Wanted Dead or Alive : Zoë Dubus, Historienne de la Médecine Spécialiste des Psychotropes
Comment est-on passé des plantes médicinales qu’on allait cueillir dans son jardin à l’irruption du LSD dans les cliniques ? Pourquoi les psychédéliques ont-ils si longtemps été perçus comme l’apanage des hippies alors qu’à leurs débuts, ils faisaient figure de médicaments prometteurs pour la psychothérapie ? Que signifie le changement de regard que la société contemporaine semble brusquement opérer sur ce qu’on appelait encore des “drogues” jusque très récemment ? Pour répondre à ces questions, impossible de trouver experte plus qualifiée que la jeune historienne française de la médecine, Zoë Dubus, première chercheuse de son domaine à se spécialiser dans l’étude des psychotropes.
Il se passe quelque chose de bizarre en ce moment. Quelque chose qui touche le monde entier. Non, il ne s’agit pas d’un énième virus. Quoi que… Cette fièvre qui s’empare de lui en s’infiltrant jusqu’au cœur des gouvernements pourrait bien être sur le point de faire basculer l’humanité.
Cet étrange bouleversement, c’est celui du grand retour des psychédéliques sur le devant de la scène. Psilocybine, MDMA, kétamine, LSD, Ayahuasca… Après des décennies de diabolisation, ces substances hautement controversées rencontrent un revival aussi surprenant qu’inespéré.
Qu’on soit psychonaute, junkie, suivi en thérapie, dépressif, souffrant d’une maladie chronique, en phase terminale ou plus simplement intrigué par les questions de société ou encore le phénomène de la conscience, comprendre l’épopée des psychotropes à travers le temps se révèle à la fois nécessaire et fascinant. Si l’histoire de leur usage remonte à la naissance de l’humanité, depuis nos ancêtres jusqu’à la société actuelle, c’est toute une aventure que ces substances ont connue.
Comment est-on passé des plantes médicinales qu’on allait cueillir dans son jardin à l’irruption du LSD dans les cliniques ? Pourquoi les psychédéliques ont-ils si longtemps été perçus comme l’apanage des hippies alors qu’à leurs débuts, ils faisaient figure de médicaments prometteurs pour la psychothérapie ? Que signifie le changement de regard que la société contemporaine semble brusquement opérer sur ce qu’on appelait encore des “drogues” jusque très récemment ?
Pour répondre à ces questions, impossible de trouver experte plus qualifiée que la jeune historienne française de la médecine, Zoë Dubus, première chercheuse de son domaine à se spécialiser dans l’étude des psychotropes.
Son interview est un foisonnant partage de connaissances aussi rares que précieuses, car profondément éclairantes. Grâce à elle, c’est tout un pan de notre histoire qui nous est révélé, mais aussi peut-être, une porte ouverte vers un nouvel avenir…
Quand Zoë Dubus nous dévoile la folle carrière des substances psychédéliques
PRÉSENTATION DE ZOË DUBUS
Salut Zoë ! Tout d’abord, merci d’avoir accepté cette interview. C’est pas tous les jours que Le Coin des Desperados reçoit une historienne de la médecine spécialiste des psychotropes. Et encore moins l’une des rares chercheuses membre de la Société Psychédélique Française. Je suis vraiment curieuse de savoir comment tu t'es retrouvée investie dans des études apparemment si underground que l’État les finance à peine, et embrigadée dans une étrange société secrète à fort potentiel révolutionnaire… Tu peux nous parler de ton background ? Et nous expliquer ce que c’est, la Société Psychédélique Française ?
Bonjour Zoë et bonjour à toutes les personnes qui liront ce texte ! Je suis ravie de faire cette interview, c’est toujours intéressant de s’interroger sur son parcours et ses pratiques.
J’ai participé à la création de la Société Psychédélique Française en 2017 à l’invitation de l’historien des sciences Vincent Verroust. L’idée était de créer une association qui permettrait à la fois de diffuser les connaissances (et pas que les connaissances scientifiques ou médicales) sur les psychédéliques, de participer à la reprise des études en France mais également d’organiser des évènements plus “grand public”.
Aujourd’hui on est une association importante (mais pas du tout secrète !! Au contraire !) pour les médecins et les scientifiques français qui veulent s’informer, on les accompagne autant que possible dans ces démarches, on répond aux médias, et on organise aussi des séances de cinéma, des conférences, des groupes de lectures… On a aussi des séances “d’intégration” en ligne, gratuites, pour les personnes qui auraient vécu des expériences difficiles avec les psychédéliques.
Au sein du CA nous avons des universitaires (historien·nes, anthropologues, sociologues…), mais aussi des médecins, des psychiatres, des psychonautes. Voilà pour ça.
De mon côté je suis donc historienne, mon champ de recherche c’est l’histoire de la médecine, et là dedans je suis spécialisée dans les psychotropes. J’ai commencé à m’intéresser à ce sujet pendant l’été qui précédait le début de mon master, il y a plus de dix ans maintenant. Je lisais Les Paradis artificiels de Baudelaire, dans lequel il parle de ses expériences avec le cannabis et l’opium, en particulier au sein du Club des Haschischins. C’était passionnant (quoique très daté), mais il ne disait jamais si dans ce club se trouvaient également des femmes. Il fallait que je trouve un sujet de recherche pour mon mémoire, j’ai donc parlé de cette “inconnue” à ma directrice, qui m’a encouragée à travailler sur cette question : la consommation de psychotropes par les femmes au XIXe siècle. C’est donc comme ça que tout a débuté.
La chose la plus fascinante pour moi a été de découvrir que toutes (TOUTES) les substances que j’avais appris à considérer comme des drogues très dangereuses, mortelles même, avaient en fait été à l’origine des médicaments, et pas n’importe lesquels, des médicaments essentiels à la médecine de leur époque, qui avaient mené à d’importantes évolutions médicales. J’ai donc décidé de me concentrer sur cette histoire dans ma thèse. Pour comprendre pourquoi ces substances avaient perdu partiellement ou entièrement leur statut de médicament, il fallait retrouver d’abord leurs usages thérapeutiques.
Ma thèse entend donc retracer l’ensemble de la “carrière” de ces substances, de leur découverte à leur usage massif, puis de leur rejet à leur éventuelle réhabilitation dans la pharmacopée. Je suis la première historienne française à travailler sur ce sujet.
Je ne suis pas financée du tout pour faire cette recherche : j’ai postulé pour avoir un contrat doctoral dans mon université (ce qui représente 1600€/mois pendant 3 ans), mais mon laboratoire est spécialisé dans l’espace méditerranéen, ce qui ne correspond pas à mon sujet. Donc je ne touche rien de ma fac. Mon laboratoire finance 400€/an par doctorant·e pour des déplacements en archives par exemple, mais souvent ça ne couvre les frais que du trajet et 1-2 jours d’hôtel, donc pas assez pour faire les recherches nécessaires. La plupart des doctorant·es travaillent à côté pour pouvoir vivre. Mais comme on mène une recherche très intense, qu’on doit se déplacer pour consulter des archives ou pour présenter ses travaux dans des évènements scientifiques, on ne peut bien sûr pas travailler à plein temps. J’ai fait le calcul, sur les 6 ans qu’ont duré ma thèse, j’ai touché en moyenne 451€/mois. La plupart des années je cumule entre 6 et 10 contrats différents.
C’est une réalité dramatique qui touche beaucoup de doctorant·es en sciences humaines et sociales, mais qui est mal connue par le grand public.
J’imagine qu’on ne se lance pas dans une carrière aussi originale sans une idée derrière la tête. Tu fais figure d'exception, d’autant plus que tu es sacrément prolifique : articles, interventions médiatiques, interviews et podcasts… Certains parleraient de “croisade pro-drogue”, tandis que d’autres, dans mon style, songeraient davantage à une vocation très affirmée. Ma question est donc : Pourquoi ? Pourquoi t’es devenue militante pour la réforme psychédélique ? C’est quoi exactement, ta mission ?
Merci pour cette question. Je dirais que plus largement que les seuls psychédéliques, je souhaite voir rapidement la fin de la diabolisation de tous les “stupéfiants”, et leur légalisation, voire même leur nationalisation.
Les stupéfiants ce sont toutes les substances psychotropes qui sont interdites, c’est une classification qui ne prend pas en compte la dangerosité de ces produits, ni leurs éventuelles propriétés addictives : sont des stupéfiants les psychotropes que l’État décide de déclarer ainsi. Des substances légales, comme l’alcool ou le tabac, sont plus dangereuses, plus mortelles, plus coûteuses pour la société, que certains stupéfiants, et en particulier les psychédéliques.
Par ailleurs on sait que l’usage de psychotropes avec les bonnes connaissances n’a bien souvent aucune conséquence négative. La plupart des usagers et usagères n’ont jamais besoin d’une aide médicale au sujet de cette consommation. Pourtant dans les représentations sur ces substances on ne nous parle que d’addiction, d’overdoses, de destruction des familles, d’isolement, de violences, de désocialisation…
Enfin cette diabolisation pèse bien sûr sur les personnes qui consomment et qui sont forcées d’être dans l’illégalité, à acheter des produits qui ne sont pas purs etc, mais surtout ça pèse sur les patient·es qui pourraient bénéficier de ces substances pour leurs propriétés thérapeutiques !
C’est ce dernier constat qui m’a le plus révoltée. Lire tous les travaux sur la douleur au XXe siècle, tous ces malades qui hurlaient de douleur dans leurs lits d’hôpital parce que les médecins ne voulaient plus utiliser la morphine qui est pourtant le meilleur antalgique dont on dispose parce que c’était devenu un “stupéfiant”. Découvrir les études sur l’administration de LSD pour les personnes en fin de vie, constater les bienfaits de cette expérience sur leur bien-être, sur leur apaisement, et me dire que des millions de personnes depuis étaient mortes sans pouvoir avoir l’opportunité de faire cette expérience à cause d’une législation absurde et qui ne repose pas sur des faits scientifiques.
C’est ça qui me motive : pouvoir être un maillon dans ce processus de déconstruction des idées reçues, qui permette au moins aux patient·es d’avoir accès aux traitements grâce aux vraies données scientifiques.
LES PSYCHOTROPES DANS LE PASSÉ
Attaquons-nous à tes recherches ! Le plus simple est de procéder dans l’ordre… On va remonter depuis l’usage ancestral des psychotropes, passer par leur étude en laboratoire, puis leur interdiction, jusqu’à tenter de comprendre leur revival contemporain. Le truc étrange avec le LSD, par exemple, c’est l’évolution qu’il a connue au fil du temps : médicament révolutionnaire, substance dangereuse puis interdite, et aujourd’hui timidement réhabilitée… Il y a longtemps, les gens pratiquaient l’auto-médication (et la pratiquent encore dans certaines cultures que je connais bien) : champignons, belladone, pavot à opium, cannabis… Tu peux nous parler un peu de ces usages et des raisons pour lesquelles ils se sont perdus ?
Alors si on remonte vraiment très loin, effectivement certainement toutes les sociétés humaines depuis très longtemps ont consommé des substances pour modifier l’état de conscience (certains philosophes et anthropologues disent même que ça a constitué le basculement de l’animal à l’être humain, mais on n’a pas de données scientifiques pour appuyer ces théories).
On distingue trois grands types d’indication de ces produits, qui ne sont pas exclusifs, c’est-à-dire qu’on peut prendre une substance en attendant un effet et se rendre compte que ça en a aussi d’autres qui sont intéressants. Donc une indication magico-religieuse, une indication thérapeutique, et tout le reste (plaisir, fête, introspection, expériences métaphysiques…).
Pour l’Occident, à partir du Moyen Age, l’Église essaye d’interdire la consommation de psychotropes (qui sont vus comme un moyen de communiquer avec le diable), à part l’alcool qui entre dans le culte chrétien, mais dont la consommation est normalement très codifiée. En pratique, ces usages se perpétuent longtemps : c’est pas parce que l’Église dit quelque chose que les gens le font. Iels ont des connaissances, notamment médicinales, sur les plantes aux propriétés psychotropes qui poussent autour de chez elleux.
C’est vraiment au XVIe siècle avec la “chasse aux sorcières” qu’il y a un grand nettoyage qui se fait : on brule en particulier les femmes qui utilisent ces produits pour pratiquer des avortements ou comme moyen contraceptif. A partir de là on perd la plupart des savoirs qui s’étaient transmis depuis des centaines voire des milliers d’années.
C’est au XIXe siècle surtout que les psychotropes vont être redécouverts, en particulier parce que la médecine se développe et se professionnalise : en se séparant de l’influence de l’Église, elle peut penser ces substances comme thérapeutiques. L’opium, puis la morphine qui en est tirée, sont les médicaments les plus utilisés : dans un contexte où les médecins n’ont pas encore d’efficacité thérapeutique, la médecine est palliative, ça veut dire qu’on cherche juste à soulager les symptômes. Et la première raison de consulter son médecin, c’est qu’on a mal quelque part, donc l’opium et la morphine sont de supers outils de légitimation du savoir/pouvoir des médecins. La colonisation apporte aussi son lot de découvertes de psychotropes : le cannabis, la coca, qui va donner la cocaïne, entrent dans la pharmacopée.
