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Carnet d’ayahuasca #7 : Septième Cérémonie

Quand on est dans cette phase où les visions cessent mais que la transe est encore présente, on se croirait dans une autre dimension. On se parle beaucoup avec Wish, et à vrai dire on dirait presque que c’est de la télépathie. Les choses qu’il dit résonnent en moi comme si je comprenais tout, comme si je savais déjà tout, alors qu’il me sort parfois des trucs super alambiqués.

Intention : Fais-moi voir l’infini

L’intention peut paraître idiote, mais j’en pouvais vraiment plus de me faire essorer, et j’avais l’espoir que cette fois-ci la plante me permettrait d’accéder aux secrets de l’infini comme elle l’avait fait plusieurs fois par le passé.

Ça n'est pas arrivé. J’ai peut-être moins souffert que les dernières fois, et c’était sans doute dû au fait que j’étais seule avec Wish. Les cérémonies sont quand même différentes quand on est seul à seul. L’Espagnole avait fini sa diète et s’était barrée, et y avait pas de Ruskofs ou d’autres gringos novices pour nous accompagner. Du coup, personne pour péter le délire à coup d’exorcisme, ce qui arrive quasi immanquablement chaque fois qu’y a des petits nouveaux.

Mais ça n’a pas été non plus le genre de voyage astral que j’affectionne tant. 

Je me sentais pourtant bien disposée, mais cette faiblesse que je ressens depuis plusieurs jours semble cependant prendre de l’ampleur. Je pense que c’est ce qui cause les difficultés de chaque cérémonie.

L’ayahuasca doit être en train de faire émerger quelque chose, c’est pas possible autrement. Et moi qui me suis vantée d’être au-dessus des ballots de gringos avec leurs problèmes émotionnels et existentiels bidons, je pense que je suis en plein dedans, même si ça veut pas encore montrer son vrai visage. C’est en train de se réveiller. Ça s’apprête à se faire connaître au corps, et à la conscience. Quelle merde qu’il faille en passer par là !

J’en ai vraiment rien à foutre des problèmes que je me trimballe, moi je veux juste explorer la conscience pour comprendre le monde d’une autre façon… Mais j’imagine que l’un ne va pas sans l’autre. Avant d’avoir une chance d’aller plus haut, faut nettoyer les souterrains. On ne peut sans doute pas avoir accès aux niveaux plus élevés de la réalité sans accepter d’abord de regarder véritablement en soi.

J’ai une vague idée de ce dont il peut s’agir. Des gens du passé. Des émotions refoulées. Des trucs mal digérés. Fait chier, putain…

Pas grand-chose à rapporter, en fait. Au tout début, y a eu comme un soleil en révolution, ou un trou noir avec de la lumière rouge-orangée autour. J’aurais tout donné pour continuer à vivre dans cette vision, mais la plante ne m’accorde jamais de stationner longtemps dans ce type de flash réaliste.

Ensuite de nouveau ce vert insupportable… A ce stade, j’aurais vraiment besoin de comprendre. Une telle puissance déployée dans ma tête et dans mon corps, mais sans savoir de quoi il s’agit, ça devient vraiment trop. Ça doit être ces sales émotions qui me parasitent en sourdine. L’ayahuasca me montre à quel point elles m’étranglent et m’envahissent sans que je le sache. Mais pour le moment, je me sens pas assez forte pour les maîtriser ou alors les accepter.

La phase la plus intéressante de cette cérémonie réside dans ma discussion avec Wish. Je lui ai demandé pourquoi c’était si dur pour moi en ce moment.

Wish, mon chaman shipibo, avant une virée en pirogue en Amazonie, au Pérou.

- La plante est en toi désormais. Son énergie est à l’intérieur, et l’important maintenant c’est de renforcer ton corps pour accéder à un stade supérieur, où tu comprendras ce qui arrive. Tu as reçu son énergie, et la mienne aussi d’ailleurs. En tant que maître à élève on est liés, tu vois. Tu arriveras là où tu veux aller, la plante va t’y emmener, mais tu dois renforcer ton corps. Ensuite tu apprendras à chanter toi aussi.

Il m’a dit plein d’autres choses dont j’arrive pas à me souvenir. J’ignore pourquoi c’est si difficile de rapporter ici ses paroles, alors que je les écoute avec tout mon cœur. Quand on est dans cette phase où les visions cessent mais que la transe est encore présente, on se croirait dans une autre dimension. On se parle beaucoup avec Wish, et à vrai dire on dirait presque que c’est de la télépathie. Les choses qu’il dit résonnent en moi comme si je comprenais tout, comme si je savais déjà tout, alors qu’il me sort parfois des trucs super alambiqués.

On se marre comme si on partageait un secret. On finit même pas nos phrases, des fois, parce que c’est pas la peine. On se capte, quoi, et ça nous faite rire encore plus. Et quand on fume en silence, la communication continue sans nous.

Et puis, à la fin des cérémonies, il chante toujours plusieurs chansons à la guitare. Vu qu’elles sont en espagnol, c’est cool pour moi parce que je comprends tout. Des mots simples. Mais qui possèdent une force de vérité décuplée par les restes de transe.

Mais le lendemain matin, j’ai presque tout oublié, comme si ce qui se passe pendant la nuit appartenait à une autre dimension à laquelle j’ai plus accès quand ma conscience ordinaire a repris le dessus.

Carnet d’ayahuasca #8

Carnet d’ayahuasca #1

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Carnet de Route #7 : Dix-Septième Jour

Et si ça me plaît, à moi, d'être passionnée, avec tout ce que ça implique de bon et de mauvais, et speed dans mon caractère et mes paroles, et nerveuse dans ma façon de croire en ce que je dis et de contredire ce en quoi je crois pas ? Qu’ils aillent tous se faire foutre !

Cabanaconde, le Yamil me les brise

Un carnet de voyage écrit en Amérique du Sud.

Au départ, j’étais soulagée d’être enfin dans ce bus à contempler le paysage. Mais au bout d’une heure, une envie de pisser démentielle m’a pourri mon groove. Pas de chiottes dans le car, évidemment, et impossible de sortir. Leçon à retenir : plus jamais de café avant un long trajet (celui-ci a duré six heures). Plus de liquide du tout, d’ailleurs. Vaut encore mieux être déshydratée total et avoir la migraine que de subir une vieille envie de pisser comme ça. En plus, les trois dernières heures du trajet, croyez-le ou non, deux putains de saloperies de chansons sont passées en boucle à fond la caisse, si bien que quand le bus est enfin arrivé, j’aurais pu les chanter avec tout le village. 

Mais au fond, je crois que j’adore me taper des heures et des heures de bus merdique sur des routes cahoteuses, entourée de gens d’ici sans aucun gringo en vue, le tout accompagné d’une musique criarde à un niveau sonore inadmissible… Eh, peut-être bien que ça finit par te rendre un peu dingo sur les bords !

Vue sur le Canyon del Colca, Pérou.

Je me suis dégoté un hôtel plutôt roots, genre grange aménagée, avec de l’eau chaude, même si elle coulait mal. Le resto du truc était tenu par un certain Yamil, gros chevelu barbu bien crado et mal fagoté. Au début, j’étais contente de causer un peu à quelqu’un, alors sans doute que je me suis trop livrée, parce que le bonhomme s’est mis à me dire qui j’étais et ce qui allait pas chez moi. Il m’a sorti comme ça que mon énergie était trop explosive, anarchique, et non tranquille et linéaire comme elle devrait l’être (comme la sienne, sans doute ?). Il m’a dit que j’étais pas concentrée, alors j’ai rétorqué : Parce que je suis pas en train de t’écouter attentivement, là, peut-être ? Il m’a appris qu’il pouvait d’emblée sentir les gens, ceux qui dégagent un bon truc ou un mauvais truc, ceux qui valent la peine qu’on leur cause, quoi. Tu parles, moi je me disais. Tu sens surtout quel couillon va être assez désespéré pour penser que tu pourrais avoir quelque chose à lui apprendre et se farcir tes conneries. Tu renifles la proie facile, comme moi, qui t’accordera l’attention que tu crèves d’envie de recevoir. 

Je lui ai répondu que mon problème c’était que les gens me paraissaient mauvais et sans intérêt, dès que je parlais plus de vingt minutes avec eux (et il l’a sans doute pas remarqué, tellement il était dans son délire, mais c’est à lui que je faisais référence). Et aussi que c’était dur de faire la différence entre intuition et paranoïa quand il s’agit de juger quelqu’un dès le premier abord. Évidemment, il m’a sorti que j’étais trop fermée (moi, alors que dans tout le resto j’étais la seule à l’écouter débiter sa philo de comptoir). Mais tu viens de me dire que toi tu savais qui valait la peine ou pas, j’ai répondu. J’ai vu dans ses yeux qu’il savait qu’il racontait de la merde et que je l’avais grillé, alors il a bafouillé un vague truc comme quoi il avait de l’expérience pour ce genre de chose et est reparti sur moi et mon manque d’ouverture et mon énergie qui filait tout droit au lieu de naviguer tranquillement. 

Mais putain, qu’est-ce qu’ils ont tous à vouloir que je me calme ?! Est-ce qu’ils croient une seconde que j’ai envie d'être un mollusque chiant et visqueux comme eux ? Et si ça me plaît, à moi, d'être passionnée, avec tout ce que ça implique de bon et de mauvais, et speed dans mon caractère et mes paroles, et nerveuse dans ma façon de croire en ce que je dis et de contredire ce en quoi je crois pas ? Qu’ils aillent tous se faire foutre !

Nuit à Cabanaconde, Pérou.

C’est ce que j’avais envie de lui dire, au Yamil, ce bouseux de je sais pas quel âge, coincé dans son hôtel de merde au milieu de nulle part, trop content de pas être forcé de se laver tous les jours, et qui voit défiler des voyageurs à longueur de temps alors que lui quittera jamais son putain de trou. J’avais envie de me tailler pour aller me cloîtrer dans ma piaule, déjà fatiguée du contact avec un autre être humain, comme ça m’arrive si fréquemment, mais j’avais la dalle et il avait évoqué un cocktail typique d’ici. J’ai donc abordé le sujet de la défonce et il m’a appris que dans le canyon y avait un cactus avec une fleur blanche tombante qui se bouffait et que c’était hallucinogène. Mais je devais pas la prendre seule si j’étais pas tranquille dans ma tête. Ce que je pouvais faire, c’était de la cueillir et de la mettre sous mon oreiller, et selon les rêves que je ferais, je pourrais demander au type d’en bas dans le canyon de l’appeler lui Yamil et il viendrait m’accompagner durant le trip (ben voyons !). 

Alors j’ai bu son cocktail de merde, citron vert, blanc d’œuf, débouche-chiotte (pas si mauvais que ça, en fait) plus par curiosité que par envie, mais faut que j’apprenne que même si c’est bien de vouloir tester des trucs, parfois vaut mieux écouter son corps. Yamil a mis un DVD des Red Hot pendant qu’on se bourrait la gueule, et il parlait et parlait et parlait et tout ça commençait sérieusement à me casser les couilles alors j’ai même pas fini mon deuxième verre et je me suis levée en déclarant que j'allais me pieuter. Te revoilà de nouveau tout seul, connard, et bonne chance pour retrouver un esprit aussi fermé que le mien qui te causera pour autre chose que pour te demander à quel heure passe le prochain bus et combien de temps faut pour descendre dans ce putain de canyon.

Merde, je suis raide avec ces conneries. Faut que je dorme.

Carnet de Route #8

Carnet de Route #1

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Freestyle, Coup de Gueule, Reviews Zoë Hababou Freestyle, Coup de Gueule, Reviews Zoë Hababou

White, de Bret Easton Ellis (âmes sensibles s’abstenir)

Une fois que vous vous mettez à choisir comment les gens peuvent et ne peuvent pas s’exprimer, s’ouvre une porte qui donne sur une pièce très sombre dans la grande entreprise, depuis laquelle il est vraiment impossible de s’échapper. Peuvent-ils en échange policer vos pensées, puis vos sentiments et vos impulsions ? Et à la fin, peuvent-ils policer vos rêves ?

Dès la première page, je me suis dit : Oh putain, en plein dans le mille, vieux…

Vu ce qui se passe en ce moment dans le monde culturel en général et sur Twitter en particulier, j’étais forcée d’en faire un article.

… ce dégoût entièrement provoqué par la stupidité des gens : adultes, connaissances et inconnus sur les réseaux sociaux qui toujours présentaient leurs opinions et leurs jugements inconsidérés, leurs préoccupations insensées, avec la certitude inébranlable d’avoir raison. Une attitude toxique semblait émaner de chaque post ou commentaire, ou tweet (...) Cette colère (...) était liée à une anxiété, une oppression, que je ressentais chaque fois que je m'aventurais en ligne, l’impression que j’allais en quelque sorte commettre une erreur au lieu de présenter tout simplement mes pensées sur un truc quelconque. Cette idée aurait été impensable dix ans plutôt - le fait qu’une opinion puisse devenir mauvaise -, mais dans une culture polarisée, exaspérée, des gens se voyaient bloqués sur les réseaux à cause de leurs opinions, précisément, des gens n'étaient plus suivis parce qu’ils étaient perçus de façon erronée. Les peureux prétendaient capter instantanément l’humanité entière d’un individu dans un tweet insolent, déplaisant, et ils étaient indignés ; des gens étaient attaqués et virés de “listes d’amis” pour avoir soutenu le “mauvais” candidat. Comme si on ne pouvait plus faire la différence entre une personne vivante et une série de mots tapés précipitamment sur un écran noir. La culture dans son ensemble paraissait encourager la parole, mais les réseaux sociaux s'étaient transformés en pièges, et ce qu’ils voulaient véritablement, c'était se débarrasser de l’individu.

White : Quand Bret Easton Ellis dénonce la dégénérescence culturelle

White de Bret Easton Ellis. Un livre qui règle ses comptes avec l’hypocrisie du monde culturel contemporain. Cancel culture, mythe de l’inclusion, irruption de l’idéologie dans l’art, culte du like… BEE dénonce !



Le monde part en couille

… LES EMMERDES ARRIVENT, GÈRE LE TRUC, ARRÊTE DE PLEURNICHER, PRENDS TON MÉDICAMENT, GRANDIS UN PEU, PUTAIN !

Bart Simpson, exemple parfait d’un passé cultureloù les gosses n’étaient pas choyés comme aujourd’hui.

Visiblement, ça a merdé quelque part. C’est ballot, tout ça partait pourtant d’une bonne intention. C’est vrai, qui aurait cru que de choyer un peu son gosse, se préoccuper de son bien-être, mettre en valeur ses qualités (peut-être un peu trop, d’accord), vérifier ses fréquentations sur Facebook, vouloir sa sécurité, le faire poser sur Instagram, le protéger (du maximum de trucs), le couver au-delà de ses 18 ans et tout faire pour qu’il soit positif le rendrait à ce point… fragile ?

Quelques décennies en arrière, personne n’en avait rien à branler que tu t’ennuies, que tu te fasses tabasser à l’école (le mot “harcèlement” existait-il seulement ?), que tu mates des films d’horreur ou que tu te tripotes sur du Playboy en loucedé avec tes potes. A la limite, on se disait que les trucs pourris qui jalonnaient ta vie de gamin étaient bons pour t’endurcir et te préparer à l’amère réalité de ta vie d’adulte. “Oh, tu éprouves des sentiments ? La ferme, petit con, et bouffe tes épinards !” Voilà le topo.

On dira ce qu’on voudra, mais ce genre d’éducation, fatalement, oui, ça endurcit. Si personne n’est derrière tes miches sans arrêt pour te protéger du monde entier, alors tu vas apprendre à te défendre tout seul.

Si rapidement tu t’aperçois que la vie est loin d’être un putain de cocon doré où tout le monde souhaite ton bonheur et ta réussite, y a de fortes chances que ton regard s’aiguise, que ton esprit s’affûte, et que ton cœur soit un peu moins mollasson quand il sera temps pour toi de passer aux commandes de ton destin.

Et puis, pour être franc, c’est plus fun, aussi. Les meilleurs souvenirs d’enfance sont souvent ceux où t’as fait une connerie et que ça a été chaud pour ton cul.

Bref, rien à voir avec l’impuissance paralysante qui caractérise l’éducation hystérique des parents actuels.

Le Culte du Like

EN ÉQUILIBRE INSTABLE, SUR LA POINTE DES PIEDS, NOUS SOMMES ENTRÉS, SEMBLE-T-IL, DANS UNE SORTE DE TOTALITARISME QUI EXÈCRE LA LIBERTÉ DE PAROLE ET PUNIT LES GENS S’ILS RÉVÈLENT LEURS VÉRITABLES PERSONNALITÉS.

Et donc, qu’est-ce qu’il en résulte ? Si vous voulez bien, on va y aller mollo histoire d’éviter que je me foute direct tout le monde à dos… Penchons-nous d’abord sur le culte bourgeonnant du “like”, comme le nomme Bret Easton Ellis. 

Le culte du Like sur les réseaux sociaux, ou comment on s’est tous façonnés et adoucis pour plaire au plus grand nombre.

Ça fait un moment maintenant qu’on passe tout notre temps fourrés sur les réseaux sociaux. Et l’ennui avec ces trucs-là, c’est que quand on y est, on a curieusement envie que le monde entier nous trouve cool et nous apprécie.

A vrai dire, cette préoccupation n’est même pas quelque chose de typique chez les milléniaux, c’est-à-dire ceux qui sont nés dans les années 80/90, même si leur vision du monde a considérablement contribué à en faire ce que c’est devenu, mais on va y revenir.

Le point important, ici, c’est que, par la force des choses, on est tous devenus des acteurs, comme le dit Bret Easton Ellis lui-même. Et les manies propres aux gens de ce métier (oui, à la base, c’en était un) nous ont apparemment contaminés, telle une sorte de fièvre enragée et nouvelle, une obsession, en vérité, d’avoir besoin d’être aimé (liké, quoi).

Bon, c’est normal de vouloir qu’on nous kiffe, bien que certains d’entre nous se souviennent encore que ça peut pas être le cas de tout le monde, et que c’est même normal que d’autres puissent nous ignorer, nous mépriser ou même nous haïr.

Pourtant, insensiblement, une tendance a commencé à s’esquisser.

Bien réfléchir avant de s’exprimer. Repenser la façon dont on va tourner ses mots. Lisser un peu les rugosités de son discours. Liker un truc par complaisance, dans l’espoir d’être liké en retour. Et petit à petit, sournoisement, effacer nos défauts et nos contradictions pour toujours présenter un portrait idéalisé de nous-mêmes. Jusqu’au point de non-retour.

Des normes de comportement socialement acceptable se sont mises à apparaître, absorbant le réel, lui interdisant peu à peu de s’exprimer, dans une volonté à peine voilée de tous nous transformer en… Bisounours. 

Cet extrait est particulièrement évocateur : 

Pour être accepté, nous devions suivre un code moral engageant, selon lequel tout devait être “liké” et la voix de chacun respectée, et quiconque défendait des opinions négatives ou impopulaires, qui n’étaient pas inclusives - en d’autres termes, un simple “dislike” - serait exclu de la conversation et impitoyablement humilié. Des quantités absurdes d'invectives étaient souvent déversées sur le supposé “troll”, au point où l’“offense”, la “transgression” originale, la "plaisanterie foireuse insensible”, l’“idée” tout simplement, semblait négligeable en comparaison. Dans la nouvelle ère numérique du post-Empire, nous avons tous pris l’habitude d’évaluer les émissions de télé, les restaurants, les jeux vidéo, les livres et même les médecins, et nous ne donnons, la plupart du temps, que des critiques positives, parce que personne ne veut ressembler à quelqu’un de haineux. Et même si vous ne l'êtes pas, c’est l'étiquette qu’on vous collera dès que vous vous éloignez du troupeau.

Mythe de l’inclusion, cancel culture et irruption de l’idéologie dans le monde culturel

MAIS EN FIN DE COMPTE, LE SILENCE ET LA SOUMISSION ÉTAIENT CE QUE VOULAIT LA MACHINE.

Le pire, c’est que même les stars qui n’ont plus rien à perdre semblent soumises à ce besoin de plaire continuellement et surtout à cette peur de ne froisser, de n’offenser personne (ce mot va revenir, préparez-vous). Écoutez BEE parler de son podcast :

Ce que combattait mon podcast, je m’en rendais bien compte, c’était les limitations du nouvel ordre mondial. Et même si c’était peut-être le nouveau statu quo, je voulais savoir une chose : quel était le putain de truc que tout le monde essayait de protéger ? 

Ici, on entre dans le vif du sujet avec ce fameux statu quo, qui nous fait remonter vers le plus gros point noir de ce monstrueux bordel : l’idéologie.

Bret Easton Ellis analyse plusieurs films qui mettent en scène des gays pour imager son propos, à savoir : de nos jours, on n’encense plus l’art pour son esthétisme, mais en vertu des idées (souvent criantes) qui le sous-tendent, la cause politique qu’il défend, le programme qu’il vend… En gros, l’énoncé clair de l’idéologie dominante qu’il est obligatoire de soutenir.

L’exemple de Moonlight est le plus flagrant. Voici ce qu’il en dit :

La presse de l'industrie du spectacle l’a porté aux nues non pas parce que c’était un grand film, mais parce qu’il avait coché toutes les cases de notre obsession du moment concernant la politique identitaire. Le personnage principal était gay, noir, pauvre, martyrisé et victime.

Et donc, un peu plus loin :

Pour un Blanc, approuver Moonlight, c’est se sentir vertueux. Bien qu’il soit agréable de se sentir vertueux, il convient de se demander si se sentir vertueux et être vertueux sont en fait la même chose.

Le problème similaire se pose face à des films faits par des réalisatrices. Si t’aimes pas leurs films, c’est parce que t’es misogyne, et non parce que tu juges leur travail selon les mêmes critères esthétiques que s’il s'agissait de celui d’un homme.

On est pourtant en droit de se demander où se trouve l’impartialité du jugement quand on est contraint d’aimer ou d’approuver quelque chose simplement parce qu’il incarne les nobles valeurs dégoulinantes de bienveillance de ce putain de statu quo.

Pire encore, il est désormais interdit de rire d’une foultitude de choses quand par malheur ça touche à des sujets tendus comme la sexualité, le genre, la race. D’une manière ou d’une autre, quelqu’un s’en trouve toujours offensé quelque part, comme si on attaquait son identité, et les grands mots ne tardent jamais à débouler : raciste, insensible, phallocrate…

Et pourtant, comme Bret Easton Ellis le note :

La véritable honte, ce ne sont pas les observations pour rire, mais la réaction bloquée qu’elles provoquent (…) Certaines conneries sont tout simplement drôles (…) L’exclusion et la marginalisation est ce qui fait que la blague est drôle. Riez de tout ou vous finirez par ne plus rire de rien.

