’héroïne, je me suis jamais shootée avec (c’était pas l’envie qui manquait, juste le manque d'occasion), je me contentais de la sniffer ou plus rarement de la fumer. C’est terrible, elle est diaboliquement bonne, cette drogue. Mais je sais pas trop comment, j’ai réussi à maintenir le cap, à faire des pauses où j'avais que des mini-crises de manque, bref, à gérer.

Mais il était temps de passer à autre chose.

Ras le cul de philosopher dans le vide et de se masturber l’ego avec des grands concepts. De toute façon, j’avais obtenu cette licence par pur amour de la philo, sans jamais envisager de devenir prof ou je ne sais quoi. Je me considérais déjà comme un écrivain, et tant qu’à faire un écrivain qui en aurait dans le slip. Je voulais me colleter à la vraie vie, et partir. Loin, seule, longtemps. Me forcer à grandir, à me réinventer. Organiser pour moi mon propre parcours initiatique (que j’avais déjà entamé avec la philo et la dope), inventer mes propres rites de passage. En gros, devenir un Homme, un Guerrier. Via le chaos.

Il le fallait, pour moi, et pour Travis.

ON THE ROAD

Ça faisait déjà trois ans que je faisais pousser de la weed sur ma terrasse et que je la vendais, en prévision d’un trip comme celui-là, et ça faisait pas mal de fric. Dans l’avion pour le Pérou j’étais limite en crise de manque, mais rien à carrer.

J’étais jamais partie seule. Je parlais pas espagnol (enfin, très mal). Je savais pas du tout ce qui m’attendait, mais c’était justement ça, l’idée...

Dynamiter sa zone de confort, vous savez désormais que ça me tient à cœur, mais pas juste comme un concept qu’on lâche en société pour se la péter. Je voulais savoir qui j’étais vraiment, et pour ça, y avait pas trente-six solutions : fallait se mettre en danger.

Cette année seule sur la route, à parcourir le continent Sud Américain de long en large, à rien bouffer, à crécher dans des hôtels minables, à vivre, nom d’un chien, à me sentir PUTAIN DE VIVANTE, a été le tournant majeur de ma foutue existence, et ça m’a transformée à jamais. 

Ceux que ça intéresse vraiment, vous pouvez suivre mon Carnet de Route, un genre de témoignage Gonzo à la Hunter S. Thompson (enfin, c’est l’idée…).

J’ai taffé dans une réserve d’animaux en pleine jungle de Bolivie, je me suis découverte une passion pour la photo de paysage (voir la galerie), j’ai appris à me démerder toute seule, à parler espagnol, à affûter mon instinct. Le monde m’a coupé le souffle et m’a ramenée à moi-même.

L’errance est devenue pour moi une sorte de position philosophique.

Je savais déjà que le monde dans lequel on vit est un repère de zombies, mais là j’ai vraiment pris conscience d’à quel point la routine d’un Européen normal est un truc de décérébré, une putain de lobotomie consentie, mec ! Voguer hors de la normalité, seule face à l’Inconnu, était la seule chose en mesure de me permettre de vivre dans le présent, de faire taire cette affreuse machine planquée dans ma tête, et de me noyer dans la contemplation.

La nature. La beauté. La solitude. 

J’ai écrit les passages les plus beaux de Borderline sur cette route. Ceux qui constituent vraiment des clés, des scènes majeures, transcendantes et ultra symboliques, autour desquelles toute l’histoire de Travis s’articule. J’ai compris ce que j’étais en train d’écrire cette année-là. Ce que signifiait vraiment mon œuvre, et qui était Travis.

Et puis, surtout, j’ai rencontré Wish. Un soir à Pisac, au Pérou, je suis entrée dans un bar où les locaux se succédaient sur un tabouret au centre de la salle pour jouer de la musique ou chanter. Je l’avais repéré au fond du bar, son verre de vin à la main. Lui aussi m’avait reconnue. Il s’est levé pour aller jouer de la guitare et chanter et… C’était un icaro, un chant Shipibo, qu’on chante normalement durant une cérémonie d’Ayahuasca

La première fois que j’ai entendu parler de la plante, c’était dans un reportage à la télé, le genre de truc sensationnaliste à la con. Je devais avoir 12 ans. Ça m'a marquée, puisque je m'en souviens encore.

Depuis toujours je pensais que les Indigènes possédaient un secret, et qu’ils avaient un rapport bien plus vrai, bien plus pur que nous avec la vie, et les livres de Castaneda me le confirmaient. Plus tard avec mes potes, avant de partir, j’en parlais encore, et je savais que j’allais le faire. J’étais très attirée par les psychédéliques, grâce aux champignons qui m’avaient ouvert la voie, et je rêvais de peyotl et d’ayahuasca, de chamanisme et d’expériences extrêmes. Je savais que j’y viendrais, mais je savais pas comment.

La réponse était là, sous mes yeux. Quand Wish s’est barré, juste après son morceau qui m’a putain de transcendée, j’ai demandé au patron du bar qui il était. Il m’a dit qu’il était chaman. C'est là que j’ai compris.

Je l’ai revu plus tard lors d’une soirée donnée à l’hôtel où je squattais, et où j’avais consommé une grosse dose de San Pedro (cactus à mescaline, c’était ma première fois), et je l’ai abordé en mode groupie : J’adore ce que tu fais, mec, viens on fait une cérémonie !

Banco. Ceux qu’ont lu Borderline 2 savent comment ça s’est passé, donc encore une fois je vais pas revenir dessus. La première cérémonie de Travis est la mienne, point par point.

Révélation.

Ma conscience a fait un bond quantique, c’était la chose la plus belle, la plus puissante et la plus incroyable que j’avais jamais vécue. Sans le savoir, cette cérémonie allait bouleverser ma vie entière, et celle de Travis.

ÉCRIVAIN-SERVEUSE

De retour après un an de vagabondage, je me suis foutue serveuse dans un resto de mon village, parce que j’en avais rien à foutre de trouver un bon job et de faire carrière. Tout ce que je voulais, c’était écrire, et mettre du fric de côté pour repartir.

Cela dit, le taff de serveuse est si prenant que pendant trois ans j’ai très peu écrit. Jusqu’à ce que je découvre le job saisonnier. Du coup, pendant quatre ans, je partais en Corse et je taffais à mort de mars à octobre, et l’hiver je restais cloîtrée chez moi à écrire comme une barge. Mine de rien, ça a vachement avancé, et c’est durant cette période-là aussi que j’ai lu tout ce que je pouvais sur le chamanisme.

Parce que ouais, entre temps, Travis s’était dirigé vers le Pérou et avait rencontré Wish, qui lui avait dit qu’il devait faire une diète d’ayahuasca dans la jungle. Et putain, je me retrouvais avec une saleté de saga !

Le plus marrant, c’est que Wish je le connaissais très peu finalement. J’avais pris de l’ayahuasca deux fois avec lui, et on avait fait ce trek du Choquequirao pendant quelques jours, et basta. Mais pendant les dix ans qu’il m’a fallu pour retourner au Pérou et le retrouver, j’ai écrit sur lui.

Faut croire qu’il me hantait. 

Zoë Hababou et son tout premier livre, Borderline Niveau - 2 : Les Souterrains, avec un ami.

Entre deux, je suis partie longtemps en Amérique Centrale, j’ai fait des petits voyages à droite à gauche, mais j’étais surtout dédiée à écrire. Jusqu’à ce fameux mois d'août 2019. Amazon proposait son concours des Plumes Francophones et j’y ai vu un signe. La date butoir était le 31 août. J’ai publié mon livre le 29 !

Après ça, tout s’est enchaîné. En publiant mon premier livre, alors que ça faisait plus de la moitié de ma vie que je taffais dessus, avec des grands moments de désespoir où j’y croyais plus, où j’en voyais pas le bout, fatalement, ma vision de moi-même a changé.

Je l’avais fait. Je l’avais enfin fait, sacré bon Dieu !

J’avais économisé assez pour partir un an sur les routes, et surtout faire une vraie diète d’ayahuasca (ça coûte une blinde, un mois d’aya), alors j’ai contacté Wish que j’ai trouvé sans mal sur internet (il se souvenait parfaitement de moi, héhé), acheté mon billet, terminé mon CDD, et je me suis à nouveau embarquée pour le Pérou.

Le mois de diète s’est transformé en trois, parce que j’ai décidé impulsivement de suivre Wish dans la jungle, dans son village Shipibo.

Jamais de ma vie j’avais été autant sur les traces de Travis. Son destin et le mien permutaient, fusionnaient, au point qu’on ne puisse plus les différencier, ou dire qui était l’œuf et qui était la poule.

Ce que j’ai vécu durant ces trois mois, je le relate dans mon Carnet d’Ayahuasca, alors je vais pas en parler ici.