A ce moment là les populations sont toujours habituées à pratiquer l’auto-médication : on ne va chez le médecin, qui coûte hyper cher, qu’en dernier recourt. En plus, quand il nous a prescrit une substance qui marche bien, qui nous fait du bien, qu’on apprécie, on n’est pas obligé de retourner le voir pour refaire une ordonnance : on garde la première, et on retourne autant de fois qu’on veut chez le pharmacien pour en racheter. On n’est même pas forcé de passer par le pharmacien : on peut acheter directement et en gros de la morphine ou de la cocaïne aux industries pharmaceutiques, on peut en acheter chez l’épicier·e, chez le “droguiste” (qui vend plein de trucs, pas des drogues ^^), même les religieuses vendent des médicaments à base de psychotropes.
Donc c’est une société qui consomme pas mal, dans un contexte de développement du capitalisme : pour soutenir les nouveaux rythmes de travail, il faut des substances pour dormir rapidement, d’autres pour se stimuler pendant la journée. Cette consommation accompagne aussi l’émergence du sport ! Le dopage n’est pas un problème à cette époque. On vante par exemple les propriétés toniques de la coca pour les cyclistes dans la presse populaire.
Enfin la consommation de psychotropes n’est pas nécessairement prise dans un but productif ou thérapeutique : le cannabis par exemple est réputé pour le plaisir qu’il provoque, et c’est tout à fait normal pour les gens du XIXe siècle de voir des publicités dans la presse pour décrire les “songes merveilleux et enchanteurs” déclenchés par le cannabis.
Mais à la toute fin du siècle, tout bascule : la France est très inquiète parce qu’elle a perdu la guerre de 1870 (c’est un traumatisme), les français·es pensent qu’iels sont en train de s’éteindre, qu’iels sont des dégénéré·es. C’est dans ce contexte très lourd qu’apparaissent les premiers cas – rares – d’addiction à la morphine. C’est une nouvelle maladie : avant la dépendance était comprise en termes de vice, de mauvaise habitude, de caractère. Or la plupart des personnes addicts à la morphine le sont devenues suite à une prescription médicale. C’est hyper problématique pour les médecins ! Pour se protéger en tant que profession, ils vont développer l’idée que les psychotropes sont des substances trop dangereuses pour être utilisées librement, qu’il faut l’expertise d’un médecin pour avoir le droit d’en consommer.
En 1916, ils parviennent à l’adoption d’un monopole sur la morphine, la cocaïne, le cannabis et l’héroïne, grâce à leur classement dans le tableau des stupéfiants. A partir de ce moment, en plus d’interdire l’achat de ces produits sans disposer d’une ordonnance unique et valable seulement 7 jours, on confisque les savoirs sur les psychotropes dont disposaient la population jusque-là (j’ai écrit un article sur ce sujet qui va bientôt paraître, je fais un petit teasing ;D).
Au XXe siècle donc, les “profanes” n’ont plus le droit de se soigner par elleux-mêmes, et encore moins de faire la fête avec ces produits. Dès qu’un nouveau psychotrope est découvert, ce processus d’interdiction le frappe de plus en plus vite à partir du moment où il commence à être consommé en dehors du cadre médical : une dizaine d’année pour le LSD, quelques années pour la MDMA, et maintenant certaines substances appelées les Research Chemicals, développées pour contrer la législation, sont interdites avant même qu’on ait pu faire des études sur leurs éventuelles propriétés thérapeutiques ! Le neuropsychiatre anglais David Nutt en parle admirablement dans ses articles, par exemple Effects of Schedule I drug laws on neuroscience research and treatment innovation ou Perverse Effects of the Precautionary Principle: How Banning Mephedrone Has Unexpected Implications for Pharmaceutical Discovery.
Par ailleurs, le classement dans le tableau des stupéfiants, qui est censé protéger l’usage médical, a un effet inverse, que j’étudie dans ma thèse : en réalité les médecins arrêtent de les utiliser parce que ces substances ne sont plus perçues que comme des drogues dangereuses.
PREMIERES EXPÉRIMENTATIONS DU LSD
On connaît tous l’histoire de ce savant fou, j’ai nommé Albert Hofmann, qui a découvert le diéthylamide de l’acide lysergique (LSD pour les intimes) au détour d’une éprouvette. Le bougre s’est évidemment empressé de s’en auto-administrer une dose de cheval, s’embarquant pour un trip ultra flippant dont il ne soupçonnait pas la possibilité. Ce qu’on sait moins, en revanche, c’est la façon dont cette substance a franchi le cap de la Suisse et des labos Sandoz pour devenir objet d’étude mondiale. Il s’est opéré comment, ce bond quantique ? Qu’est-ce qu’on cherchait à savoir en le testant sur des malades, et qu’est-ce qu’on a découvert ?
Alors en fait Hofmann était un scientifique hyper sérieux, hyper rigoureux, pas du tout un psychonaute à la base, et du coup quand il a voulu étudier les effets psychotropes du LSD (c’était normal à son époque pour les scientifiques et les médecins d’auto-expérimenter), il a pris la plus petite dose qu’il puisse imaginer, dans le but d’augmenter très progressivement jusqu’à voir apparaitre les premiers effets et les documenter.
Albert Hofmann
Sauf que le LSD fait effet à des doses qu’on pensait à l’époque totalement inactives, de l’ordre du microgramme (il faut 1000 microgrammes pour faire 1 milligramme) ! Du coup oui, ses 250µg il les a bien sentis passer, au point qu’il a cru s’être carrément mortellement empoisonné jusqu’à ce que son médecin le rassure en mesurant sa tension etc.
C’est donc une substance très puissante à des doses infimes, et ça c’est intéressant pour le laboratoire Sandoz, qui le produit, sauf qu’on ne sait pas très bien ce qu’on peut en faire. Là, en 1943, c’est la guerre, donc il faut attendre. Une fois la guerre terminée, Sandoz lance quelques études pour s’assurer de la sécurité du LSD, savoir à peu près à quelle dose il faut l’administrer etc. Et puis à partir de 1947 ça y est, ils le diffusent dans le monde entier, avec pour but d’identifier les indications thérapeutiques possibles. Du coup n’importe qui (scientifiques, médecins, universitaires) qui en faisait la demande en recevait au moins 1 gramme voire plusieurs, c’était des doses ÉNORMES, de quoi faire des années et des années de recherches !
Dès 1950 des médecins commencent à dire que vu qu’une partie des effets sont des reviviscences de souvenirs parfois refoulés, et aussi des associations d’idées nouvelles, ça pourrait être très utile pour approfondir la psychothérapie. A partir de là, le nombre des études s’envole (plusieurs milliers de l’Argentine au Japon, du Canada à la Grèce), on recense plus de 40 000 patient·es dans la littérature médicale, mais en fait il y a beaucoup plus de gens qui en ont reçu, dans les services hospitaliers dans lesquels c’était devenu un médicament normal, et par les psychiatres qui l’utilisaient dans leur pratique privée. Certains thérapeutes disent dans les années 1960 avoir pris en charge 800-1000 patient·es ! C’est l’un des médicaments les plus étudiés au monde entre 1950 et le début des années 1970.
Vous étiez au courant que le LSD a foutu un bordel épistémologique carrément dingue dans les cliniques du monde entier ? Cet enfant terrible est décidément à la hauteur de sa réputation ! On raconte qu’il a contraint les psychothérapeutes à revoir toute leur méthodologie, attaquant jusqu’aux fondations de leur pratique et entraînant au passage de fortes divisions entre les partisans de l’approche psychédélique versus psychopharmacologique… Tu peux nous raconter l’histoire de cette petite révolution ?
A cette époque, les psychiatres qui veulent utiliser le LSD avec leurs patient·es sont vivement encouragé·es à l’auto-expérimenter d’abord, et de manière répétée, pour bien comprendre ce que ça fait. C’est même écrit dans la notice du LSD ! Certain·es, mais pas toutes et tous, loin de là, vont se rendre compte que pour tirer tous les bénéfices de la substance, il vaut mieux prendre soin des patient·es, les rassurer, les informer, les mettre dans des pièces agréables et bien décorées. Iels vont donc élaborer de nouvelles méthodes pour administrer le LSD, qui sont en rupture avec la pratique psychiatrique d’alors, très froide et distante, qu’on va appeler les techniques du “set and setting”.
Mais en fait ces méthodes elles étaient déjà inventées par les populations humaines qui faisaient usage de psychédéliques de manière traditionnelle, puisque sans cet accompagnement le risque de faire de mauvaises expériences est plus élevé. Sauf que nous en Occident, on n’aime pas adopter des méthodes développées par des êtres humains jugés inférieurs.
Bon en tout cas il va donc y avoir une rupture scientifique dans les années 1960 entre les thérapeutes qui utilisaient les méthodes du “set and setting”, et qui obtenaient des résultats parfois très positifs, et ceux qui restaient dans le cadre psychiatrique classique, qui s’apparentait encore beaucoup aux méthodes du “choc psychique”. Les seconds n’arrivant pas à reproduire les bons résultats présentés par les premiers, et n’étant pas suspectés d’être reliés à la contreculture qui se développait à cette époque dans certains milieux scientifiques, ont décrédibilisé les travaux avec set and setting. Cette affaire a mené en partie à l’arrêt des études sur le LSD : on n’arrivait pas à faire la preuve de son efficacité.
Autre sujet passionnant, celui des addictions ! Il semble que les psychédéliques soient des substances très prometteuses dans ce domaine. De mon côté, j’ai entendu dire que l’ayahuasca serait le traitement le plus efficace à ce jour pour guérir l’addiction à l’héroïne, en accompagnement d’une psychothérapie, mais j’aimerais avoir un avis d’expert sur la question. On en est où avec les psychédéliques que t’as étudiés ? Est-ce que ces substances pourraient être une solution à la dépendance aux drogues dures ?
Merci pour ta question mais je ne suis pas médecin. Tout ce que je peux dire c’est qu’actuellement on reprend à peine depuis une dizaine d’années les études sur les propriétés thérapeutiques des psychédéliques, et que même si les études des années 1950-1970 présentaient parfois de très bons résultats et que nos nouvelles études semblent les confirmer, il est encore trop tôt pour affirmer quoi que ce soit. Il va falloir encore beaucoup de temps pour prouver l’efficacité des psychédéliques dans cette indication comme dans les autres, mais il y a beaucoup d’espoir, en particulier comme tu le dis si ces substances ne sont pas utilisées seules mais dans le cadre de la psychothérapie.
Par ailleurs il ne faudrait pas parler de “drogues dures/drogues douces”. En réalité il y a surtout des pratiques dures/douces : quelqu’un peut consommer de l’héroïne ou du crack de temps à autre, de manière très maitrisée, et ne jamais devenir dépendant, peu importe les propriétés addictives de la substance. D’ailleurs le produit le plus addictif pharmacologiquement c’est le tabac. Par contre une autre personne pourra consommer du cannabis tous les jours, dès le matin, et que ce soit le cœur de son existence, et c’est là que la consommation devient problématique.
Abordons maintenant le thème des soins palliatifs. Il apparaît qu’en effaçant les limites de l’ego, l’expérience psychédélique aide le mourant à séparer son “moi” du corps malade et donc de sa douleur. J’ai cru comprendre que c’est grâce aux témoignages des patients après cette expérience qu’ont commencé les travaux autour de l’expérience de la mort. L’irruption du LSD en soins palliatifs a-t-il révolutionné cette discipline ? Est-ce qu’on bénéficie encore aujourd’hui des découvertes faites à l’époque ? Qu’est-ce qu’il a apporté comme changements aux mourants et à leur famille ?
Non, les travaux autour de l’expérience de la mort n’ont pas commencé avec l’administration de LSD aux personnes en fin de vie. On peut imaginer que les êtres humains ont toujours essayé de comprendre ce que c’était que mourir, mais les recherches scientifiques au sens où on l’entend aujourd’hui ont commencé au XIXe siècle.
Seulement, au début du XXe siècle les médecins se censurent dans leur usage de la morphine, qui est la principale substance de soulagement de la douleur, encore aujourd’hui, parce qu’elle est classée en 1916 en tant que stupéfiant, donc on ne la considère plus comme un médicament, c’est devenu une drogue. Dans ce contexte, comme les médecins n’ont plus rien à administrer pour les patient·es en fin de vie, qui souffrent de douleurs parfois terribles, ils s’en désintéressent. On met les gens dans des chambres au fond du couloir de l’hôpital, plus personne ne vient les voir et on les laisse mourir dans d’horribles souffrances. La diabolisation des psychotropes, ça conduit à ce type de conséquence. Bref, la recherche sur la mort en général est désormais largement laissée de côté.
Mais dans les années 1950, de nouveaux médecins, de nouvelles infirmières, qui ont été marqué·es par leur expérience de la mort pendant la guerre notamment, vont s’intéresser à nouveau à cette question : comment mieux accompagner la fin de vie ? Pour ça, dans l’idéal, il faut trouver une substance qui soulage la douleur mais sans endormir le/la patient·e, pour qu’iel reste conscient·e et puisse passer ses derniers moments avec sa famille. C’est dans ce contexte que va émerger l’idée d’administrer du LSD : il est utilisé à l’époque pour soulager les douleurs les plus graves que l’être humain peut ressentir, les algies vasculaires de la face, qualifiées de douleur “suicidaires”, et les sujets restent conscients quand ils sont sous son influence.