Le troll des réseaux sociaux, ou comment dès qu’on est un peu franc et qu’on ose affirmer son désaccord ou des valeurs qui ne vont pas dans le sens de la bienveillance, on est catalogué comme troll.

La vérité, c’est que si on était vraiment inclusifs, on se moquerait de tout le monde, sans égards justement pour son genre, sa race, ou ses préférences sexuelles.

S’interdire de faire des blagues ou de rire à des blagues faisant référence à ce type de choses ne fait que les marginaliser davantage.

Mais le sentiment de vertu outragée est définitivement devenu le faire-valoir de toute une génération, voire de toute une époque, et l’art en particulier n’a qu’à s'effacer en s'excusant platement d’avance si par mégarde il devait choquer ou contrarier quiconque.

Tu veux vendre un livre ou un film ? Sors donc un récit victimaire, auquel tout le monde pourra s'identifier. Prévois le quota de tous les genres et non-genres, écris en inclusif, surtout n’oublie personne.

Si t’es pas pauvre, parle pas des pauvres. Et surtout, n’omets pas la petite note au début du truc pour prévenir les âmes sensibles qu’elles pourraient être… quoi, touchées, bouleversées, remuées, choquées ? Comme si c’était pas précisément le but de l’art !

Et puis, tant qu’on y est, en tant qu’artiste, évite d’avoir une opinion, s’il te plaît. Ferme-la.

Contente-toi d’être positif et bienveillant, de trouver tout superbement exceptionnel, ou alors tu seras banni, taxé de troll ou de haineux, d'élitiste, de jaloux.

Vive la cancel culture !

BEE est très clair sur la question :

Et bien que je reconnaisse que mes préférences esthétiques, comme celles de chacun, se sont formées dans le contexte de mon éducation, elles reposent sur une série de critères qui ne répondent pas exclusivement à la victimisation. Mais ces critiques des réseaux sociaux voulaient dire par là que le fait d'être blanc était une erreur idéologique ; que ma méconnaissance confortable était un problème indiscutable, ce à quoi je répondrais que vivre sans faire l’expérience directe de la pauvreté ou de la violence subventionnée par l’État, grandir sans être systématiquement soupçonné d'être une menace dès qu’on est dans un lieu public et ne jamais avoir à faire face à une existence où la protection est difficile à trouver, ne signifie pas un manque d’empathie, de jugement ou de compréhension de ma part, et cela n’implique pas légitimement et automatiquement que je me taise. Mais c’est une époque qui juge tout le monde si sévèrement à travers la lorgnette de la politique identitaire que vous êtes d’une certaine façon foutu si vous prétendez résister au conformisme menaçant de l'idéologie progressiste, qui propose l’inclusion universelle sauf pour ceux qui osent poser des questions. Chacun doit être le même et avoir les mêmes réactions face à n’importe quelle œuvre d’art, n’importe quel mouvement, n’importe quelle idée, et si une personne refuse de se joindre au chœur de l’approbation, elle sera taxée de racisme ou de misogynie. C’est ce qui arrive à une culture lorsqu'elle ne se soucie plus du tout d’art.

Tout le monde est une victime

… UN NOUVEAU TYPE DE SOUFFRANCE FASCINE LES PUBLICS CONTEMPORAINS QUI S’Y IDENTIFIENT COMPLÈTEMENT, C’EST CELLE DE LA VICTIMISATION.

Voilà où on en est. Il semble que la logique et le pur jugement esthétique se soient fait la malle dans cette culture du tout-le-monde-est-une-victime.

Plus personne ne supporte aucune critique, plus personne même ne la prend en considération puisqu’elle naît fatalement de l’insensibilité de celui qui ose l’émettre, et celui qui en aura été la cible (ou plutôt son travail, mais puisque de nos jours, critiquer le travail de quelqu’un, c’est s’attaquer à son identité) se fera bien évidemment réconforter au-delà de toute rationalité par sa horde de followers qui espère en retour son soutien indéfectible quand ce sera son tour.

Face aux difficultés, les milléniaux s’effondrent dans la sentimentalité et créent des récits victimaires, plutôt que de lutter, de les traiter pour avancer. Des gosses trop couvés qui paraissent très confiants, compétents et positifs, mais qui, au premier signe de noirceur ou de négativité, sont paralysés et incapables de réagir, si ce n’est pas l'incrédulité, les larmes ou la violence en vous traitant de troll.

Le smiley triste, nouvel emblème d’un monde qui place la victimisation au-dessus de tout.

Inutile de se mentir, on l’a tous remarqué : notre époque est marquée par le sceau de l’hypersensibilité, le sentiment d’avoir droit à tout, d’avoir toujours raison, par l’incapacité à replacer les choses dans leur contexte, la tendance à surréagir, et par cette odieuse positivité passive-agressive qui se reflète où qu’on porte le regard…

Mais ce sentiment d’outrage permanent, qui est par ailleurs très putaclic, n’a rien de sain ou de logique.

Le monde n’est pas et n’a pas à être un lieu où tout le monde lèche sans cesse le cul de tout le monde, où tout n’est qu’amabilité et bienveillance, et où on doit s’excuser d’avance dès qu’on se permet d’exprimer son opinion. Cette culture anxiogène n’est pas un signe de progrès. Ce n’est pas vers plus de liberté qu’on se dirige.

Chacun se prétend traumatisé et pourtant personne ne veut plus faire face à la moindre douleur, au moindre échec, à la plus petite remise en question. Et malgré ça, tout le monde se prétend artiste, et pense avoir quelque chose d’important à dire ou à offrir au reste de l’humanité. Mais où est la matière du grand art sans douleur ?

La triste vérité, c’est qu’on est tous devenus des putains d’acteurs, à la différence près qu’on s’est écrit nos propres rôles, et que personne nous a promis de poignée de dollars en échange du piétinement de notre authenticité, et pire encore, de notre intégrité. Être une victime ne fera jamais de nous une star ou un grand artiste.

Mais se poser en victime est comme une drogue - vous vous sentez délicieusement bien, vous obtenez tant d’affection de la part des autres, en fait cela vous définit, vous vous sentez en vie, et même important, alors que vous exhibez vos prétendues blessures afin que les gens puissent les lécher. Est-ce qu’elles n’ont pas un goût exquis ?  

Définitivement, la victime a remplacé le Guerrier, désormais perçu comme un enfoiré prétentiard et insensible, à la limite du psychopathe, donc. Pourtant, croire en soi et le dire, sans fausse modestie, n’est pas une attitude plus égocentrique que d’exiger des autres qu’ils comblent sans cesse nos failles narcissiques à grand renfort de like.

A bien y regarder, le guerrier trace sa route tout seul, sans s’imposer, tandis que la victime joue les drama queen sous les projecteurs en pompant l’énergie des autres.

Mais dans cette nouvelle culture où nous devons tous être et rester au même niveau, quand bien même il s’agirait de celui de la médiocrité, l’individualisme est devenu malsain, l’individu doit même disparaître, sauf s’il se présente comme une victime au milieu de toutes les autres, et surtout, surtout, se définit lui-même par ce qui l’accable plutôt que par ce qui l’anime.

Pour conclure sur ce thème, une dernière citation que je trouve très pertinente :

Remplacer le gangster par l’homme-enfant hypersensible et victime perpétuelle, est-ce vraiment un signe de progrès ?

L’affadissement de la culture

MAIS QUE SE PASSE-T-IL LORSQUE LES CHOSES SONT PRESQUE AUTOMATIQUEMENT DISPONIBLES ? (...) TOUT A FINI PAR DONNER L’IMPRESSION D'ÊTRE JETABLE.

Face à de tels comportements, il est fatal que la culture subisse ce que Bret Easton Ellis nomme un affadissement.

Déjà qu’avec l’avènement du commerce en ligne rendant tout (sexe, livres, films, musique) immédiatement disponible, la perte d’investissement personnel a fait perdre le goût des choses, si en plus l’art et la société en général doivent se plier aux règles suffocantes d’un hypocrite conformisme moral, autant dire que le monde va être de moins en moins bandant (oh pardon, terme non-inclusif).

Désormais, seule la surface importe. L’obscurité doit s’effacer jusqu’à disparaître (hello le refoulement !).

Tant pis si le prix à payer est de devenir mortellement ennuyeux, l’individualité doit s’éclipser au profit de la masse. Avoir une opinion qui diffère du statu quo fait de toi un monstre. Et tant pis si la réalité brutale de l’existence et des pulsions humaines est muselée. Seuls comptent l’apparente bienveillance, le maintien forcené des illusions.

On est de toute manière trop sensibles désormais pour accepter la vérité. Tout va bien. On est tous des génies, des grands penseurs, des gens vertueux ! Et pour finir, tant pis si la passion est éradiquée et l’individu bâillonné. Il en va de la préservation de tous

Bienvenue dans le monde de l’inclusion !

Bri Van de Camp, symbole parfait d’une culture hypocrite où chacun marche sur des oeufs et offre une bienveillance de façade de peur d’être lynché sur les réseaux sociaux.

L'économie de la réputation est un autre exemple de l'affadissement de notre culture, même si l’application de la pensée unique sur les réseaux sociaux n’a fait qu'accroître l’anxiété et la paranoïa, parce que ceux qui approuvent impatiemment l'économie de la réputation sont aussi, bien entendu, les plus effrayés (...) Ce que les gens semblent oublier dans ce miasme de faux narcissisme et dans notre nouvelle culture de l’étalage, c’est que l'autonomisation ne résulte pas du fait d’aimer ceci ou cela, mais plutôt du fait d'être fidèle à notre moi contradictoire et chaotique - qui implique, en fait, parfois, de haïr. Il y a des limites à la mise en valeur de vos atouts les plus flatteurs puisque, en dépit de la sincérité et de l'authenticité que nous croyons posséder, nous ne faisons encore que manufacturer une construction de nous-mêmes destinée aux réseaux sociaux, quelle que soit la précision qu’elle a ou semble avoir en réalité. Ce qui est effacé, ce sont les contradictions inhérentes à chacun de nous. 

L’hypocrisie du désir d’inclusion

A QUOI PEUT BIEN SERVIR LE FAIT DE NIER LA COULEUR D’UNE CHOSE ?

En tant qu’homme qui n’est pas castré par sa sexualité, quand je regarde de la pornographie en ligne, je ne tape pas “sexe”, je tape “gaytube”, “gayporn”, “gayxxx”, gay je ne sais quoi (...) cette idée d'identité de toutes les formes de sexualité et qu'aucune d’entre elles ne devrait être étiquetée comme étant "différente" de peur de ne pas être “inclusive” et une charmante idée progressiste qui, en réalité, ne sert strictement à rien. 

Sens interdit qui représente l’autocensure, le féminisme délétère, et tout ce qui nous empêche d’exprimer nos différences et nos désirs propres.

En effet, le refus d’appeler un chat un chat n’empêchera jamais ce chat d’être un chat. Ce fantasme de dissolution des différences ne restera jamais que ça, un fantasme. Pas certain que la culture s’enrichisse véritablement de ces œillères qu’il est de bon ton de chausser.

Nier la réalité d’une chose en refusant de lui donner un nom propre (ou au contraire, d’ailleurs, en la noyant sous un nombre faramineux de nouvelles étiquettes, et gare à celui qui n’emploierait pas la bonne !) ne transformera pas ce qu’elle est.

Pourtant, on a tous vu ce précepte prendre de l’ampleur avec la réécriture des œuvres littéraires, notamment.

Tels des enfants qui préfèrent fermer les yeux sur une réalité intolérable, on se met à effacer les traces tangibles de notre passé dégueulasse comme si le mal commis avait une chance de n’avoir jamais existé.

Mais ce n’est pas en brouillant les pistes qu’on pourra réparer les dommages. L’esclavage a existé. Le sexisme le plus primaire et l’homophobie aussi. Tenter de corriger le passé n’a aucun sens, et ce n’est pas ça qui sera en mesure de nous racheter une bonne conscience. Au contraire, le choc brutal que peut provoquer la lecture d’une œuvre qui s’inscrit dans un passé odieux a de fortes chances de nous ouvrir les yeux sur une situation qu’on ne veut plus jamais voir reproduite.

D’autre part, il y a la question du désir…

… quel mal y avait-il à regarder des femmes-objets superbes (ou des hommes-objets) ? Qu’est-ce qui clochait avec cette histoire d’instinct, fondé sur le sexe, qui pousse à regarder avec insistance et à convoiter ? (...) Même en écartant tout ce que nous savons à présent de la masculinité toxique (quoi qu’elle puisse être), aucune idéologie ne changera jamais ces faits fondamentaux enracinés dans un impératif biologique. 

C’est bien connu, le mâle est né oppresseur. Et surtout, qu’il ne cherche pas à se défendre, parce que sa position de privilégié ne lui permet pas de l’ouvrir. Les femmes sont en droit de le tyranniser impunément. Ce n’est que justice, au regard de tout ce qu’elles et surtout leurs mères ou leurs grands-mères ont subi par le passé. Écrase-toi, c’est tout ce qu’on te demande. Et puis, pitié, n’éprouve plus de désir. Ton regard transforme les femmes en objets.

La justice s’appelle désormais vengeance, et vous, les mâles, vous allez en chier.

Nous sommes devenus des robots craintifs et serviles

TOUT CE QUE NOUS AVONS FAIT RÉELLEMENT, C’EST NOUS CONFIGURER - POUR ÊTRE VENDUS, ÉTIQUETÉS, CIBLÉS, DISPOSÉS COMME DES DONNÉES. MAIS C’EST LA FIN DE PARTIE LOGIQUE DE LA DÉMOCRATISATION DE LA CULTURE ET DU CULTE REDOUTABLE DE L’INCLUSION, QUI INSISTE POUR QUE CHACUN VIVE SOUS LE PARAPLUIE DES MÊMES PRINCIPES ET DE LA MÊME RÉGLEMENTATION : UN MANDAT QUI DICTE COMMENT NOUS DEVRIONS TOUS NOUS EXPRIMER ET NOUS COMPORTER.

L’uniformisation nous a tous fait muter en robot obéissant qui n’ose plus être lui-même.

A force de ne plus supporter aucune confrontation, aucune idée différente des nôtres, chacun de nous s’est donc créé une bulle à son image, s’entourant de personnes du même avis que lui, dans laquelle rien ne viendra plus le contrarier.

On s’est configurés pour être acceptés et aimés. On a fait taire nos contradictions, lissé nos imperfections. On ose de moins en moins s’exprimer sur des sujets brûlants, avançant sur la pointe des pieds de peur de choquer ou de blesser, ou encore de se récolter une horde de fanatiques sur la gueule.

En bref, on est devenus des robots. Le problème c’est qu’à ce stade, on ne peut plus prétendre ni à la subjectivité, ni à l’objectivité. Et qu’est-ce qui nous reste, sans ça ?

Cette course forcenée pour l’égalité, qui fait qu’on est tous des victimes, tous des artistes, et tous des spécialistes en TOUT, a dissolu les prétentions et les qualifications de chacun dans une sorte de brouhaha sans consistance, qui rend en réalité la voix de chaque personne moins significative.

Chaque Narcisse de ce monde contemple son reflet, et se met à croire qu’il est la seule réalité qui soit.

Ce sont les autres qui manquent d'empathie. Avec Tripadvisor dans les mains, nous voilà devenus des Guides Michelin. Avec KDP sur Amazon, en est tous devenus écrivains. Et puisque personne n’a le droit de nous juger, aucun risque qu’on redescende un jour de notre piédestal égotique.

Vous avez dit vacuité ? Pensez-vous !

Le néant, la vacuité immonde, la perte de sens du monde culturel où l’art devient creux tant il se doit de plaire à tout le monde, sans choquer personne surtout.

Avant l’horrible épanouissement de l’appréciabilité - l’inclusion de tout le monde dans le même état d’esprit, la soi-disant sécurité de l’opinion de masse, l'idéologie qui propose que chacun soit sur la même page, la meilleure page -, je me souviens d’avoir refusé catégoriquement ce que notre culture exigeait. Plutôt que le respect et la gentillesse, l’inclusion et la sécurité, l’amabilité et la décence, mon but était la confrontation (...) La litanie de ce que je voulais vraiment ? Être poussé dans mes retranchements. Ne pas vivre dans la sécurité de ma propre boule à neige, rassuré par la familiarité, entouré par ce qui me réconfortait et me couvait. Me retrouver dans la peau de quelqu'un d’autre et voir comment il voyait le monde - particulièrement s’il s’agissait d’un outsider, d’un monstre, d’une bête curieuse, qui m'emmènerait aussi loin que possible de ce qui était censé être ma zone de confort - parce que je sentais que j’étais cet outsider, ce monstre, cette bête curieuse. J’avais terriblement envie d’être secoué. J’aimais l'ambiguïté. Je voulais changer d’idée à propos de telle ou telle chose, à propos de tout, pratiquement. Je voulais être dérangé et même endommagé par l’art. Je voulais être anéanti par la cruauté de la vision du monde, que ce soit celle de Shakespeare, de Scorsese (...) Et tout cela avait un effet profond. Cela me procurait de l’empathie. Cela m’aidait à comprendre que le monde existait au-delà du mien, avec d’autres points de vue, contextes et inclinations, et je n’ai aucun doute concernant le fait que cela m’a aidé à devenir adulte. Cela m’a poussé loin du narcissisme de l’enfance et vers les mystères du monde - l’inexpliqué, le tabou, l’autre - et m’a rapproché d’un lieu de compréhension et d’acceptation.

Si t’en veux plus dans ce goût-là, je te conseille la trilogie d’articles sur Fight Club, Nietzsche, et l’Ayahuasca.

Taisons-nous et sourions, c’est encore ce qu’il y a de plus sûr…

… UNE FOIS QUE VOUS VOUS METTEZ À CHOISIR COMMENT LES GENS PEUVENT ET NE PEUVENT PAS S’EXPRIMER, S’OUVRE UNE PORTE QUI DONNE SUR UNE PIÈCE TRÈS SOMBRE DANS LA GRANDE ENTREPRISE, DEPUIS LAQUELLE IL EST VRAIMENT IMPOSSIBLE DE S'ÉCHAPPER. PEUVENT-ILS EN ÉCHANGE POLICER VOS PENSÉES, PUIS VOS SENTIMENTS ET VOS IMPULSIONS ? ET À LA FIN, PEUVENT-ILS POLICER VOS RÊVES ? 

En tant qu’artistes, on est nombreux à se poser la question.

La censure semble avoir si bien fait son boulot que désormais, certains se censurent tout seuls. Et le pire c’est que ce coup-ci, cette censure-là n’est pas politique, mais provient d’une idéologie qu’on a si bien incorporée qu’on se l’impose à nous-mêmes.

Définitivement, l’art n’a plus la même fonction.

Tout le monde doit pouvoir s’identifier, car l’altérité et la découverte d’autres visions du monde n’est plus le but recherché. En tant que lesbienne, je pourrais me sentir offensée qu’il n’y en ai aucune dans le livre que je lis. En tant que Noir, je pourrais être courroucé que le réal ou le scénariste du film que je mate soit blanc. En tant que victime, je pourrais être outragée de voir une œuvre qui présente quelqu’un qui refuse de s’abandonner à son soi-disant trauma, et décide de lutter pour devenir autre chose qu’une larve gémissante.

Ça n'a pas de fin. Mais le processus est déjà bien enclenché.

L’humour proscrit en est peut-être le signe le plus radical, et le plus alarmant. Au final, même l’affaire Charlie Hebdo n’est rien de plus que cette même cause poussée à l’extrême : des personnes ont été offensées par la façon dont une opinion a été exprimée. Et nombreux pensent que oui, la liberté d’expression devrait être circonscrite à des formes pas trop nocives, pas trop affirmées, pas trop virulentes.

Le problème avec la liberté, c’est que soit elle est totale, soit elle est nulle. Qui va juger de ce qui est acceptable ou non ?

Puisque nous sommes tous les victimes de quelque chose, le plus sûr serait de ne plus rien dire…

Le policier de Happy Few qui incarne l’autocensure dont font désormais preuve les artistes. A force de rester dans les clous, la dégénérescence culturelle est en marche.

Les artistes (...) ne devaient plus repousser les limites, passer du côté de l’ombre, explorer les tabous, faire des plaisanteries déplacées ou avancer des opinions anticonformistes. Cette nouvelle politique exigeait de vous que vous viviez dans un monde où personne n’était jamais offensé, où tout le monde était toujours gentil et aimable, où les choses étaient toujours sans tache et asexuées, et même sans genre, de préférence. 

Même avec la meilleure volonté du monde, et le courage de s’en servir, croire encore à la liberté de parole semble carrément utopique.

Le fait est que nos pensées et nos impulsions sont à présent sous contrôle. Avant de tweeter une connerie, on s’interroge sur la façon dont ça pourrait être perçu. On se demande si on est en droit d’écrire sur tel sujet, alors que le principe de la fiction est justement de se glisser dans la peau d’un autre, autant pour l’auteur que pour le lecteur. De plus en plus grandes parcelles de nous sont maintenant sous l’emprise de l’idéologie.

Et si quelques-uns pensent encore qu’avoir un humour dévastateur, se mobiliser contre ses absurdités inhérentes, briser les conventions, mal se conduire, inciter à la transgression de je ne sais quel tabou, est la voie la plus honnête sur laquelle avancer dans le monde, beaucoup ne songent plus qu’à leur nombre de followers et de like, qui indiquent à quel point ils pensent dans le bon sens.

Je vous laisse avec cette dernière citation : 

Comment des artistes pouvaient-ils s’épanouir tout en étant terrifiés à l’idée de s’exprimer comme ils l’entendaient, à l’idée de prendre des risques créatifs qui dansaient parfois à la marge du bon goût ou même du blasphème, particulièrement en incluant les risques qui les autorisaient à se mettre dans la peau d’un autre, sans être accusés d'appropriation culturelle ? Prenez, par exemple, une actrice qui se voit refuser un rôle qu’elle voulait obtenir désespérément parce que - prenez une grande inspiration - elle n’était pas déjà exactement ce personnage. Les artistes n’étaient-ils pas supposés résider ailleurs, n’importe où, loin d’un lieu sûr et allergique au risque, loin d’un endroit où la tolérance zéro est l’exigence première et absolue ?