J’ai quitté la jungle fin février pour poursuivre ma route jusqu'en Colombie. J’avais prévu de refaire une dernière diète d’un mois avec Wish dans les Andes, dans son village où j’avais fait mon premier mois. Mon vol repartait de Cuzco au Pérou, donc je me voyais bien conclure mon trip avec ça, histoire de rentrer en France toute fraîche et pleine d’énergie.

Mais entre temps le covid a envahi le monde et je me suis retrouvée bloquée toute seule dans un hôtel colombien. Au début j’étais pas vraiment déprimée. Je me suis contentée de finir mon tome 2.

J’ai juste eu le temps d’envoyer la photo de la couverture du livre à Wish, pour laquelle je l’avais fait poser dans sa tenue de cérémonie, deux jours avant qu’il meurt. Il avait 39 ans. 

Wish, le chaman de Borderline, maestro shipibo de Zoë Hababou, en train de poser dans sa tenue de cérémonie pour la couverture du second tome de Borderline, Niveau - 1, Le Labyrinthe.

Ça a été très dur de perdre ce mec qu’était mon maestro, avec qui je pensais poursuivre ma quête spirituelle, toute ma vie durant. Très égoïstement, j’ai eu l’impression qu’on me volait mon futur. Et le pire, c’est que je me sentais dévorée par une monstrueuse blague cosmique. 

Borderline parle d’un mec qui lutte pour faire le deuil de sa sœur jumelle, Tyler, et d’un chaman qui lui apprend comment faire. Mon chaman à moi était mort, et je comprenais enfin ce que ça voulait dire, de perdre quelqu'un qu’on aime. Mais moi, j’avais même plus l'ayahuasca pour m’aider.

Malgré ça, j’ai refusé de rentrer illico en France pour aller chialer chez ma mère. J’ai décidé de faire mon deuil seule, et pendant trois mois je suis encore restée en Colombie, confinée, à déjà écrire le tome 3, en me jurant de ne pas rentrer tant que je serais pas capable d’être sincèrement reconnaissante pour tout ce qui m’était arrivé, le bon comme le mauvais.

Vers la fin, quand je me baladais dans les montagnes autour du village, je regardais le ciel et je pleurais et souriais en même temps, les chansons de Wish plein la tête, son sourire dans mon cœur, et je brûlais d’amour pour cette vie qui m’avait offert ce dont j’aurais jamais osé rêver, l’amitié d’un chaman qui m’avait révélé une partie des secrets de son univers, l’ayahuasca qui m’avait initiée et permis d’entrer en contact avec une dimension de la réalité que la plupart des gens ignorent, et l’histoire de Travis que je portais en moi, que j’avais été choisie pour crier au monde…

C’était bien plus que ce qu’un être humain peut normalement espérer, et je savais pas à qui dire merci pour tout ça.

J’étais prête à rentrer.

MAINTENANT

Zoë Hababou face à la mer en Corse.

J’ai toujours voulu vivre une vie exceptionnelle. Et j’ai toujours su que ce genre de vie, si on la désire vraiment, c’est à nous de la construire, à nous d’aller la chercher.

Si on se contente de rêvasser dans le vide et de jouer les victimes, c’est simple, la merde sans intérêt qu’on est en train de subir va juste continuer. Et ce, indéfiniment.

J’ai peut-être pas eu la même éducation que les autres. Ma mère m’a jamais fait chier en me disant que je devrais trouver une option plus safe qu’écrivain, et elle a toujours encouragé mes ambitions artistiques.

Pour moi c’est normal d’être moi-même et de lutter pour mes rêves. De tout faire pour qu’ils se réalisent. Et dans ce domaine-là, c’est bien connu que les seules limites qu’existent, c’est celles qu’on s’impose à soi-même, par peur ou par flemme, tout en rejetant la faute sur le système ou les traumatismes de notre enfance, parce que ça nous dédouane de notre lâcheté et que c’est bien pratique, pas vrai ?

Je veux pas de mec, pas de gosses, et pas de boulot fixe.

Je veux continuer à plastiquer mes propres barrages, et arracher, au sein de mon propre esprit, toujours plus d’espace de liberté. Ouais, rien de tout ça n’est raisonnable, selon la norme, mais pour moi, la vraie folie, c’est de vivre comme des robots. Parce que vous êtes déjà morts sans jamais avoir vécu.


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Chamanisme, Journal de bord Zoë Hababou Chamanisme, Journal de bord Zoë Hababou

Carnet d’ayahuasca #9 : Neuvième Cérémonie

Quand les icaros envoient du lourd, te dirigent et t’entraînent, la transe ressemble à une cavalcade fiévreuse, une chevauchée de l’univers, un vrai voyage. Mais quand la salle plonge dans le silence, la plante devient quelque chose de terriblement organique, qui circule sous ta peau et électrise ton cerveau, tout en te reliant aux esprits des autres participants d’une façon qu’on ne peut que qualifier de télépathique.

Intention : Fais-moi voir le huitième niveau de la conscience

Grâce à cette poudre du naturopathe, j’avais une patate incroyable. J’ai clopé comme une malade toute la journée, parce que j’étais à donf, tout simplement. Mon ventre allait mieux, et j’étais vraiment impatiente de retrouver la plante. Il me semble que je pouvais sentir que ça allait être bien, mais j’aurais jamais pu deviner à quel point.

Il y avait un couple de Sri Lankais avec nous, pour qui c’était la première fois, tous les deux très peace et très beaux, avec une âme lumineuse. J’étais ravie qu’ils fassent partie de l’équipage.

Wish m’a filé un grand verre, comme toujours, et c’est venu au bout d’une demi-heure. J’étais postée le dos contre le mur, assise sur ma couette repliée. J’avais pas froid, et le fait d’avoir pris le soleil toute la journée m’avait certainement réchauffé les os aussi, de l’intérieur. Je sentais une force, une sorte de structure inébranlable en moi, comme si j’étais faite de roc. Assise bien droite, la tête bien dans l’axe, l’esprit à la fois posé et très concentré. Et je tenais mon intention bien claire dans mon cœur.

J’ai médité, en respirant profondément. Cette attente me semblait s’y prêter.

Quand les visions se sont ouvertes, mon mental n’a pas dévié d’un iota. Je suis restée très, très longtemps comme ça, à traverser les visions, en répétant mon intention de temps à autre, comme si je fendais le monde de la plante, tel un navire immense, insubmersible. Je ne subissais plus. Et même si j’avais un peu mal au ventre, c’était pas ça qu’allait me déconcentrer. Rien à foutre, je me disais, aie mal, souffre, mais tu ne me feras pas dériver cette fois.

Après un temps remarquablement long au sein de ce nouveau pouvoir, je me suis dit que ça ne suffisait pas de juste répéter en boucle mon intention. Le huitième niveau de conscience est celui du monde quantique, créateur, où l’être est en mesure de s’adresser à l’univers, d’appeler à lui le futur qu’il désire, comme s’il parlait à son moi potentiel et l’autorisait à exister là, maintenant. 

Alors, j’ai fait jaillir mon intention. Je l'avais déjà fait en face de la montagne durant l’après-midi, et j’ai réitéré. 

Borderline Niveau - 2 Les Souterrains, premier livre de Zoë Hababou.

Je veux vivre de mon livre. Je veux consacrer ma vie entière à réaliser quelque chose qui ait un sens pour moi. Je veux parler de Travis, encore et encore, parce que son histoire est magnifique et qu’elle apportera, à chaque personne qui la lira, quelque chose au fond de son cœur. Elle est capable d’éveiller le sens de la révolte et de la beauté de l’existence. Et parce que c’est mon destin, et que je le sais depuis toujours. Raconter cette histoire est la source d’un bien-être intense pour moi, parce que j’adore mon personnage. Voilà ce que je veux.

J’ai aussi tenté de me visualiser comme si tout ça existait déjà. Moi en train de parler de mon livre devant des tas de gens, comme une sorte de conférence. Wish m’avait d’ailleurs dit qu’il avait eu une vision de moi comme ça. Moi en train de signer des livres. Moi en train d’écrire, heureuse comme tout. 

La suite de la cérémonie est plus difficilement narrable. Dur de dénouer la chronologie exacte des évènements. J’ai tout de même envie de dire tout de suite que j’ai vomi qu’une fois. Je sentais bien, d’ailleurs, depuis le début, que j’allais pas gerber autant que durant les autres cérémonies.

Y a que quand la plante s’est mise en mode passation de pouvoir qu’il a fallu à un moment évacuer le trop plein d’énergie qu’elle me transmettait. J’ai grogné, j’ai tremblé, je me suis secouée, mise dans toutes les positions possibles, j’ai senti les décharges me faire vibrer. J’avais brutalement mal à la tête, au front, pile-poil au niveau du troisième œil, comme si je recevais par là quelque chose de très puissant. J’ai porté les mains dessus, de nouveau, en appuyant. J’ignore ce que ce geste signifie, et pourquoi j’ai besoin de l’accomplir. Peut-être pour sceller en moi ce que je reçois, lui apporter une sorte de concours…

Et à un moment j’ai vomi, brutalement, pas très longtemps, et c’était tout pour la nuit. A la fin de ça, j’étais à genoux, le front contre le matelas, à me dire qu’il fallait que j’utilise beaucoup plus mon corps, avec du yoga, de la danse, du taff dans la jungle.