Donc des médecins américains vont tenter l’expérience, se rendre compte que non seulement les patient·es ne souffrent plus pendant de longues périodes, mais qu’en plus iels sont moins anxieu·ses, parviennent mieux à exprimer leurs émotions, mangent et dorment mieux. C’est pour moi les plus belles études sur l’usage médical du LSD. Ces travaux émergent en même temps que plein d’autres dans les pays anglo-américains qui étudient à nouveau l’expérience de la mort. Il y a un super livre sur le sujet de l’historienne Jelena Martinovic, Mort imminente.
Mais les recherches sur le LSD vont avoir un impact important à l’époque parce qu’aucune autre substance (autre que les psychédéliques quoi) n’a des effets comparables. Les pionnier·es des soins palliatifs (la discipline n’existe pas encore), s’intéressent vivement à ces recherches qui pourraient révolutionner la manière de mourir. Malheureusement, non seulement à l’époque l’urgence c’est de soulager de leurs douleurs un maximum de personnes, donc de réhabiliter la morphine, et c’est déjà un GROS morceau, mais en plus on est dans les années 1960 et le LSD commence à être de plus en plus stigmatisé, donc les médecins sont de plus en plus réticents à l’utiliser et finalement ces recherches vont s’arrêter.
Mais ce sont les recherches qui ont continué le plus longtemps (l’administration de LSD dans la fin de vie), jusqu’à la fin des années 1970, ça montre à quel point elles étaient porteuses d’espoir pour la communauté médicale. Elles ont accompagné la remise en cause des traitements inhumains de l’époque et affirmé la nécessité de mieux prendre en charge les mourants, ce dont on bénéficie un peu aujourd’hui, mais il faut savoir que seuls 30% des gens en France ont la possibilité de mourir dans des services de soins palliatifs de nos jours, alors il reste encore beaucoup à faire pour que ce soit largement accessible, sans parler de LSD.
La thérapie psychédélique dévergonde notre imagination. Qu’on voit la chose de manière positive ou négative, on manque de repères ancrés dans le réel pour bien piger de quoi il s’agit. Ici, on va avoir besoin de ton aide. Comment ça fonctionne, une thérapie psychédélique ? A qui ça s’adresse exactement ? Quels sont les bénéfices à court et long termes qu’on est en droit d’en attendre ? Est-ce qu’elle comporte des risques ?
La thérapie assistée de psychédélique se compose de trois étapes. Enfin quatre parce que d’abord il y a une sélection des patient·es. Pour l’instant par exemple les personnes souffrant de maladies psychotiques ou ayant dans leur famille des personnes psychotiques sont exclues des panels, parce qu’il y a un risque chez elles de déclencher une psychose aiguë de plus de 48h.
Donc une fois la sélection faite, il y a des séances de préparation, où malade et médecins apprennent à se connaitre, où on met en place ce qu’on appelle “l’alliance thérapeutique”, c’est-à-dire que le/la médecin crée une relation de confiance avec le/la patient·e. On répond à ses questions, on l’informe des effets attendus, de ce qu’on cherche à faire avec ces séances.
Ensuite, une ou plusieurs séances avec le psychédélique, pendant lesquelles le/la patient·e fait son expérience, avec le moins de direction de la part des thérapeutes, qui sont là seulement en support, pour encourager, aider à ne pas résister, consoler éventuellement s’il y a des choses très dures qui émergent. On met de la musique, on peut dessiner, bref c’est très libre.
Enfin il y a ensuite dans les jours qui suivent des séances “d’intégration”, cette fois sans administration de substance, pendant lesquelles les psychiatres mènent une psychothérapie, analysent avec les patient·es ce qu’il s’est passé sous psychédéliques.
Pour l’instant ce modèle thérapeutique est testé dans une foule d’indication (TOC, stress post-traumatique, anxiété, troubles alimentaires, dépression…), et les futures études nous diront s’il est effectivement efficace. Les thérapeutes espèrent qu’avec une ou quelques séances les patient·es soient durablement amélioré·es voire définitivement guéri·es. Pour le moment, les études cliniques ne signalent pas de risques ou d’effets secondaires liés à ces thérapies. Mais encore une fois, on n’en est qu’au tout début.
Il est temps de se pencher sur le fameux “set and setting”, approche nouvelle de la psychothérapie qui s’attache à soigner l'environnement physique et émotionnel du patient lors de sa séance psychédélique. Tu peux nous expliquer en quoi ça consiste et pourquoi c’est si important ?
Le “set and setting” ce sont des méthodes développées à partir de la fin des années 1950 en particulier par des thérapeutes (hommes et femmes) anglais·es, canadien·es et américain·es. Ça suit la constatation que l’expérience psychédélique varie considérablement en fonction de variables extra-pharmacologiques, et donc ces médecins vont mettre en place des manières d’organiser la séance pour éviter au maximum toute influence négative.
Le “set”, c’est l’état d’esprit de la personne qui prend le psychédélique : il faut qu’elle se sente bien, qu’elle soit en confiance, qu’elle ait compris autant que possible à quoi s’attendre en termes d’effets, qu’elle soit d’accord pour faire cette expérience.
Le “setting”, c’est la pièce dans laquelle la séance va avoir lieu : on la décore, on la meuble de manière confortable et chaleureuse. Tout ça va favoriser une expérience qui, même si elle peut s’avérer difficile par les éléments traumatiques qui pourraient émerger à la conscience, par exemple, sera vécue de la manière la plus sereine possible par le/la patient·e qui sera dans un environnement rassurant, assisté·e de personnes bienveillantes et spécialisées dans cette prise en charge très particulière.
INTERRUPTION DES ÉTUDES CLINIQUES ET CLASSIFICATION DU LSD COMME STUPÉFIANT
C’est l’heure de la question qui fâche : Comment, bon sang de bonsoir, le LSD a-t-il pu quitter les labos pour débarquer dans la rue ? On a tendance à tout foutre sur le dos de ce bon vieux Timothy Leary, “gourou du LSD” américain, avec son fameux slogan Turn on, tune in, drop out, mais qu’est-ce qu’il s’est passé, en réalité ? Y a certains toubibs qu’ont crié au miracle ou quoi ? Et d’où il sort, ce vocabulaire bien spécifique à l'expérience psyché qu’on utilise toujours aujourd'hui ?
Il faut se replacer dans le contexte des années 1950 pour bien comprendre. La première chose c’est qu’à l’époque, il n’y a aucun contrôle sur les médicaments. Donc certain·es médecins, jusqu’au début des années 1960, n’hésitent pas à donner des doses de LSD à leurs patient·es une fois qu’iels ont fait quelques séances avec elleux, pour qu’iels le prennent chez elleux, quand iels veulent, quand iels ont le temps et qu’iels sont dans de bonnes dispositions pour faire l’expérience, qui sera ensuite retravaillée avec le/la thérapeute.
Timothy Leary
Forcément si les gens trouvaient que c’était une expérience sympa, ils pouvaient avoir envie de la faire connaître à leurs proches. Les personnes (notamment les étudiant·es) qui se portaient volontaires pour être des cobayes des études expérimentales sur le fonctionnement du cerveau, par exemple, avaient le droit aux USA d’amener leurs disques de musique, de peindre, de faire ce qu’iels voulaient, c’était aussi des expériences très sympas. Du coups iels avaient envie de les vivre avec leurs ami·es.
Au début des années 1960, des étudiants chimistes ont commencé à en produire pour ne pas avoir à passer par l’industrie pharmaceutique. On en distribuait dans les clubs, dans les soirées.
En plus de ça, aux USA surtout, il y avait une médiatisation assez importante des bons résultats présentés par les thérapeutes qui utilisaient le LSD. Les plus grandes stars de l’époque disaient dans la presse qu’elles en avaient pris en thérapie et que ça les avait aidées (par exemple Cary Grant qui disait que ça lui avait sauvé la vie). Donc forcément les gens avaient envie d’en faire l’expérience. Il y avait des psychiatres, comme Oscar Janiger, qui faisaient payer 100$ la séance, donc une somme considérable, eh bien Janiger estime qu’il a pris en charge plus de 800 patient·es.
Enfin dans les milieux intellectuels il y avait une consommation festive mais aussi expérientielle : les poètes, les philosophes, les écrivain·es, les artistes, essayaient d’enrichir leur perception du monde grâce à ces expériences.
Donc Timothy Leary est juste un élément dans cet ensemble de choses qui ont mené à la diffusion du LSD dans la société.
Quant au vocabulaire qu’on emploie, il vient de tous ces milieux à la fois : “psychédélique”, c’est le psychiatre Humphry Osmond qui l’a inventé, dans sa correspondance avec le philosophe Aldous Huxley ; “set and setting” c’est le psychologue Timothy Leary ; il y a d’autres termes qui ont émergé des milieux intellectuels et artistiques, et puis de plus en plus des psychonautes, en particulier depuis la diffusion d’internet, où les gens testent sur des forums les termes qu’ils inventent avec d’autres pairs.
Ce qui est marrant c’est qu’après les scientifiques vont à leur tour sur ces forums pour étudier comment les psychonautes appellent tel ou tel effet, et adoptent ces nouvelles manières de décrire l’expérience psychédélique.
En me penchant sur tes travaux, j’ai découvert l’histoire française du LSD. Elle est à la fois saisissante et glaçante. En seulement quelques mois, on est passé du médicament très prometteur le plus étudié au monde à une substance tricarde mettant la société en état de panique. La France n’était pas, pourtant, parmi les précurseurs de l’utilisation clinique du LSD ? Aujourd’hui, elle fait figure de dinosaure froussard freinant des quatre fers face à l’évolution, tandis que le monde entier est en train de dépénaliser, voire légaliser, les psychédéliques. A l’époque, voilà comment ça se passe : certains journalistes se mettent à calquer leurs reportages sur ceux des États-Unis (alors qu’en France, le LSD n’a pas encore débarqué dans la rue). De là, une surenchère incontrôlable se met en branle dans la sphère médiatique, sorte de course à l’article le plus alarmiste possible. Informations partielles, déformées, voire inventées de toute pièce, relayées aussi bien par les torchons à scandale que les revues intellectuelles. Les journalistes, les sociologues et les médecins semblent unanimes dans leurs révélations des méfaits du LSD. En très peu de temps, un nouveau cadre conceptuel est défini pour lui, dans lequel il est encore stigmatisé aujourd’hui. Ça a de quoi surprendre ! J’ai l’impression que quelque chose m’échappe… Comment on a pu passer de comptes-rendus scientifiques encourageants à un cauchemar menaçant la jeunesse, voire la société entière ?
Le principe d’une panique morale, c’est la soudaineté de son apparition, qui fait que les principaux intéressés par le sujet n’ont pas le temps de s’organiser pour réagir et contrecarrer le torrent médiatique.
En France en fait il n’y avait presque personne qui travaillait avec le LSD à cette époque. Donc quasiment aucun article dans la presse médicale (pour te donner une idée il n’y a que 4 articles publié en 1965, tous de la même équipe, donc c’est RIEN), ce qui fait que la plupart des médecins n’en ont jamais entendu parler. Le grand public encore moins.
La panique morale est donc non seulement très brusque, mais elle arrive alors qu’il n’y a aucun discours dans la population pour décrire le LSD comme un médicament intéressant (ce qui est le cas aux USA par exemple).
A partir d’une première série d’articles hyper anxiogènes (je ne reviens pas là-dessus, je décris tout ça dans un article, une conférence sur Youtube et un podcast =) ), tous les médias n’ont qu’une manière de considérer les psychédéliques, puisqu’aucune autre source en français ne parle des études médicales. Ils reprennent tous les mêmes idées reçues, et ça fait boule de neige jusqu’à ce que l’État soit forcé d’intervenir pour montrer qu’il a pris au sérieux la menace et qu’il va protéger la population contre “la drogue la plus dangereuse au monde” en provenance des États-Unis.
Ce qui m’étonne le plus, c’est la position de certains médecins, qui présentent les adeptes du LSD comme des toxicos (alors que cette substance est certifiée non addictive) et finissent par faire figure d’experts dans le domaine des addictions. Pourquoi ont-ils fait ça ? C’était quoi leur intérêt dans l’histoire ?
Leur intérêt est professionnel : ils ne sont personne à ce moment là, alors s’ils arrivent à convaincre qu’il va y avoir des milliers des jeunes qui vont devenir dépendants à cette nouvelle substance qui est en train d’arriver en France, et qu’ils en sont les seuls experts, ils vont être nommés à la tête de services dédiés, et c’est effectivement ce qui va se passer.
Claude Olievenstein a soutenu sa thèse de médecine en 1967, c’est une thèse toute pourrie, personne n’en parle, il ne va pas faire une grande carrière a priori, mais il voit l’intérêt qu’il y a à parler des “toxicos du LSD”, et effectivement il devient LE spécialiste des drogues le plus reconnu en France, encore aujourd’hui alors qu’il est mort !
Pareil pour Bensoussan, qui devient expert des tribunaux, il donne des cours sur les addictions, il passe à la télé, il devient non seulement expert des drogues mais aussi expert des “jeunes”.