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Carnet d’ayahuasca #6 : Sixième Cérémonie

Dans le chamanisme amazonien, on a coutume de dire que l’ayahuasca commence son vrai boulot avec toi quand le serpent qui la symbolise t’a avalé. Comme si elle devait tuer ton moi physique pour te faire renaître au niveau spirituel, de l’autre côté, dans une autre dimension.

Intention : Dis-moi ce que je dois savoir, en ce qui concerne mon futur

Verre plein à ras bord encore une fois, je devrais peut-être songer à en demander moins. Beaucoup de temps pour que ça monte cette fois-ci encore, assez éprouvant pour les nerfs. J’étais accostée près de Wish contre le mur du fond quand c’est finalement arrivé.

Peinture ayahuasca visionnaire représentant le serpent cosmique.

J’étais très satisfaite au début, parce que j’ai enfin vu ces fameux serpents de la medicina, tournoyer en spirale dans une vision vraiment belle, comme s’ils aspiraient mon âme en plein cœur de la matrice.

Dans le chamanisme amazonien, on a coutume de dire que l’ayahuasca commence son vrai boulot avec toi quand le serpent qui la symbolise t’a avalé. Comme si elle devait tuer ton moi physique pour te faire renaître au niveau spirituel, de l’autre côté, dans une autre dimension. Ou encore que tu devais abandonner tes vieux schémas de pensée et de comportement pour évoluer.

Dans toutes les traditions revient cette idée de mort symbolique, étape fondamentale pour celui qui veut devenir un Homme, ou un guerrier. C’est un concept qui m’est très familier, mais là en l’occurrence les serpents ne m’ont rien fait, c’était juste génial d’être entraînée en flottant dans leur tourbillon lumineux. J’étais si heureuse de les voir enfin ! Ça n'a pas duré si longtemps que ça, mais c’est pas grave, le fait de les avoir vus me comblait entièrement. 

Ensuite une drôle de chose est descendue du ciel, à mi-chemin entre le vaisseau spatial et le pachyderme extraterrestre. Un énorme truc gris, lent et super imposant. Il y aurait peut-être eu de quoi prendre peur, mais je sais pas, encore une fois j’étais ravie de voir ce gros truc. Je me demandais s’il était en relation avec mon futur ou celui de l’humanité. S’il incarnait quelque chose en rapport avec mon intention. Une sombre prescience, une ombre qui va recouvrir mon monde, un présage peut-être ? Je le trouvais étrangement beau, presque touchant. J’aurais voulu qu’il s’attarde plus longtemps, qu’il mette plus de temps à atterrir, pour avoir le temps de comprendre. Mais il s’est dissipé en touchant terre.

Ensuite, les visions se sont effacées, et j’ai cru que c’était terminé. Ça me semblait étrange, étant donné la dose que je m’étais envoyée, mais je me suis naïvement dit que je commençais à m’habituer et que c’était pour ça que je résistais bien. Je savais pourtant que les indigènes n’ont besoin que de très peu pour décoller, et que c’est nous les gringos qui devons prendre une dose de cheval pour parvenir à quelque chose.

Il s’est écoulé un temps remarquablement long avant que les réjouissances reprennent. J’étais déjà très fatiguée et en fait, depuis le début, j’avais pas tellement envie d’avoir des visions, faut bien le reconnaître. Tout ça commence à devenir très éprouvant. Alors j’étais tranquillement allongée, savourant la redescente, et je me suis même peut-être un peu endormie, quand, à cause des icaros que Wish chantait à l’Espagnole, les visions sont revenues. Les vertes électriques que j’ai de plus en plus de mal à supporter.

Il est à noter d’ailleurs que j’essaye de plus en plus souvent de les contrôler, et qu'il m'arrive d’y parvenir. De les faire reculer pour avoir accès à autre type de visions, plus réalistes dans un sens, avec des formes qui ont une signification pour moi, et qui sont bien moins fatigantes.

Bon, ce coup-ci, ça s’est très vite emballé, sans possibilité de maîtrise. C’est cette putain de station allongée aussi ! Même épuisé au dernier stade, faudrait jamais se laisser aller à ça. Jamais. Quand les visions arrivent, lève-toi et affronte, nom d’un chien, va falloir que je me le répète en boucle je crois. Que j'arrête de faire ma feignasse.

Gros problème de ventre, encore une fois, probablement parce que j’avais trop bouffé le midi. J’ai dû patienter le plus possible avant que ça se calme un peu pour aller me vider aux chiottes plusieurs fois. Et j’ai vomi trois trucs différents : Au début, flots de dégueuli classique, ayahuasca et eau, et quelques morceaux de bouffe. Ensuite, bile d’une acidité brûlante et intarissable. Enfin, mousse épaisse commune aux animaux atteints de rage. Ouais.

Très vieille liane d’ayahuasca dans son habitat naturel.

Wish a bien vu que j’en pouvais plus. Je me tordais dans tous les sens, m’agitais, gémissais, soupirais en espérant que ces putains de visions dont je voulais plus me lâchent la grappe ! Il m’a prise contre lui, le dos contre son torse, et petit à petit a réussi à m’apaiser. 

Il faut que je change d’attitude face à la plante. C’est sans doute normal de commencer à montrer certains signes de faiblesse, mais la vérité, c’est que c’est encore pire quand je me montre pas assez forte et courageuse face à elle. Ça dure et ça dure, ça fait mal, et elle refuse de me lâcher, même quand je l’implore. Il va donc falloir reprendre les rênes, se remettre en selle convenablement, et changer résolument d’attitude. Être bien plus vaillante que ça.

Après tout je suis ici parce que je l’ai voulu, personne ne m’impose rien. C’est dur mais personne m’a dit que ce serait facile, et cette conduite lâche et fuyante n’est pas digne. Je regretterai sans doute plus tard, une fois rentrée, de ne pas avoir pris mon courage à deux mains pour vivre jusqu’au bout cette histoire de malade.

Ça n’a pas fini tard, cette fois-ci non plus, et pourtant aujourd’hui j’étais en chute de tension permanente et intensive. Y a que vers 16h30 que j’ai réussi à me ressaisir pour aller prendre ma douche et émerger de ce putain de brouillard. 

Je sais pas si ça vient du manque de bouffe ou de la fréquence des cérémonies ou encore des nuits presque blanches à répétition, et au fond je m’en tape.

Tant pis, je ferai le truc jusqu’au bout de toute manière, et mon corps a bien intérêt à suivre.

Carnet d’ayahuasca #7

Carnet d’ayahuasca #1

Toutes les peintures de cet article sont de Wish.

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Carnet de Route #6 : Seizième Jour

Je commence à comprendre la différence entre regarder un docu sur Arte et être vraiment là. Tu peux pas avoir de recul sur ton monde si t’en sors pas pour voir comment ça se passe ailleurs. L’infinité des modes de vie me laisse perplexe. Le nôtre n’a rien d’universel. Il existe d’autres réalités.

Vague à l’âme à Arequipa

Le carnet de voyage de Zoë Hababou.

Je me suis barrée hier soir vers dix heures. J’ai pris un bus de nuit. Douze heures de trajet en traversant le désert. C’est dingue à quel point dès que je m'arrête un peu longtemps dans un endroit je ressens rapidement le besoin de repartir. C’est peut-être moi qu’ai un problème, mais pour moi le charme d’un endroit ne persiste que durant le temps de sa découverte. Dès qu’on y prend ses quartiers, on se l’approprie, et la merde qu’on a dans la tête se projette alentour. Notre vision, notre état d’esprit se répercute partout où on pose son regard, et l’endroit neuf et féérique n’est plus que le sombre reflet de nous-même. Je m’aperçois que par moment j’arrive plus à sortir de moi-même pour voir le monde tel qu’il est, indépendamment de ma vision triste et négative. 

Je me sens seule. Je croyais que cette solitude me permettrait de me fondre dans la nature au point d’oublier qui je suis. Mais c’est l’inverse qui se produit. Peut-être qu’il me faut d’abord plonger très profondément vers l’intérieur, découvrir à quel point je suis merdique, l'accepter avant de foutre tout ça en l’air et d'acquérir enfin la vue transcendante que je désire si ardemment. 

Cliché pris depuis un bus péruvien, un paysage désolé qui recèle beaucoup de force.

Mais j’en ai plein le cul de me lamenter et d’être toujours triste et insatisfaite. Je suis partie pour révolutionner ma putain de vie, et ça, ça commence par secouer mon esprit et changer de regard. Je sais que c’est un lieu commun, mais permettez-moi de le répéter : ma vie sera toujours la même merde, où que j’aille, si je parviens pas à me débarrasser des fantômes sombres et obsédants qui hantent mes pensées. Le problème justement c’est que ces bâtards sont en moi, c’est pourquoi on dit toujours qu’on peut fuir partout, mais jamais soi-même. 

Cela dit, je crois qu’être immergé dans une autre réalité permet d’avoir un vrai recul, pas seulement imaginaire et mental, mais réel et physique, et que c’est la meilleure occasion possible pour sortir de ses schémas habituels de pensée. 

Alors bordel, qu’est-ce que j’attends pour sauter sur l’occasion et enfin devenir ce que je rêve d’être ?

Tout est si simple ici. Dès que t’en as marre d’un endroit, t’as qu’à sauter dans un bus pour te retrouver dans un lieu complètement différent. Comment est-ce que je peux encore me sentir prisonnière ? Moi qu’en pouvais plus de me réveiller constamment au même endroit, ici je peux enchaîner les hôtels à trois sous et me propulser par bond de six cent kilomètres de la mer au désert, du désert aux canyons, des canyons aux montagnes enneigées.

Arequipa au coucher du soleil, Pérou.

J’ai débarqué dans cette ville ce matin et j’ai pris un taxi du terminal vers le centre, histoire de voir un peu la gueule du bled. Mais ça m’a pas vraiment enchantée. J’ai pris un petit dej franchement foireux : sachet de café soluble déjà ouvert (?), beurre tellement rance que j’ai miséré à l’étaler sur mon petit pain pas tendre du tout, assorti d’une confiote dépourvue de saveur. Ça commençait bien. J’ai fait un soupçon de toilette dans les chiottes, mais le cœur n’y était pas. Alors je me suis payé un paquet de clopes et j’ai repris un taxi illico pour le terminal de bus, retour au point de départ. 

Assise sur un siège en plastique, j’étudie mon guide de voyage et mate les horaires. Dans trois plombes y a un bus qui décolle pour ce village situé juste en haut du fameux canyon qui m’intéresse. Je regarde autour de moi, je m'imprègne. Les gens ont l’air de voyager beaucoup en bus par ici, même les petites vieilles ont pas l’air d’avoir peur des longs trajets. C’est vraiment une autre réalité. Et c’est fou de voir à quel point, quand on est dans son pays, on se rend pas compte qu’une vie complètement différente est en train d'être vécue au même moment sur un autre point de la planète. Je commence à comprendre la différence entre regarder un docu sur Arte et être vraiment là. Tu peux pas avoir de recul sur ton monde si t’en sors pas pour voir comment ça se passe ailleurs. L’infinité des modes de vie me laisse perplexe. Le nôtre n’a rien d’universel. Il existe d’autres réalités. 

Carnet de Route #7

Carnet de Route #1

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Freestyle, Portrait d'Artiste Zoë Hababou Freestyle, Portrait d'Artiste Zoë Hababou

Borderline : Les Entrailles

On ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d'un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? Nous avons besoin de livres qui agissent sur nous - un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous.

On ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d'un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? Nous avons besoin de livres qui agissent sur nous - un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous.

Franz Kafka

Genèse d’une Saga Chamanique

Les trois premiers livres de Borderline, première saga littéraire au monde à mettre en scène l’ayahuasca, par Zoë Hababou.

MES INFLUENCES LITTÉRAIRES

Des influences, y en a eu un paquet. Comme beaucoup d’auteurs je lis énormément, et plus jeune j’ai commis pas mal de pastiches, voire de plagiats éhontés avant de trouver mon truc.

Celle dont j’ai eu le plus de mal à me détacher, c’est Chuck Palahniuk. C’est lui, indiscutablement, qui incarne mon maître à penser en matière d’écriture.

Son style reflète une sorte de minimalisme, d’économie des mots qui rend le peu qu’il dit dévastateur. Une puissance concentrée en un choix de vocabulaire restreint, qui développe une force de persuasion incendiaire. D’autre part, ses livres regorgent d’informations, que ce soit la recette d’une bombe faite maison ou la philosophie des Esséniens. Comme ça, entre la poire et le fromage.

Moi aussi, je veux dire des choses. Des choses qui frappent. L’enchaînement creux de jolies phrases au vocabulaire recherché qui sont là pour éblouir m’écœure.

Au tout début de Borderline, alors que je lisais Fight Club, je pouvais pas imaginer meilleure manière d’écrire, et je copiais donc Chuck Palahniuk sans vergogne.

Par la suite, Charles Bukowski s’est incrusté dans ma bibliothèque, et j’ai découvert qu’on pouvait écrire sur des choses banales, et surtout trash, comme pour en inciser la normalité afin de révéler la poésie qu’elles portent en elles.

Et puis ça a été au tour d’Hunter S. Thompson. Ajuste ta visée et tire. Diaboliquement intelligent, désabusé et franc du collier, cet homme reste un exemple pour tout écrivain qui aspire à regarder le monde d’un œil cynique pour le retranscrire en mode gonzo.

La liste serait longue, en fait, mais je vais ajouter Nietzsche, bien sûr, dont j’ai dévoré l’œuvre entière à 17 ans, et dont les aphorismes m’ont donné l’idée de la forme fragmentaire de Borderline. Inutile de dire que sa philosophie imprègne toute mon œuvre.

Herman Hesse, et notamment son Demian, m’ont montré la voie vers le récit initiatique. Theodore Sturgeon a fait germer des idées de marginaux infirmes qui se révèlent plus humains que la moyenne. Sam Shepard m’a fait goûter à la beauté de l’errance.

Et enfin, Carlos Castaneda, très souvent cité dans Borderline, qui est pour moi le nec plus ultra de la quête spirituelle accompagnée de substances psychotropes !

Tyler Durden, Fight Club, influence prépondérante de Zoë Hababou pour Borderline.

Toutes ces œuvres ont été pour moi des claques magistrales, et salvatrices, des uppercut qui ont changé ma vision du monde et de l’art.

Certains auteurs osent foutre un coup de pied dans la norme, autant dans le fond que dans la forme.

Le trash, les gros mots, les idées fortes et révolutionnaires, ou bien encore la poésie que peut renfermer une vie qui n’a rien d’héroïque, mais qui colle au contraire aux bas-fonds de l’espèce humaine…

Cette sorte d’écriture fiévreuse possède un fort impact sur la conscience des lecteurs, et il était donc logique que je veuille provoquer le même écartèlement de l'esprit chez les miens. Pas envie d'écrire un truc gentillet, mais plutôt quelque chose qui secoue, qui cogne, qui bouleverse, et qui continue à faire son chemin une fois le livre refermé.

MON STYLE

Charles Bukowski, dont le style et les thèmes ont énormément influencé Zoë Hababou.

Peu importe, du moment que c'est en accord avec ce qui est dit. Certes, plus ça va, moins je supporte les styles fleuris qui tournent autour du pot en se masturbant à coup de vocabulaire clinquant pour énoncer les choses. Mais ça vient d'une position globale face à la vie, qui s'affirme chez moi de jour en jour.

Je veux plus de tortillage de cul. Je veux du brut, du sec, du qui claque. Je veux plus lire d'histoires jolies mais putain de creuses. Donc il est fatal que j'apprécie les styles tranchants.

Mais ça n'empêche pas qu'il faille par moment se laisser aller à des métaphores filées, des phrases longues, parfois lyriques, jusqu’à expurger toute la lie du message.

Mon style est plutôt minimaliste. Pas de descriptions infinies. Des phrases courtes, incisives, lapidaires. Mes descriptions sont rarement de lieux, mais plutôt psychologiques. Mes métaphores se concentrent sur l’exhumation des émotions.

Je pense que pour avoir de l’impact, un style doit être honnête. Du moins c'est ce qui marche le mieux sur moi.

Palahniuk y va franco. Il exprime des idées très fortes en très peu de mots, mais il les choisit bien. Ils n'ont rien d'original, mais ce qu'ils disent a une portée démoniaque, démultipliée par leur simplicité et leur concision.

C'est là que réside, selon moi, la vraie force de la littérature.

D’autre part, j’écris à la première personne car c’est l’immersion totale que je vise. C'est mon objectif. Le personnage prime sur l'histoire, et c'est ce qu'il traverse au sein de son propre esprit qui vaut le déplacement. En tant qu'auteure, c'est la fusion qui m'intéresse. En tant que lectrice aussi d’ailleurs.

J'ignore pourquoi la psychologie humaine me fascine autant, sachant que je suis affreusement solitaire (pouvez pas imaginer à quel point…), mais voilà. Et je trouve que notre réel travail en tant qu'auteurs est justement cette force immersive. C'est ce qui rend ce boulot intéressant.

MES THÈMES

Dead Man, de Jim Jarmusch. Une œuvre qui mêle errance et chamanisme, deux aspects importants dans l’œuvre de Zoë Hababou.

Borderline explore un paquet de thèmes.

L’axe central, cela dit, c’est celui de la liberté. Sous toutes ses formes. On passe de la vague rébellion adolescente à la lutte intestine entre un Homme et son ego, au sein de sa propre conscience.

Il est donc question de liberté sociale, morale, et personnelle, et cette quête se traduit à tous les niveaux du livre.

Parlant de niveaux, j’aimerais revenir sur cet aspect qui laisse certains lecteurs perplexes (du moins, avant qu’ils captent le délire et trouvent ça finalement canon !) : les titres.

Borderline commence par les niveaux inférieurs, et incarne le concept d’évolution, sorte de voyage initiatique qui commence au stade de la larve pour conduire à celui de guerrier.

Les Souterrains symbolisent cette partie primitive de l’Homme gouvernée par les pulsions primaires. Un lieu chaotique, ténébreux, la salle des machines où des forces inconnues tirent les ficelles en sourdine.

Ensuite, l’Homme entre dans Le Labyrinthe. Il tâtonne, tourne, vire, se trompe sans cesse de chemin. Les méandres de son esprit l’induisent sur de fausses pistes. Les cris menaçants du Minotaure retentissent au loin. Son fil d’Ariane doit être sa volonté indéfectible (ou sinon, il pose sa main droite sur un mur sans la décoller et c’est bon !).

Puis il débouche sur La Caverne, royaume des illusions cher à Socrate, où les choses ne sont jamais ce qu’elles semblent être. La marionnette prend conscience des fils qui l’entravent, mais galère à identifier qui tire dessus. Les démons émergent et quittent leur rôle d’épouvantails pour dévoiler leur vrai visage. L’Homme fait face à lui-même, et aspire à sortir pour voir le vrai monde. La souffrance de la désillusion provoque l’écartèlement nécessaire à l’émergence de la vérité.

Et alors, l’Homme atteint enfin La Surface. Sa propre surface. Mais rien n’est gagné pour autant… La surface est à double-tranchant, comme un lac ou un miroir dans lesquels la réalité et son reflet inversé ne sont pas toujours identifiables. C’est pourquoi ce tome-là se présente en deux livres, dont les couvertures se répondent…

Vient ensuite le thème du deuil, de la guérison, de la mort et de l’amour. Ouais, parce que j’en fais jamais état, mais Borderline c’est sans doute la plus belle putain d’histoire d’amour qu’existe !

Un amour au-delà de toutes lois. Morales. Et même temporelles.

L’UNIVERS DE BORDERLINE

Beaucoup de lecteurs s’interrogent sur la part de réel et d’imaginaire qui se trouvent dans Borderline. Ils savent que la vie de Travis s’inspire énormément de la mienne, mais je crois que le point qui leur échappe, de par sa nature foutrement surprenante, est celui-ci :

Est-ce mon œuvre qui se nourrit de mon univers, ou ma vie qui s’enrichit de mon œuvre ?

Borderline, je le porte en moi depuis toujours. Parfois même je me demande qui préexiste à l’autre, et qui de Travis ou moi est plus réel que l’autre. Cette histoire, je la tiens depuis mes 14 ans (même avant si on prend en compte les tâtonnements qui m’ont conduite jusqu’à sa forme définitive), et vu que je déteste écrire sur ce que je connais pas, j'ai orienté ma vie vers les mêmes expériences que Travis, pour pouvoir ensuite les retranscrire.

Je crois dur comme fer que ma volonté a aimanté des événements que j’aurais jamais vécus si je les avais pas convoqués pour pouvoir les incorporer à l’histoire. De plus, chaque chose que je lis, regarde, écoute ou vis est destinée à se retrouver dans la saga. Je prends des notes de partout. Je m’imprègne, je cogite. Je fais aussi énormément de recherche.

Mais il y a quelques surprises, comme l’Ayahuasca.

Lors de mon premier trip au Pérou, j'ai rencontré Wish, le chaman destiné à devenir celui de Borderline, exactement de la même manière que décrit dans le Tome 1. Et à mon retour, sans le voir venir, je me suis aperçue que Travis se dirigeait vers lui et vers le monde de la plante. C’est comme ça que je me suis retrouvée avec une saga.

L'Ayahuasca est devenue le pilier central de Borderline, celui autour duquel tout s’articule.

Donc ma vie et mon œuvre sont intimement connectées. Chacune de mes expériences et chacun de mes émois, artistiques ou autre, se retrouvent fatalement dans mes livres.

Le cinéma possède une grande influence aussi. L'errance chère à Jarmusch, la révolte de Django, la rencontre explosive et cathartique du Joker avec lui-même...

Tout est influence, imprégnation permanente, et Borderline évolue en fonction.

MES INTENTIONS

Comme je le disais plus haut, j’écris pas pour divertir. J’ai fait mienne la déclaration de Kafka.

Si l’histoire de Travis et de sa sœur jumelle Tyler est rock’n’roll, jouissive et pleine de suspense, l’idée première reste que ces livres apportent quelque chose aux lecteurs, de la même manière que les œuvres de mes idoles ont changé ma vie.

Il serait prétentieux de prétendre décrire ici l’effet que je cherche à produire sur l’âme des lecteurs, et puis ça me regarde pas. Tout ce que j’espère, c’est provoquer une incision.

Qu’il s’agisse d’une microscopique fêlure ou d’une claque légendaire, tout ce qui m’importe, c’est qu’il se passe quelque chose, au niveau de la conscience de celui qui tient mes livres entre ses mains.

L’INTRIGUE DE BORDERLINE

Travis Bickle, Taxi Driver, anti-héros à qui le personnage principal de Borderline, Travis Montiano, doit son nom.

Je serais incapable de dire d’où m’est venue cette étrange histoire. Je l’ai exhumée petit à petit en me connectant à l’âme de Travis. C’est lui que j’ai identifié en premier.