J’ai beaucoup pensé à mon livre, d’une façon tendre, émerveillée, pleine d’amour. 

Schéma des huit circuits de conscience, livre de Laurent Huguelit.

J’ai pensé à ma famille, à ma mère avec qui j’avais été si bête avant de partir, et ça m’a fait secouer la tête, un petit rictus aux lèvres, en réalisant à quel point tout ça était stupide.

J’ai pensé à Wish qui chantait d’une façon si aérienne, si pure. Je me suis rendue compte, vraiment, qu’il ne chantait pas de la même façon quand l’ambiance était calme et concentrée comme ça. Ce couple était incroyable, ils ne vomissaient pas, le mec avait comme disparu, et la fille respirait d’une belle façon, pleine de force. On était bien loin de l’Espagnole qui passait son temps à gémir, à se plaindre, et à appeler Wish pour qu’il s'occupe d’elle.

On était tous très centrés, et les icaros s’en ressentaient. C’était apaisant, peace, et ça accompagnait à merveille cette cérémonie de dingue que j’étais en train de vivre. D’ailleurs j’arrêtais pas de me répéter à quel point tout ça était incroyable. Incroyable. C’est le mot de cette cérémonie. Il ne s’agissait pas tant des visions elles-mêmes (bien qu’elles soient d’une nature très élevée, rayonnantes), que de tout ce que je comprenais, ressentais, éprouvais. Pour la première fois je captais enfin les messages de la plante.

Il y a eu un moment où Wish a cessé de chanter, et où j’ai senti l'ayahuasca dans tout mon corps. Mon ventre, mes pieds, mes jambes, mon visage. Et puis c’est comme si mon corps avait disparu.

Cette dimension-là est peut-être la plus stupéfiante de l’ayahuasca. Quand les icaros envoient du lourd, te dirigent et t’entraînent, la transe ressemble à une cavalcade fiévreuse, une chevauchée de l’univers, un vrai voyage. Mais quand la salle plonge dans le silence, la plante devient quelque chose de terriblement organique, qui circule sous ta peau et électrise ton cerveau, tout en te reliant aux esprits des autres participants d’une façon qu’on ne peut que qualifier de télépathique. C’est comme d’avoir perdu son corps, d’être devenu une conscience pure, et de batifoler avec celle des autres dans un lieu abstrait de l’espace-temps.

On se marre souvent, Wish et moi, dans ces cas-là, sans rien se dire, parce qu’on communique selon d'autres modalités, qui se passent du langage pour exister.

J’ai alors tourné mon attention vers le couple, et j’ai senti leurs esprits, ou plutôt leurs âmes. Ces deux-là étaient fondamentalement purs, ce qui est très rare. Je l’avais vu dans leurs grands yeux, humbles et émerveillés, avant le début de la cérémonie, et là, j’en avais confirmation. J’étais aussi très impressionnée par leur résistance. Pour une première fois, c’était incroyable.

Et puis ça a décru petit à petit, et c’est pas remonté cette fois. J’avais les yeux ouverts dans le noir, n’en revenant pas de ce que je venais de vivre. Je regardais le profil de Wish. Je regardais la fenêtre. Je savais que je venais de vivre un truc incroyable, même si en l’écrivant ici je me rends compte qu’on ne voit pas trop pourquoi c’était si ouf. En le vivant je me disais d’ailleurs, quand mon esprit arrivait parfois à mentaliser mes idées, que ceci ne pourrait pas être rapporté convenablement. J’envisageais même d’écrire : Neuvième cérémonie : Il n’y a pas de mots.

Au petit matin j’ai beaucoup parlé avec le couple, et je me suis aperçue que j’en savais pas mal sur l’ayahuasca, tout compte fait. Expliquer les choses à d’autres, ça permet de faire le point sur ce qu’on a retenu. Et j’ai aussi appris d’autres trucs, quand les jeunes ont interrogé Wish au sujet de leurs visions (je servais de traductrice, eux ne parlant pas espagnol, Wish ne parlant pas anglais) : Le renard, que la jeune fille avait vu, est un guide tranquille qui montre le chemin, sans stress, en mode cool. Et les yeux immenses qui t’observent par-delà la transe (vision du jeune mec) sont ceux de l’univers qui éveille ton troisième œil.

Carnet d’ayahuasca #10

Carnet d’ayahuasca #1

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Road Trip, Journal de bord Zoë Hababou Road Trip, Journal de bord Zoë Hababou

Carnet de Route #9 : Vingt-Troisième Jour

La route jusqu’ici a été fabuleuse. Des heures et des heures à sillonner des terres austères, froides et brumeuses, parsemées de lacs aux couleurs étranges, parfois animées de troupeaux de lamas, ponctuées de quelques bicoques en adobe, au milieu de nulle part, où jamais un français ne pourrait envisager de vivre… 

Les gamines qui chantent tristement, Puno, Lac Titicaca

Le journal de bord roots de Zoë Hababou.

La route jusqu’ici a été fabuleuse. Des heures et des heures à sillonner des terres austères, froides et brumeuses, parsemées de lacs aux couleurs étranges, parfois animées de troupeaux de lamas, ponctuées de quelques bicoques en adobe, au milieu de nulle part, où jamais un français ne pourrait envisager de vivre… 

J’adore ces moments (des journées entières, à vrai dire) où je suis collée à la vitre du bus (je demande toujours un asiento a la ventana), seule avec le monde, à contempler le paysage toujours changeant, ces étendues immenses, imprenables, cette sensation de grandeur qu’on ne rencontre jamais en Europe, sans doute parce que les dimensions des pays elles-mêmes sont carrément plus restreintes que celles d’ici. C’est fou, mais même après dix heures de bus, je suis toujours un peu triste de devoir descendre. Cette suspension hors de tout, qui me plonge dans un état méditatif, comme si je pouvais regarder mon passé, mon présent et mon futur comme une fresque où tout se relie, me fait un bien pas croyable, et je crois que je suis comme qui dirait déjà accro.

Lac d’altitude sur les routes péruviennes, en direction du lac Titicaca.

Cette ville est moche, honnêtement. Même les abords du lac sont pas terribles. Elle respire une sorte de vice, entre les hordes de touristes qui se bourrent la gueule le soir dans les bars et les locaux à l’air invariablement louche. J’ai dû changer d'hôtel, le premier où j’ai passé la nuit n’avait pas d’eau et coûtait les yeux de la tête. Mais quand on débarque à la nuit tombée dans un bled qui craint, on a tendance à entrer dans le premier truc qui passe à sa portée. Bref, dès le lendemain matin je me suis barrée. Celui-ci est plus clean, presque joli. Mais je vais en changer encore parce que j’ai croisé des gens avec qui je peux partager une piaule, pour moitié moins.

Petites filles péruviennes à l’air triste, qui chantent pour les touristes.

Le premier matin j’ai été visiter en bateau ces fameuses îles Uros, faites en paille qui flotte, et où des habitants vivent pour de vrai, principalement du tourisme, en l'occurrence. Ils vendent des tissus brodés, des bijoux et des babioles en paille. Mais j’ai eu les boules dans le bateau. Des gamines qu’étaient dedans, et qui faisaient vraisemblablement partie du “tour”, se sont mises à chanter pour moi, comme des petits singes savants, concluant leur chanson triste par un “hasta la vista, baby”, que j’ai trouvé affreux. Dans le genre, amuser les gringos. Ça m'a pas du tout fait rire, moi. Je les ai prises en photo pour pas oublier. Me souvenir de cet air sombre qu’elles avaient…

D’une manière générale, j’ai détesté ce truc. Visiter les pauvres locaux, leur acheter des merdes par charité, se sentir con et plein de fric face à eux, le sourire gêné, parce que putain c’est la merde pour eux, mais qu’est-ce que je peux y faire ? Et pourtant, après avoir rencontré ce couple de français (une fille et un mec, des amis apparemment), j’y suis revenue une deuxième fois, sur ces îles, parce que pour aller voir la Isla Taquile et celle d'Amantani (de vraies îles, en dur, ce coup-ci), c’était inclus dans le tarif de passer par les Uros. Comment foutre son fric en l’air, quoi.

Bref, la seconde visite en leur compagnie était plus cool, on a passé l’aprem à crapahuter en shootant le Titicaca comme des malades (surtout moi, à vrai dire, je me découvre une passion pour la photo), et là on est de retour et y vont passer me chercher pour que je déménage dans leur hôtel. Demain on passe la frontière pour entrer en Bolivie, toujours le long du lac, où la ville de Copacabana nous attend. 