Au niveau politique, les choses ne traînent pas non plus ! Les conséquences légales de cette débauche médiatique sont foudroyantes : en 1966, la France devient le premier pays au monde à classer le LSD dans la liste des stupéfiants. Est-ce que ça arrive souvent, que le gouvernement établisse des lois sans vérifier ses sources ? Évidemment, on se rend bien compte que dans cette histoire, une partie de la classe politique a tout intérêt à désigner la jeunesse droguée comme bouc émissaire des péchés de la société. C’est sans doute le seul moyen de contrer la révolution en marche, maintenir à tout prix leurs valeurs conservatrices. Le problème est qu’aujourd’hui encore, le regard que les Français portent sur le LSD résulte de cette distorsion de la réalité. Tu crois que c’est possible de tenter de rétablir la vérité ?
Je ne suis pas spécialiste de politique, donc je ne peux pas trop m’avancer sur la question de la manière dont sont votées les lois, mais bon, étant donné qu’il y a un consensus scientifique depuis une trentaine d’années sur la dangerosité des psychotropes, qu’on montre les ravages de l’alcool et la sécurité des psychédéliques et qu’on ne change rien, et que par ailleurs y a aussi un consensus scientifique depuis à peu près la même période pour dire que la “guerre à la drogue” ne fonctionne pas mais qu’au contraire elle est totalement contre-productive, on peut douter du fait que les politiques soient dirigés par les données scientifiques.
Je suis persuadée par contre qu’il est possible, petit à petit, de déconstruire des idées reçues, et de rétablir la vérité sur le passé, c’est pourquoi je mène ces recherches. Mais c’est un processus qui prend du temps, il faut sans cesse répéter, prouver, accompagner.
Du fait de ce discours unilatéralement négatif au sujet du LSD, les consommateurs commencent à vivre des expériences différentes avec lui, de même que les volontaires dans les cliniques. Cette panique morale dont tu parles, qui atteint toutes les couches de la société, tue dans l'œuf le mouvement contestataire en provenance des États-Unis. Les hippies sont décrits et donc perçus comme des fuyards dénués de sens moral, des crasseux irresponsables au cerveau grillé par la dope. Force est de constater que cette définition ne peut que renforcer les normes et les valeurs d’une société bourgeoise qui s’inquiète d’être remise en cause par les nouveaux idéaux d’une jeunesse en mal de liberté. Je suis obligée de te le demander : Est-ce que cette croisade anti-drogue était préméditée dans le but de renforcer le contrôle social ?
Non je ne crois pas. Aucune source pour l’instant ne permet de l’affirmer. Plus vraisemblablement, les politiciens américains se sont saisis de cette inquiétude à l’égard du LSD pour servir leur cause, mais ça n’a pas été prémédité.
Il faut aussi rappeler qu’il y a eu quelques études faites par la CIA et l’armée américaine dans les années 1950-1970 pour voir si le LSD pouvait être une bonne arme chimique ou un sérum de vérité. Ils en ont administré à des soldats dans des conditions déplorables, sans les prévenir, du coup ça conduisait parfois à des expériences dramatiques. Les membres du gouvernement qui avaient demandé ces études avaient lu les rapports qui indiquaient que le LSD pouvait causer du stress post-traumatique voire des suicides si l’expérience était mauvaise.
Donc ce qu’ils lisaient dans les tabloïds, ça correspondait à l’image qu’ils avaient de la substance, c’était cohérent. Pour eux, la question sanitaire a quand même joué, même si on sait aujourd’hui que ça ne reposait pas sur des bases scientifiques. Si on te dit : “ta fille risque de devenir folle si elle consomme du LSD” et que tu as lu les rapports de l’armée qui disent qu’il y a des cas comme ça, tu prends des mesures pour la protéger si tu le peux.
Donc il y a une volonté de contrôle social, c’est certain, qui n’est pas préméditée mais qui profite d’un contexte médiatique, et il y a aussi de vraies craintes sanitaires.
LES PSYCHÉDÉLIQUES AUJOURD’HUI
Le plus triste dans tout ça, c’est que des avancées décisives et magnifiques pour le traitement des malades, des toxicomanes et des personnes en fin de vie ont été reniées et même enterrées. On était en train de comprendre le cerveau, les neurotransmetteurs, la schizophrénie, et BAM, tout a volé en éclats... A présent, cet épisode de l’histoire où le LSD était testé est plus ou moins présenté comme une erreur de parcours. Où en est la recherche à l’heure actuelle ? Est-ce qu’on a dépassé le stade de l’indignation morale ?
Les études reprennent, doucement, avec beaucoup de contraintes, notamment financières et administratives. Il faut lire les articles (malheureusement en anglais) de David Nutt sur le sujet, c’est très éclairant. Un peu partout dans le monde des équipes de recherche réalisent de nouvelles études, font avancer la compréhension qu’on a de cette expérience, discutent des problèmes méthodologiques qui émergent (par exemple au sujet du consentement au toucher pendant la séance psychédélique, c’est un sujet qui m’intéresse personnellement beaucoup).
Il reste une méfiance importante du milieu médical au sujet de ces travaux, parce qu’on leur a martelé pendant des décennies que c’était des substances dangereuses sans intérêt thérapeutique, donc forcément ils attendent d’avoir des sources fiables et nombreuses pour faire évoluer leurs représentations.
De mon expérience personnelle, la profession médicale est de plus en plus curieuse de ces recherches, et on voit une évolution rapide, c’est donc très positif, mais encore une fois c’est un processus qui prend du temps.
Mal du siècle par excellence, la dépression est un cas très évocateur. La recrudescence de cette maladie est d’ailleurs certainement ce qui force le renouveau d’intérêt pour les psychédéliques. On est en train de (re)découvrir qu’une dose unique de psychédélique (Psilocybine, LSD, Kétamine, MDMA) peut avoir plus de résultats sur le bien-être des patients que des années d’anti-dépresseurs. Ce qui n’est pas vraiment rentable pour l’industrie pharmaceutique, j’imagine. Est-ce que les chercheurs comme toi rencontrent des problèmes à ce niveau ? Y a-t-il des médecins spécialistes en bioéthique (discipline qui étudie les problèmes moraux posés par la médecine et la recherche médicale) qui vous accompagnent dans ce domaine ?
Alors encore une fois moi je suis historienne, donc je ne travaille pas avec ces substances, mes recherches ne portent que sur les travaux passés. Par ailleurs l’industrie pharmaceutique, t’inquiète pas pour elle, elle a de la ressource : elle fait payer 7000$ la dose de psychédélique pour rattraper le manque à gagner !
Toutes les disciplines scientifiques s’intéressent aux questions soulevées par les psychédéliques, donc il y a effectivement des médecins en bioéthique, mais aussi des philosophes par exemple, c’est un milieu qui est très interdisciplinaire, justement parce que ces substances demandent une multitude de points de vue pour être comprises.
Il y a aussi des gens qui travaillent spécifiquement à reconnaitre, documenter et protéger les savoirs ancestraux des populations humaines qui utilisent les psychédéliques depuis bien plus longtemps que nous, et ça aussi c’est très important.
Tourisme psychédélique, recrudescence de l’auto-administration, dépénalisation et légalisation de la psilocybine, séries documentaires Netflix, Télérama qui parle d’ayahuasca, Charlie Hebdo de “fin de vie psychédélique”… L’engouement que ces substances rencontrent est indéniable. Qu’est-ce que cet intérêt renouvelé pour les psychédéliques révèle de la société contemporaine, selon toi ? Comment t’expliques ce revival ? Quels bénéfices est-on en droit d’attendre de la reprise de la recherche psychédélique ?
Ce revival il s’explique par plusieurs facteurs (comme toujours) : d’abord de nouvelles générations de scientifiques et de médecins, complètement détachées des problématiques liées à la contreculture des années 1960.
Ensuite il y a aussi l’évolution des techniques, et notamment l’imagerie cérébrale, qui arrive dans les années 1990 : on a envie de voir ce que ça fait dans le cerveau de prendre des psychédéliques.
Enfin il y a une impasse thérapeutique, notamment dans le champ de la dépression et du stress post-traumatique, avec un nombre important de patient·es pour lesquel·les les traitements ne fonctionnement pas, donc on se tourne à nouveau vers ces études passées et qui semblaient prometteuses.
Je ne sais pas trop ce que ça révèle de notre société, la volonté, peut-être, de croire encore que l’humanité a un futur et que les psychédéliques pourraient aider à changer le monde (ce qui est une croyance hein, les psychédéliques ne vont rien sauver du tout à eux seuls). D’un autre côté on a aussi un positionnement très capitaliste/productiviste, avec les psychédéliques vus comme des moyens de développer les capacités humaines.
Pour moi les bénéfices principaux seront d’enrichir les possibilités thérapeutiques disponibles pour les patient·es (donc ça veut pas dire remplacer les anti-dépresseurs par exemple, mais juste avoir d’autres options), et je l’espère aussi arrêter avec la prohibition des psychotropes en général, qui est une absurdité.
L’AVENIR DES PSYCHÉDÉLIQUES
De plus en plus de personnes, dont je fais partie, s’exilent jusqu’en Amazonie pour avoir accès à ces substances. Il existe de nombreux pays, notamment en Amérique du Sud, où les psychotropes (champignons, peyotl et san pedro qui sont des cactus à mescaline, bufo et ayahuasca, dont le principe actif est la DMT) sont utilisés couramment, et ce depuis toujours, parce que l’accès de l’Homme à la transe n’a jamais été interdit. Dans ces régions, elle est considérée comme essentielle à son bien-être, à la connaissance qu’il peut avoir de lui-même et de l’univers. On sait désormais que depuis la préhistoire, les états modifiés de conscience ont été recherchés par l’Homme, qui les atteignait souvent grâce à des plantes psychotropes. Certains disent même que la transe est la véritable origine de la religion. Crois-tu que les états de conscience modifiés sont un besoin et un droit, voire une nécessité pour l’humanité ? Est-ce que ta démarche s’inscrit dans un paradigme qui pose l’accès à la transcendance comme essentiel pour l’Homme ?
Alors d’abord, ça me HÉRISSE de voir écrit “l’Homme”, je suis désolée xD. Quand je lis “Homme”, mon cerveau (et le tien aussi, et celui de tout le monde, des études ont été faites pour le démontrer), pense à UN homme. Et ça donne l’impression que ce sont des hommes qui consommaient des psychotropes pendant la Préhistoire, ce qui est faux.
Ceci étant dit, je pense effectivement que les états modifiés de conscience sont un besoin et un droit pour l’humanité, une nécessité je ne crois pas, mais on doit pouvoir y avoir accès librement et dans de bonnes conditions si on en a envie.
Aucune donnée scientifique ne permet de dire que ce sont ces expériences qui ont été à l’origine des religions, ou que ça a fait basculer nos ancêtres non-humains vers l’humanité par exemple. Ce sont des hypothèses intéressantes de manière intellectuelle mais qui restent de l’ordre de l’expérience de pensée. Je ne crois donc pas que ce soit essentiel, qu’une personne qui ne ferait jamais d’expérience intense d’état modifié de conscience ait genre “raté sa vie”. Il y a des gens qui ont peur de ça, qui n’ont pas envie de s’y confronter, et c’est très bien comme ça. Il y a des gens qui pourraient beaucoup souffrir de ces expériences, de manière définitive, même s’ils étaient bien encadrés.
Donc il me semble que simplement ces expériences doivent être à nouveau intégrées à notre société, qui doit leur donner un nouveau sens, propre à la société occidentale, sans vouloir adapter/s’approprier des concepts d’autres peuples humains mais en faisant une vraie démarche de recherche de sens qui nous soit propre.
Il faut arriver à penser ces expériences en dehors du cadre pathologique qui les entoure encore, en étudiant les risques qu’elles peuvent éventuellement comporter, en construisant un socle de savoirs pour les vivre en toute sécurité, en les libérant, pour celles effectuées grâce à des psychotropes, des interdits qui les entourent, bref en les pacifiant, en en faisant une possibilité d’enrichissement pour celles et ceux qui le souhaitent.
La lutte que tu mènes pour la réhabilitation des recherches sur les psychédéliques répond, j’imagine, à la vision d’un futur que tu contribues à créer. Ce serait quoi, pour toi, le futur idéal ? Quelle est l’image que tu gardes en tête pour t’aider à t’accrocher quand tu fais face aux difficultés de faire bouger les choses ?
Je suis en vrai très pessimiste à l’idée de l’avenir, je ne crois pas du tout que l’humanité va pouvoir continuer comme ça longtemps, je pense qu’on se dirige vers une existence qui sera bien plus dure, plus de l’ordre de la survie. Je ne veux pas d’enfants (juste parce que je n’en veux pas, pas à cause de ces questions) et j’ai du mal à comprendre les gens qui en font dans ce contexte politique, écologique, économique.
Mais en attendant je crois qu’on doit toutes et tous faire le maximum pour faire le bien, pour faire des choses justes, qui tendent vers plus de justice, de bien-être, de santé, de plaisir, de respect possible. Je ne crois pas à un futur idéal, mais à des actes qui rendront ce futur un peu moins pire.
Et si on veut t’aider à changer le statu quo et dessiner ensemble un nouveau futur, comment on doit s’y prendre ?
Je dirais (mais c’est difficile comme question !) qu’il faudrait d’abord prendre le temps. On est trop speed, on l’est de plus en plus. Des études ethnographiques dans les années 70-80 montraient que dans la plupart des sociétés non-industrielles, près d’un tiers du temps les gens ne faisaient rien. Et rien ça n’était pas “rêver” ou “discuter” ou “se reposer”. C’était vraiment rien. Un concept bien difficile à concevoir pour des occidentaux.