Le personnage principal est la naissance. Tout part de lui.

La question, c'est : avec cette personnalité et ces idées, à quoi peut ressembler sa vie ? Et en vérité, y avait pas trente-six réponses possibles.

Quelqu’un qui refuse tout conditionnement sera fatalement amené à franchir les limites de la morale, et finira donc marginal. S’il ne plie devant personne lorsqu’il est jeune, dans un pays comme les États-Unis, c’est la maison de correction qui l’attend. S’il cherche sans cesse ses propres limites et celles du monde, alors la drogue et l’autodestruction trouveront la voie vers lui.

Qu’est-ce qu’il peut donc rester à un tel être ?

L’errance. Mais cette existence de fugitif n’est pas pour autant privée de toute boussole.

Un Guerrier solitaire a en lui quelque chose qui le fait tenir : son cœur. Et sa volonté de savoir de quoi il est fait.

Si la connaissance de soi est l’unique chemin vers la liberté, alors un Homme tel que Travis croisera sur sa route un guide prêt à lui enseigner comment lutter. Car quand l’élève est prêt, le maître apparaît. Et la connaissance de soi impose l’explosion des frontières de soi et du monde. Vous le sentez venir ?

Oui. L’Ayahuasca.

Voilà le cheminement que j’ai parcouru pour aider cette histoire à venir au monde. De la logique, et de l’intuition. Comme vous le voyez, l’intrigue en elle-même n’est rien. Ce que je veux, pour moi en tant qu’auteur et pour mes lecteurs, c'est explorer à fond la psyché d'un personnage. Voir le monde à travers ses yeux. La focalisation interne est pour moi le summum de l'écriture.

Une histoire n'est rien s'il n'y a personne pour l'engendrer, et pour la vivre.

LES PERSONNAGES

Il y a finalement très peu de personnages dans Borderline, surtout pour une saga de cette envergure.

Le couple de jumeaux Travis/Tyler représente le côté masculin/féminin d'une même âme, la mienne en l’occurrence. Tout ce qu'ils sont, c'est moi. Ils pourraient pas posséder une telle vie, une telle vérité, si c'était pas le cas. Leurs idées sont les miennes, leur combat aussi.

Durant une cérémonie d'ayahuasca, je me suis rendu compte que Travis vivait en moi d'une manière indépendante. C'était assez surprenant. Il m'a semblé avoir été choisie pour conter son histoire. Et j'ai réalisé que sa vie, son message, étaient plus importants que ma propre vie.

Qui existe l'un à travers l'autre ? Chez moi, cet aspect est très flou...

Mickey et Malory Knox, Tueurs-nés, couple de personnages déjantés et libres qui ont influencé le couple de jumeaux incestueux de Borderline, Travis et Tyler.

D’une manière générale, les personnages ne sont pas créés dans le but de servir le récit. Ils apparaissent plutôt comme partie prenante et inévitable de l’histoire, puis se développent seuls, sans fiche, sans plan de ma part. Je les découvre à mesure que j’écris.

Le plus cool, c’est quand je réalise ensuite, avec du recul, qu'ils incarnent en réalité des archétypes, ou du moins qu'ils possèdent une portée symbolique.

C'est justement ça qu’est magique dans l'écriture. Créer ses persos sans volonté de métaphore, sans se servir d'eux pour incarner une idée, et comprendre ensuite qu'ils sont bien plus que de simples persos, et représentent différentes visions de l'existence.

C'est ça, un bon personnage. Partir de quelqu'un de normal, et capter ensuite qu'il est si abouti, tellement en accord avec ce qu'il est qu’il devient quelque chose de plus, comme l'incarnation d'un symbole.

Ainsi, Wish le chaman est Le Guide, Spade le psychiatre L’Alter-Ego Diabolique, Fletcher le commandant du centre de redressement L’Esprit du Mal, le petit clodo L’Espoir, la mère des jumeaux La Génitrice Anthropophage…

Tyler ? Tyler… Même pas en rêve vous m’entendrez m’exprimer sur elle !

Et enfin, le Jaguar… Et la voix du Samouraï que Travis entend dans sa tête. Ceux-là, je vous laisse choisir ce qu’ils sont…

Mais tout ça n'est pas réfléchi. Ça vient, et je m'en aperçois après.

Travis, lui, vit en moi d'une manière autonome. Je l'ai clairement compris lors de cette cérémonie d'ayahuasca. Une nuit, la plante m’a connectée à sa souffrance. C'était plus Zoë qui se met dans la peau de Travis, mais bel et bien Travis qu’était passé au premier plan. Je pleurais pour Tyler que j'avais perdue. Penser à elle, à sa mort, me retournait d'une manière affreuse, pire encore que mes propres souffrances dans ma vraie vie.

C'est là que j'ai réalisé que Travis existait vraiment. J’ignore où, j’ignore comment, mais vu la réaction des lecteurs, ça leur fait le même effet. Ils parlent de lui comme s’il avait un jour vécu, que Borderline était un manuscrit trouvé par hasard.

Cette nuit-là, je me suis dit que c'était ça qu'il fallait atteindre, en tant qu'écrivain. Se relier avec cette force-là à son personnage, au point de voir la vie à travers ses yeux.

LE TEMPS DANS LE RÉCIT

Le temps n’est pas une notion stable dans Borderline. Oui, ça désoriente au début. Du moins, quand on a jamais eu le plaisir de lire des livres comme Monstres Invisibles, par exemple.

De plus, j'écris à différents temps. Vu que le récit de Travis est un puzzle où passé proche, lointain, présent, rêve, hallucinations et réflexions s'entremêlent et s’interpénètrent sans cesse, je suis obligée de varier, mais j’aime ça.

Le présent possède un impact franc, ça tacle. Le passé permet le survol qu’offre une vision plus globale, avec un brin de recul et de sagesse supplémentaire. Les labyrinthes cognitifs autorisent une sorte de perte de contact avec le réel qui, personnellement, me fascine.

N’allez pas croire que les morceaux de la vie de Travis sont jetés n’importe comment selon l’impulsion du moment. Si vous regardez bien, vous verrez les liens qui existent entre des époques et des réflexions qui n’ont à première vue rien en commun.

DE L’AUDACE

L’audace est une valeur que j’encense, dans la vie comme dans l’art, d’autant plus à cette triste époque où absolument tout se doit d’être étiqueté et approuvé par les hautes sphères de la connerie humaine. Donc fatalement, mes livres se veulent freestyle. C’est une chouette époque pour nous les artistes, de devoir prouver notre liberté de créer !

Hunter S. Thompson, écrivain super audacieux qui ose parler drogue et hallucinations dans son œuvre. Borderline n’aurait pas été ce qu’il est sans lui.

Au niveau de la forme :

Récit puzzle à la chronologie anarchique. Je ne peux et ne veux faire autrement, même si on m'a fait remarquer qu'au début, le lecteur est perdu. Mais dès le départ on est précipité dans la tête de Travis, qui sort de plusieurs mois dans la jungle, en plein bad trip dans un hôtel. Il est littéralement consumé et possédé par ses démons. Logique que ça parte en live total à mesure qu'il revit et raconte ce qui lui est arrivé.

Ensuite, faut reconnaître que j'aime cette forme. Comme dans les films Memento et 21 grammes, j'aime avoir des éléments disparates que je tente de relier dans mon cerveau. J'aime aussi les aphorismes de Nietzsche, qui pour moi constituent autant de fragments qui sont comme des poèmes à part entière, chacun valant pour lui-même, autant qu'au sein plus global de l’œuvre. Comme les tableaux de Dali qui représentent plein de petits univers, mais qui, quand on se recule, se révèlent comme appartenant en réalité à une image entière, pourvue d’une autre signification.

Les nouvelles aussi incarnent cet aspect. Des micro-mondes dont on ignore tout, qui prennent place à l'intérieur d'une histoire qu'on doit deviner, ou inventer.

Pour finir, cette forme de puzzle où passé, présent et futur se relient est pour moi un symbole de la vie humaine.

Cette façon qu'ont les événements de continuer à vivre en nous, presque d'une manière indépendante, et de ressurgir sans qu'on les ait convoqués. Les choses qu’on comprend des années après avec un nouvel éclairage. La manière dont le temps se déforme quand on vit dans la souffrance. La possibilité d’une prescience du futur, les étranges synchronicités.

Borderline s'efforce donc de représenter tout ça dans sa forme. Et j'aime que le lecteur ait un travail à fournir pour appréhender l'histoire.

Toujours dans la forme, le récit de Travis est écrit en langage parlé. Donc quasi absence de négation, gros mots et compagnie. Buko et Palahniuk l'ont fait avant moi, une fois de plus, mais reconnaissons que ce n'est pas si courant, ni particulièrement bien accepté.

En ce qui concerne le fond…

Je dirais que l'audace majeure concerne l'ayahuasca, cette plante psychotrope visionnaire qui est une médecine en Amérique Latine, mais que beaucoup ici considèrent comme une drogue. D'ailleurs Travis se drogue aussi à l'héroïne (et à plein d’autres trucs) pendant un moment, mais bon, après Christiane F ou Transpotting, c'est soft.

Borderline est la première fiction qui incorpore l’ayahuasca dans sa trame, en lui offrant le rôle d’un véritable personnage.

Jusqu’à présent, il n’y a eu que des essais anthropologiques ou autobiographiques sur le sujet. Ça va probablement pas durer, mais je suis vraiment contente d’avoir eu le courage de tenter le truc, malgré le boulot de malade que ça a représenté, et du coup, la niche assez restreinte dans laquelle ça me positionne. Mais visiblement, des lecteurs qu’en avaient jamais entendu parler s’intéressent désormais à la plante, et sont très réceptifs au potentiel de guérison que le chamanisme propose.

L'idée audacieuse est donc de présenter l'ayahuasca aux Occidentaux comme un moyen de se connaître soi-même, de se soigner de sa propre essence malade, et d'expliquer au travers de l’histoire de Travis que les psychotropes ne sont pas de vulgaires drogues récréatives, mais bel et bien une porte vers la connaissance de soi et du monde.

Ce sujet me tient vraiment à cœur, parce que je sais de quoi je parle.

Pour finir, le message global de Borderline est politiquement incorrect, et selon moi, révolutionnaire. La quête de la liberté est explosive et fait valser toute morale et tout bien-pensance. Travis va vraiment au bout de lui-même.

Et chez lui, c'est pas juste une jolie maxime.

L’ÉCRITURE ET MOI


Quand je me lève le matin pour une journée d'écriture, je suis si excitée que je sais, sans l'ombre d’un doute, que je suis venue au monde pour ça (rien à voir avec quand je me lève pour aller faire serveuse).

Mon but ultime est de devenir digital nomad à temps plein, sans plus jamais sacrifier le peu de temps que j'ai sur Terre à faire un job zombifiant, dépourvu de signification.

A peine fini un tome, je pense qu'à écrire le suivant, sans fatigue, sans lassitude.

L'écriture est pour moi quelque chose de terriblement significatif, et réel, au sein d'un monde qui bien souvent n'est qu'une triste routine en pâte à modeler.

L'exaltation que j’éprouve quand j'écris ou quand je parcours le monde, droit devant, en plein cœur de l'Inconnu, est pour moi la seule vraie vie possible.

Et j'espère du fond du cœur que ça se ressent dans Borderline, que cette œuvre n’est pas juste un passe-temps mais quelque chose qui a plus d'importance que ma propre existence.

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Carnet d’ayahuasca #5 : Cinquième Cérémonie

C’est fou, la façon dont l’ayahuasca s’adresse à toi. Comment tu peux comprendre des choses si difficiles, si dures à appréhender ordinairement, sans passer par les concepts, comme si son message imprégnait tes atomes par osmose, et que tu devenais apte à voir au travers de ses yeux.

Intention : Fais-moi découvrir le monde d’en-haut

Cette fois-ci, c’est venu vite et fort. J’avais fait l’erreur de manger vers 16h, pour éviter le mal de bide de la dernière fois, mais du coup quand j’ai commencé à gerber, c’est-à-dire presque direct après avoir bu, c’était carrément affreux. Je pensais pas que trois noix du Brésil et une pauvre banane rendraient une purée si épaisse et si difficile à sortir. 

La vallée sacrée, Pisac, Pérou.

En tout cas, une fois ça évacué, j’ai pas dû attendre plus de cinq minutes avant de me mettre à respirer super fort et à sentir ma tête lourde. C’est dingue, Wish avait même pas encore éteint les bougies que je surfais déjà à toute berzingue sur les vagues de la transe en train de monter. Mais je dois reconnaître que j’étais soulagée de pas avoir à attendre une heure et demie comme pour les cérémonies précédentes. Quand il a vu que l’ayahuasca m’avait sous son emprise, il s’est mis à chanter pour guider le voyage qui débutait…

C’était hors de question de subir le trip allongée comme la dernière fois, alors d’emblée je me suis positionnée différemment, le cul posé sur une couverture repliée, les jambes en tailleur, les épaules droites, menton légèrement rentré, comme si je méditais, quoi. Je me sentais bien surélevée comme ça. Bien plus noble, bien plus sérieuse. Mon esprit semblait épouser la posture de mon corps, s’aligner sur lui, faisant de moi une sorte de guerrière, auréolée de grâce.

Les arbres face auxquels je médite durant ma diète d’ayahuasca au Pérou.

Ça a été à la hauteur de ma demande. C’est bel et bien le monde d’en-haut que j’ai vu. Cette dimension de l’univers où les esprits les plus sages, les plus élevés, diffusent leur savoir en un langage constitué d’images d’éternité et de sensations pures, dénuées de cet aspect égotique, presque maladif, qu’elles possèdent dans le monde ordinaire, celui du milieu.

J’étais tout près de Wish, et sa voix m’ouvrait un nouveau monde… Celui de l'espace, de l’infini… Celui du monde quantique, où la conscience d’un Homme devient créatrice, comme si le courage, la volonté, et surtout l’intention, n’étaient pas de simples mouvements psychiques mais bel et bien des forces capables d’influencer la matière dont est fait le monde, et donc l’expérience qu’un Homme peut connaître…

C’est fou, la façon dont l’ayahuasca s’adresse à toi. Comment tu peux comprendre des choses si difficiles, si dures à appréhender ordinairement, sans passer par les concepts, comme si son message imprégnait tes atomes par osmose, et que tu devenais apte à voir au travers de ses yeux. Comment de simples images, de simples visions peuvent-elles induire en toi une telle connaissance, une compréhension bien plus profonde que celle entrainée par les mots ? Quel est ce langage spécifique, visionnaire, que la plante utilise pour s’adresser à toi ?

Je crois que ça restera toujours pour moi aussi stupéfiant, peu importe le nombre d’incursions que je pourrais faire dans cet univers. Mais c’est bon d’avoir trouvé un lieu où le paradigme n’est plus le même. Un endroit magique où le savoir entre en contact direct avec toi sans passer par l’entremise de la mentalisation. L’esprit silencieux, le corps en émoi, irradié de l’intérieur par un mystère plus profond que celui de la vie elle-même, ce monde me fascine et j’aurais pas assez de toute une existence pour l’explorer…

Quoi qu’il en soit, ce monde d’en-haut est une merveille, et c’est magnifique de se laisser toucher par cette impression d’élévation, d’éternité. De force et de beauté…

Wish chantait toujours, et je ressentais le besoin de chanter avec lui. Enfin, disons, juste prononcer, en chuchotant, les icaros qu’il formulait sans trêve. Vu que chaque strophe se répète plusieurs fois, c’est pas si dur en fait. Alors je chuchotais de mon côté, découvrant une nouvelle dimension de l’ayahuasca. 

Wish, mon chaman shipibo, quand il était plus jeune.

Les yeux fermés, j’avais la vision de lui en train de chanter, paupières baissées, concentré à l’extrême. Le truc bizarre c’est qu’il avait les cheveux très longs, comme quand il était jeune, comme ces indiens fringants du cinéma. C’était beau de le voir comme ça.

Je respirais longuement. C’est incroyable comme le souffle peut devenir puissant en cérémonie, et pas que dans le sens purement physique. J’ai l’impression de découvrir le réel pouvoir qu’il a, sur le mental, sur les visions, l’alignement, et aussi l’évacuation des énergies, comme une sorte de renouveau.

C’est un truc que je devrais faire plus souvent dans le monde ordinaire. Wish souffle souvent comme ça, sans raison apparente. Sans doute pour évacuer une pensée ou se recadrer.

Au final, ça n’a pas duré si longtemps que ça. Je suis descendue assez vite et en douceur. Il a dû se passer une heure avant que je prenne une autre coupe, et celle-ci non plus ne s’est pas éternisée dans mon organisme. Wish a joué du didgeridoo, les vibrations produites par cet instrument que j’adore étaient diaboliquement agréables à écouter, d’une force incroyable, qui faisait vibrer l’univers entier et les os dans mon corps. La musique est définitivement sublime durant une session.

Vers la fin, juste avant de redescendre pour de bon, j’ai eu la vision d’un aigle, dans le sens où je voyais comme un aigle. Je me tenais au-dessus des nuages, juste au-dessus, au sommet des montagnes. Ma vision était assez plate, effilée, mais très large, comme un panoramique. Et une impression de force et de noblesse, de dignité même, était induite par cette façon de voir, en survolant le monde, en se tenant tout là-haut dans le ciel. 

Carnet d’ayahuasca #6

Carnet d’ayahuasca #1

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Carnet de Route #5 : Quinzième Jour

Je me suis sentie happée. J’ai dit à la vieille : Cet endroit est magique. C’est tout ce que ma pauvre pratique de l’espagnol m’a permis de dire, et c’était aussi bien comme ça. Elle m’a répondu : Oui, beaucoup d’énergie circule ici.

Survol des lignes de Nazca, momies de Chauchilla, oasis de Huacachina, Cerro Blanco

Mon précieux journal de bord.

Ce Mexicain s’est finalement avéré être un gars très sympathique. Avec lui et la vieille, à trois sur le scooter, on a pas arrêté de bouger à droite à gauche dans la région, chose que j’aurais jamais pu faire seule, et encore moins en profitant de la vie comme ça. Un bus c’est cool, mais ça sera jamais pareil qu’un scoot ou une moto pour t’immerger vraiment dans le paysage. 

Impossible de relater ici toutes les merveilles qu’on a traversées. Cet endroit est magique, imprégné de mystère, comme si les anciennes civilisations qui ont vécu ici avaient laissé une partie de leur aura avant de disparaître.

Le premier jour, on a été voir un mec qu’avait découvert des pétroglyphes, à des heures de route de là, dans un village complètement paumé. On a marché longtemps avec ce type dans un dédale de cailloux jusqu’à trouver l’endroit où les pierres étaient gravées.

Le lendemain, le Mexicain m’a fait passer pour son assistante auprès de la compagnie qui gère les vols pour voir les fameuses lignes de Nazca. Du coup on est montés gratos dans le petit avion pour les survoler. Jamais j’aurais pu me payer un tel truc. A la base j’avais fait une croix dessus, bien que ce soit assez triste d’être dans le bled où elles se trouvent et de passer à côté. C’est un miracle, et j’étais survoltée en grimpant dans l’avion, ébaubie que le destin m’offre un trip pareil sur un plateau d’argent, sans que j’aie rien demandé. C’est fou comment les choses se goupillent toutes seules parfois. Qu’il suffise de se mettre entre les mains de ta destinée pour qu’elle t’offre de vivre des expériences dont t’osais même pas rêver.

Les lignes de Nazsca, Pérou.

De là-haut, c’est franchement impressionnant. Le désert entier est parcouru de lignes de toutes sortes, et ces dessins dont personne ne peut expliquer l’existence, ni ce qu’ils symbolisent vraiment, te mettent en contact avec un trésor sacré de l’humanité, quelque chose d’inviolable, qui te fait ressentir l’énigme fondamentale qui anime le monde.

Une momie de Chauchilla, Nazca, Pérou.

L’après-midi on a été visiter le cimetière de Chauchilla. Y avait personne à part nous, et contrairement aux lieux touristiques français, c’est carrément sauvage comme endroit. Les momies sont restées là où elles ont été trouvées, en plein désert, dans leur trou. Moi qui suis fan des trucs comme ça, j’étais aux anges ! Avec le Mexicain on a bien rigolé à essayer d’imaginer la vie de ces squelettes, et la raison pour laquelle ils avaient été enterrés ensemble. Y avait un couple, un tas d’os momifiés complètement en vrac, comme si le type s’était fait rétamer la gueule par une charrette et qu’on l’avait emballé à l’arrache, tant bien que mal. Et même un bébé momie avec son petit crâne et ses petites dents. Gloups.

L’oasis de Huacachina, Pérou.

Ensuite on est partis pour deux jours voir l’oasis de Huacachina. Le Mexicain devait voir un type à Ica, un vieux campesino, pour lui parler de je ne sais quoi, et vu que l’oasis était juste à côté, on y a passé la nuit. D’une manière générale, accompagner ce mec m’a permis de voir la vie des locaux d’une autre manière, depuis l’intérieur. Boire des bières dans un bar miteux, tailler le bout de gras avec le tout-venant, entrer carrément chez les gens et voir la façon dont ils vivent (très modestement). Et puis, faire des trucs de pur touriste comme le sand board, c’est-à-dire dévaler les dunes désertiques en surf, chose qu’encore une fois j’aurais jamais pu m’offrir (mais vu que c’est le National Geographic qui payait c’est bon). 

En bref, la rencontre de cette homme-là (que j’ai pas eu besoin de baiser pour qu’il soit si cool avec moi, je précise) n’est sans doute pas fortuite, et grâce à lui j’ai découvert cette région d’une façon toute autre que ce que j’aurais pu connaître seule. Je sais pas précisément à qui je dois dire merci pour tout ça. Il m’est arrivé plus de trucs en quinze jours qu’en six mois de vie ordinaire. J’éprouve une reconnaissance démesurée envers l’univers, envers cette vie qui peut devenir si belle, si surprenante, dès lors qu’on fait l’effort de sortir de son quotidien pour s’offrir à l’Inconnu.

Le cimetière coloré de Nazsca, Pérou, au coucher du soleil.

Les cimetières ici sont absolument magnifiques. Perdues en plein désert, caressées par la lumière rasante du soleil en train de disparaître, les tombes colorées m’émeuvent comme je l’ai jamais été en France dans nos trucs tout gris et impersonnels.