Carnet de Route #10

Carnet de Route #1

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Freestyle, Trucs & Astuces Zoë Hababou Freestyle, Trucs & Astuces Zoë Hababou

Devenir Écrivain : Les Grandes Étapes de la vie d’Auteur

Les êtres qui s’ébattent sur la scène de ta conscience se transforment en symboles, leurs répliques les plus justes sont enregistrées dans ton cerveau, un évènement devient un rouage, une expression de visage un personnage, la vie humaine se métamorphose et révèle son étrange essence parabolique avec laquelle tu vas farcir le moteur de la monstrueuse machine en train de s’assembler sous ton crâne.

Dire qu’on devient écrivain est sans doute un peu con, puisqu’il s’agit d’une vocation, et comme toute vocation, c’est quelque chose que tu sens en toi depuis toujours, qui possède des racines très profondes, très ancrées, et qui finiront par t’étrangler que tu t’y livres ou pas.

Mais la décision consciente de s’y mettre pour de bon amène de grands bouleversements dans ta vie et surtout dans ta manière de percevoir le monde…

Analyse de la formation d'un écrivain

Une machine à écrire et une tasse de café, éléments clés de l’écrivain ! Quelles sont les étapes qui président à la formation d’un romancier ?

LE POUVOIR DES MOTS

Y a de fortes chances que cette envie d’écrire qui te taraude provienne de ce que tu lis, et plus précisément de l’effet que ça te fait, de lire. Je sais que beaucoup d’auteurs avouent ne pas lire énormément, ce qui restera toujours pour moi un mystère insondé, même si c’est vrai qu’en devenant auteur à son tour, on devient de plus en plus critique sur le taff des autres, mais là n’est pas la question.

Si t’as eu un jour envie d’écrire, c’est fatalement que plus jeune, t’es tombé sur un ouvrage qui t’a fait un certain effet, et que t’as découvert la puissance des mots.

Le plaisir de lire commence souvent avec des ouvrages d’horreur, comme ceux de R.L. Stine et sa fameuse série Chair de Poule. Ici, Le Pantin Maléfique !

Il s’agit bel et bien d’un pouvoir magique, et le plus dingue, c’est que c’est même pas forcément la grande littérature et ces fameux classiques avec lesquels on t’étouffe à l’école qui te révèleront ce pouvoir, mais plutôt un bon vieil R. L. Stine, par exemple.

Un bon livre, c’est celui qui te plonge en état d’auto-hypnose, au point de faire disparaître le monde autour de toi (ta petite sœur qui pique sa crise, ton père qui te les brise, le bad boy du lycée dont l’ignorance t’atomise…).

Il est fréquent de commencer son aventure livresque avec les récits d’horreur au suspense haletant, et je trouve que c’est une porte d’entrée royale dans la littérature. Quand t’as appris à ouvrir un livre et à pénétrer dans cette autre dimension, tu deviens rapidement accro, parce qu’elle est bien plus palpitante que ce monde débile qui s’agite en vain au-delà des pages.

Une fois bien préparé, tu vas t’aventurer à lire d’autres genres, et la littérature t’ouvrira toujours de nouveaux univers, magnifiques, insensés, percutants. Transcendants parfois.

Comment de simples phrases alignées sur une page peuvent produire un tel effet ? Quelle est cette mécanique sournoise qui parvient à te faire trembler, pleurer, et rire aussi, tout en t’offrant une ouverture phénoménale sur le monde qui existe au-delà du tien ?

Si telle est ta vocation, tu finiras pas te dire que, bordel, toi aussi tu veux créer un monde.

DES YEUX DE TÉMOIN ET UN ENREGISTREUR DANS LA TÊTE 

Tu veux être écrivain. Tu te sens déjà écrivain. Comment tu le sais ? Oh, c’est simple : ton regard sur le monde a changé. Insensiblement, celui-ci a fini par devenir ton petit théâtre personnel de la condition humaine.

Les êtres qui s’ébattent sur la scène de ta conscience se transforment en symboles, leurs répliques les plus justes se gravent dans ton cerveau, un évènement devient un rouage, une expression de visage un personnage, la vie humaine se métamorphose et révèle son étrange essence parabolique avec laquelle tu vas farcir le moteur de la monstrueuse machine en train de s’assembler sous ton crâne.

Hunter Thompson en train de réfléchir et collecter des faits, étape essentielle pour tout écrivain qui se respecte !

Le signe qui ne trompe pas, c’est ce petit carnet dont tu as fait l'acquisition, et dans lequel tu notes fiévreusement chaque idée. Tu es en train de prendre un recul phénoménal avec les affaires humaines, parce que tes yeux sont devenus ceux d’un témoin. Tu observes. Tu t'interroges. Tu notes.

Et au fond de toi, tu jubiles quand ton destin te met face à une situation singulière ou dangereuse, parce que ça va enrichir ton expérience, ton imagination, et donc fatalement ton écriture.

Beaucoup de dessins humoristiques mettent en scène un écrivain en train de se faire dévorer par un monstre ou agonisant sous les roues d’une voiture, mais qui prend des notes comme un maboule en phase terminale.

Voilà ce que cette vocation fait de toi.

Mais ce recul, ce pas à côté de la ligne t’offre quelque chose de rare et de précieux pour un artiste : une vision.

Ton imagination malade va mûrir et transformer ton vécu en l'incorporant à ton œuvre. Un million de petites choses qui n’auraient aucune signification pour un non-artiste vont germer en toi pour aller au-delà du fait et devenir un élément de ton histoire (Haruki Murakami évoque ça avec davantage de précisions dans cet article).

La question est de savoir comment tu vas retranscrire tout ça.

RETOUR VERS LA LECTURE

Ce nouveau super-pouvoir visionnaire va te poursuivre jusque dans tes lectures. Ici aussi, ton regard s’est modifié. Même en lisant, tu te surprends à prendre des notes. Putain, mais elle pète, cette phrase ! Wow, la métaphore de malade ! Merde, mais comment il fait pour faire parler un simple regard comme ça ?

Ce genre de trucs. 

L’écrivain est tel un savant fou qui combine des choses observées dans le monde et les assemble grâce à son inspiration pour engendrer une histoire.

Inévitablement, un risque de léger (nan, énorme) plagiat entre en jeu, mais faut pas s’en faire. C’est normal de copier à mort le style d’un auteur. Ça permet de comprendre son mécanisme, comme si les mots que tu retraces, en passant par tes doigts et ton stylo, transfusaient leurs lois mathématiques à ton âme.

Tu t’imprègnes, tu ingères, tu t’exerces, tu te fais la main, quoi. Un jour viendra où tu trouveras ton propre style, et crois-moi, tu voudras plus le lâcher. Ta manière à toi de traduire en mots ces visions qui te possèdent.

Pour autant, arrêter de lire me paraît complètement incohérent. Déjà parce que quand on aime ça depuis tout petit, lire est une addiction, un refuge, et que je vois pas comment on pourrait s’en passer. Et ensuite, parce qu’on ne cesse jamais d’apprendre. L’infinité des histoires et des manières de les raconter est une source jaillissante qui abreuve ton imagination.

Dieu sait que je place le vécu et l’expérience personnelle au-delà de tout quand il s’agit d’avoir quelque chose à écrire, mais il n’empêche que se confronter sans cesse à d’autres visions artistiques élargit considérablement la tienne, et ça va bien au-delà de la littérature, d’ailleurs. Musique, film, art visuel, danse, un artiste, même quand il se croit accompli, reste une éponge qui se nourrit du contact avec… tout, et sait en faire une affaire personnelle. Puis, universelle.

I FUCKING DID IT !

Snoop Dogg avec un joint ! Symbole parfait de l’effet planant et stupéfiant que provoque la première publication d’un livre pour un écrivain !

La première publication est une étape stupéfiante. Si si, le mot est juste. Ça va te scotcher, et puis tu vas planer pendant un bon moment (profite, les suivantes ne font pas le même effet).

Ça peut sembler idiot, mais tenir son propre livre entre ses mains est une sensation unique, la concrétisation d’un lent processus dont les racines remontent à l'enfance pour arriver jusqu'à cet instant T où la perception que tu as de toi-même fait un bon quantique.

C’est comme si tu tenais la totalité de ce que tu es, là, dans tes mains, sous tes yeux.

Ta réflexion, ta lutte, ton imagination, ta volonté, ton vécu, tout ce que tu as laborieusement réuni, bricolé et assemblé, comme une sorte de conservateur de musée de monstruosités, pour engendrer ceci, un livre.

Ton livre. 

Plonger dedans est une véritable redécouverte. Voir tes mots imprimés comme s’il s’agissait de ceux d’un autre coupe le souffle, et provoque un déferlement d’émotions proche de l’extase. Ça non plus, ça va pas durer… Mais ce sentiment d’être quelqu’un d’autre, quelqu’un de nouveau (ou peut-être juste véritablement toi-même ?), en revanche, ne va plus te quitter.