Je crois pourtant que c’est quelque chose d’essentiel, de ne rien faire. Ça permet de souffler, de prendre de la distance avec le quotidien, ses soucis, de regarder le monde qui nous entoure avec des yeux différents. Et c’est là, je crois, qu’on serait plus capable de prendre les bonnes décisions dans nos vies, de mieux percevoir ce qui est important pour nous, d’être moins victimes de la société capitaliste qui nous fait croire qu’il faut consommer pour être heureux et heureuses.
C’est là qu’on pourrait être plus tolérant·es envers des comportements ou des manières de penser qui nous sont étrangers, et se rendre compte que c’est la diversité qui fait la richesse. C’est là aussi qu’on pourrait prendre le temps de se questionner sur “pourquoi je pense ce que je pense ? Est-ce que c’est parce que j’y ai vraiment réfléchi ou est-ce que c’est comme ça que ma société pense ?”, ce qui permettrait d’agir et de penser de manière plus consciente.
Voilà, pour moi ça, c’est important, et ça aiderait à faire progresser l’humanité. Et faire ce pas de côté, réfléchir différemment sur un problème, comprendre une autre manière de raisonner que la sienne, les psychédéliques peuvent y aider.
POUR ALLER PLUS LOIN…
Les sites internet :
Le site de Zoë Dubus où vous trouverez l’ensemble de ses passionnants travaux.
Le site de la Société Psychédélique Française à laquelle vous pouvez adhérer ou simplement vous tenir au courant des évènements.
Psychédéliques : Manuel de réduction des risques : Le tout nouvel ouvrage de la Société Psychédélique, à télécharger gratuitement sur leur site !
Les ouvrages évoqués par Zoë Dubus :
Les Paradis artificiels de Charles Baudelaire
Mort imminente de Jelena Martinovic
Les articles évoqués par Zoë Dubus :
Effects of Schedule I drug laws on neuroscience research and treatment innovation de David Nutt (extrait)
Perverse Effects of the Precautionary Principle: How Banning Mephedrone Has Unexpected Implications for Pharmaceutical Discovery de David Nutt (article complet)
Les ouvrages recommandés pas Le Coin des Desperados :
Quand l’impossible arrive de Stanislav Grof
La révolution psychédélique de Olivier Chambon et Jocelin Morisson
LSD mon enfant terrible de Albert Hofmann
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L’Ayahuma, le Cobra et Moi
Le Cobra est loin d’être l’animal le plus pété du cul au sein de la clique des animaux totem. C’est même un putain d’honneur d’être choisi par lui ! On dit qu’il n’apparaît que lorsque l’élève est prêt à recevoir son pouvoir. Sa qualité principale ? Le don de métamorphose ! Ce bâtard cosmique est le roi de la vie, de la mort et de la renaissance, en vertu de ce truc propre à lui, changer de peau, muer, en gros donc, savoir se débarrasser d’une ancienne partie de soi, étriquée, déjà morte et donc inutile et encombrante, pour glisser vers l’avenir avec une nouvelle version de lui-même. Pas mal pour quelqu’un comme moi qui cherche à se surpasser !
Reportage Gonzo d’un Écrivain en Cure de Plantes
PHASE 1
Et dire que je croyais que tout était foiré. C’est dingue à quel point on peut se planter total dans la vie. Faut dire, y me faut jamais beaucoup de temps avant de déclarer d'un ton sinistre que tout est perdu. C’est mon côté nihiliste. Accompagné d’une note de désespoir hystérique, comme dirait Tyler Durden.
La maloca où se déroulent les cérémonies d’ayahuasca
La scène se situe dans une maloca, quelque part en Amazonie péruvienne. La veille, j’ai remis ça avec l’ayahuasca après la débâcle de la Colombie.
Je vous ai pas raconté ? Là-bas, j’en ai repris pour la première fois après la mort de Wish, le Shipibo qui m’a initiée au truc. Ce chaman colombien, un Tikuna, était pourtant du genre sérieux. Simplement, il avait pas du tout la même approche de la plante que Wish, et sa préparation était trop soft pour moi. Certains indigènes considèrent que les visions, c’est un trip pour les occidentaux, qui selon eux, utilisent l’ayahuasca comme une drogue, et, comment dire… Ils mangent pas de ce pain-là. Ils la préparent donc avec très peu de chacruna, ces feuilles pleines de DMT induisant les visions.
Ajouté au fait que fumer était drastiquement interdit chez lui, bref, j’étais pas du tout dans mon élément. Dommage. Son endroit était génial, et son savoir encore plus.
C’est comme ça que je me suis retrouvée à tracer la route (enfin, le fleuve Amazone en l’occurrence) direction le Pérou. Débarquée à Iquitos. La ville a putain de changé depuis 15 ans que j’y ai pas refoutu les pieds. Y flotte. Je me dégote un hôtel. J’ai pas de plans pour l’ayahuasca, et pas la moindre intention de faire confiance à internet pour en trouver un. Ce bled regorge de faussaires, Google aussi. Pour le biz de l’ayahuasca, on fait pas pire qu’Iquitos, bordel.
Et puis je tombe sur cette Française. A l’hôtel, eh ouais, même pas besoin de bouger son cul. Elle me parle de cet endroit, à 7h de bateau. De la Maestra (elle s’appelle Alicia, mais tout le monde dit La Maestra), femme chamane qui officie là-bas.
Quand je vous dis que c’est toujours l’ayahuasca qui te trouve…
Gardel et la Maestra, les chamans, un soir en mode chill…
Pourtant, la première cérémonie que je fais, dirigée par un chaman mec (son nom est Gardel, c'est l'autre chaman du centre, la Maestra n’est pas là) a de quoi me déprimer. Ma conscience frémit, mon corps gronde, mais même avec deux tasses d’une ayahuasca drôlement forte, ça veut pas venir, putain. Durant la session, je chiale en pensant à Wish. Je suis pas chez les Shipibo ici, et les icaros sont franchement différents. Ça me manque. Je me dis que c’est peut-être pour que ça que ma transe n’arrive pas à décoller.
Le lendemain, le boss de l’endroit, un Italien, Fabrizio il s’appelle, nous propose à la Française et moi, et à quelques gringos qui se trouvent là, une cérémonie de mambé, cette poudre de feuilles de coca qu’on se colle sur la gencive après y avoir appliqué de l’ambil, pâte de tabac. Un truc sacré chez les Colombiens, qui vivent avec en continu, tout comme les Boliviens avec les feuilles elles-mêmes, qu’ils gardent toujours au creux de la joue. Le mambé te filant un petit coup de pied au cul, l’idée du truc est de parler de la cérémonie d'ayahuasca de la veille à cœur ouvert, chacun son tour, du style cercle de parole, sans jamais interrompre celui qui cause.
Voilà comment on en arrive là. A moi, désespérée, en train de chialer ma race devant tous ces inconnus. A leur dire que je crois que l’ayahuasca veut plus de moi, et que Wish me manque. Enfin, je m’éternise pas non plus des masses à pleurer sur mon sort. Je méprise l’autoapitoiement, et puis Fabrizio m’apprend qu’il m’a sondée la veille, durant la cérémonie. Ça fait 3 ans qu’il est là, qu’il a ouvert ce centre, et l’enfoiré cumule plus de 300 sessions d’ayahuasca, donc ce qu’il a vu sur moi m’intéresse.
J’oublierai jamais cette façon qu’il a eue de dire ça. Comme ça, sans préliminaires : You are so stroooooooooong !!!
Ouais. Apparemment, il a jamais vu quelqu’un d’aussi fort que moi. On peut dire que ça me remet en selle, d’autant plus qu’en évoquant mes bouquins, plus tard dans la cérémonie, je capte que j’ai trouvé à qui parler : un révolutionnaire, qui place la liberté au-delà de tout. Comme moi.
Et pour finir cette soirée foireuse, ce putain de yopo. Une poudre de graines d’un arbre brésilien, dont la concentration en DMT est super élevée, qu’on t’envoie dans le nez grâce à ces espèces d’insufflateurs qu’ils ont ici, dont on se sert principalement pour le rapé, tabac à priser local.
J’ai jamais été aussi proche du badtrip de ma vie, et pourtant j’en ai pris des trucs puissants ! Les visions que j’ai eues étaient proches de celles de l’ayahuasca, à part qu’elles étaient en mode fast & furious, un truc ingérable… Moi qui recommande toujours de pas lutter contre ce qui arrive (n’importe quoi qu’arrive) avec les substances, psychédéliques ou pas, bah ce coup-ci, j’en ai été incapable. Et y se trouve que Fabrizio, je considère qu’il m’a sauvé la vie. Il s’est passé un truc très fort entre nous quand je badtripais, et je me suis complètement accrochée à lui, psychiquement et physiquement.
Je crois que c’est ça, par-dessus tout, qui m’a incitée à revenir.
PHASE 2
Je suis rentrée sur Iquitos, j’ai prévenu tout le monde que je coupais contact pendant plusieurs semaines, j’ai fait mon baluchon et trois jours plus tard j’étais de retour dans la jungle.
Avec l’ayahuasca, chaque cérémonie est intéressante, mais y en a toujours quelques-unes qui se démarquent du lot. Celles qu’on a envie d’appeler des Grandes Cérémonies. Le genre d’expérience où tout s’emboîte, où les pièces du puzzle sont enfin réunies.
C’est ce genre-là auquel j’ai eu droit le soir même de mon retour. La Maestra officiait.
J’ai finalement compris ce que je voyais depuis ma toute, toute première cérémonie, quand j’avais 20 piges. 52 cérémonies plus tard, à 34 ans, vous me direz, il était temps.
Ces formes lumineuses en mouvement, qui dansent et se transforment au rythme des icaros. Cet or que mon ancien maestro plaçait en moi. Ces architectures organiques ou au contraire effilées, comme célestes, qui colonisent ma conscience…
Tout ça, c’est l’énergie. C’est elle que je vois depuis mes débuts avec l’ayahuasca. C’est le langage visionnaire qu’elle a choisi, qu’elle a créé, pour s’adresser à moi. Notre idiome, rien qu’à toutes les deux.
Les étagères de Medicina : ayahuasca, mambé, rapé, yopo, kambo… mapacho !
C’est en parlant avec les autres que j’ai réalisé que j’étais la seule à avoir ce type d’expérience. Pour eux, le schéma basique d’une cérémonie, c’est des fractales qu’ils finissent par dépasser pour entrer dans le monde des visions, qui s’apparentent en fait à des rêves. Des images réalistes. Des Hommes, des animaux, des univers. Des aliens. S’il m’est arrivé d’en avoir, c’est loin d’être ce qui constitue mon expérience majoritaire.
Ce que je vois, moi, c’est l’énergie.
Celle qui se dégage du chaman, de ses icaros, celle des plantes dont il entonne la chanson spécifique, celle des autres participants, celle de la jungle, et puis… celle des esprits.
Expliquer la façon dont j’ai tilté lors de cette session, ça va pas être possible. Avec l’ayahuasca, on sait les choses, point barre, et vu que cette compréhension ne provient pas de l’esprit logique et rationnel, elle demeure inexplicable.
Comprendre enfin la signification de mes visions, c’était une putain de révolution.
Mais c’était que le début.
Ceux qu’ont lu mes Carnets d’ayahuasca savent que des gestes, j’avais déjà commencé à en faire pas mal durant mes précédentes cérémonies. Alors que la plupart des gens se tiennent tranquilles, moi, j'arrête pas de bouger ! Recueillir la medicina dans mes mains, l’appliquer sur mon front, secouer mes épaules et sentir mes ailes pousser, frapper sur ma poitrine… Mais jamais encore j’avais été aussi déchaînée !
Mes mains se mouvaient toutes seules avec une vitesse stupéfiante pour agripper l’énergie des chants de la Maestra, m’en emparer, puis m’en parer, la faire tourbillonner autour de moi, me baigner avec, la faire danser à mon tour…
L’exemplaire de Borderline laissé au centre histoire de filer du grain à moudre aux futurs diéteurs…
Jusqu’à ce moment où j’ai placé la tranche de ma main droite contre mon front, où l’entièreté de mon esprit s’est concentrée en une ligne au centre de ma tête, aussi fine et coupante qu’une lame acérée, pour faire jaillir mon intention.
Ce serait d’ailleurs le moment d’en parler, de mon intention. Qu’est-ce qu’une meuf comme moi, sans problème particulier, s’en va foutre dans la jungle pendant trois mois ?
Eh bien, puisque cette meuf est écrivain et que l’idée qui la hante est de terminer sa saga Borderline en explosion digne d’Hiroshima, elle s’en va chercher du pouvoir. Et de l’inspiration. Mais surtout, une volonté, une rectitude, une droiture à faire pâlir d’envie le plus enfiévré et déterminé des samouraïs. Parce que c’est de ça qu’elle a besoin pour écrire comme Travis, l’anti-héros de ses livres. Pour se rapprocher toujours plus de lui. Et être en mesure, à la toute fin, de comprendre et de transcrire le dernier de ses choix…
Et donc, mon esprit est devenu une ligne, puis une flèche, mes mains ont saisi un arc, l’univers entier est devenu ma cible, et mon esprit a projeté la flèche de son intention vers l’infini.