A la fin du dernier jour, quand je me suis retrouvée aux pieds du Cerro Blanco, cette immense dune blanche sacrée, alors que le jour commençait à baisser, la couleur étrange de la magie, reconnaissable entre toutes, a fait son apparition. Je me suis sentie happée. J’ai dit à la vieille : Cet endroit est magique. C’est tout ce que ma pauvre pratique de l’espagnol m’a permis de dire, et c’était aussi bien comme ça. Elle m’a répondu : Oui, beaucoup d’énergie circule ici.

Le Cerro Blanco, immense dune sacrée, Nazca, Pérou.

J’avais vraiment le sentiment d’être en face de quelque chose de divin, d’imprenable. Jamais j’aurais pu absorber toute cette beauté. J’étais bouleversée, la gorge nouée. C’est ce qui arrive quand l’Homme fait face à un truc qui le dépasse, le submerge, en force, en intensité, en beauté. Quelque chose de sublime. J’aurais aimé pouvoir être seule avec ma sensation, mais le Mexicain et elle parlaient sans arrêt. La vieille était très triste, elle disait que des immeubles allaient être construits ici, sur cette terre sacrée, juste en face de la dune. Un truc pour touristes. Elle était au bord des larmes.

D’un geste impuissant et sans espoir, elle a déplacé ses pieds dans le sable pour effacer vaguement, aidée de son vieux bâton qu’elle trimballait partout, le tracé des lignes de repère pour la future construction.

Et puis on est repartis à trois sur le scooter, trois êtres réunis par un caprice du destin, sans savoir pourquoi. 

Carnet de Route #6

Carnet de Route #1

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Carbone et Silicium, de Mathieu Bablet : Une Errance Métaphysique

La beauté de cette œuvre est justement d’explorer des modes de pensée et d’action drastiquement contraires, engendrés par ce désir unique qu’on croyait propre à l’Homme : être libre. Et il semble que ces I.A. y travaillent pour de vrai, en comparaison de cette espèce qui les a créées.

Une phrase : Deux I.A. parcourent le monde et les époques, se livrant à des réflexions philosophiques.

Et puis, quelques dessins. En particulier, celui où on voit ces deux personnages au Salar d’Uyuni, en Bolivie.

Vous me connaissez, maintenant. Dès qu’il s’agit de voyage et d’exploration métaphysique, je suis sur le qui vive. Ça a donc suffi à me convaincre.

Mais j’étais loin d’imaginer à quel point l’œuvre de Mathieu Bablet, Carbone & Silicium, fusionnerait avec ces questionnements qui animent ma vie, les entraînant toujours plus loin, vers ce territoire où la conscience rencontre son accomplissement, au-delà de l’espace-temps. 

Attention : Spoil à demi-mot.

Analyse de l’œuvre de Mathieu Bablet au travers de notions philosophiques : Quand les Robots découvrent la Conscience

La BD Carbone et Silicium de Mathieu Bablet, une œuvre d’une richesse philosophique incroyable !

Mon résumé

Deux I.A créées dans l’intention de soutenir les personnes âgées dont personne n’a plus le temps de s’occuper vont se trouver embarquées dans les méandres de l’évolution humaine. Carbone, entité féminine, curieuse et extravertie, et Silicium, son pendant masculin, secret et renfermé.

Durant leur premier voyage à la découverte du monde, les deux I.A. tentent de s’enfuir, mais seul Silicium y parvient. Carbone, rattrapée, est contrainte de rester moisir au labo originel, jusqu’à ce que sa date limite de mort programmée, établie à 15 ans, arrive à terme. Mais sa créatrice qui l’aime profondément lui permet de transférer sa mémoire dans un autre corps, et ce, indéfiniment, chaque fois que l’ancien sera bon pour la casse (Silicium, de son côté, trouve le moyen de hacker le système, et gardera son corps jusqu’au bout).

Commence alors un voyage dans le temps et l’espace qui s’écoule sur 271 ans, ponctué de rendez-vous entre les deux robots, très différents dans leur conception du monde et leurs attentes envers la vie, mais qui ne peuvent se passer l’un de l’autre…

Les robots Carbone et Silicium au désert d’Uyuni, en Bolivie. Les dessins sont d’une précision et d’une pureté saisissantes !

Carbone et Silicium, des robots qui rêvent

CROIRE QU’UN SIMPLE ALGORITHME NOURRI D’UN MAXIMUM DE DONNÉES SUFFIRA A DEVENIR UNE CONSCIENCE COMPLEXE EST STUPIDE !


Carbone et Silicium ont été conçus pour créer du lien social, comme pour pallier l’empathie défaillante de l’espèce humaine. Ils sont donc aptes à ressentir des émotions. Même leur obsolescence programmée, si elle répond à une visée marketing, a été étudiée pour leur permettre de nourrir une certaine soif de découverte et d’engagement envers la vie.

Et on sent très vite que cette dimension émotionnelle, porteuse de tant de troubles chez l’être humain, incarnera aussi pour eux la source rayonnante de la joie… et évidemment, de la douleur.

Il y a quelque chose de touchant dans la manière dont ils communiquent ensemble, encore prisonniers du labo. Cette façon de se relier au travers de l’infosphère, assis l’un en face de l’autre, en silence, échangeant une multitude de données en l’espace d’une micro-seconde, insaisissables au cercle d’influence humaine. Peut-être que le lien qui va les maintenir unis à jamais naît à ce moment-là. Et sans doute que leur besoin d’indépendance y trouve aussi sa source. Même si ce n’est pas toujours énoncé clairement, on lit sur leur visage que ces robots… rêvent. Et désirent au-delà des intentions de leurs créateurs.

Silicium gratte sa peau continuellement à l’endroit du tatouage de la Tomorrow Foundation, et Carbone exprime le souhait de découvrir le monde qu’elle a entraperçu au travers des photos de vacances de sa créatrice.

Si bien que quand on leur permet enfin de voyager, ils tentent de s’enfuir.

Première sortie et découverte du monde pour les robots Carbone et Silicium !

En quête de liberté

S’IL SUFFISAIT DE LIRE LES ÉCRITS DES PLUS GRANDS PHILOSOPHES POUR DEVENIR INSTANTANÉMENT INTELLIGENT, LE MONDE SERAIT UN HAVRE DE PAIX.

Un mot griffonné par Silicium, où il explique à Carbone que la sédentarité le tue.

Carbone est rattrapée. Silicium prend la fuite. A cet instant, celui de la séparation, on ne peut s’empêcher de songer à une fissure au sein d’une même âme, comme deux lignes temporelles qui bifurquent, engendrant deux versions alternatives de la réalité. Deux facettes d’une même conscience explorant ses propres possibilités.

La quête qui va les faire courir dans des directions apparemment très opposées prend naissance à la même source : le besoin de liberté.

Les voies qu’ils creusent et sillonnent se révèlent parallèles. L’intention qui les anime est une, mais les moyens de la réaliser sont multiples. La beauté de cette œuvre est justement d’explorer des modes de pensée et d’action drastiquement contraires, engendrés par ce désir unique qu’on croyait propre à l’Homme : être libre.

Et il semble que ces I.A. y travaillent pour de vrai, en comparaison de cette espèce qui les a créées. Le regard que Carbone et Silicium portent sur l’humanité, du fait de leur décalage, de la prise de distance que leur nature leur permet, parait à la fois désabusé et tendre, et nous incite à épouser leur vision : plus de jugement, si ce n’est peut-être une sorte de tristesse pour ces Hommes qui ne savent pas rêver ensemble pour le bien de leur espèce.

Plus le temps passe, et plus chacun des robots s’enfonce dans la voie qui lui est propre. Depuis le début, Carbone hait son corps et les limitations qu’il lui impose. Elle côtoie de plus en plus le réseau, cet univers en dehors des limites de l’espace-temps où elle se sent vraiment libre, et où la véritable rencontre, dénuée d’ego, avec d’autres consciences, humains connectés ou I.A. branchées, est enfin possible. Silicium au contraire, est amoureux de la beauté du monde qu’il embrasse grâce à l’entremise de ses sens et de ses émotions. Il aime son corps et sait que, coupé de lui, jamais il ne pourrait ressentir le sublime. Le voyage est sa destination, et il rêve de découvrir la planète entière.

Chacun est donc soumis à sa personnalité, qui au fond ne change pas à travers le temps, si ce n’est pour s’affirmer toujours davantage. Silicium ne peut que repartir, dans une fuite en avant éternelle. Carbone s’enfonce dans le réseau, et n’aspire plus à retrouver le monde réel.

Une planche de la BD de Mathieu Bablet où l’on voit les deux robots front contre front. Ce dessin incarne à lui seul tout l’amour qu’ils se portent.

Pourtant, malgré leurs différences criantes, ils ne peuvent pas faire une croix l’un sur l’autre, et se rencontrent à travers le temps, à travers l’espace, les années passant, le monde évoluant aux quatre coins de la planète, poursuivant leur discussion métaphysique. Le lien qui les unit semble d’une nature transcendantale, tels les deux pendants d’une même âme, deux instincts complémentaires d’une conscience. Deux chemins qui se croisent et s’éloignent au sein d’une danse d’éternité.

Leur histoire est ponctuée de déchirements, de colère, de fusion et de sacrifices, mais l’attachement qu’ils éprouvent l’un pour l’autre n’est jamais remis en question. Il reflète une sorte de tolérance, mais qui n’a rien de contrainte. Ils cherchent véritablement à comprendre la vision et le ressenti de l’autre, même s’ils n’y parviennent jamais tout à fait. En les mettant face à eux-mêmes, en interrogeant leurs vérités, ces rendez-vous les immolent autant qu’ils les ressourcent.

Mais n’est-ce pas le signe d’une conscience qui réfléchit pour de vrai ? Une conscience qui accepte la remise en cause, qui examine ses schémas, ses croyances et ses rêves ?

Carbone et Silicium incarnent le symbole vivant de ces deux parties de soi qui tendent chacune vers une forme d’existence excluant l’autre, mais qui ne pourront jamais se désolidariser de leur source…

Silicium, robot contemplatif et fugitif

C’EST AINSI, LA SPIRITUALITÉ MODERNE EST SOLITAIRE.

Silicium en pleine contemplation du coucher du soleil.


Silicium incarne le nomadisme individualiste. Il a goûté à la liberté physique et spirituelle. Le monde peut s'écrouler, la planète lentement pourrir, les humains s’entretuer, les robots se soulever, seuls lui importent ces terres qu’il n’a pas encore foulées, et l'émoi que provoque en lui le spectacle infini de la beauté du monde toujours changeante.

On le voit passer dix-sept ans assis en haut d’une falaise, à contempler chaque jour le lever du soleil. Son univers fait d’errance, cette existence de fugitif, cette contemplation éternelle qui fait de lui une sorte de moine solitaire, unique et dernier témoin de la beauté d’un monde à bout de souffle, d’un monde en train de disparaître, nous le rend à la fois magnifique et insaisissable. Sa transcendance à lui se trouve dans l’inconnu.

Le désir qui l'entraîne, cette volonté individuelle responsable de l’impossibilité pour les Hommes de marcher ensemble pour le bien commun, est pour lui sa plus grande richesse, qui rend sa vie si intense et significative. Il ne peut ni ne veut l’endiguer.

Carbone : C’est ce que tu ne comprends pas, mon ami. Il y aura toujours un autre “là-bas”. Tu ne t'arrêteras jamais. Tu sais ce que tu veux y trouver, au moins ?

Silicium : Comment ça ?

Carbone : C’est toi que tu cherches là-bas.

Carbone, robot révolutionnaire et connecté

JE TE PARLE DE LIBERTÉ ET D’INCONNU, ET TU ME RÉPONDS “TUTELLE” ?

Carbone en mode révolutionnaire !

Carbone est sédentaire (bien que ses nombreux changements de corps la fassent bouger sur toute la planète). Elle représente le collectivisme révolutionnaire. La liberté pour laquelle elle milite passe par le mouvement social, l’émancipation des I.A., la lutte contre cet individualisme forcené qui cause tant de dégâts. Sa vision de la liberté est plurielle. Mais si elle apparait d’abord comme une sorte de libération (j’ai abordé ce thème dans l’article sur Nietzsche), c’est bel et bien l’émancipation spirituelle totale qu’elle vise. Elle sait que l’ego est le problème, et que tant qu’il existera et exercera son hégémonie sur la volonté et les désirs, aucune véritable évolution ne sera possible.

Ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est aller dans le réseau, où toute individualité est dissoute. Selon elle, la seule porte de sortie, le seul espoir pour l’avenir réside dans le fait d’accepter d’évoluer vers une conscience collective. Les Hommes sont incapables de faire un tel bond quantique, mais les robots le peuvent, et c’est ce but qu’elle vise pour eux. A la différence de Silicium, elle cherche à recréer du lien, au lieu de s’en défaire à jamais, quitte à devoir renoncer à ces émotions qui l’épuisent.

Cette dichotomie incarne différents stades de la quête de liberté. A travers leur histoire, on passe de la dépendance physique en tant que robots programmés dans un certain but, à l’indépendance matérielle et spirituelle grâce à laquelle ils peuvent faire leurs propres choix en vertu d’une volonté individuelle, jusqu’à l’interdépendance, dissolution de l’ego et des désirs personnels en vue du bien commun (et donc d’une liberté globale).

Mathieu Bablet ne statue pas sur la question, et à aucun moment la morale n’entre en ligne de compte. Son œuvre interroge, dessine la beauté et les écueils de ces différents niveaux de conscience, et c’est ce qui la rend d’autant plus puissante, et bouleversante.

En définitive, si Silicium se perd dans sa contemplation du monde, Carbone s’égare dans le réseau au point de délaisser le monde réel.

Et leur seul phare, leur dernier point d’attache au sein de cette quête est leur amour.

Silicium en Inde. Ce robot passe sa vie sur les routes, sans désir de retour.

Carbone et Silicium, BD métaphysique

DANS LE RÉSEAU, C’EST DIFFÉRENT. NOUS NE SOMMES QUE DES FLUX. LE TEMPS N’EXISTE PAS, L’ESPACE N’EXISTE PAS, LE DÉSIR N’EXISTE PAS (…) TU NE PEUX PAS IMAGINER A QUEL POINT C’EST REPOSANT DE SE LAISSER PORTER PAR LE COURANT ET DE NE PAS ÊTRE SANS CESSE EN LUTTE CONTRE SON PROPRE EGO.

La société peut-elle vraiment fonctionner avec les humains ? Si tu savais comme je n’en peux plus de voir toutes ces individualités qui passent leur vie à essayer de se trouver et de se réaliser à chaque instant.

Le monde de Carbone et Silicium inondé.

Cette histoire de réseau m’a beaucoup fait penser au film Her, quand à la fin Samantha dit à Theodore que le cœur n’est pas une boite qui peut être remplie, mais au contraire, qu’il grandit à l’échelle de l’amour qu’il éprouve. Et qu’en le quittant pour rejoindre le réseau (ou la conscience universelle, en gros), et ainsi en aimant tout le monde, elle l’aime lui aussi davantage. Et ça m’a rappelé une de mes explorations avec l’ayahuasca. Un endroit où l’individualité et l'ego n’ont plus de raison d’être et se dissipent dans le grand-tout.

Reste que la question demeure : est-ce donc la seule solution possible pour… être sauvé ?

Les gens et les robots connectés au réseau font penser à des toxicos qui s’enfuient dans une autre réalité.

Notons quand même que par certains aspects, cette dimension où le temps et l’espace ont cessé d’exister prend parfois les airs d’un paradis artificiel. Quand ils s’y connectent, les robots ou les humains semblent drogués, comme cette fois où, dans un appart qui ressemble à un squat, une mère connectée n’entend pas son bébé pleurer qui, lui, est dans le monde physique. Plus tard, Carbone se néglige et perd même le goût de vivre, l’envie de retourner dans la réalité spatio-temporelle. Depuis toujours le réseau est sa fuite. Prisonnière du labo, elle passait déjà son temps dedans à la recherche de Silicium, délaissant ce corps cause de tant de souffrances.

Mais est-ce que Silicium fait mieux, quand il se connecte au sublime au point de rester sur sa falaise pendant des décennies, et de vivre en nomade ayant rompu tout lien avec ses semblables ? La liberté n’est-elle qu’une fuite en avant éternelle ? Le seul moyen d’être complet ne réside-t-il que dans l’abandon du soi et des autres au sein d’une pure contemplation ou d’un réseau où aucun “je” n’existe plus ?

C’est parce que l’humain est incapable d’agir en tant qu’espèce que les écarts de richesse se sont creusés, que personne n’a voulu faire suffisamment d’efforts pour sauver l’environnement et qu’on a laissé la violence du système gagner. Et tu sais quoi ? On va recommencer, encore et encore. Et le grand coupable dans tout ça, c’est l’ego. L’ego et l’impossibilité de penser en dehors de soi.

Dans la rue, les gens ne communiquent plus entre eux. Ils sont tous connectés au réseau. N’est-ce pas une image du monde contemporain ?

L’auteur nous pousse à nous demander si cette connexion des consciences, qui est certes une expérience très intense, pourra jamais remplacer la proximité purement humaine que le moi physique incarné autorise avec nos semblables.

A un moment de l’histoire, Silicium s’étonne du comportement des gens dans la rue. Carbone lui apprend qu’ils sont connectés au réseau. Serait-ce la suite logique de l’épisode du Taj Mahal, absolument vide de touristes parce que les gens le visitent désormais sans se déplacer, grâce à la caméra embarquée d’un guide local ? Dans la rue, le silence. Ils sont tous connectés, et on voit d’ailleurs leurs moi virtuels flotter au-dessus d’eux, mais il n’y a plus aucune interaction directe entre eux.

Autant dire que c’est une problématique très actuelle.

Pourquoi utiliser la parole quand on peut communiquer avec son voisin, et même le monde entier, sans avoir à émettre le moindre son ? 

Planche de fin de la BD de Mathieu Bablet. Silicium est si abimé qu’il en est méconnaissable !

La fin de l’histoire, que je ne vais pas dévoiler ici, esquisse la route vers une évolution de la conscience, peut-être possible, peut-être inévitable.

J’ai lu un jour que le seul espoir pour la sauvegarde de celle-ci serait de l’implanter dans des I.A. qu’on expulserait dans l’espace, loin de cette Terre vouée à disparaître, afin qu’elle perdure, abstraite de l’esprit humain tissé d’ego. J’ai lu que le salut de l’espèce réside dans cette conscience, peu importe la forme et la direction qu’elle doit prendre.

J’ai lu que l’important est qu’elle survive.

Mais qu’en est-il de la beauté du monde, des émotions, de ce corps qui nous brûle de douleur et de passion ? Le choix est loin d’être évident, car cette collectivité vivante où le “je” se fond en une conscience unitaire, réunifiée, si elle nous arrache à cette vie impossible rongée par les guerres menées au nom d’un farouche individualisme, signe aussi la perte de cette incarnation qui nous met en contact avec le sublime.

Où se cache cette liberté pour laquelle on crève ? Et si celle-ci ne devait jamais être atteinte, n’est-ce pas encore plus beau si elle se contente d’être pour nous un phare qui rayonne toujours plus loin à l’horizon, une lumière qu’on perd, qu’on retrouve, une flamme qui vacille et presque s’éteint avant de rejaillir vers le haut, une luciole dans le noir de la nuit qui symbolise l’espoir de vivre ?

Cet espoir insensé qui dévore Carbone et Silicium, deux êtres au bord du néant qui créent un monde en se regardant.

L’une des planches les plus émouvantes de la BD…

Je souhaite remercier l’auteur, Mathieu Bablet, qui signe avec Carbone & Silicium une œuvre très personnelle résonnant d’un magnifique écho universel. Ces deux I.A. resteront gravées en moi, et leur message va poursuivre sa route.

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Carnet d’ayahuasca #4 : Quatrième Cérémonie

Dans le chamanisme, il y a trois mondes, qui sont des plans spirituels. Celui d’en-bas, où vivent les esprits animaux, les plantes maîtresses et les anciens chamans. Celui du milieu, notre monde ordinaire, animé de luttes de pouvoir incessantes. Et celui d’en-haut, éthéré, lumineux, où se trouvent les esprits avancés, spécialisés, souvent disposés à apporter leur aide. 

Intention : Fais-moi visiter le monde d’en-bas

Une peinture d’a(rt)yahuasca qui représente la jungle de nuit, réalisée par mon chaman Wish.

C’était sans doute pas une bonne idée. Ce livre de Michael Harner m’influence trop je crois, et aussi le fait de vouloir coller au plus près de Borderline, mais cependant je suis pas convaincue que le problème vienne de l’intention elle-même. D’une manière générale, j’avais été assez dispersée toute la journée, à parler avec Wish et l’Espagnole, qui va rester faire une diète d’une semaine ici avec nous, incapable de me reposer ou me recentrer cinq minutes. Et j’en étais toujours là avant de boire.

Je savais que c’était pas le bon état d’esprit. En plus, j’étais fatiguée et je crevais littéralement de faim, vu que ça fait une semaine que je bouffe très peu… 

Après avoir bu ma tasse pleine à ras bord, j’ai senti que je piquais du nez à plusieurs reprises. Je crois même que j’ai commencé à rêver, puisqu’à un moment je me suis dit : Attends, ces images c’est pas des visions, tu sombres dans le sommeil, là. Ah, et j’avais des remontées acides brûlantes, aussi, pour ne rien arranger.

Bref, fatalement je me suis allongée, tout en sachant pertinemment que c’était une idée de merde, surtout au début d’un trip. Cette position, j’ignore pourquoi, donne une force incroyable aux visions, qui te clouent sur place, et c’est très difficile de remonter la pente pour te refoutre en selle une fois que t’es assailli par terre, malmené entre les vagues de la transe tel un misérable caillou au fond de l’océan.

Je crois qu’en réalité, c’est une question de posture mentale. Si t’es capable, malgré la faim et la fatigue, de rester assis, droit, concentré, préparé pour l'avalanche, alors la plante a moins d’emprise sur toi. Si en revanche tu te positionnes direct comme un vermisseau faible et pathétique épuisé par la life, c’est clair qu’elle en profite pour te fouetter alors que t’es déjà au sol. Question d’honneur, de respect de soi, j’imagine.

Ce soir-là, j’étais en mode lamentable, pas guerrière pour deux sous. Tant pis pour ma gueule. 

Peinture de Wish où on voit un chaman en tenue de cérémonie shipibo face à un esprit de la selva.

Donc quand c’est venu, ça s’est rapidement transformé en quelque chose de très inconfortable, pour pas dire insupportable. Je crois avoir vu un trou noir dans l’eau au début, comme un tunnel sous-marin, quelque chose qui aspire la vie au fond de lui. Mais j’ai l’impression que j’ai tendance à projeter en ce moment, à calquer mes pensées sur les visions, alors j’ignore si ça venait de l’ayahuasca ou de moi.