Et j’ajouterai que le regard des autres aussi va s’en trouver modifié.

Un accomplissement ? Évidemment que oui.

UN VRAI ÉCRIVAIN

Hors de question de te reposer sur tes lauriers pour autant. Cette nouvelle force qui ruisselle en toi, tu dois la mettre à profit, et vite. Puisque désormais tu sais que tu peux le faire, faut que tu surfes sur la vague initiée par la publication. Pas de procrastination, pas de syndrome bidon de la page blanche, tu sais écrire, et c’est donc ce que tu vas faire.

Je garde toujours en tête l’histoire de cet écrivain célèbre (me souviens jamais lequel), qui s’était donné un temps imparti chaque jour pour écrire. Même s’il arrivait à la fin d’un roman, si le temps consacré à l’écriture du jour n’était pas écoulé, il se contentait d’écrire le mot fin au cul de son manuscrit, puis sortait une nouvelle feuille pour commencer son prochain roman.

Tu vois le délire ? Putain, ça c’est pas de l’écrivain en carton ! Voilà l’exemple à suivre !

Une machine à écrire Underwood. Il ne faut jamais se reposer sur ses lauriers après avoir publié un ouvrage, mais en écrire tout de suite un autre !

Le truc, c’est que plus tu prends l’habitude d’écrire, plus ça vient facilement. Pas de tergiversations, pas de prétextes à la mords-moi-le-nœud. Puisque tu cries au monde depuis toujours que c’est ta vocation, bah vas-y, prouve-le. Et tu verras que l’habitude d’écrire chaque putain de jour que Dieu fait va s’ancrer en toi au point que t’auras plus le moindre désir d’arrêter. 

C’est juste un peu dommage que les publications suivantes ne recèlent plus la magie de la première, mais je suppose que c’est inévitable. Cela dit, je pense que ce serait pas mal de balancer un petit conseil à l’emporte-pièce : reste dans le présent.

Peu importe si tes livres se vendent peu, que l’extase s’est atténuée, que désormais quand tu lis ce que t’as publié, t’as envie de tout changer voire même de tout cramer, parce que c’est plus assez bon pour tes nouveaux critères. Évite de regarder en arrière, et te projette pas non plus dans le futur, en te disant que tu seras vraiment heureux quand tu pourras enfin vivre de ta plume.

Nope.

La seule chose qui doit t’importer, c’est cette putain de phrase que tu tritures depuis tout à l’heure pour qu’elle colle le plus possible à la vision qui hante ta tête et gémit dans ton âme. Cette unique phrase, rien d’autre.

VERS L’INFINI, ET AU-DELÀ…

Il existe des secrets que seule la pratique de l’écriture peut dévoiler. Bon, ouais, l’art en général y est acoquiné, mais je me demande si c’est pas plus difficile avec des mots, qui sont après tout des concepts. L’art visuel, la musique sont plus abstraits, et donc peut-être un peu plus en contact direct avec cette chose dont je parle.

L’écriture doit louvoyer pour l’atteindre, et le pire, c’est que ça résulte même pas d’un processus ou d’une volonté consciente, et qu’il est donc impossible d’appliquer une loi pour le produire ou le reproduire à l’infini. Et si on tente malgré de tout de le faire et de forcer le truc, ça tombe complètement à l’eau !

Quelle est cette diablerie ?

La portée symbolique. Ce qui fait qu’une œuvre est véritablement une œuvre d’art.

Alors, certes, c’est pas quelque chose qui s’apprend ou qui s’enseigne, et le premier livre d’un jeune auteur peut la posséder sans qu’il en ait conscience, et sans même qu’il sache comment il s’y est pris, tandis qu’un autre pourra s’escrimer toute sa vie durant sans jamais l’atteindre. Mais l’imaginaire, qu’il soit personnel ou collectif, est nourri d’expériences et de légendes, il résonne à travers le destin d’un être ou de l’humanité, que celui-ci soit réel, ou fictif.

Le symbole existe dans nos vies, ce n’est pas un artefact dont le but est juste de bouleverser le spectateur ou de hisser son œuvre au rang de classique. Un artiste doit savoir l’identifier, dans l’œuvre de ses prédécesseurs, ainsi qu’au sein de son propre monde.

Stephen King en parle dans son magistral Écriture : Mémoires d’un Métier (sérieusement, tout aspirant écrivain ou écrivain confirmé devrait se le procurer).

L’idée n’est pas de s’efforcer de créer du symbolique, mais de le reconnaître quand il apparaît, et de s’en servir comme boussole pour amplifier la portée de son message.

C’est bien connu, nombre d’artistes sont surpris par leur propres œuvres, qui prennent souvent des directions non planifiées, qui les mènent bien au-delà du propos de base. C’est le côté magique de la création. C’est là qu’on touche parfois au génie.

Et soyons francs, seul cet aspect universel du symbole peut véritablement parler aux autres, et leur apporter quelque chose.

L’artiste doit savoir danser un tango endiablé avec la transcendance et le symbolisme. Ainsi son œuvre va au-delà du simple divertissement.

Un artiste ne peut pas et ne doit pas se contenter de la surface des choses. En tant que créateur, il sait que son œuvre n’est rien de plus que l’exhumation d’une chose qui lui préexiste.

Il s’agit d’un squelette immense, éternel, dont il ne pourra jamais mettre en lumière qu’une infime partie. Mais c’est son devoir de creuser, d’excaver, de polir et de rendre à la vie ce qu’il a découvert.

Ce squelette est celui de l'inconscient collectif, auquel nous sommes tous reliés. C’est la raison pour laquelle une œuvre nous parle, à nous personnellement, ainsi qu’au monde entier.

Le symbole est un signe de cette vie profonde, retranchée en soi, souvent inconnue, qui nous anime pourtant tous et rayonne à l’intérieur. Parfois il nous parle sans qu’on s’en rende compte, mais sa portée, son message n’en est que plus réel, que plus efficient. 

Un artiste est un canal pour la transcendance, et son œuvre, un catalyseur.

Et même s’il ne pourra jamais maîtriser cette magie, son devoir consiste à apprendre à danser avec elle un tango endiablé. 


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Carnet d’ayahuasca #8 : Huitième Cérémonie

Dans le chamanisme, le corps est si bien relié à l’esprit que la gerbe ou la chiasse font entièrement partie du processus. Pas pour rien que l’ayahuasca s’appelle aussi la purga, la purge. Dans un sens, peut-être que ce serait plus facile qu’on évacue nos problèmes de cette façon chaque fois qu’ils apparaissent plutôt que de se les trainer indéfiniment, à moisir à l’intérieur.

Intention : Harmonise mes circuits de conscience

L’intérieur d’une jolie maloca, lieu de cérémonie d’ayahuasca, à Urubamba, Pérou.

J’ai fait une pause de deux jours sans prendre d’ayahuasca, où j’ai fait que dormir. J’étais en chute de tension, je tenais à peine debout. Voilà à quoi a finalement abouti l’état de faiblesse généralisée qui m’avait sournoisement envahie. Diarrhée affreuse. C’est peut-être le moyen qu’a trouvé mon corps pour échapper aux cérémonies.

Cette pause m’a fait du bien, j’en avais besoin. Faire des sessions une nuit sur deux, c’est franchement éprouvant.

Le bide toujours en vrac, c’était pas évident de se dire qu’on allait remettre ça, d’autant plus que ça se passait à Urubamba, dans la maloca d’un hôtel à gringos, et qu’il allait falloir se taper la route jusque-là. Mais on y a été en moto avec Wish, et le chemin de traverse qu’on a pris en sortant de Taray jusqu’à Calca valait vraiment le détour.

Je planais littéralement. J’adore faire de la moto ! La beauté du paysage était à couper le souffle. Je me souviens en particulier d’un moment où on avait le fleuve d’un côté et les montagnes de l’autre, avec une moto et un camion devant. Il s’est passé un truc très particulier. Je regardais la cime des montagnes, en imaginant cette scène dans Borderline où Wish force Travis à pousser son cri de guerrier. Cette lumière qu’il y avait alors que le soleil était en train de se coucher. Ce sentiment…

Wish, mon chaman, se prépare pour la cérémonie d’ayahuasca en enfilant sa kushma.

D’ailleurs en arrivant en ville j’étais toujours aussi ravie, bien que je commençais à être congelée. J’étais baignée d’un doux sentiment envers tout, et surtout envers ceux qui avaient peuplé mon passé.

Mon intention du soir est née de ma lecture présente : Les huit circuits de conscience, que je trouve fabuleux. Il me semblait donc logique que ce soit présent dans cette cérémonie.