C’est après ça que l’Ayahuma m’a appelée. J'en savais vraiment très peu au sujet de cette plante. Elle figure même pas dans Borderline. La Maestra s’est mise à entonner son icaro (en la citant plusieurs fois dans la chanson, qui était en espagnol), et moi… je me suis mise à suffoquer ! Assise face à la chamane, la bouche ouverte, l’esprit bloqué, l’air entrait en moi par à-coups, comme si… je sais pas, comme si j’inhalais l’esprit de cette plante. Sur le moment, j’en ai pas spécialement fait cas, et pourtant le message était on ne peut plus évident.
J’ai alors plongé dans quelque chose d’autre. Quelque chose d’empoisonné…
Le monde des serpents.
L’Ayahuma en personne.
Je les ai vus flotter dans leur berceau de terre, sentis glisser dans mon ventre, ils m’ont fait vomir acide pour goûter leur poison, j’ai tremblé en comprenant ce que ça voulait dire, de vivre avec ce venin en soi et d’avoir le pouvoir de donner la mort en un éclair.
C’est là qu’il s’est présenté. Celui que j’attendais plus. Cet esprit bien spécial, propre à chacun, dont tout le monde au centre se targuait d’avoir identifié le sien et d’être sous sa protection. Mon animal de pouvoir.
Un cobra.
Un putain de cobra, nom de Dieu…
Enfin, il était là ! Enfin il se faisait connaître, enfin il émergeait de cette fréquence de ma conscience à laquelle j’avais jamais été foutue de me connecter ! Et il était plus beau, plus digne, plus puissant que tout ce que j’aurais pu espérer…
Je l’ai vu en face de moi, j’ai senti sa couronne se déployer atour de ma tête, il m’a observé avec ses yeux de reptile dont on ne peut jamais deviner les intentions, ce regard froid, hypnotique, comme tourné vers l’intérieur, qui contemple un monde que nous, humains, on sera jamais fichus ne serait-ce que d’imaginer…
Mon esprit gardien, c’était lui. Et en le découvrant, il me semblait récupérer enfin une part essentielle de moi-même.
C’est sans doute pour ça qu’ensuite, j’ai vu ma propre énergie. Pas celle des chants, pas celle des plantes.
La mienne.
C’est en appliquant ma main sur mon front comme je fais souvent (au niveau du troisième œil, là où se planque la glande pinéale) que je l’ai vue. Je déconne pas, j’ai fait le test. Quand j’enlevais ma main, elle disparaissait. Quand je la posais à nouveau, elle revenait. L’énergie de ma main droite, celle qui détient toute ma force, avec laquelle je fais tout. Cette main dont la tranche s’est posée sur mon front pour cibler mon intention.
Le dernier dessin que mon pote alchimiste Bruno Leyval a fait de moi…
C’est une énergie d’un noir fumé, parcourue d’électricité bleue et rouge. Elle se meut comme la fumée d’un mapacho, et parfois elle brille comme si elle renfermait des diamants.
Elle était si belle que je suis tombée amoureuse de moi-même. Oh, je sais l’effet qu’une telle déclaration peut faire, et je vais pas me gêner pour enfoncer le clou : c’est un sentiment qu’est revenu maintes et maintes fois durant les cérémonies suivantes. C’est magnifique. C’est merveilleux de s’aimer de cette façon-là. Et vous savez quoi ? Ça n’a rien de malsain.
Cette découverte a rapidement été suivie par une autre. Ma main gauche, c’est de l’énergie blanche dorée qu’elle renferme. Cette main est beaucoup plus sensible, beaucoup plus faible que l’autre. C’est celle qui me sert pour sentir, et sa place est sur mon cœur. C’est le seul endroit qu’elle tolère. J’y reviendrai plus tard.
PHASE 3
Dès le départ, mon idée était de m’engager dans une diète de plante maîtresse en venant ici (si vous vous demandez pourquoi, filez lire cet article). Le tout était de savoir laquelle. Bien sûr, on peut toujours partir des infos qu’on a sur elles pour trouver la sienne, identifier ses problèmes personnels, et compter 1 + 1 = 2. Sauf que c’est carrément anti-intuitif, comme délire, et que la médecine amazonienne est bien plus subtile que ça.
La fleur de l’Ayahuma.
C’est l’Ayahuma qui m’a appelée. C’est elle qui m’a reconnue. Lorsque la Maestra a entonné son icaro, elle a cristallisé mon esprit et m’a fait suffoquer pour que je comprenne. Et il se trouve que cette plante (tiens tiens), c’est pas ce qu’on appelle une plante de guérison. C’est une plante de pouvoir (encore une fois, si vous êtes curieux, elle se trouve dans le Répertoire des Plantes Maîtresses).
Direct, Gardel m’a mise en garde à son sujet. Voici ce qu’il m’a dit en vrac : attention à ne pas tomber dans le piège de la sorcellerie (c’est-à-dire, utiliser les enseignements de cette plante pour nuire), avec l’Ayahuma quand tu diras non, ce sera non, et enfin, j’espère que tu veux pas d’enfants (carrément pas !) parce que cette plante va te rendre stérile. Parfait.
Fabrizio avait déjà diété l’Ayahuma, mais il était chaud de remettre le couvert, c’est donc ensemble qu’on s’est engagés dans cette diète, sans savoir combien de temps ça allait durer. On partait sur un minimum de 10 jours. Plus tard, en pleine diète, l’Ayahuma lui a dit lors d’une cérémonie d’ayahuasca (c’est souvent comme ça que ça marche, les messages des plantes maîtresses nous sont véhiculés grâce à elle) que la diète devrait durer un mois minimum. Ce qui ne nous a aucunement dérangés.
Je compte pas donner tous les détails de cette diète, ni de chaque cérémonie d’ayahuasca, au rythme de deux par semaine, que j’ai faites là-bas. Mais puisque je vous ai parlé de Gardel y a quelques lignes de ça, sachez qu’il nous a bien chambrés tout le long du truc ! C’était tellement bon quand il s’adressait à nous durant les cérémonies, entre deux chants, du style : Et maintenant, un icaro pour les deux ayahumeros là-bas (ça nous tordait de rire Fabrizio et moi), avant de se mettre à chanter son icaro de l’Ayahuma, qui nous faisait rayonner de fierté !
L’Ayahuma et ses fruits.
Un autre truc cool avec Gardel, après une session d’ayahuasca où j’avais été particulièrement déchaînée, à bouger mes mains pour recueillir sa medicina et frapper mes cuisses et mon torse au rythme de ses chants, il m’a appris qu’il avait eu une vision de moi en guerrière de l’Ayahuma, portant un casque constitué de la coque du fruit sur la tête, de la peinture indigène rouge sur le visage, et mes mains qui jetaient des fleurs d’Ayahuma de partout.
On voulait en faire un portrait, de cette vision, me déguiser exactement comme Gardel m’avait vue, et ça aurait donner de la matière à Bruno Leyval (quoi, z’êtes pas au courant de la putain de collab que je fais avec lui ? Foncez vers La Gardienne de la Plante, nom d’un chien !), mais finalement on a eu la flemme.
Les enseignements ont été progressifs, mais d’une clarté redoutable. Rapidement, je me suis rendue compte que ce qui m’arrivait était complètement connecté à l’histoire de Travis (c’est loin d’être la première fois que ça m’arrive. Pour ceux que ça intéresse, Les Entrailles de Borderline sont là pour ça). Et que j’étais en train de récolter un matos pour l’écriture de Borderline 5 dont j’aurais jamais pu rêver…
Ma chambre, où j’ai écrit une grande partie de Borderline 5.
J’ai énormément écrit durant ces deux mois, incorporant directement mes expériences à mon livre. J’aurais pas pu imaginer la direction que ça allait prendre, et encore moins inventer ces idées qui me sont venues grâce à cette expérience. Quand je vous dis qu’un écrivain a besoin de VIVRE pour écrire convenablement, vous pigez ou quoi ? Ce putain de truc était un rêve éveillé ! J’ai plus évolué en 3 mois qu’en 10 ans. Et je tiens désormais la fin incendiaire que je voulais pour finir ma saga en guerre nucléaire.
Ce que je vivais était lié à Travis, mais pas que. J’ai tendance à penser ma vie selon celle de mon personnage, mais faut parfois aller plus loin qu’une simple “idée qui déchire pour son roman”.
Grâce à l’Ayahuma, j’ai travaillé sur mes croyances. Vous savez, ce concept qui décrète que c’est vous, votre conscience et vos intentions, qui créez la réalité qui vous entoure, aussi merdique soit-elle ? C’est pas que ma réalité soit dégueu, mais y avait encore quelques petits trucs qui bloquaient, et ce coup-ci, je sais que je les ai bel et bien réglés. Parce que tout ce que je veux, c’est que mon esprit soit encore plus libre, ma vie encore plus freestyle !
Assumer l’entière responsabilité de son existence, c’est fort, comme machin. Refuser catégoriquement d’être influencé, défini, étiqueté, et encore pire, déterminé par un quelconque passé, par ses peurs ou ses “traumatismes”, ça te donne un pouvoir dans le présent, une force que tu peux même pas imaginer. J’ai souvent parlé du statut de victime, opposé à celui de guerrier, dans mes articles (notamment ceux sur Nietzsche ou Bret Easton Ellis), c’est un truc qui me tient à cœur. J’étais en plein dans le thème.
Gardel et le fruit de l’Ayahuma !
L’Ayahuma, ce qu’elle m’a appris, en un mot, c’est la droiture.
Mobiliser sa volonté et son esprit, transformer son intention en flèche, viser la cible avec la rectitude d’un moine Shaolin, et tirer en plein dans l’univers. C’est comme ça qu’on devient créateur de sa putain de réalité.
D’ailleurs, elle m’a laissé une cicatrice de guerre. Je la sens lors des séances d’ayahuasca. Elle me traverse l’œil gauche et monte sur mon front, en biais, m’escaladant la tronche jusqu’au milieu de la tête. Et j'en suis putain de fière !
D’une certaine manière, tout me semble lié : l’énergie que je suis capable de voir et de manipuler. L’Ayahuma qui m’a transformée en machine de guerre. Et ce putain de cobra qui est revenu, à chaque bon Dieu de cérémonie, pour m’enseigner une nouvelle chose, au point que je l’identifie à présent comme mon maître…
Bordel, cet article ressemble de plus en plus aux délires d’un Raoul Duke à fond de mescaline.
Revenons à la Phase 3 :
L’Énergie
L’énergie, j’ai peu à peu appris à la gérer. Lors de ma troisième cérémonie, j’ai demandé à l’ayahuasca de m’apprendre à la contrôler, mais ça a été si intense que je suis restée paralysée, comme si la plante me disait : Arrête de te la péter, cocotte. Tu vois l’énergie, OK, mais t’es loin d’être assez forte pour commencer à jouer avec elle…
Un autre dessin de Bruno Leyval, étrangement évocateur…
Par exemple, j’ai tenté de sonder l’énergie de Frabrizio, mais je me suis fait tej par la Mucura (plante qu’il avait diétée peu de temps auparavant, en vue de se protéger de l’attaque de sorcellerie des jaloux qui manquent jamais de se manifester quand un centre d’ayahuasca marche bien pas loin de chez eux). Impossible de la lire. Je me suis fait foutre à la porte, énergétiquement parlant. Ce n'est que plusieurs sessions plus tard que j’ai finalement été en mesure de la voir, son énergie. Elle était comme le vent du désert, mouvante, insaisissable, un putain d'écran de fumée. Mais magnifique.
Puis, y a eu le truc avec les mains. Elles se sont mises à vivre leur vie propre en cérémonie. Ça commençait toujours par un fourmillement, quand la transe était en train de monter, ensuite elles s’élevaient toutes seules dans les airs et commençaient à faire leur truc. Je me doute que ça peut sembler cinglé… Lors de sa première session, un Norvégien a vu des rayons laser sortir de mes doigts. Ça vaut ce que ça vaut.
C’est que vers la fin que j’ai compris que ma main noire, très puissante, capable de se mesurer à l’énergie des autres, était celle qui me servait à faire, à agir, tandis que la main blanche, ultra-sensible, était là pour sentir, lire l’énergie du monde… Quand elles sont ensemble à s’agiter, tout va bien. J’imagine que ça crée un certain équilibre. Le problème, c’est quand la main blanche se retrouve seule. Elle supporte à peine ce qu’elle reçoit. Alors que la noire se déchaîne et joue les chefs d’orchestre cosmiques, la blanche, quand elle se tend timidement devant moi pour se mesurer au monde, elle tremble, se rétracte, et rapidement revient contre mon cœur, seul lieu où elle se sent en sécurité.
C’est un truc que je vais devoir travailler. Je suis loin de me considérer comme hypersensible, mais je peux pas nier ce qui se passe en cérémonie. Ces mains ne sont que des récepteurs. Elles me connectent à l’univers. Donc, quand la blanche se montre si faible face à ce qu’elle perçoit, c’est que c’est moi, en réalité, qui supporte pas de ressentir le monde…
Mais bordel, ce que fait la noire est incroyable, et ça aussi, c'est réel !
L’Ayahuma
Des diètes de plantes maîtresses, j’en avais déjà fait deux : l’Ajo Sacha y a 15 ans, la Numan Rao y a 3 ans. A l’aune de mon expérience avec l’Ayahuma, je comprends maintenant que j'ignorais ce que ça signifie vraiment, devenir ami avec l’esprit d’une plante, d’en faire un allié. Un enseignant. Et, dans une certaine mesure, un maître.