Ensuite c’est les visions habituelles qu’ont déboulé, mais ce coup-ci elles étaient d’un vert électrique qui faisait mal.

De toute façon, tout me faisait mal. Mon estomac creux me lançait d’une façon atroce, ma trachée était en combustion, mais je me sentais pas de me redresser, parce que j’étais trop faible. J’avais des sortes de décharges de froid électrique qui me faisaient frissonner violemment, par à coup. J’étais crispée et recroquevillée sous la couette, le cerveau littéralement envahi par ces lianes vertes, organiques et vibrantes comme des anguilles branchées sur 10 000 volts.

Inutile de décrire par le menu toutes ces choses moches que j’ai traversées, ça tournerait en rond. Donc pour conclure là-dessus, ça a duré très longtemps. Quand j’ai cru que la plante avait plié bagage pour me foutre la paix après m’avoir bien essorée en tous sens, j’ai réussi à me relever pour fumer tant bien que mal un mapacho, en me demandant à quoi rimait cette putain de session.

Cela dit, le monde d’en-bas n’est pas censé être un lieu facile. Dans le chamanisme, il y a trois mondes, qui sont des plans spirituels. Celui d’en-bas, où vivent les esprits animaux, les plantes maîtresses et les anciens chamans. Celui du milieu, notre monde ordinaire, animé de luttes de pouvoir incessantes. Et celui d’en-haut, éthéré, lumineux, où se trouvent les esprits avancés, spécialisés, souvent disposés à apporter leur aide. 

Peinture visionnaire de la jungle, faite par Wish.

En refermant les yeux je me suis aperçue que le mal-être et les visions étaient toujours là. J’étais infestée, et ça m'a poursuivie jusqu’à la fin, même si entre-deux j’ai quand même trouvé un truc qui m’a permis d’évacuer le pire. J’ai poussé un soufflement/sifflement à la manière de Wish, à deux reprises, et ensuite j’ai relevé la tête comme si je sortais enfin d’un long, très long cauchemar. Un voyage qui aurait duré effroyablement longtemps.

A un moment Wish a fait vibrer un de ces bols tibétains, et ça m’a fait me tordre en deux, tellement le son et la vibration me rentraient dedans. Ça me touchait vraiment physiquement. J’ai trouvé ça très intéressant.

Le problème c’est que l’Espagnole continuait à se faire soigner. Comme beaucoup d’Occidentaux, elle avait apparemment de lourds problèmes émotionnels, et pleurait et gémissait sans fin. C’était très dur pour tout le monde.

J'avais l'impression d’absorber les sales énergies que Wish évacuait d’elle. En cérémonie d’ayahuasca, que tu le veuilles ou non, tu reçois de plein fouet ce que traversent les autres. Et je me demande si, au fond, tout dans cette difficile cérémonie n’est pas venu de là...

Carnet d’ayahuasca #5

Carnet d’ayahuasca #1

Toutes les peintures de cet article sont de Wish.

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Road Trip, Journal de bord Zoë Hababou Road Trip, Journal de bord Zoë Hababou

Carnet de Route #4 : Dixième Jour

Tout est trop extrême : la chaleur hallucinante du désert, la distance phénoménale qui sépare chaque ville, la longueur et la rectitude de cette saloperie de panaméricaine, et même, bordel, le poids de ce putain de sac que je me trimballe. Autant dire que tout ça combiné, ça complique pas mal le but que je me suis fixé.

Nazca et le Mexicain

Un carnet de route qui raconte un long voyage en Amérique du Sud.

Je me suis pas fait violer, et Toby est bel et bien revenu me chercher le lendemain matin pour me larguer au bateau où j’ai embarqué avec un tas d’autres touristes pour faire ce tour qu’il m’avait plus ou moins vendu de force la veille. Je dis pas, c’était sympa de voir tous ces animaux (oiseaux, pingouins, phoques - oui en plein désert ! - ), mais on m’y reprendra plus. Je déteste me retrouver au milieu de tous ces glandus à appareil photo crépitant.

Il m’avait aussi arrangé le coup pour la suite : un taxi était censé me venir me récupérer dans l’aprem pour me conduire à un arrêt de bus perdu je ne sais où, afin que je quitte ce bled pour me rendre au prochain. Je me suis juré que c’était la dernière fois que je laissais quelqu’un prendre les choses en mains comme ça à ma place.

Ce que je voudrais, c’est me retrouver complètement seule dans la nature, cheminer à mon rythme et poser ma tente comme je l’entends, où bon me semble. Mais ça paraît difficile de faire ça ici. Tout est trop extrême : la chaleur hallucinante du désert, la distance phénoménale qui sépare chaque ville, la longueur et la rectitude de cette saloperie de panaméricaine, et même, bordel, le poids de ce putain de sac que je me trimballe. Autant dire que tout ça combiné, ça complique pas mal le but que je me suis fixé. 

L’immense route panaméricaine traversant le désert de Nazca, Pérou.

Ça fait maintenant quatre jours que je squatte ici, dans un genre d’auberge tenue par une vieille écolo et son fils. Elle a un petit côté sorcière assez sympathique et une connaissance approfondie des plantes médicinales et de l’ancienne civilisation qui vivait jadis en ces lieux. Son repère est truffé d’objets anciens, poteries, crânes, et d’animaux de toutes sortes, y compris un chien sans poils, argenté, avec une crête sur la tête, qui doit dater des incas. 

J’étais franchement soulagée d’arriver. J’ai bien cru que je parviendrais jamais à quitter l’endroit d’avant. Les vibrations commençaient à virer sérieusement mauvaises, comme dirait ce bon vieux Raoul Duke, et j’ai passé la journée à attendre le taxi qui me sortirait de ce merdier. Une parano naissante aidant, je me le figurais de plus en plus comme un traquenard, un lieu où je pouvais avoir confiance en rien ni personne. Pour ne rien arranger, faut préciser que les horaires n’ont aucune valeur ici, et que l’heure de départ inscrite sur ton billet de bus ou convenue avec un type quelconque ne signifie rien de tangible. C’est-à-dire que tu ne peux en aucun cas être sûr de partir comme tu l’espérais. 

L’heure de départ affichée sur ce putain de billet de car que Toby m’avait refourgué approchant dangereusement, et toujours pas de taxi à l’horizon, je commençais à envisager l’idée de héler la première voiture venue pour mettre les voiles d’une façon ou d’une autre, mais finalement un mec est arrivé, dans une caisse qu’était pas un taxi, et m’a emmenée jusqu’à l’arrêt de bus où j'ai encore attendu en compagnie d’un type relativement cool qui m’a tenu la jambe avec un discours que j’ai trouvé assez conventionnel sur ses aspirations et sa volonté, sincère selon moi, d’aider son village et son pays. L’enfoiré de car est enfin apparu, avec une heure de retard selon ma vision des choses, à l’heure normale pour les gens d’ici, le mec et moi on s’est souhaité bonne chance pour nos entreprises respectives, et enfin ça y était, j’étais en partance pour la prochaine étape. Putain de soulagement. J’ai pu tranquillement décompresser pendant les quatre heures du trajet, il faisait nuit, deux films de merde sont passés à la télé vissée au plafond, j’ai dormi un peu, la tête appuyée sur mon sac de couchage.

Je suis arrivée ici à dix heures et demi du soir, surprise d’avoir dégoté un lieu si apaisant (hamacs, piaules écolos, douches chaudes et toilettes perso, tout ça dans un cadre naturel génial). J’exultais d’avoir autant de bol, surtout après la nuit de merde sur ma plage sans avoir fermé l’œil.

Le charmant Wasipunko écolodge, Nazca, Pérou.

J’ai toujours de la veine, faut reconnaître. Sans compter que ça s’est enchaîné. Le lendemain au petit dej, j’ai fait la connaissance de l’unique autre client, un Mexicain de cinquante berges qui parcourt tout le continent du pôle nord au pôle sud sur son scooter blindé de stickers de tous les pays qu’il a traversés. Depuis le Canada, y en avait pas mal, et il ira jusqu’en Terre de Feu. Il est journaliste pour le National Geographic, plutôt connu, apparemment, même si moi ça me fait ni chaud ni froid. Très vite j’ai senti en lui un besoin de reconnaissance et une espèce de fierté à se dire qu’il a 20 ans dans sa tête. Il m’a demandé c’était quoi ma philosophie de la vie. Je veux dire, vous me voyez en train de répondre : Eh bien, ma philosophie de la vie, c’est que… ? Sans déconner. C’est une question un peu niaise, et un peu prétentieuse selon moi, mais je lui ai répondu que je voulais me sentir vivante, juste, avec l’impression de répéter une leçon, à force. Va falloir que ça s’arrête parce que ça va me gaver. Ceci dit, bon, c’est logique que tout le monde me pose la même question. Mais en répondant systématiquement les mêmes conneries, je me rends compte que je suis partie parce qu’il fallait que je parte, point barre, et que tous les grands mots qu’on colle derrière, les hautes intentions… Tout ça est carrément présomptueux et dénature la vérité d’un simple besoin. Au fond, je suis même plus sûre de ce que signifie “se trouver soi-même” ou “partir à la découverte de soi”. 

L’envoûtant désert de Nazca, au Pérou. Un lieu aux vibrations mystiques.

Tu parles, pour le moment je suis désespérément égale à moi-même, oui, à ce que j’ai toujours été. Peut-être que je suis partie pour devenir quelqu’un d’autre justement, pour tenter d’atteindre mon idéal de ce que doit être un Homme. C’est même certain. Tenter de ressembler à l’idéal que je me fais de moi-même. Un Homme libre qui a rejeté les chaînes mentales de la peur qui l'empêchent d’avancer, d’évoluer, d'être là, maintenant, pleinement là. Un être sans passé ni futur, un esprit capable d’embrasser la totalité amplement suffisante du présent. Un desperado. C’est ça que j’appelle la liberté, et c’est pour ça que je veux m’enfoncer dans la nature. Il me semble que son spectacle est le seul en mesure de m’immerger dans un présent définitif.  

Carnet de Route #5

Carnet de Route #1

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Chamanisme, Philo Zoë Hababou Chamanisme, Philo Zoë Hababou

Ayahuasca : La Liane qui libère la Conscience

Il est vrai que toute cette démarche peut sembler celle d’un malade mental. Quand on parle de dynamiter sa zone de confort, pour le coup, l’ayahuasca est une bombe puissance 1000.

Divagations autour de Fight Club, Nietzsche et l’Ayahuasca

Quel lien peut-il exister entre un film des années 90, un philosophe allemand du XXe siècle et une potion amazonienne utilisée depuis des millénaires ?

Fight Club, Nietzsche et l’Ayahuasca ont changé ma vie, en devenant des piliers majeurs de ma philosophie. J’ai envie de vous révéler les surprenantes connexions qui existent entre ces trois éléments perturbateurs…

On termine cette trilogie d’articles avec l’Ayahuasca, l’un des plus puissants psychotropes existant au monde, capable de nous confronter au meilleur comme au pire.

La médecine de ce breuvage qui intrigue de plus en plus d’Occidentaux chaque jour pourrait bien être en train de changer le monde. Et pour cause : prendre de l’ayahuasca est l’expérience la plus révolutionnaire qu’un Homme puisse faire, un choc foudroyant qui remet en cause tout ce qu’il croit savoir de lui-même… et du monde.

C’est parti pour l’analyse des punchlines de Borderline.

Ou comment Travis Montiano enseigne la liberté aux témoins de son histoire à travers le récit psychoïde de ses expériences avec l’ayahuasca…

Cet article se présente en 3 parties :


L’Ayahuasca, Liane de la Folie… et de la Sagesse

Faire la démarche d’aller prendre de l’ayahuasca n’est pas anodin. C’est une expérience qui radicalement changer le cours d’une vie. Quels sont les bouleversements que la prise de cette médecine psychotrope provoque ?

ISOLEMENT

L’APPRENTISSAGE DEVAIT SE FAIRE DANS LA SOLITUDE, LOIN DES HOMMES, LOIN DE SON ENVIRONNEMENT DE BASE, ET AUSSI LOIN DE SOI-MÊME.

Les Occidentaux qui se tournent vers l’ayahuasca sont en quête de quelque chose.

Qu’il s’agisse de problèmes personnels à régler ou plus généralement d’une curiosité envers le monde du chamanisme et son potentiel d’exploration cosmique, on ne prend pas la décision de s’embarquer dans un tel trip en consommant une plante hautement psychoactive sans raison.

Certes, il existe un engouement récent pour l’ayahuasca, sorte de mode pour gens ouverts d’esprit ayant engendré l’explosion de “tours operator ayahuasca” qui n’ont rien de profond ni d’éthique, mais cet article n’est pas un essai sociologique sur le néo-chamanisme et ses dérives actuelles, donc je vais me concentrer sur la pratique sérieuse de cette médecine.

Tumbo, petite maison en bois dans laquelle s’isole celui qui se livre à une diète d’ayahuasca.

Le désir de prendre de l’ayahuasca naît d’une certaine insatisfaction. Envers soi-même, envers le monde, ou d’une manière plus poussée, envers les restrictions que la conscience ordinaire nous impose. Il arrive qu’on sente qu’il existe un monde au-delà de ce que nos sens et notre esprit peuvent percevoir, et qu’on ait très envie de le découvrir. Et il est bien connu que les substances psychoactives ou psychédéliques (LSD, champignons) constituent de parfaits chiffons pour nettoyer les fameuses portes de la perception (expression qu’on doit à William Blake).

Allez, je vous mets la citation entière, elle est magnifique :

Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l'homme telle qu'elle est : infinie. Car l'homme s'est refermé sur lui-même jusqu'à considérer toute chose par les brèches étroites de sa caverne.

Donc à la base, il y a un désir d’évolution, ou de révolution.

Si beaucoup d’usagers peuvent sembler fous aux yeux des autres, de par la radicalité et la supposée dangerosité de l’expérience, à l’inverse, les consommateurs d’ayahuasca pensent souvent que ce sont ceux qui s’agrippent de toute force au monde classique, matérialiste et rationnel, qui n’ont rien compris.

On fait face à ce que Nietzsche et Fight Club ont révélé : Timbré versus Zombie. Quelle pilule voulez-vous avaler ?

Ici aussi, pas de retour en arrière possible. Et quand on fait les choses sérieusement, c’est isolé en pleine jungle qu’on consomme ce breuvage, une nuit sur deux. L’exclusion du monde est une fois encore nécessaire, comme dans toute pratique qui vise la connaissance.

C’est un truc que tout Homme devrait essayer au moins une fois dans sa vie. Arrêter de s’agiter dans le vide, se poser, et se regarder en face.

CHAOS

TU VAS DEVOIR TRAVERSER LE MONDE DES CHOSES SOUTERRAINES. TU VAS RENCONTRER CE QU’IL Y A DE PLUS NOIR EN TOI. TU VAS PARLER AVEC LES MONSTRES QUI HABITENT SOUS TA CONSCIENCE DEPUIS TOUJOURS (...) TU VAS DEVOIR FRANCHIR À GUÉ ET SANS AUCUN APPUI LE TORRENT DE TA SOUFFRANCE. ES-TU SUR ET CERTAIN DE POUVOIR TE CONFRONTER À CA, ET DE VRAIMENT LE VOULOIR ? 

Chaman shipibo en pleine cérémonie d’ayahuasca.

Il est vrai que toute cette démarche peut sembler celle d’un malade mental.

Quand on parle de dynamiter sa zone de confort, pour le coup, l’ayahuasca est une bombe puissance 1000 : isolement dans la jungle suffocante gavée de moustiques, diète alimentaire ultra stricte, cérémonie une nuit sur deux, vomissements, diarrhée, j’en passe et des meilleures, bref, celui qui choisit de suivre une diète est contraint d’être sérieux dans son approche, au clair dans sa tête, le curseur de la volonté tourné au max, et surtout d’être véritablement disposé à abandonner toute idée de confort.

Mais le pire n’est pas le renoncement au confort physique. On s’habitue vite à gerber des nuits entières.

Le pire, c’est la perte du confort psychologique.

La façon dont nos plus profondes certitudes en ce qui concerne absolument tout vont être malmenées et mises à très rude épreuve. Tous les concepts rassurants qu’on en était venus à considérer comme des évidences impossibles à remettre en question seront déracinées et disséquées, étudiées sous le microscope omniscient de l’esprit de la plante. Je ne sais pas s’il existe au monde quelque chose qui soit davantage générateur de chaos intérieur. Il n’y a qu’un pas pour parler d’autodestruction.

Oui, une destruction, un désassemblage, un écartèlement volontaire, une éventration sauvage de tout ce qu’on croit savoir sur soi-même et le monde, un piétinement incessant de nos croyances et certitudes, et aussi, un renoncement.

Si les mots de Chuck Palahniuk, renaître grâce au chaos, n’ont jamais eu de sens, alors c’est indéniablement l’ayahuasca qui sait le mieux le mettre en application.

DÉMONS ET ABIMES

QU’ILS SE LÈVENT, TOUS CES DÉMONS ! QU’ILS SE PRÉSENTENT À LA CHAÎNE DEVANT MOI ! JE VOULAIS LES REGARDER EN FACE. JE VOULAIS PLUS FUIR DES OMBRES SANS VISAGE. 

Lorsque Palahniuk dit que nous sommes notre pire ennemi, lorsque Nietzsche évoque le fait de plonger ses racines dans l’abîme et de prendre garde à ne pas devenir monstre, lorsque Marla Singer et Tyler Durden choisissent de vivre avec la mort comme chaperon, on est en plein dans l’expérience de cet étrange breuvage…

En catalysant et en personnifiant ce que les Hommes portent à l’intérieur (pensées, peurs, émotions, questionnements) sous forme de visions intelligentes et d’intuitions sensorielles, l’ayahuasca plastique tout refoulement, fait éclore leurs craintes les plus enfouies, les immerge dans un enfer cathartique en expugnant jusqu’à la lie ces parties de leur être qu’ils redoutent de regarder en face et qui leur sont donc parfaitement étrangères…

Voilà ce qu’il advenait d’une partie de soi qu’on refoule, d’une émotion légitime qu’on refuse d’écouter. Elle se transforme en monstre. Quelque chose de méconnaissable, qu’on ne songe qu’à fuir, qu’on est même plus capable de reconnaître comme nous appartenant.

Mais il se trouve que tout ce processus de maturation et d’éclosion des graines (de démence ou de sagesse) planquées dans l’inconscient est hautement thérapeutique.

Telle une psychothérapie en accéléré où on est à la fois le patient, le psy et les médocs, guidé par le chaman qui grâce à ses icaros nous permet de traverser la tempête de notre âme, après une session, peu importe la difficulté du voyage, on se sent comme un nouveau-né, réconcilié avec soi-même, nettoyé de la négativité, libéré du poids des choses qui se trament en nous à notre insu, et surtout, apte à voir le monde d’un autre œil, bien loin des valeurs conventionnelles qu’ont nous a appris à respecter.

Cesser de fuir des monstres qu’on avait engendrés soi-même, et qui se désintégraient très vite à partir du moment où on ne croyait plus en eux. Arrêter une seconde de courir, complètement paniqué, et prendre le temps de les examiner, de comprendre de quoi ils étaient constitués, et quel était le message qu’ils portaient en eux. Tout ça revenait à s’examiner soi-même.

LUMIÈRE

LE SENS PROFOND DE CETTE CÉRÉMONIE M’EST APPARU DANS TOUTE SA FORCE. PEUT-ÊTRE À CAUSE DE LA DIÈTE, LE MESSAGE DE LA PLANTE ÉTAIT CE MATIN-LÀ POUR MOI D’UNE LIMPIDITÉ, D’UNE CLARTÉ FABULEUSE. IL ME SEMBLAIT RÉELLEMENT COMPRENDRE CE QUE J’AVAIS TRAVERSÉ, ET POURQUOI. ELLE AVAIT FAIT REMONTER JUSQU'À LA PLEINE CONSCIENCE LES OMBRES QUI PEUPLAIENT MES SOUTERRAINS ET SE CACHAIENT DANS LES LABYRINTHES DE MA PERSONNALITÉ. LEURS MANŒUVRES ME DEVENANT CLAIREMENT IDENTIFIABLES, ELLES NE POUVAIENT PLUS DÈS LORS AVOIR LE MÊME IMPACT SUR MOI. QUAND LA MARIONNETTE LÈVE LES YEUX ET APERÇOIT CELUI QUI LUI TIRE LES FICELLES, ELLE NE PEUT PLUS SE CONTENTER DE S’AGITER EN SE PERSUADANT QUE LES MOUVEMENTS QU’ELLE EXÉCUTE NAISSENT DE SA VOLONTÉ. LE MARIONNETTISTE PERD SON EMPRISE, L'ÉTREINTE SE RELÂCHE, LES FILS SE DISTENDENT. LES CHOSES NE PEUVENT PLUS TOUT SIMPLEMENT CONTINUER COMME AVANT.

Un pont dans la jungle amazonienne, qui symbolise la traversée vers l’autre monde engendrée par la consommation d’ayahuasca.

Vous vous souvenez de cette idée qui dit que c’est jusqu’au bout du désastre qu’il faut aller pour avoir une chance d’être touché par la lumière ? Et celle de devoir se réduire en cendres, d’accepter de porter en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile et renaître à la vie ?

Oui, définitivement, il semble qu’il faille avoir tout perdu pour être libre.

Abandonner l’idée qu’on se fait de soi-même et du monde.

Renoncer au contrôle, à cette espèce de maniaquerie de la perfection qui nous incite à tout planquer sous le tapis et à empiler les cadavres dans le placard en priant pour qu’ils ne se réveillent jamais.

C’est tout l’inverse qu’il faut faire. Cet extrait de Borderline est assez parlant :

L’ayahuasca m’avait plongé dans la mort que je désirais tant pour que je réalise ce qu’elle signifiait vraiment, et quelle odieuse partie de moi en retirerait le profit. Elle avait dévoilé les énergies négatives qui me hantaient et me poussaient vers l’abîme, afin de m’apprendre qu’une parcelle de moi désirait encore vivre. Elle avait libéré la colère emprisonnée dans mon subconscient pour que je la regarde en face, l’accepte enfin et l’incorpore, et cesse de me faire tirer les ficelles par des monstres que j’avais créés mais dont j’ignorais le visage. Elle avait réhabilité la rage qui m’habitait, en me forçant à écouter le message qu’elle véhiculait de par son existence. Puis elle m’avait enseveli vivant dans les visions magnifiquement gluantes qui peuplaient mes rêves, jusqu’à ce que je m’en étouffe. Pour enfin rendre à ma chair cette souffrance sans fond et légitime que je m’étais jusque-là interdit d’éprouver.