J’avais déjà très mal au ventre, il était tout gonflé avec une diarrhée à portée de slip, mais les premiers temps de la cérémonie je suis tout de même parvenue à me connecter à quelque chose de grandiose.

Il se trouve que Jon, le guide qui accompagnait les deux gringos présents, jouait de la flûte et chantonnait derrière Wish, et que j'aimais beaucoup ça. Le mariage de leurs voix, accompagnées de cette étrange flûte à deux sons faisait vibrer la plante d’une façon inédite, très spectaculaire. Mes visions se teintaient d’une sorte de brillance fourmillante, et elles étaient d’un type élevé, celui que j’associe désormais au monde d’en-haut. Cette impression d’éternité, de sagesse, de plénitude…

J’étais fermement adossée au mur, la tête penchée en arrière, et je me suis laissée envoûter. C’est bizarre, il me semble avoir presque dormi, tout en étant perchée à bloc. C’était doux et fort à la fois, j’appréciais beaucoup ce que j’étais en train de vivre.

Chaman shipibo fin prêt pour officier une cérémonie d’ayahuasca !

Le truc surprenant d’ailleurs, c’est que je suis parvenue à kiffer alors que je me suis vidée comme un chien toute la nuit, mais pas du bon côté, ce coup-ci. C’était un truc à s'arracher les cheveux. Après chaque retour des chiottes, je sentais mes intestins se tordre à nouveau, et je devais patienter en attendant que la nouvelle vague de transe se calme avant de pouvoir y retourner.

Y avait une drôle de dissociation entre mon corps souffrant et mon esprit posé, émerveillé. Une sorte de détachement. J’ignore ce que ça signifie.

Le gringo qui était là, et pour qui c’était la première fois, semblait beaucoup aimer sa rencontre avec la plante, et il le manifestait à grand coup de gémissements, d'étirements, de soufflements, et ce couillon s’est même mis à chanter, et bien en plus ! Sa nana était un peu plus effacée, mais avec de bonnes ondes quand même.

Bref, je sais pas si ça a fonctionné. La réharmonisation, je veux dire. Le lendemain matin je suis sortie de là dans un état lamentable, avec un mal de bide de tous les diables, une énergie qui frôlait les souterrains de l’âme, et une nausée grimpante. Les deux heures de moto pour rentrer à Taray ont été rudes, d’autant plus qu’il faisait sacrément froid au petit matin.

Wish, mon chaman, en train de fumer avant la cérémonie.

J’ai été voir un naturopathe à Pisac, parce que c’était tout simplement pas vivable. J’ai découvert un mec génial. Il a demandé à mon corps ce dont j’avais besoin, et surtout d’où venait le problème. Je devais coller le pouce et le majeur de la main droite, et faire pareil avec le pouce et tous les autres doigts de la main gauche, successivement, jusqu’à ce qu’il identifie le problème. Il tirait sur les doigts de ma main droite pour écarter le pouce du majeur, moi je devais les serrer le plus possible, et quand ceux-ci résistaient, ça voulait dire non. Quand ils s’ouvraient sans que je puisse lutter, ça voulait dire oui. 

Ils se sont ouverts pour le pouce et l’annulaire de la main gauche accolés. Ce qui signifie : émotionnel.

Mon souci était donc bel et bien de l'ordre des émotions. Ensuite pour les remèdes à prescrire, il a interrogé mon corps de la même manière, en disant à voix haute les plantes qu’il comptait me donner. Et, chose surprenante, ou pas finalement, je me suis foutue à chialer comme un veau quand il a positionné ses mains au-dessus de mon ventre, sans le toucher, comme l’avait fait l'ostéo. Je me suis vite calmée en lui disant que j’étais fatiguée, mais je sais pas pourquoi j’ai fait ça, étant donné qu’on savait très bien tous les deux que si ce truc était émotionnel, c’était carrément logique que je chiale à un moment donné.

Bref, son traitement est miraculeux. Ça va beaucoup mieux. 

J’ai repensé à ce que m'avait dit l'ostéo, du coup. Que l’important, c’était que ça sorte, peu importe si j'ignorais de quoi il s’agissait. On peut dire que l'ayahuasca a été le catalyseur. En lui demandant de réharmoniser mes circuits, je suppose qu’elle a choisi d’évacuer une bonne fois pour toutes ces sales trucs que je me coltinais depuis je ne sais combien de temps. Durant les cérémonies précédentes, cette douleur lancinante dans le ventre symbolisait déjà les prémices de ce mal à décharger. Et dans le chamanisme, le corps est si bien relié à l’esprit que la gerbe ou la chiasse font entièrement partie du processus. Pas pour rien que l’ayahuasca s’appelle aussi la purga, la purge.

Dans un sens, peut-être que ce serait plus facile qu’on évacue nos problèmes de cette façon chaque fois qu’ils apparaissent plutôt que de se les trainer indéfiniment, à moisir à l’intérieur.

J’espère sincèrement que c’est la bonne, cela dit. Hier j’ai posé mon intention au monde, pour vivre de mon écriture. Le huitième circuit de conscience est le circuit quantique, qui suppose un acte de création sur sa vie, en retournant vers le premier circuit terrestre, associé au bien être. 

Carnet d’ayahuasca #9

Carnet d’ayahuasca #1

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Carnet de Route #8 : Vingtième Jour

Tout le monde était sur le cul que je sois là pour un an entier, et j’ai dû expliquer que j’avais fait pousser et vendu ma weed pendant trois années consécutives pour en arriver là. Parlant de weed, les jeunes en avaient, ce qui n’a fait que renforcer le délire, la bonne humeur et l’hilarité générale !

Descente de la mort dans le Canyon del Colca

Vieux carnet de bord tenu lors de mon premier trip en Amérique latine.

Sans déconner, cette descente dans le Canyon del Colca a été un putain de truc, qui m’a permis de comprendre quelque chose de majeur dans la vie d’un voyageur : l’intérêt de posséder deux sacs. Le gros que t’as sur le dos, et un petit que tu portes devant sur ton ventre, avec tes objets de valeurs et les quelques trucs dont t’as besoin quand tu pars pour ce genre d'expédition d’un jour ou deux. Les hôtels acceptent souvent de garder ton Quechua dans une consigne, en échange de la promesse que tu passeras une nuit chez eux à ton retour. De plus, quand tu le laisses dans la soute des bus, même s’il lui arrive une couille, y te reste au minimum tes papiers, ton appareil photo, ton fric et tes yeux pour pleurer.

Mais ça, je le savais pas avant de m’engager dans cette descente de la mort, avec mes dix-huit kilos sur le cul. J’ai dû mettre trois heures pour arriver en bas, et la route était putain d’abrupte, de la poussière, de la caillasse qui croule sous tes pieds, du vide… Sans compter l’altitude, j’en tremblais des genoux tellement c’était chaud et tellement cet enfoiré de sac pesait lourd. Parvenue en bas, je suis tombée sur deux mecs, deux français de mon âge, la vingtaine quoi, et je dois reconnaître que c’était cool de parler un peu ma langue avec des jeunes ! On était sous un arbre à fumer des clopes quand deux autres types sont passés, genre quarante ans ceux-là, qu’étaient français aussi. On s’est salués et ils ont tracé la route vers l’espèce de camping sauvage où on allait tous dormir. J’ai fait à l’un des types : Je crois que ces deux mecs sont ensemble, et il m’a juste souri d’un air mystérieux. Plus tard, j’ai compris que lui et son ami étaient en couple aussi, ce qui était assez cocasse, je trouve. La vérité, c’est que c’était canon de passer la soirée avec quatre mecs sans qu’aucun n’essaye de te la faire à l’envers, et puis cet humour gay que j’affectionne tant, sans déconner, quelle chance y avait pour que je rencontre ces deux couples de français le même jour, perdue au fond du cul d’un canyon péruvien ?

La descente de la mort dans le Canyon del Colca, Pérou.

Mais je vais trop vite. Avant ça, les mecs et moi on a installé nos tentes (les leurs avaient été louées, encore du poids en moins dans le sac, la mienne je me la coltine en continu) au bord de la piscine naturelle qui longe la rivière sur un terrain à l’herbe rase et verte, parfait, quoi. On a nagé un peu, papoté, et quand je suis retournée à ma tente pour choper de quoi grailler (je suis en mode économie intensive, donc j’évite les restos, je bouffe des pommes et des petits pains ronds individuels comme ils ont ici), ma tente était démontée et ma bouffe disparue. Plus loin j’ai repéré le cochon du propriétaire en train de finir de s’enfiler mes pommes. Génial. Heureusement qu’y avait un genre de petit resto de plein air dans ce canyon, du coup j’ai fini sur une table en rondin avec les deux couples, à bouffer du ragoût de légumes et à boire du vin rouge que le micro-bar proposait. 

Zone de camping du Canyon del Colca, avec une jolie piscine naturelle.