Les leçons de l’Ayahuma nous sont parvenus de différentes manières, à Fabrizio et moi. Parfois, l’un recevait un message qui s’adressait à l’autre. Ces messages, on les obtenait au travers d’un rêve, d’une vision d’ayahuasca, ou encore… directement dans la réalité ordinaire, comme le soir où c’était la dernière fois qu’on la buvait (le mois de diète était fini), et que, l’un comme l’autre, alors qu’on l’avait bue un mois entier sans broncher… on l’a vomie. Le dernier verre n’est tout simplement pas passé. La plante nous disait : C’est bon, mission accomplie, z’avez plus besoin de moi les gars !
Lors de la cérémonie d’ayahuasca de cette fermeture de diète, d’ailleurs, lui et moi on a reçu le même message : succès total. Couronnement. Bon boulot, les mecs.
Quelques jours plus tard, pas loin de la douche, alors que je faisais des plantations sur le terrain, je suis tombée sur ça : un tas de petits bébés Ayahuma qu’avaient poussés tout le long du temps où on s’était lavés avec le fruit de cet arbre, répandant les graines sans y faire attention, et sans remarquer à quoi la terre était en train de donner naissance… Une putain de forêt d’Ayahuma !
Je sais ce que vous allez dire. Des graines, normal que ça pousse quand on les sème pendant un mois en pleine jungle. Sauf que Gardel a donné un millier de bains d’Ayahuma dans sa vie, et qu’il a jamais vu ça. C’était le dernier cadeau que la plante nous faisait. Pendant un mois entier, tous les 3 jours, on s’était rendus à l’autre bout du village pour aller récolter l’écorce à faire bouillir et les fruits qui pèsent trois tonnes pour les boire et se laver avec. A présent, l’Ayahuma va croître directement au centre. C’est pas un putain de trésor, ça ?
Fabrizio a aussi rencontré l’esprit de cette plante, quelques jours après la fin de notre diète. Dans le chamanisme amazonien, faut savoir que chaque plante maîtresse a son esprit, qu’on appelle sa “mère”, qui, bien qu’elle puisse prendre une apparence différente selon la personne à qui elle se montre, n’en demeure pas moins connue et reconnue par beaucoup de chamans.
Par exemple, la mère de l’ayahuasca est un anaconda, celle du tabac un homme grand et ténébreux, celle de l’arbre Chullachaki, le fameux Chullachaki évidemment, Trickster de la Selva, ce nain avec un pied tourné dans le mauvais sens évoqué dans cette nouvelle… Bref, voyez le tableau.
Eh bien, Fabrizio, il a rencontré le Doctorcito sin cabeza, le Docteur sans tête, esprit de l’Ayahuma. Elle est marrante, sa vision. Fabrizio était comme un docteur lui-même, qui recevait une foule de patients qu’attendaient dans une sorte de salle d’attente. L’un d’entre eux était un grand type avec une capuche qui lui cachait toute la tête. Au moment de se présenter face à Fabrizio, il a retiré sa capuche et là… Y avait rien en dessous ! C’était le Doctor sin cabeza ! Fabrizio sentait son sourire et pouvait entendre son rire alors que l’enfoiré n’avait pas de tête, putain !
C’est le genre de vision que peut t’offrir l’ayahuasca, en te permettant de comprendre le sens de ta diète et en te connectant à l'esprit de ta plante. Ici, il pourrait être question d’avoir reçu le don de soigner, et d’être approuvé par l’Ayahuma en personne, qui peut pas s’empêcher de faire un petit trait d’humour au passage…
Tout ça peut sembler des détails sans importance, mais quand ils s’accumulent sur 3 mois (oui, ça a commencé avant la diète, et ça s’est poursuivi après…), y a plus de doute possible en ce qui concerne le lien qu’existe entre toi et ta plante.
Mais là, on parle que des trucs les plus évidents. Le gros du boulot, il se déroule en sourdine, dans le rapport qu’une personne entretient avec elle-même. Dans les variations qu’elle sent, les changements de perspective que sa conscience expérimente, les croyances qui s’ébranlent, l’énergie vitale qui monte, les schémas de pensée et de comportement qui mutent…
Et surtout, l’inspiration qu’elle retrouve envers sa propre vie.
Quand je dis que l’Ayahuma a fait de moi une guerrière pire que celle que j’étais avant, je le sais parce que durant toutes ces semaines, j’ai observé mon mental évoluer, depuis une cacophonie schizoïde jusqu’au silence. Je l’ai regardé tenter d’échafauder des plans puériles et pathétiques pour le futur, avant de se taire enfin face à la beauté, à la puissance du présent. Je l’ai senti entrer dans une paix, une force, une foi qu’il avait jamais connues.
Je l’ai vu mourir pour laisser vivre la conscience.
Petit à petit, je me suis approchée de mon rêve éternel, devenir un Surhomme, celui qui sait utiliser son pouvoir créateur pour engendrer sa réalité, entièrement responsable de chaque chose, pensée, idée, sentiment, qu’il laisse vivre en lui et… en dehors de lui (ce qui est la même chose).
Et donc, entièrement libre.
Je sais que c’est affreusement abstrait pour ceux qui ne maîtrisent pas ces notions…
Imaginez juste ceci :
Une fille déjà bien barrée, partie sur les routes du monde dans l’idée de s’inspirer pour écrire. Pour elle, s’inspirer, ça veut dire vivre, expérimenter. Mais encore pas mal de peurs la parasitent…
Celle d’être condamnée à faire serveuse-zombie à jamais, alors qu’elle rêve de consacrer sa vie entière à la seule chose qui ait du sens pour elle : écrire. Celle que ses livres ne rencontrent aucun succès, parce que ce qu’elle écrit est trop chelou pour être apprécié d’un large public. Et surtout, celle de passer son existence à tâcher de donner du sens à quelque chose qui n’a d’importance que pour elle, et que personne ne comprendra jamais.
A présent, prenez la même fille, 3 mois plus tard :
L’Ayahuasca, l’Ayahuma et le Cobra ont conjugué leur pouvoir afin de lui révéler la force qu’elle possède. Cette force, ils l’ont réveillée avec la danse de l’énergie, lui montrant qu’elle savait s’en servir pour rendre son intention plus efficace. Elle a dézingué les fausses croyances qui limitaient sa vie, comme celle lui chuchotant que les vrais artistes doivent en chier pour y arriver, que c’est une question d’honneur, de dignité. Et surtout, elle a réalisé que vivre sa vie comme elle le faisait, suivant sa propre route si spéciale, c’était la seule récompense, le seul accomplissement qu’y avait à désirer. Dans le présent. Parce que le présent, c’est tout ce qu’elle a, et c’est déjà pas si mal.
Voir la vie comme une lutte solitaire, c’est qu’une croyance, bordel, rien de plus. Ces conneries qu’on se raconte à soi-même. Elle peut très bien la voir comme un jeu déjanté où aucun mauvais choix n’est possible, où la seule règle est de s’éclater à mort et rien prendre au sérieux, et encore moins soi-même…
Le Cobra
Tout comme avec l’Ayahuma, ma relation avec mon animal de pouvoir, ou animal totem, s’est développée au fil du temps, jusqu’à recevoir un ultime enseignement la veille de mon départ, lors de ma dernière séance d’ayahuasca.
Cependant, il m’est interdit de dévoiler la teneur de ma relation avec lui, car les apprentissages d’un animal de pouvoir doivent rester secrets. Je vais donc me contenter de vous raconter ce que ce serpent signifie et symbolise dans le monde chamanique. C’est assez fascinant en soi…
Les personnes qui ont un serpent venimeux comme esprit gardien sont réputées pour se montrer agressives et intenses dans tout ce qu’elles font, frôlant parfois l’extrémisme et risquant de tomber dans des activités dangereuses et/ou illicites (sans déconner !).
Vives et intelligentes, ces personnes poursuivent ardemment ce qu’elles désirent, puis visent et tirent avec une précision mortelle quand la cible est en vue. Autant dire qu’il vaut mieux pas les vénère, car quand elles attaquent, elles ne manquent jamais leur proie et lui laissent des marques à vie.
Très à l’aise avec les sujets métaphysiques et ésotériques, elles peuvent avaler et absorber une grande quantité de “nutrition pour la tête” sans jamais souffrir d’indigestion.
Le Serpent apparait dans la vie d’une personne quand quelque chose en elle et dans sa vie est sur le point de mourir, et donc de se transformer. On parle ici d’un changement d’identité qui peut impliquer de transformer une toxicité en énergie de guérison, par exemple. Cette évolution dans un territoire créatif inconnu implique bien souvent un passage par les ténèbres. Quand la mutation est opérée, l’intuition et les visions deviennent plus précises.
Comme vous le voyez, le Cobra est loin d’être l’animal le plus pété du cul au sein de la clique des animaux totem. C’est même un putain d’honneur d’être choisi par lui ! On dit qu’il n’apparaît que lorsque l’élève est prêt à recevoir son pouvoir (oui, comme chez les bouddhistes : quand l’élève est prêt, le maître apparaît, et ça fonctionne pour un tas de situations dans la vie). Sa qualité principale ? Le don de métamorphose ! Ce bâtard cosmique est le roi de la vie, de la mort et de la renaissance, en vertu de ce truc propre à lui, changer de peau, muer, en gros donc, savoir se débarrasser d’une ancienne partie de soi, étriquée, déjà morte et donc inutile et encombrante, pour glisser vers l’avenir avec une nouvelle version de lui-même. Pas mal pour quelqu’un comme moi qui cherche à se surpasser !
Pour conclure, le Serpent incarne l’ouverture au monde cosmique, l’inspiration créatrice, et le pouvoir de guérison (il est vrai que certains lecteurs de Borderline considèrent que mes ouvrages recèlent un pouvoir curatif sur la conscience !).
Nuit après nuit, lui et moi, on s’est apprivoisés. Chaque fois, à chaque bon Dieu de cérémonie, il s’est pointé pour m’apprendre un nouveau truc de serpent, me faire pénétrer son univers, comprendre sa nature, et réveiller en moi son énergie…
Quand le Cobra devient ton animal de pouvoir, ça signifie que t’es prêt à réveiller ta puissance cachée, et à devenir… ton propre maître. C’est un alchimiste de l'âme humaine. Et j’en reviens toujours pas d’avoir été choisie par lui !
PHASE 4
J’étais loin d’être une novice de l’ayahuasca au début de cette aventure, mais pour le coup, je viens de passer mon master. A présent, elle et moi, c’est plus du tout le même délire.
L’ayahuasca, j’ai été la chercher en bateau dans un village paumé (avec Gardel et Fabrizio évidemment), puis j’ai accompagné Fabrizio en moto sur une route de la mort digne d’un sauvage rallye pour aller dégoter la chacruna, j’ai écrasé des kilos de lianes à coup de marteau pour la cuisiner durant deux semaines d’affilée, j’en ai bu de toutes les sortes différentes (cielo, negra, raiz), parfois sans chaman pour officier, et… j’ai même dansé et chanté avec elle. En pleine journée.
Quand on cuisine l’ayahuasca, il est d’usage d’en boire un petit verre de temps à autre, tout le long de sa cuisson (ça cuit pendant 3 jours). Une fois, Fabrizio et moi, on a fait ça une journée entière. En commençant à 11h du matin.
Le premier verre m’a foutue dans un drôle d’état, plutôt inconfortable, alors je me suis mis un peu de musique pour aider à faire passer. Sans savoir comment, je me suis retrouvée à jouer le DJ toute la journée, prise d’une frénésie impossible à contrôler ! Y avait que nous deux au centre cette semaine-là, et on a dansé comme des timbrés, en mode lâchage total, en tournoyant comme des derviches dans la maloca, avec moi qui chantais encore en plus, dans un état de transe indescriptible, reprenant un verre alors qu’on était toujours à fond, animés de cette espèce de démence qui prend possession des drogués s’alignant ligne sur ligne alors qu’ils sont déjà consumés par les effets de la dope.
A la fin de cette furieuse journée, 5 verres plus tard, allongée dans le hamac, j’avais des visions et mon esprit et mon corps nettoyés par la transe/danse étaient au summum du bonheur…
Et puis y eu l’anif de Fabrizio. Même recette. Jusqu’à 5h du matin. Faut absolument que je parle de ce moment-là…
Quand, alors qu’on se déchainait sur le hardcore le plus hardcore du monde, la Maestra (qu’était de la partie) s’est levée, entraînée par notre folie, pour danser avec nous…
Je sais pas si vous voyez le délire ! Voilà cette femme, plus de 60 balais au compteur, indigène corps et âme et un peu enrobée, chamane de surcroît, qui danse avec un dreadeux et une folasse à 2h du mat dans une maloca toute sombre en plein cœur de la jungle, sur la pire musique, la plus féroce, la plus violente et la plus rapide qu’existe sur Terre, comme si de rien n’était…
Putain, mais faut le voir de ses yeux pour y croire !