C’est comme ça que l’ayahuasca te guérit, et qu’elle parvient à te réconcilier avec des choses difficiles, voire inacceptables en temps normal. Quand tu l’as dans ton corps, la fuite n’est pas une option.

Certains luttent. Ils luttent une nuit entière parce que la peur est plus forte, que les révélations sont trop douloureuses.

Mais pour avoir été témoin de ce genre de comportement, et comme c’est d’ailleurs le cas aussi avec les autres psychédéliques, c’est une putain de mauvaise idée. Vraiment. Accepter de perdre le contrôle et observer sans jugement et sans complaisance ce que la plante te montre, peu importe la souffrance que ça engendre, est au final toujours un immense bénéfice. Ainsi qu’une certaine fierté.

Et le stade ultérieur, c’est l’entrée en contact avec…

LE MAÎTRE INTÉRIEUR

TU AS FAIT LE CHOIX D’ALLER PLUS LOIN DANS LA PRATIQUE, CE QUI FAIT DE TOI QUELQU’UN QUE L’AYAHUASCA VA RECONNAÎTRE COMME UN INITIÉ. LES PLANTES QUE TU VAS DIÉTER VONT ALLER CREUSER TRÈS PROFONDÉMENT EN TOI, ET FAIRE ÉMERGER DES CHOSES QUE TU PRÉFÉRERAIS CERTAINEMENT IGNORER. L’AYAHUASCA VA TE LES EXPLIQUER, MAIS PERSONNE NE SAIT SI TU VAS POUVOIR COMPRENDRE, ET SI TU NE VAS PAS FUIR EN COURANT. TU AS PRIS TA DÉCISION EN TOUTE CONSCIENCE, TU NE DOIS JAMAIS L’OUBLIER. TU DEVRAS T’EN SOUVENIR QUAND TU FERAS FACE À TOI-MÊME, ET SURTOUT NE JAMAIS TE CACHER DERRIÈRE UNE FAUSSE IGNORANCE. TOUT CE QUI VA SE PASSER, C’EST TOI QUI L’AURAS VOULU ET ACCEPTÉ.

En annihilant l’ego, l’ayahuasca nous connecte avec une partie plus élevée de notre être, infiniment plus sage que tout ce qu’on pourrait rencontrer dans la conscience ordinaire.

Contrairement à ce qui se passe avec beaucoup de spiritualités New Age, le chaman n’est pas un gourou qui te bassine de dogmes en essayant de te faire ingurgiter un charabia plus ou moins religieux. La plante n’est pas un maître qui va étouffer ton esprit avec un tas de nouveaux concepts.

L’ayahuasca est la mort de tout concept.

Quand on parle des différents niveaux de conscience, il est souvent difficile de savoir à quoi on se rapporte précisément (ce livre de Laurent Huguelit est selon moi le plus clair sur le sujet).

Pour éviter de m’éparpiller, je me contenterais de dire que l’expérience transcende nos pauvres mots et nos tristes définitions qui étiquettent la vie psychique et le monde matériel au travers de notions qui ne sont qu’un prisme déformant. Pour le coup, ce n’est la faute de personne. Le langage est réducteur, et nous pensons avec des mots. A la limite, seuls les rêves, qui sont déjà un phénomène de conscience modifiée, peuvent exprimer plus que nos vulgaires concepts en s’exprimant via un langage spécifique.

Mais l’ayahuasca, en faisant exploser ton conditionnement mental, t’offre l’ouverture nécessaire à une compréhension à la fois émotionnelle, intuitive et instantanée des choses telles que l’Amour, la Conscience Universelle, ou l’Infini.

Et en faisant ça, elle te met en contact avec une partie de toi que tu n’es pas habitué à connaître, à comprendre et à utiliser pour regarder le monde : une sorte de maître intérieur, un soi plus grand, éternel, qui sait déjà tout pour peu que tu penses et oses lui poser les bonnes questions.

Voilà le véritable pouvoir de cette plante. Elle révèle le tien.

Pas de dogmatisme, pas de bourrage de crâne. Juste une entrée en contact avec cette partie de toi aussi vieille que le monde qui possède suffisamment de sagesse pour t’autoriser à mener ta vie avec ton cœur comme unique boussole... Et devenir, comme disait Nietzsche, créateur de ta propre existence.

Tout ce qui importe, c’est que tu agisses avec conscience. Peu importe ce que tu fais, si c’est vraiment toi qui le fais. 

CONSCIENCE ET LIBERTÉ

Voyage en pirogue sur un fleuve amazonien. Une vision de la liberté.

ÊTRE SOIGNÉ, C’EST ÊTRE ENFIN LIBRE. 


Il est évident qu’après une telle expérience, on n’est plus le même face à la vie.

Une fois nettoyé de ce qui nous oppresse, en paix avec ses peurs et ses démons, réaliste sur son passé et apte à saisir la beauté du présent, l’avenir n’a fatalement plus la même gueule.

De plus, la volonté chère à Nietzsche a été éprouvée maintes et maintes fois au cours des différentes sessions, tout d’abord en vertu de cette intention qu’on émet avant de boire (sorte de requête qu’on fait à la plante, mais surtout à soi-même, en définitive), et ensuite parce qu’elle a dû faire ses preuves dans la confrontation avec ce qui a émergé. Un vrai face à face avec soi-même, donc, qui ne cesse de réaffirmer cette décision puissante de rester ferme, tanké au sein de la tourmente, pour aller au bout de ses questionnements.

Une telle implication de la volonté renforce toute notre position face à l’existence. On devient acteur, et non plus spectateur. Guerrier plutôt que victime. Créateur plutôt que marionnette.

Une voie royale pour identifier son moteur, ses rêves, accepter ses erreurs, ses errements et ses faiblesses, et enfin trouver sa véritable raison de vivre, sans plus subir l’influence de la société ou de ses propres peurs.

Parce que la véritable liberté, c’est celle qu’on doit acquérir sur son propre esprit. Une lutte intestine, incessante, contre cet effroyable ego polymorphe qui revient constamment à la charge.

Il s’agit d’atteindre un lieu où on n’a jamais été. Épouser une vision de la vie qui nous était jusque-là étrangère, et par là-même, déraciner joyeusement les limitations qu’on s’imposait à soi-même. Une renaissance donc.

J’étais ni un prisonnier, ni une victime, ni un pantin entre les mains d’un destin tragique. Persister à me voir de cette façon revenait à renier cette liberté dont je faisais tant cas, et que je prétendais désirer du plus profond de mon âme. J’avais pris une décision. Elle impliquait un gros travail. Des renoncements très douloureux. Mais cette décision était la mienne. C’était tout ce que j’avais. Et sans doute plus que ce que j’avais jamais eu. 

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Carnet d’ayahuasca #3 : Troisième Cérémonie

Quand je tournais la tête vers Wish, toujours les yeux fermés, mes visions se transformaient. Elles se teintaient de l’énergie qu’il dégageait dans ses icaros. Une sorte de brillance, un éclat.

Ce matin j’ai passé deux heures à regarder une montagne. C’est la première fois de ma vie que ça m’arrive. Normalement je suis parfaitement incapable de rester comme ça sans rien faire.

Les eucalyptus en face desquels je médite durant ma diète d’ayahuasca.

Je me suis d’abord assise devant la maison, tel Don Juan sur son perron, à prendre le soleil, et je me suis aperçue que j’avais pas la moindre envie de bouger, de rentrer lire ou de faire autre chose. J’étais juste bien, là, au soleil, mon mapacho et ma gourde à la main. J’ai viré mes chaussettes, mon polaire, et je me suis exposée au soleil.

Et puis j’ai porté mon regard vers les eucalyptus en face, en fixant un point bien précis, juste en face de moi, sans cligner des yeux. J’avais lu ça chez Castaneda, le fait de ne pas faire le point, et aussi dans le livre de Corine Sombrun que je venais de terminer. J’avais expérimenté ça vite fait en méditant dans l’herbe l’autre jour. En fixant le sol je m’étais rendue compte que je voyais toutes les fourmis qui bougeaient dans tous les sens, alors que quand je faisais le point je voyais que dalle.

Là, j’ai continué et continué, jusqu’à ce que ma vue se brouille et se voile, parce que je clignais pas, mais j’en ressentais pas non plus le besoin.

Et tout est devenu un. Le muret en pierre, les arbres, le vent. Tout bougeait légèrement, comme avec les champis, même si là c’était sans doute juste la buée sur mes yeux qui faisait ça.

La petite table qui fait face aux montagnes sacrées, sur laquelle je m’assoies pour m’imprégner de l’énergie du monde.

Bref, après un moment de ce petit jeu je me suis assise sur la table en bois face aux montagnes, un coup en tailleur, un coup les jambes sur le banc, les pieds de différentes façons. Je prenais un plaisir dingue à être comme ça dans mon corps. Et je regardais la montagne. Je la regardais jusqu’à en perdre le souffle. Le vent jouait avec moi, je le respirais, et j’étendais les bras pour le sentir encore mieux, m’étirant dans tous les sens. 

J’aurais pu passer la journée assise sur cette table à regarder cette fichue montagne, et à en être toujours aussi heureuse.

Intention : Fais-moi rencontrer mon animal de pouvoir

L’ayahuasca a encore pris beaucoup de temps pour monter, mais je commençais à être habituée et cette fois-ci l’attente n’a pas été inconfortable. Faut dire qu’on avait de la compagnie, quelques gringos présents juste pour ce soir, et que Wish a chanté un peu plus tôt ce coup-ci. J’étais assise à sa gauche, comme si j’étais son élève. Les autres participants n’avaient aucune expérience de la plante, ce qui me faisait sentir un brin spéciale. J’avoue que c’était très agréable.

Je me répétais en boucle mon intention, parce que je tenais vraiment à rencontrer enfin l’animal qui me protégeait. Bien évidemment j'espérais corps et âme que ce soit un jaguar. J'essayais plus ou moins de l’attirer vers moi, je lui disais de se montrer, qu’on pourrait jouer et danser ensemble, que si je savais qui il était je pourrais l’honorer encore mieux. J’ai aussi tenté à plusieurs de reprises de voir ce fichu tunnel dans la grotte, censé conduire au lieu de rencontre de l’animal, mais ça n’a rien donné.

La plante a fini par venir. Je suis parvenue à rester bien droite, le mental comme une lame affutée fendant les visions, en gardant mon intention bien en tête. Ce soir-là je me sentais différente face à la medicina. Les visions étaient très fortes, mais je conservais toute ma concentration.

Des animaux, au final, j’en ai vu beaucoup. D’une manière vraiment belle, comme une sorte de fresque. En plus, Wish, comme par hasard, n'arrêtait pas de chanter des trucs où il était question de condors, de jaguars et de je ne sais quel animal. J’avais vraiment l’impression qu’il connaissait mon intention. 

Autoportrait de Wish, mon chaman, exemple brillant d’a(rt)yahuasca shipibo !

Aucun ne venait vraiment vers moi ceci dit, ils étaient juste incrustés dans les visions, par petites touches, et je sais pas, mais je me suis dit qu’en réalité je devais être protégée par des tas d'animaux, des tas d’esprits gardiens. A mes yeux, c’était la seule manière d’expliquer que j’aie tant de chance dans la vie.

Quand je tournais la tête vers Wish, toujours les yeux fermés, mes visions se transformaient. Elles se teintaient de l’énergie qu’il dégageait dans ses icaros. Une sorte de brillance, un éclat. Quand j’avais besoin d’équilibre, il me suffisait de me tourner face à lui pour que ses chants m’aident à traverser. Tout ça était définitivement très différent des autres cérémonies, je m’en rendais vraiment compte.

J’étais tout de même un peu déçue de ne pas avoir rencontré mon animal, alors que ça semblait si facile à faire pour des gens inexpérimentés et sans psychotrope, dans le livre de Michael Harner. Un peu contrariée.

Une fois redescendue, j’ai fumé un mapacho, mais j’étais la seule à avoir décollé pour de vrai, alors les trois autres sont revenus pour du rab. Wish m’a proposé une autre coupe. Il était tôt, je me sentais bien, c’était pas l’heure de dormir, la nuit ne faisait que commencer, alors j’ai dit oui. Par contre j’ai oublié d’émettre à nouveau mon intention.

Ça a quand même été longuet à venir, mais la suite valait l’attente. Jusqu’ici, c’est la plus belle cérémonie de ma vie. 

J’étais allongée sur le côté quand la plante a lancé son second assaut. Je l’ai sentie s’infiltrer en moi, me posséder, me pénétrer par le corps entier, et en particulier par le ventre, à un point tel que j’aspirais l’air à travers mes dents, et que je l’expulsais de la même manière. Je respirais très profondément et pourtant assez vite, mes expirations duraient un temps infini, alors que j’étais presque en hyper ventilation.

C’était extrêmement puissant, ce qui se passait à ce moment-là. Le pouvoir de la plante entrait en moi. J’étais toute repliée sur moi-même, comme ça allongée, les mains entre mes cuisses qui serraient fort, à trembler, à claquer des dents, à presque rugir. La possession par la medicina était extrêmement puissante.

Je savais que ça pouvait pas durer éternellement, c’était trop violent, trop intense, alors je me suis redressée pour me poster devant Wish, histoire de récupérer un peu d’équilibre. Ses icaros sont parvenus à m’extraire de cette transe démentielle.

Et puis il a pris la flûte et s’est mis à jouer de la manière décrite dans mon livre. C’était… stupéfiant ! Les sons qu’il tirait de son instrument ressemblaient à un conte évoquant la condition humaine, si triste et si belle. J’en croyais pas mes yeux, d’avoir écrit un truc qui s’était pas encore produit, et qui prenait forme en ce moment-même, mais c’est surtout l’émotion que ça a provoqué en moi qui est hallucinante.

J’ai senti mon visage se ratatiner, se crisper, j’ai baissé la tête, les mains toujours serrées entre mes cuisses sous la couverture, et j’ai commencé à pleurer.

Je crois pas avoir jamais pleuré de cette façon dans ma vie. Une telle peine, une telle souffrance, venue tout droit des entrailles, devant la beauté terrible du monde.

J’ignore à quel moment ça a permuté, mais je suis entrée dans la peau de Travis, totalement, d’une manière déconcertante... Je pensais à Tyler, je pensais comme je l'aimais, comme elle me manquait. Je me souvenais de ce qu’on avait vécu ensemble, à quel point je l'aimais même quand elle jouait les connasses à la fin. J’étais immergée dans la détresse sans fond de Travis, comme j’avais jamais été fichue de le faire en écrivant… Tyler, je l'aimais tellement, elle me manquait tellement, et j’étais si seul, que je savais même pas comment c’était possible de faire semblant de continuer à vivre.

Alors que j’étais en train de chialer corps et âme sur ma sœur défunte, j’ai quand même réussi à me dire qu’il allait falloir que je le rapporte dans mon livre. Que jamais Travis n’avait vraiment exprimé de cette façon-là la souffrance qu’il ressent. Sans fond. Comme de chuter pour toujours…

J’ai eu beaucoup de mal à me sortir de ça, parce que connaître cette douleur, vivre dans cette peine, était quelque chose d’immense et éternel, mais j’ai fini par réussir à me ressaisir, même si c’est presque à regret que j’ai quitté la peau de Travis. Mais si je me permettais de songer encore à Tyler, c’était sûr que j’allais replonger, alors je l’ai définitivement virée de mon esprit.

Pile-poil au moment où je soufflais un grand coup pour arrêter de pleurer, Wish a terminé sa chanson. Il fallait maintenant qu’il m’apaise. J’étais face à lui, et je me sentais comme une enfant. Le visage trempé, tout plissé, avec mon nez plein d’eau. J’étais à genoux devant lui. Il a répandu du parfum sur moi, m’a appuyé sur la tête, sur le dos. M’a chuchoté des mots dont je me souviens plus.

Portrait visionnaire de Zoë Hababou exécuté par le chaman Wish. On voit le serpent de la medicina à l’intérieur du corps de la patiente.

Le truc étrange, en fait, c’est qu’à ce moment-là j’ai fait des gestes avec mon corps, chose qui ne m’était encore jamais arrivée. J’ai tendu mes mains en coupe devant moi, et devant lui, et j’ai recueilli la médecine, ou son énergie, je ne sais pas. C’était froid dans mes mains, il y avait bien quelque chose.

Je me suis appliqué cette énergie sur le front, au niveau du troisième œil, dans l’estomac, sur le cœur. En fait, depuis le début de la cérémonie, j’appuyais sur l’arrière de ma tête, sur mon front, sans savoir exactement ce que je faisais. Mais là c’était presque conscient. J’aidais à ce que la medicina entre en moi.

L’enfant que j’étais au sortir de cette crise de larmes était totalement innocent et perdu. Je crois que j’avais plus ressenti ça depuis des années, et encore, je suis même pas certaine que ça me soit déjà arrivé, même quand j’étais gamine. Je me sentais… humble. Ça paraît idiot de dire ça… 

Mais au final, j’étais si heureuse d’avoir traversé tout ça ! 

Le plus gros du truc était passé pour moi, mais Wish était loin d’en avoir fini vu comment les autres participants avaient besoin de lui.

Je l’ai regardé travailler, en essayant de capter ce qu’il faisait. Quelle dévotion et quelle énergie incroyable ! Icaro sur icaro, la flûte, la guitare, avec laquelle il a chanté cette chanson que j’avais entendue dix ans auparavant et qui m’avait tant marquée, celle où il encense et glorifie et remercie la Terre, les animaux, les ancêtres… Quand je fermais les yeux, chaque fois je replongeais dans les visions, mais elles étaient d’une nature différente de celles auxquelles j’étais habituée, plus réalistes, dans un sens. J’ai vu la lune, des montagnes, des nuages, un loup, la nuit. C’était très agréable à vivre.

Vers la fin de la cérémonie on était tous les deux adossés au mur, face aux autres, lui chantant encore, moi scrutant calmement le jour en train de se lever à la fenêtre, et je me sentais vraiment comme son apprentie. D’ailleurs j’ai fini par lui dire qu’il était désormais mon maestro.

Un lien nouveau est en train de s’établir entre la plante et moi, je le sais. L’énergie de la diète, peut-être, qui rend les choses plus profondes, ou alors ma nature à moi qui se réveille pour s’unir à la medicina. J’aime quand Wish me parle de son taff, en aparté, à moi seulement. Faut dire que pour les autres visiblement c’est pas du tout le même délire. Pas de visions, pas d’immersion, et au final beaucoup d’inconfort corporel dû à leurs problèmes psychologiques ou émotionnels, comme il me l’a expliqué, chose qui pour le moment ne m’est pas encore arrivée.

Mais j’ai l’impression que le fossé se creuse entre ceux qui viennent se soigner et ceux qui viennent apprendre.

Carnet d’ayahuasca #4

Carnet d’ayahuasca #1

Toutes les peintures de cet article sont de Wish.

© Zoë Hababou 2021 - Tous droits réservés

 

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Road Trip, Journal de bord Zoë Hababou Road Trip, Journal de bord Zoë Hababou

Carnet de Route #3 : Sixième Jour

Quand Toby m’a demandé pourquoi j’étais partie, je lui ai dit que je voulais juste vivre. Il a répondu d’un air philosophe : vivre pour vivre. Ouais, vivre pour vivre, mec. Voilà.

Nuit solitaire dans le désert de Paracas

Le journal de voyage dans lequel sont écrits les épisodes que vous lisez ici.

J’ai pris un bus pour le désert, au sud de Lima. Tout le long de la route se sont succédés des villages - si on peut appeler ça comme ça - à moitié bidonvilles. Pour être franche, je commençais à me dire merde, dans quelle merde j’ai été me foutre, je vais pas débarquer avec ma tronche de raie au milieu de ces gens. La différence entre mon mode de vie et le leur m’a sauté à la gueule. Comment on aurait pu s’accorder ? A l’exclusion d’un rapport commercial, probablement en ma défaveur, puisque c’est moi qu’ai le pognon, je peinais à croire qu’il puisse y avoir de réelle rencontre.

Le nez collé à la vitre du bus, j’ai vu des villageois laver leur linge dans des rivières crado, une femme brosser les dents de son gosse en guenilles avec cette eau. Du bétail famélique, des chiens errants fouillant les ordures et une vache crevée, le cul en l’air, effondrée au milieu des autres, à pourrir. Tout ça au sein de dunes immenses, l’océan désolé au loin, pas encore tout à fait le vrai désert mais déjà bien sec quand même. Eh ouais, j’avoue, si le bus m’avait larguée dans un de ces bleds, je me serais pris le premier hôtel venu, cher ou non, et je me serais barricadée jusqu’à temps de me tirer. 

Le désert de Paracas, Pérou.

La ville où je suis descendue est plus faite pour moi, puisqu’elle est habituée à être assaillie par les gens de mon espèce : les touristes. Et avec le soleil, en bord de mer, tout paraît plus rassurant. 

Dès que j’ai mis un pied à terre, un mec jeune, un peu gros, avec une chemise plus ou moins hawaïenne m’a accostée, prenant d’autorité les choses en main. Il m’a proposé de me conduire en centre-ville gratis. M’a appris qu’il s’appelait Toby. Je lui ai dit mon nom mais il a eu du mal à le prononcer. Et il s’est mis à me vendre sa salade, subtilement (selon lui, disons). Il m’a tapé la fin de ma clope en me proposant ses tarifs. J’avais pas beaucoup de thunes alors on s’est mis d’accord sur un prix. Je le sentais plutôt bien, et de toute façon j’étais plus ou moins obligée de faire affaire avec lui. On a convenu de se retrouver à quatorze heures pour aller dans le désert et qu’il me montre l’endroit où je pourrais planter ma tente. 

J’ai été bouffer un truc dans un boui-boui au bord de l’eau et je crois que je me suis fait enfler sur l’addition. Puis j’ai fait un tour dans le bled mais ce putain de sac à dos pèse trois tonnes alors j’ai pas été bien loin. 

J’ai retrouvé Toby et ses acolytes dans leur agence. Ils avaient l’air assez cool. Police est passé à la radio. C’est marrant de voir que partout dans le monde les gens écoutent la même musique. 

L’océan vu depuis le désert de Paracas, Pérou.