Putain de soirée ! Trop cool de parler avec d’autres voyageurs ! Les quadras se payaient un tour du monde de six mois, les jeunes un trip Amérique Latine de trois mois. Tout le monde était sur le cul que je sois là pour un an entier, et j’ai dû expliquer que j’avais fait pousser et vendu ma weed pendant trois années consécutives pour en arriver là. Parlant de weed, les jeunes en avaient, ce qui n’a fait que renforcer le délire, la bonne humeur et l’hilarité générale !

Bref, le lendemain les jeunes et moi on devait remonter (les vieux sont partis aux aurores), et le blond a eu la bonne idée de moyenner pour moi avec un muletier qui rentrait au village afin que son animal ramène mon sac là-haut. Bon, cela dit, même sans sac, la remontée à été super rude, et j’ai encore des courbatures aujourd’hui. Mais c’était quand même une putain d’idée ! On a passé le reste de la journée ensemble à Cabanaconde, je les ai suivis dans leur hôtel (histoire d’être débarrassée de Yamil, ouf), et le soir venu on a assisté à l'élection d’une miss de village avec tous les habitants (la moche a gagné, ce qui est bizarre vu qu’y avait que deux concurrentes, mais ça devait être la fille du maire). Et le lendemain, retour vers Arequipa, mais en chemin on a fait une pause sur un mirador à flanc de montagne pour observer le vol des condors (y sont gros !) et une autre dans des sources thermales, histoire de se détendre un peu les muscles (cela dit, c’est un truc de riches, ça, et je compte pas me le payer régulièrement). On a passé une nuit dans le village d’à côté, un truc glauque, boueux, où on se caillait les miches (mais ça m’a mise en contact avec une certaine réalité de ce pays, loin d’être toute rose), et enfin le lendemain matin arrivée ici.

Jolie vue sur Arequipa, Pérou, depuis le toit d’un hôtel.

Finalement, Arequipa est une ville rudement mignonne, et mon hôtel possède un toit-terrasse qui la surplombe. J’ai laissé mes deux potes reprendre leur trip de leur côté, et je suis contente de me retrouver seule, en fait. J’aime les rencontres furtives, sans lendemain, où chacun est cash, on se raconte nos vies, on kiffe un moment, et suerte mon ami ! 

Un truc génial : j’ai acheté un sac plus petit pour le porter devant et ça va me changer la life !

Carnet de Route #9

Carnet de Route #1

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Leçons d’Errance : Ce que le Road Trip Solitaire change en Toi

Les circonstances te contraignent à devenir débrouillard, ça oui, parce que t’as pas le choix : le cerveau humain est ainsi fait que tant que t’es peinard dans ta zone de confort, t’es qu’un bon à rien passif et effrayé qui se noie dans un verre d’eau, alors que quand y s’agit de sauver ta peau, tu développes d’un coup des trésors d’intelligence et d'ingéniosité.

Il y a différentes sortes de voyage, depuis les petites vacances gentillettes jusqu’au tour du monde de plusieurs années, en passant par la pause sabbatique de quelques mois.

Cet article traite du vrai road trip solitaire, celui qui te cueille comme un bébé pour rendre à ta mère un warrior impossible à reconnaître. Celui que je pratique depuis plus de dix ans et que j’espère un jour transformer en voyage sans retour.

Road Trip Solitaire : Une autre vision de la vie ?

Un road trip en solo bouleverse à jamais ta vision de la vie, et de toi-même. A quels changements faut-il se préparer ?


20 ANS, 18 KILOS SUR LE DOS

Quand t’en parles avec tes potes dont les yeux brillent d’envie (lorsqu’ils réalisent que putain, tu vas vraiment le faire), en fait, tu sais pas de quoi tu causes. Parce que lire Jack Kerouac et mater Into The Wild ne suffit évidemment pas à te préparer à ce qui t’attend. Les quelques blogs ou guides touristiques que t’as vaguement feuilletés non plus. Être solitaire dans l’âme, j’imagine que ça aide un peu, mais pour autant y a aucune chance non plus que ça te soit d’une quelconque utilité quand il s’agira d’improviser avec les données du terrain dont t’ignores absolument tout.

Mon conseil ? Pas de conseil. Vas-y, n’écoute personne, et encore moins la petite voix de la peur qui gémit au fond de toi.

L’organisation dépend de la façon dont tu comptes vivre le truc. L’idée, c’est que plus tu pars longtemps, moins tu prends d’affaires. Tu te démerderas pour laver tes sapes et acheter sur place les produits de première nécessité. Après, c’est clair que sur un continent comme l’Amérique du sud, où tous les climats s’entrecroisent, va te falloir un short et un polaire, au minimum. Un peu moins évident que si tu pars que pour les Tropiques ou dans l’Himalaya, quoi. La question du logement entre aussi en compte. Si comme moi tu veux te la jouer wild, une tente et un sac de couchage s’imposent, de même que des gamelles et un réchaud. Voilà comment on en arrive aux fameux 18 kilos. Nan, je le conseille à personne. Vous voulez le détail ? C’est parti :

  • Sac Quechua de 80 litres (absolument ridicule)

  • Tente une place légère (ouais, mes couilles)

  • Sac de couchage confort -10 degrés (efficace à condition d’avoir un tapis de sol. Ah, merde, j’en ai pas)

  • Lot de gamelles : casserole, poêle, assiette, tasse, couverts, gourde (le tout en fer blanc, mais ça prend une putain de place)

  • Moustiquaire (m’en suis jamais servie, je l’ai larguée dans un hôtel)

  • Manteau de ski (WTF ?)

  • Serviette de plage énorme (mais pourquoi personne m’a dit que la microfibre existait, putain ?)

  • En fringues, que dalle : Deux jeans, un legging, un short, trois débardeurs, une chemise, un polaire, trois paires de chaussettes, dix culottes, deux soutifs, chaussures de randonnée

  • Trousse à pharmacie monstrueuse (merci bien les conseils aux voyageurs débiles)

  • Trousse de toilette (Dieu bénisse je connais déjà le shampoing solide et le savon d’Alep)

  • Appareil photo Canon compact (ah, enfin quelque chose d’essentiel !)

  • Guides de voyage Lonely Planet (sont gros)


On dirait pas comme ça, mais c’est beaucoup trop, et ça pèse un âne mort, sans compter qu’il me manque des trucs essentiels. On va y revenir.

Direct à la sortie de l’avion t’attend un putain de choc.

Débarquer dans un bled dont tu parles pas la langue, apprendre à jongler illico avec les taxis, les hôtels et les bus (en essayant de pas te faire enfler avec une monnaie qu’est pas la tienne), organiser ton itinéraire la veille pour le lendemain en décortiquant ton foutu guide (ce que je conseille, ne réserve rien, ne te projette pas, avance au jour le jour, à la limite en regardant une semaine dans le futur, maximum), et ben mon neveu, rien qu’avec ça t’as mûri de dix ans en l’espace de 24h.

Et tu sais quoi ? Ça te rend putain de fier !

HIT THE ROAD, JACK

Un hostal péruvien. Le voyage solitaire est fait de choix rapides guidés par l’instinct.

Le changement n’arrive pas immédiatement, cela dit.

Les circonstances te contraignent à devenir débrouillard, ça oui, parce que t’as pas le choix : le cerveau humain est ainsi fait que tant que t’es peinard dans ta zone de confort, t’es qu’un bon à rien passif et effrayé qui se noie dans un verre d’eau, alors que quand y s’agit de sauver ta peau, tu développes d’un coup des trésors d’intelligence et d'ingéniosité.

Même si t’es pas autant en danger que tu te l’imagines quand tu débarques dans un bled très différent du tien (et nettement plus pauvre), il n’empêche que tu dois tout le temps prendre des décisions très rapides, et que dans ces cas-là l’intuition devient ton seul recours : monter dans ce taxi plutôt que dans celui-là, faire confiance à ce guide, accepter de l’aide de ce mec, ou au contraire tracer droit devant en espérant être invisible. 

Le voyage éveille en toi une sorte d’intelligence instinctive, qui décrypte les messages codés d’une expression de visage, d’une inflexion de voix, si bien que t’es vraiment dans le pur présent, les sens aiguisés, aware comme jamais. En état d’hyperconscience, en fait.

C’est ce que je kiffe avec le trip solitaire. Partir entre amis ou en couple te prive de ce truc-là. T’es moins attentif, parce qu’au fond t’as amené ta zone de confort avec toi. Et tu sais quoi ? Tu ne vas jamais la quitter. Tant que tes potes ou ton mec te tiennent la main, réfléchissent avec toi ou déconnent et rigolent pendant les longues heures de bus, tu peux dire adieu à l’immersion. T’auras un contact bien moins franc avec les locaux et avec les autres voyageurs. Tu vas rester dans ta bulle, la même que celle de la maison. Tes proches te rappelleront toujours qui t’es censé être, sans possibilité de surprise ou d’évolution.

Et tu sauras jamais de quoi t’aurais été capable seul, ni si t’aurais pu devenir quelqu’un d’entièrement différent.

COWBOY SOLITAIRE OU TROUPEAU DE MOUTONS ?

Ruelles péruviennes. Voyager seul est une errance, une rencontre avec soi-même.

Des gens, tu vas en croiser beaucoup, et sache qu’il te sera toujours possible de te fondre dans une meute si t’y tiens vraiment. Pas mal de voyageurs sont avides de nouvelles rencontres et j’ai vu des gens partis seuls désormais à la colle avec d’autres.

Et je dis pas, c’est parfois cool de squatter un moment avec eux, sans compter que tu vas apprendre de leur expérience (notamment qu’il est indispensable d’avoir un petit sac en plus du gros, qu’on porte devant comme un bébé kangourou, ce qui permet de garder avec toi et de protéger tes trucs les plus précieux plutôt que de les larguer en soute dans le bus, et aussi de laisser ton Quechua à l’hôtel quand tu veux te faire un trek de quelques jours qui nécessite que quelques affaires qui rentrent dans le petit sac. Et aussi, qu’il existe ces putains de serviettes microfibres que tout le monde a sauf toi !).

Mais en vrai, c’est carrément bon de larguer le troupeau pour reprendre ta route solitaire.

Quand tu pars suffisamment longtemps, il se passe quelque chose avec le concept même de voyage. Tu connais ce proverbe qui dit que le chemin compte davantage que la destination ? C’est de ça qu’il est question.

Après plusieurs mois, le trip se transforme en errance. Et c’est là que tu pénètres dans la réalité de l’expérience.

FUSION

Le phénomène de fusion est celui qui se rapproche le plus de ce lent processus, peut-être encore davantage que celui d’immersion. Déjà, tu fusionnes avec ton sac (ouais, même celui de 18 kilos, il finit par faire partie de toi). Ensuite, ces pauvres fringues que tu portes jour après jour en viennent à retrouver leur fonction primordiale, comme disait Tyler Durden : de simples couches qui te protègent du froid ou du soleil et du regard libidineux de ce putain de chauffeur de taxi.

Mais tout ça, ça reste superficiel. Nan, le truc vraiment mystique, c’est ce qui se produit entre toi et la route.

Entre toi et le monde.

Cimetière péruvien. Après un long moment sur la route, tu fusionnes avec le monde, et ton âme appartient au voyage.

Arrive un moment où le voyage et toi n’êtes plus qu’une seule et même chose.

Tu peux plus dire qui court sur la peau de l’autre, qui pénètre au sein des territoires, qui avale les kilomètres sans sourciller.

Est-ce la Terre qui s’ouvre en deux pour toi, ou est-ce que c’est toi qui l’autorise à te pénétrer ? Est-ce que cette route sans fin t’éloigne de celui que tu étais, ou est-ce qu’elle t’y ramène ? Qui contemple l’autre ? Le chant de la jungle n’est-il pas en définitive celui des battements de ton propre cœur ? 

Voilà ce que je veux dire quand je parle de l’ignorance. De toutes ces jolies choses qu’on se raconte, qu’on s’imagine, qu’on évoque avant de partir. Cette chose que tes potes restés à la maison ne comprendront jamais, et qui faisait pourtant déjà briller cette lueur dans leur regard, comme s’ils contemplaient le souvenir de quelqu’un qu’ils auraient déjà perdu.

Nan, tu ne seras plus jamais le même. Parce que désormais, ton âme appartient au monde entier, et que tu pourras pas la ramener en totalité avec toi dans l’avion.

ON THE ROAD AGAIN

Ce sera ton unique obsession, tiens-toi le pour dit. Même si parfois t’auras l’impression que tout ça n’a été qu’un rêve, que tu seras effrayé par la façon dont c’est facile pour toi de te reglisser dans le triste quotidien amer que les autres n’ont jamais quitté, comme si t’étais jamais parti, tu porteras à jamais cette soif de l’Inconnu qui coïncide avec celle du moment présent.

Seul l’Inconnu possède cette force qui te happe, celle qui t’immerge dans un présent définitif, où la contemplation silencieuse a pris la place de la pensée. Certains appellent ça le sublime. Peu importe le nom qu’on lui donne.

Ton regard porte en lui la marque de tout ce qu’il a embrassé, et la seule manière de guérir de cette étrange mélancolie est de larguer à nouveau les amarres. 

Le truc cool, c’est que les kilos sur ton dos vont diminuer. Second trip, 12 kilos. Troisième trip, plus que 10, et c’était encore trop. On peut se passer d’un nombre faramineux de choses, et le minimalisme aide pas mal dans ce genre de cas. De toute façon y a de fortes chances que quand tu rentres tu n’aies plus aucun goût pour ces choses qui incitent tant de gens à sacrifier la totalité de leur salaire.

Si tu veux repartir, il te faut de la thune, donc la consommation décérébrée s’arrête d’elle-même et en vient finalement à te révulser.  

Graffiti sur des murs argentins. Le voyage te recentre sur l’essentiel, et modifie profondément tes valeurs et ta vision du monde.

Le fait d’avoir vécu avec si peu sur toi t’apprend que t’as pas besoin de te définir en fonction de ce que tu possèdes. Même sans ta bibliothèque remplie, tes fringues de bombasse et ton super PC, tu es encore toi, mais un toi plus vrai, plus profond, épuré de ce qui l’encombre.

Un toi réduit au strict minimum, infiniment plus riche que celui qui se camoufle derrière ces choses qui sont censées prouver aux autres sa valeur.

Le fait de porter sur ton dos tes affaires symbolise le poids physique et mental qu’elles ont sur toi. Leur emprise, la façon dont en réalité, elles t’écrasent. Alors, sans même y penser, tu t’en défais.

Désormais t’as qu’un livre sur toi, celui que t’es en train de lire, et que tu remettras en circulation au prochain book exchange d’un hôtel ou d’un bar. Tes liens avec tes proches aussi passent à l’essentiel. Fini de radoter au téléphone ou d’envoyer des messages à tire-larigot sans avoir rien à dire. Quand t’appelles ta mère après trois mois de silence (lors de mon premier trip, y avait pas de smartphone et pas de wifi), votre conversation taille dans le vif.

Bref, tes valeurs s’en trouvent profondément modifiées.

LONESOME COWBOY

L’errance est un enseignement sans maître, un voyage sans destination.

Et une voie sans retour.

Peu de choses dans la vie sont en mesure de révéler à l’Homme les pouvoirs enfouis en lui, si ce n’est les évènements les plus tragiques. Mais le road trip solitaire en fait partie, et il est la source d’une joie profonde, d’un rayonnement qui s’étend sur l’identité entière de celui qui s’y livre. 

C’est une sorte de rite initiatique qu’on décide pour soi, à des années-lumière de ceux mis en place par la société (études, mariage, enfants). Un apprentissage à la dure déguisé en quête qui dynamite tout ce qu’on croyait savoir sur soi et met en éveil nos forces inconnues, quelque chose qui t’endurcit tout en te rendant plus souple, plus flexible. 

Femme bolivienne assise devant une église. Le vroad trip en solo te transforme en voyageur du monde, dont la seule patrie est la Terre entière !

Les heures d’attente dans les terminaux d’autobus t’enseignent la patience. La pratique d’une nouvelle langue assouplit ton cerveau. Les décisions prises à toute vitesse aiguisent ton instinct. La rencontre de climats violents et les désagréments qui vont avec obligent ton corps à s’adapter. La découverte de coutumes différentes, de façons autres de voir l’existence chamboulent tout ce que ta culture t’a appris, tout ce que tu considérais comme normal ou essentiel, renversant ton conditionnement et t’offrant un regard sur le monde, celui des autres et celui dont tu viens, totalement différent, bien plus conscient, bien plus détaché. 

L’errance fait de toi un voyageur du monde, quelqu’un qui n’appartient plus à aucune culture, et plus à personne, si ce n’est lui-même.

Le passé ayant déjà cessé d’exister, le futur n’étant rien d’autre qu’une ligne noire qui se déroule à mesure que tu la suis, à l’image de cette destinée que tu découvres tout en la vivant. Les synchronicités s’enchaînent, les briques de l’expérience s’alignent, l’espace mental dégagé des automatismes et des attentes offre à ta vie l’ampleur nécessaire pour que la magie y revienne.

Débarrassée de ses chaînes, ta conscience s’étend et révèle son pouvoir quantique, celui qui laisse une empreinte sur la matière, qui créée à partir de ses rêves l’expérience de vie que tu désires, en appelant à toi les vibrations dont toi-même tu résonnes.

Si la liberté du Desperado a jamais possédé un visage, ça ne peut être que celui de cette route qui file vers l’Inconnu, tout en le ramenant mystérieusement à lui-même.


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