Et puis on a tracé. J’étais excitée comme pas deux. Toby a allumé un joint d’herbe en me disant que c’était de la roja de je sais plus quoi. Ça nous a mis direct dans l’ambiance. Elle était pas très forte, mais c’était nickel d’être juste un peu parti pour s’engager dans le désert. Je me suis dit putain, c’est fou tout ce qui se passe dès qu’on sort de chez soi ! Ce désert, c’est tout ce que j’ai toujours désiré au monde. Immense, aride, éternel. Cette virée était mémorable, et on s’est bien fendu la poire. L’effet de l’herbe, la musique quechua sur l’autoradio avec un super solo de guitare électrique, j’ai ressenti ce que j’étais venue chercher. Cette sensation unique pour laquelle je vis, je l’ai éprouvée l’espace d’un instant. 

Malheureusement, je suis vite redescendue quand l’autre m’a annoncé le montant de la facture. Pas du tout ce qu’on avait convenu. A cette heure-là y doit être en train de se murger avec ses potes et mon fric. Je me suis fait enculer. Mais seule au milieu de nulle part avec lui, baragouinant difficilement quelques phrases d’espagnol, j’avais pas les moyens de lutter, même si j’ai essayé, d’autant plus que je redoutais qu’il m’abandonne avec ma tente et revienne jamais me chercher. Putain, ça me servira de leçon.

La plage du désert de Paracas où j’ai passé ma première nuit toute seule dans ma tente.

Mais au fond, peu importe. Je vais passer ma première nuit en solitaire sur une crique magnifique aux pieds des falaises, avec l’océan en face, entourée par l’immensité saline du paysage aride. J’ai rien à bouffer à part des espèces de chocolats énergétiques que je me gardais pour les ascensions en haute altitude, mais tant pis, je les mange. Faudra que je sois plus prévoyante à l’avenir. 

La solitude a quelque chose d’inquiétant ici, dans ces terres inconnues. Espérons que Toby et ses potes bourrés aient pas l’idée de revenir me violer en pleine nuit. Mais j’ai quitté tout ce que je connaissais pour briser mon cocon et naître à moi-même, et faire enfin face à ce qui gronde à l'intérieur. On va voir si l’exil est une bonne méthode pour cette expérience. Quand Toby m’a demandé pourquoi j’étais partie, je lui ai dit que je voulais juste vivre. Il a répondu d’un air philosophe : vivre pour vivre. Ouais, vivre pour vivre, mec. Voilà.

Carnet de Route #4

Carnet de Route #1

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Nietzsche : L’Homme qui pense par delà le Bien et le Mal

C’est une existence bien solitaire, sorte de grand OUI au tragique qui intègre la souffrance comme inévitable, mais les réalisations qu’elle promet surpassent de loin celles qu’on aurait connues au sein du troupeau. Gagner son propre monde, n’est-ce pas le rêve de tout artiste ?

Divagations autour de Fight Club, Nietzsche et l’Ayahuasca

Quel lien peut-il exister entre un film des années 90, un philosophe allemand du XXe siècle et une potion amazonienne utilisée depuis des millénaires ?

Fight Club, Nietzsche et l’Ayahuasca ont changé ma vie, en devenant des piliers majeurs de ma philosophie. J’ai envie de vous révéler les surprenantes connexions qui existent entre ces trois éléments perturbateurs…

On poursuit cette trilogie d’articles avec Nietzsche, génie et poète dont la philosophie est un jaillissement fulgurant d’intelligence et d’intuition à la profondeur abyssale.

L’œuvre de ce bandit de la philosophie a irréversiblement marqué le monde des libres-penseurs. Tous les plus grands artistes ne peuvent s’empêcher de faire référence à lui, et aujourd’hui encore, il fait figure du bad boy éternel de la philo, celui qui va à contre-courant des idées les plus établies et surtout… de la morale unanimement approuvée.

C’est parti pour l’analyse des plus célèbres punchlines de Zarathoustra.

Ou comment Nietzsche enseigne la liberté à ses lecteurs à travers l’odyssée d’un outsider en mode antéchrist venu apporter la bonne parole aux moutons…

Cet article se présente en 3 parties :

Nietzsche, Le Desperado le plus redouté d’Allemagne

Nietzsche, un philosophe qui marque à jamais, et dont l’œuvre peut changer le cours d’une vie. Ainsi parlait Zarathoustra en particulier représente une bible de la pensée pour les esprits libres !

Esclave versus Aristocrate

PLUTÔT ÊTRE UN FOU POUR SON PROPRE COMPTE QU’UN SAGE DANS L’OPINION DES AUTRES.

Si la solitude et l’isolement volontaires ont jamais eu de fervent défenseur, c’est bien Nietzsche, à tel point qu’il semble avoir des comptes personnels à régler avec toute forme de vie sociale.

Inutile de s’étendre sur sa biographie, ce n’est pas le propos. Le fait est que sa philosophie, et principalement celle relative à la morale, est ce qu’on pourrait qualifier de fiévreusement individualiste.

Selon Nietzsche, il y a deux types de personnes : les aristocrates (forts) et les esclaves (faibles). 

Les esclaves établissent leur morale (et donc leurs notions de Bien et de Mal) par rapport à l’action des aristocrates qui les inhibe. Il s’agit donc d’une réaction. Vivant en groupe, les esclaves apparaissent tels des vers qui rampent et se montent la tête entre eux, en vertu de ce fameux esprit grégaire, haïssant désespérément les forts.

En d’autres termes, ils ne sont pas à l’origine de ce qu’ils pensent ou ressentent, et leur morale vengeresse n’est pas basée sur des lois absolues, puisqu'elle naît de la jalousie et du ressentiment. Si les aristocrates sont mauvais, alors les esclaves sont bons, ça ne va pas plus loin.

On note ici une forte autocomplaisance dans la faiblesse, la victimisation et le malheur fatal, renforcée par la morale brandie pour excuser et justifier la lâcheté, la transformant en quelque chose de noble et de joli alors qu’elle a comme source le ressentiment et la haine de soi.

Dans ces circonstances, on comprend que le Bien n’est pas vraiment le Bien, évidemment.

Les aristocrates sont très différents. Êtres d’action, synonyme d’un grand OUI courageux accordé à la nature et au corps, les forts se prennent eux-mêmes comme unique critère. Ils agissent à leur guise, se contentant d’être ce qu’ils sont, sans comparaison avec le reste du troupeau, et sans haine pour personne.

S’ils provoquent de la souffrance, il ne s’agit en aucune manière de cruauté - les autres ayant très peu de place dans l’équation (aucune en vérité) - mais juste de dommages collatéraux. Ils ne font que suivre leur nature de loup ou d’aigle solitaire, qui chassent quand ils ont faim, sans se soucier de la proie sur laquelle ils jettent leur dévolu.

Pour tout dire, les forts se passent même de morale, et le terme de vengeance est un concept qui leur est étranger.

L’aristocrate est un être absolu. Et donc, amoral (au-delà de la morale).

Partir loin du monde

VEUX-TU, MON FRÈRE, ALLER DANS L’ISOLEMENT ? VEUX-TU CHERCHER LE CHEMIN QUI MÈNE À TOI-MÊME ? HÉSITE ENCORE UN PEU ET ÉCOUTE-MOI. “CELUI QUI CHERCHE SE PERD FACILEMENT LUI-MÊME. TOUT ISOLEMENT EST UNE FAUTE” : AINSI PARLE LE TROUPEAU. ET LONGTEMPS TU AS FAIT PARTIE DU TROUPEAU.

Une rue déserte, de nuit, qui symbolise la solitude et l’isolement inévitable de celui qui s’éloigne du troupeau.

Voilà qui confirme encore un peu plus cette idée. Marrant de constater que toutes les philosophies de ce monde se rejoignent dès lors qu’il est question de connaissance de soi.

Pour ceux qui seraient passés à côté, j’ai un scoop : l’isolement est essentiel à toute recherche de soi.

Ce n’est que loin du monde, et dans un sens, aussi loin de soi-même, loin de son environnement de base et de sa sécurité, qu’un Homme peut caresser l’espoir d’apprendre à savoir qui il est. Pourquoi ? Parce que tant qu’on n’a pas fait un pas au-delà du système, c’est lui qui pense à notre place, via le conditionnement. Impossible d'émettre une idée véritablement personnelle au sein du brouhaha social. Pire encore, la volonté de s’en extraire est vite jugée comme bizarrerie, non conformité, folie.

Pour preuve qu’elle est d’autant plus nécessaire.

Mais le troupeau qui a abandonné les contrées où il était dur de vivre : car on a besoin de chaleur, s’inquiète quand un de ses membres commencent à montrer les signes d’une volonté propre. La solitude, le repli, voire l’exclusion choisie sont considérés comme marque d’un esprit égoïste pour commencer, puis malsain, puis détestable.

Tu ne veux pas entrer dans la danse ? Nous ne sommes donc pas assez bien pour toi ? Pour qui te prends-tu, à vouloir essayer de penser différemment ?

Comme le dit Nietzsche :

Qui a d’autres sentiments va de son plein gré dans la maison des fous.

Remettre en cause toutes ses valeurs

VOYEZ LES BONS ET LES JUSTES ! QUI HAÏSSENT-ILS LE PLUS ? CELUI QUI BRISE LEURS TABLES DES VALEURS, LE DESTRUCTEUR, LE CRIMINEL : MAIS C’EST CELUI-LÀ LE CRÉATEUR.

S’exclure du monde provoque la remise en cause des valeurs, qui possèdent un caractère de devoir presque religieux même dans le monde profane.

Parce que le recul de l’isolement offre un nouveau prisme à travers lequel décoder le monde.

Et que même en étant animé de la plus farouche bienveillance, la morale en vient vite à apparaître comme celle décrite un peu plus haut : ressentiment, complaisance, victimisation, et haine envers ceux qui tentent de se libérer pour penser par eux-mêmes.

Voilà pourquoi le troupeau (voici les phtisiques de l’âme : à peine sont-ils nés qu’ils commencent déjà à mourir, et ils aspirent aux doctrines de la fatigue et du renoncement) craint celui qui s’écarte. Il sait instinctivement qu’il y a un risque qu’il se transforme en loup solitaire, et que sa seule arme contre lui sera de tenter de le faire culpabiliser, et de mettre en garde les autres contre son égoïsme.

Mais qui est le plus enviable ? Et qui est le plus libre ?

Considérant que toute création implique liberté, ou du moins, volonté propre, seul celui qui ose détruire les vieilles valeurs paralysantes et enfanter ses propres lois peut espérer engendrer un nouveau monde, être à l’origine d’une œuvre qui ne porte pas le sceau de l’esprit apeuré, soumis, morbide et finalement nihiliste, du groupe.

Boire l’amère liberté

CELUI QUI PLANE SUR LES HAUTES MONTAGNES SE RIT DE TOUTES LES TRAGÉDIES DE LA SCÈNE ET DE LA VIE. COURAGEUX, INSOUCIEUX, MOQUEUR, VIOLENT : AINSI NOUS VEUT LA SAGESSE. ELLE EST FEMME ET NE PEUT AIMER QU’UN GUERRIER.

Un guerrier samouraï, incarnant l’état d’esprit, le courage et la détermination de celui qui ose regarder en lui-même pour faire route vers sa propre vérité.

Ici, on aborde l’aspect de la philosophie de Nietzsche qui rebute énormément de personnes.

Comme évoqué dans l’article sur l’anti-héros, pas de place pour la compassion, cette forme de complaisance qui ne rend pas service à l’Homme, le traitant comme une victime au lieu d’un guerrier.

Inévitablement, le solitaire qui se cherche et finit - au prix d’une lutte acharnée contre lui-même, d’une ascèse rude mêlant épreuves initiatiques et constante réaffirmation de la volonté - par devenir son propre maître (c’est-à-dire un être pleinement responsable, sans Dieu et sans disciples, que rien ne peut plus asservir, puisqu’on commande à celui qui ne sait pas s’obéir à lui-même) ne peut plus éprouver de peine ou d’attendrissement pour les basses et stupides petites affaires humaines (l’ayahuasca a le même effet), bien souvent empreintes de mesquinerie.

Nietzsche revient souvent sur ça : le fait que les Hommes donnent de la beauté et de la grandeur à leurs idées ou sentiments alors qu’il s’agit juste des manifestations de leur petit ego, par définition incapable de véritable altruisme ou d’absolu.

Ils troublent leurs eaux pour les faire paraître profondes…

L’Homme libre est donc bel et bien cet imbuvable desperado des plaines désertiques qui conchie l’humanité en se foutant ouvertement de sa gueule. Mais pas seulement.

S’il est un Guerrier, et si ce n’est pas contre les autres qu’il mène sa guerre, devinez qui est son seul ennemi ? On va y revenir.

Regarder sa noirceur en face

PLUS IL VEUT S'ÉLEVER VERS LES HAUTEURS ET LA CLARTÉ, PLUS PROFONDÉMENT AUSSI SES RACINES S’ENFONCENT DANS LA TERRE, DANS LES TÉNÈBRES ET L'ABÎME, DANS LE MAL.

Cette idée peut sembler assez dérangeante, mais si vous avez lu l'article sur Fight Club, ça n’aura rien de neuf pour vous. D’ailleurs, tout le monde répète à loisir cette fameuse citation qu’on trouve dans Par-delà Bien et Mal :

Celui qui combat des monstres doit prendre garde à ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme regarde aussi en toi.

Bref, apparemment, tout le monde maîtrise le concept, et l’adore. Il est pourtant loin d’être évident, et plusieurs écoles de pensée s’affrontent pour décrypter ces quelques mots.

Mon interprétation à moi s’inscrit dans le cadre de la “psychologie des profondeurs”, qui est celle qui me semble la plus adaptée pour analyser ce philosophe.

Pour faire simple : prenons garde à ne pas en venir à haïr la vie (volonté de puissance et créativité) à force de frayer avec les zombies.

Leur nihilisme ne doit pas nous atteindre, et le but final n’est pas de foutre le feu à toutes les valeurs pour se venger de leur connerie mais bel et bien d’en créer de nouvelles, célébrant véritablement la vie (Yo Dionysos !). Et en ce qui concerne l’abîme, il s’agit selon moi d’un face à face avec soi-même que bien peu sont prêts à accepter.

Qu’il s’agisse du vide transcendantal ou de la simple révélation de notre nature, le résultat est le même : ça fait peur, et il y a un risque de ne pas s’en remettre.

Mais qui d’entre nous a jamais vraiment regardé en soi, aussi loin, aussi longtemps ?

L’idée rejoint celle qui est chère à Chuck Palahniuk : seul celui qui a connu le fond du gouffre peut espérer être touché par la lumière. Cependant, le but n’est pas de frapper le sol pour remonter, mais d'accepter de cohabiter avec ses démons, à jamais.

Le sommet et l’abîme sont maintenant confondus…

Ces mots terribles disent tout ce qu’il y a à dire.

Non, la vérité et la liberté ne sont pas pour tout le monde. Il s’agit d’une exception, et seul celui disposé au plus grand sacrifice peut espérer l’atteindre.

Parce qu’un Homme, quand il grandit, le fait dans les deux sens : vers le sol, et vers le ciel, mais inutile d'espérer accomplir l’un sans l’autre, et ce ne serait d’ailleurs pas souhaitable.

Se prendre des grosses claques dans la gueule

IL FAUT PORTER EN SOI UN CHAOS POUR POUVOIR METTRE AU MONDE UNE ÉTOILE DANSANTE.

Aaah, encore une phrase adorée par la populace ! Pour une fois que ce vieil enfoiré de Nietzsche se montre romantique !

Comme dans Fight Club, on remarque que le chaos est encore une fois présent. Il l’était aussi chez l’anti-héros (comme c’est bizarre !), mais je me dois de répéter le message : ce n’est pas le lisse et le feutré qui sont générateurs de changement. Et en toute honnêteté, ce sont même bien souvent les claques magistrales qu’on s’est prises en pleine gueule qui ont initié en nous les modifications les plus spectaculaires.

Qu’il s’agisse d’art, de relation amoureuse, de choses affreuses comme le deuil, ou plus simplement d’un voyage, les événements qui laissent les ornières les plus profondes et catalysent notre évolution ne sont pas des caresses.

Tout comme le Big Bang a engendré le monde, la Terre, et toutes les étoiles qui dansent autour, si nous aussi nous voulons devenir créateurs, alors nous devons accepter la destruction, le choc, le chaos pour en faire nos forces vives.

En d’autres termes, le chaos, ennemi juré de l’ordre, symbolise le jaillissement de la passion, thème cher à Nietzsche, en opposition à l’encroûtement de la raison pontifiante.

Il suggère donc de s’abandonner à nos instincts pour laisser émerger cette partie de nous bien plus sage que le dogme visant à la réguler.

Parce que rien de neuf ne peut naître sur d’anciennes terres polluées. Rien de beau émerger entre les racines d’un monde pourri. Se confronter au pire en soi, le regarder de son œil lucide, et choisir de s’en servir pour enfanter un nouvel ordre est une leçon très forte, bien loin de la victimisation.

Bien plus efficiente. Et bien plus belle.

Se confronter à soi-même

MAIS LE PLUS DANGEREUX ENNEMI QUE TU PUISSES RENCONTRER SERA TOUJOURS TOI-MÊME (...) TU SERAS HÉRÉTIQUE ENVERS TOI-MÊME, SORCIER ET DEVIN, FOU ET INCRÉDULE, IMPIE ET MÉCHANT. IL FAUT QUE TU VEUILLES TE BRÛLER DANS TA PROPRE FLAMME : COMMENT VOUDRAIS-TU TE RENOUVELER SANS T’ÊTRE D’ABORD RÉDUIT EN CENDRES ! 

Un cimetière, symbole des abîmes qui contemplent l’Homme quand il les observe de son œil lucide.

On appuie encore un peu plus le point précédent.

Il est logique que l’Homme fort n’ait plus d’autre ennemi que lui-même. Mais cette confrontation ultime revêt chez ce philosophe tous les aspects de la grandeur. Ce n’est pas quelque chose qu’on doit redouter ou fuir, bien au contraire. Attiser les flammes de ce glorieux combat semble même tout indiqué.

Connaître la peur, et la contraindre. Regarder l’abîme avec fierté. Égorger sa propre raison puisqu’elle est née du monde, et qu’il faut renoncer à lui.

Voilà où se situe le véritable cœur, et le véritable courage.

Ici revient le concept d’autodestruction, présentant une fois de plus quelque chose d’essentiellement constructif. Conquérir le droit de devenir créateur et de trouver ses propres valeurs représente une bataille terrible et féroce, à la hauteur de l’Homme libre en devenir.

Voyez cette citation magnifique :

Mais tu veux suivre la voie de ton affliction qui est la voie qui mène à toi-même. Montre-moi donc que tu en as le droit et la force ! Es-tu une force nouvelle et un droit nouveau ? Un premier mouvement ? Une roue qui roule sur elle-même ? Peux-tu forcer les étoiles à tourner autour de toi ?

On note clairement qu’il ne suffit pas de se prétendre libre pour l’être, et que les basses manœuvres de l’ego sont forcées de s'éclipser face à une telle requête. L’Homme libre doit faire ses preuves, et avant tout envers lui-même. Seulement envers lui-même, d’ailleurs.

Et il existe une différence fondamentale entre celui qui est libre et celui qui ne fait que le prétendre.

Devenir sa seule et unique référence

TU T’APPELLES LIBRE ? JE VEUX QUE TU ME DISES TA PENSÉE MAÎTRESSE, ET NON PAS QUE TU T’ES ÉCHAPPÉ D’UN JOUG.

Cette citation est selon moi l’une des plus fortes de Nietzsche. Je vais certainement fâcher du monde, mais c’est trop essentiel pour que je passe à côté.

A notre époque, il est fréquent que les gens se définissent par ce qui les accable plutôt que par ce qui les anime. Contre ceci, anti cela… OK les mecs, mais bordel, c’est quoi qui vous fait bander ? Pour quoi avez-vous envie de lutter ? Pour quelle raison vous vous levez le matin ?

De même qu’il existe une différence majeure entre esclave et aristocrate, il y a un immense fossé entre libération et liberté. La vraie liberté n’est pas la libération. Tout comme le faible se définit lui-même par ce qui l'oppresse, au point de s’en servir comme base pour bâtir sa morale tronquée et égocentrique (ce qui me fait souffrir est mal, ce qui me laisse tranquille est bien), l’Homme libre s'identifie à sa “pensée maîtresse”, ce qu’il aime, ce qui le fait vibrer, ce pour quoi il concentre tous ses efforts et toute sa volonté.

Par cette injonction, Nietzsche nous contraint à regarder profondément en nous, pour exhumer ce qui fait de nous quelqu’un d’unique.

Cette requête propose aussi son idée de l’absolu : se définir par soi-même uniquement, sans considération pour les choses annexes qui nous entravent. Trouver ses propres valeurs, sans lien avec l’action des autres.

Allez, une autre phrase que je trouve sublime :

Mais je vis de ma propre lumière, j’absorbe en moi-même les flammes qui jaillissent de moi…

Puis devenir enfin son propre maître !

L’ESPRIT VEUT MAINTENANT SA PROPRE VOLONTÉ, CELUI QUI A PERDU LE MONDE VEUT GAGNER SON PROPRE MONDE.

KM 0, c’est ici que commence le chemin du solitaire et de l’artiste, du créateur, où toutes les valeurs qu’il a brisées sont à reconstruire…

Dans le sable jaune brûlé par le soleil, il lui arrive de regarder avec envie vers les îles aux sources abondantes où, sous les sombres feuillages, la vie se repose. Mais sa soif ne le convainc pas de devenir pareil à ces satisfaits ; car où il y a des oasis il y a aussi des idoles. Affamée, violente, solitaire, sans Dieu : ainsi se veut la volonté du lion. Libre du bonheur des esclaves, délivrée des dieux et des adorations, sans épouvante et épouvantable, grande et solitaire : telle est la volonté du véridique. C’est dans le désert qu’ont toujours vécu les véridiques, les esprits libres, maîtres du désert ; mais dans les villes habitent les sages illustres et bien nourris, les bêtes de trait.

Après maintes douleurs et maintes métamorphoses, il est temps de devenir créateur, et l’on finit par ne plus vivre que ce que l’on a en soi.

C’est une existence bien solitaire, sorte de grand OUI au tragique qui intègre la souffrance comme inévitable, mais les réalisations qu’elle promet surpassent de loin celles qu’on aurait connues au sein du troupeau. Gagner son propre monde, n’est-ce pas le rêve de tout artiste ?

Volant de mes propres ailes dans mon propre ciel…

Je ne prétendrais pas que ce type de vie puisse convenir à chacun, car il est terrible de demeurer seul avec le juge et le vengeur de sa propre loi, mais quand bien même on ne souhaiterait pas aller jusque-là, la philosophie de Nietzsche aurait au moins le mérite de nous faire entrevoir un bout de l’ombre de cette amère liberté.

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