Merde, c’est pour ces instants-là que je vis. C’est pour ça que je voyage comme ça, que je continue à faire tous mes trucs de ouf. Je vous le dis, les gars, ça vaut tout le putain d’or du monde…
Maintenant, l’ayahuasca, c’est ma pote. Et c’est loin d’être fini entre elle et moi…
© Zoë Hababou 2022 - Tous droits réservés
El Diario Latino #6 : The End
Les rencontres de malade s’enchaînent. Les évènements explosifs s’accumulent. Les expériences se télescopent si vite les unes après les autres que tout ce que je peux faire est de… suivre. Galoper avec elles, sans reprendre mon souffle. Sans déconner, j’ai l’impression d’être Jim Carrey dans Yes Man ! Vous connaissez le principe ? Dire OUI à tout ce qui se présente, foncer tête baissée dans tout ce que la vie te propose, aussi ouf, dangereux ou stupide que ça paraisse ! Et bordel, mais c’est la meilleure manière de vivre, nom de Dieu !
Iquitos, Pérou : Jour 131
Ceci est le dernier Diario Latino que vous lirez. C’est devenu impossible pour moi de le tenir régulièrement.
Il m’est arrivé trop de choses. Trop de rencontres, trop de bouleversements, trop d’évènements que je me sens incapable de décrire, et que j’ai plus envie de partager. Parce que ça les vide de leur essence et que ça n’appartient qu’à moi. Et puis, il est hors de question de me couper de ce que je vis, ne serait-ce qu’une seconde, pour prendre le temps de le rapporter ici. Sans blague, vous me voyez refuser l’invitation d’un Anglais badass à se déchirer la gueule dans un bar miteux ou encore décliner un tour en bateau pour voir les dauphins au coucher du soleil parce que, nan, désolée, j’ai du retard dans mon carnet de bord, ce soir faut que j’écrive ? J’aimerais bien voir ça, tiens !
Et se raconter à soi-même sa propre histoire alors qu’elle est en train de s’écrire… A quoi bon ?
Depuis un moment, je me disais qu’être connectée freinait l’immersion et l’assimilation de ce voyage. J’en venais à regretter l’époque de mon premier trip, pas loin de 15 ans en arrière, quand mon unique moyen de contact avec le monde extérieur (c’est-à-dire ma mère) était un pauvre téléphone qui me coûtait 3 euros à chaque sms envoyé. Vu qu’en ce temps jadis y avait un nombre limité de caractères par sms (sinon ça en coûtait deux), autant dire que t’avais plutôt intérêt à te restreindre sur le déballage de ta life, ce qui te poussait à aller à l’essentiel. En gros donc : Maman, t’en fais pas, je suis toujours en vie (envoyé toutes les deux semaines).
J’étais complètement seule avec ce que je vivais. Et j’adorais ça, en fait.
Déjà à l’époque, tenir le Carnet de Route me demandait une certaine astreinte, mais j’étais beaucoup moins prolifique au niveau de la fiction, donc ça se résumait plus ou moins à la seule écriture que je m’imposais.
Les choses ont changé aujourd’hui.
Le truc, les gars, c’est que quand t’es capable de transformer une expérience en fiction, y a plus aucun intérêt à la relater telle quelle. Aucun intérêt personnel, du moins. La nouvelle La Passagère a constitué une sorte de révélation, à ce niveau. L’exemple le plus flagrant que je puisse trouver, c’est ces légendes que les indigènes m’ont racontées. Pourquoi les faire transiter par ici alors que je peux direct m’en inspirer pour les transformer en Histoires de l’Autre Monde ?
A partir de maintenant, voilà ce sur quoi je veux travailler. Voilà l’endroit où je veux mettre toute ma putain d’énergie. Et surtout, voilà la seule concession à l’écriture que je suis désormais prête à faire durant ce voyage.
La fiction. Utiliser ce que je vis pour l’incorporer directement à mon œuvre.
Les deux semaines passées dans la jungle colombienne sans wifi ont achevé de me convaincre que la seule vraie manière de vivre ce trip était d’oublier le reste du monde. Celui que j’ai laissé derrière moi. Physiquement, mais aussi sur les réseaux.
Les rencontres de malade s’enchaînent. Les évènements explosifs s’accumulent. Les expériences se télescopent si vite les unes après les autres que tout ce que je peux faire est de… suivre. Galoper avec elles, sans reprendre mon souffle. Sans déconner, j’ai l’impression d’être Jim Carrey dans Yes Man ! Vous connaissez le principe ? Dire OUI à tout ce qui se présente, foncer tête baissée dans tout ce que la vie te propose, aussi ouf, dangereux ou stupide que ça paraisse ! Et bordel, mais c’est la meilleure manière de vivre, nom de Dieu ! Vous voulez des exemples ? No problemo.
En vrac et dans le désordre, ces dernières semaines j’ai repris de l’ayahuasca en Colombie pour la première fois depuis la mort de Wish, j’ai vu des dauphins, des singes, des perroquets libres volant dans le ciel et des serpents mortels, j’ai quitté la Colombie pour le Pérou en naviguant sur l’Amazone, j’ai appris à préparer le rapé (tabac à priser chamanique), je suis tombée amoureuse, j’ai fait le plus beau galop de ma vie sur un cheval nommé Cambalaché, j’ai réalisé le rêve de me rendre sur les lieux du film L’Étreinte du Serpent, j’ai vu une liane d’ayahuasca vieille de 16 générations, j’ai rencontré des Italiens, des Anglais, des Lituaniens, des Polonais, des communautés indigènes de tous bords, des gens complètement fêlés et magnifiques, chacun avec sa folie singulière, qui m’ont filé du grain à moudre pour de futurs personnages, j’ai testé le yopo, graines contenant de la DMT qu’on réduit en poudre pour se l’envoyer dans le nez et c’était tellement violent que j’ai cru que j’allais jamais en revenir, je me suis lavée toute nue dans les rivières, j’ai gerbé mes tripes, je me suis décalqué la gueule à la bière, je me suis sentie seule, je me suis sentie comprise, je me suis sentie aimée, j’ai parlé de mes livres à un nombre de gens effarant, j’ai fait tellement d’heures de bateau dans la jungle que je sais même plus l’effet que ça fait de prendre un bus, je suis restée dans une grotte toute noire en plein silence, que les indigènes considèrent comme le vagin de la déesse de la Terre, la Pachamama, seulement caressée par le frôlement des chauve-souris, et en sortant de cette grotte je suis née à nouveau (selon la légende), et enfin… j’ai trouvé la communauté dans laquelle je vais rester pour faire une diète d’ayahuasca et sans doute d’autres plantes maîtresses, celles que Travis diète dans Borderline.
Là-bas, il y a un tumbo dans lequel je peux m’isoler sans voir personne pendant des semaines en pleine jungle. Et il est aussi question que je prenne de l’ayahuasca toute seule, dans ce tumbo, pour la première fois de ma vie.
Donc après 4 mois et demi de voyage, les priorités ont changé. Le seul truc qui compte à mes yeux à présent, c’est de VIVRE.
Bien sûr, en tant qu’auteure indépendante, je me disais que de maintenir un minimum de présence sur les réseaux, c’était le moins que je pouvais faire pour faire perdurer mon business. C’est bien connu, pas vrai, que si t’existes pas sur les réseaux, t’existes pas tout court.
Putain de conneries.
Bullshit de merde.
La vérité, c’est que beaucoup de gens se contentent de liker mes photos sans avoir la curiosité d’aller voir ce que j’écris. C’est marrant, mais on dirait qu’ils font pas le lien entre ce que je montre de mon voyage et l’inspiration que ça pourrait me procurer. Hey, j’adore le délire de cette meuf, quel beau voyage, dis donc ! Acheter ses livres parce que cette fille-là doit forcément avoir des trucs intéressants à dire ? Tu parles ! A part scroller, j’ai pas le temps pour ça, mon vieux. Pas le temps de lire. Pas le temps de rien.
Bah vous savez quoi ? Fuck off. J’ai plus de temps à perdre avec ça. Si Borderline doit se faire connaître pour de vrai un jour, ça se fera sans moi.
Je posterai encore quelques photos sur Twitter et Instagram, parce que c’est important pour moi de montrer aux autres la beauté du monde et peut-être d’arriver à en inciter certains à se lancer sur la route à leur tour, mais j’en ai fini avec l’étalage de mon vécu à travers ce Diario.
Tout ce qui m’incombe en tant qu’artiste, c’est juste de continuer à écrire. Et bordel m’isoler en pleine jungle avec l’ayahuasca comme guide est le seul et unique putain de truc sensé à faire à l’heure qu’il est. Et puis, ici, les gens s’intéressent vraiment à ce que j’écris. Quand ils voient le jaguar sur la couverture du tome 1, ils comprennent tout de suite ce que ça veut dire. S’il existe encore un quelconque marketing en ce qui concerne Borderline, il est à présent dans le rapport direct. Évidemment, la plupart des gens que je croise ne sont pas Français, ce qui limite le nombre de lecteurs que je peux trouver. Mais je m’en cogne, en fait. Rien que de parler de cette saga, qui compte plus que tout à mes yeux depuis plus de la putain de moitié de ma vie, à des gens qui parlent le même langage que moi, suffit à me réjouir !
Donc voilà où on en est. Mes projets ? Demain, je pars pour des semaines de diète d’ayahuasca et de plantes maîtresses dans une microscopique communauté le long d’une rivière au sud d’Iquitos. Je vais m’acheter des cahiers, à l’ancienne, pour écrire le dernier tome de Borderline exactement dans les mêmes conditions que Travis. Eh ouais, là-bas y a pas toujours l’électricité pour charger l’ordi, et je me laverai dans la rivière et je me ferai défoncer par les moustiques, mais qu’est-ce qu’on en a à foutre ? Je vais retranscrire mes cérémonies pour poursuivre les Carnets d’Ayahuasca. Je vais tout bonnement suivre ma route en silence, celle qui fend en deux le cœur de mon esprit, pour aller y débusquer les dernières flammes dont j’ai besoin pour terminer ma saga en monstrueuse apothéose !
Merci à tous ceux qu’ont suivi ce Diario Latino pendant presque 5 mois. Je veux pas entendre la moindre plainte. Si ce que je fais vous intéresse vraiment, allez acheter mes bouquins et lisez mes nouvelles. Ces journaux de voyage, c’est que de la couille en boite comparé aux étincelles que je suis capable de produire en fiction.
Le fameux “Show, don’t tell”, vous connaissez ? Bah voilà. Personne ne perd au change, et surtout pas moi.
Je suis libre.
Update : Mon incroyable expérience chamanique dans la jungle amazonienne !
© Zoë Hababou 2022 - Tous droits réservés
La Chanteuse, Background : Une Histoire de Sexe
L’intérêt majeur d’écrire sur le sexe, c’est pas tant de parvenir à décrire les positions les plus invraisemblables de façon à ce que le lecteur puisse bien tout visualiser, sinon d’atteindre le cœur de cette fièvre animale qui prend possession des Hommes quand le feu du désir les embrase… et de la faire ressentir au lecteur. On pourrait penser que ça n’a rien de très élevé ni de très noble. Pourtant, j’éprouve un respect sans nuance pour cette partie primitive et affamée de nous-même capable de dominer l’être entier quand elle s’éveille, peu importe la forme qu’elle emprunte : sauvage, obscène, insatiable, et bien souvent, dépourvue de toute raison.
Je vais redevenir cette ombre qu’a fusionné avec la tienne quand tu me faisais l’amour, pénétrer cette dimension où tu te planques, celle où tu es le Roi, marcher dans les ténèbres, écraser les os, piétiner les autres damnés, défier tes cerbères et tous ceux qui oseront se mettre en travers de mon chemin.
Genre : Érotique
Le Pitch
Une chanteuse en quête d'inspiration, recluse en plein désert, voit un jour le Diable se présenter à elle. Après l'avoir séduite et rendue folle amoureuse, il l'abandonne. Son amour se transforme alors peu à peu en torture.
La Genèse
L’idée de base de cette nouvelle, c’était de parvenir à transcrire les émotions suscitées par une chanson. Enfin, deux en fait. Un exercice tout ce qu’y a de personnel, en somme, mais qui se prêtait admirablement aux Chants du Désert, vous allez piger pourquoi.
Avant d’aller plus loin, voici ces deux fameux morceaux de PJ Harvey :
THE DANCER
SEND HIS LOVE TO ME
Transcrire la musique en mots
Ces chansons font partie d’un même album, et j’ignore si c’est une volonté de PJ Harvey, mais selon moi, elles se suivent et content la même histoire, à savoir, la rencontre de la chanteuse avec un homme charismatique, puis sa solitude et sa chute dans la folie quand cet homme s’en va.
Beaucoup d’éléments de ces chansons se trouvent dans la nouvelle, je m’en suis servis comme piliers et comme repères tout le long de la rédaction. Mon but était de parvenir à faire éprouver au lecteur ce que moi j’éprouve à l’écoute de ces musiques. Je saurai jamais si j’ai réussi, bien sûr, mais il me semble qu’il est toujours bon d’avoir une vraie ligne directrice lorsqu’on écrit. Je ne parle pas de plan, mais de volonté. S’attaquer à une émotion qu’on veut déterrer, sublimer, mettre en scène, creuser jusqu’à l’os, en gros donc, atteindre la substantifique moelle d’un sentiment humain.
Dans La Chanteuse, il y en a plusieurs : la rencontre avec son idéal, le désir sexuel insensé, la douleur de l’abandon, du manque et du deuil, et enfin, la chute dans la démence et la marche vers le suicide.
Au début, je tâtonnais avec ce personnage. Je me demandais laquelle des autres figures des Chants pourrait avoir été l’amant de la Chanteuse. Le Poète, le Sorcier peut-être ? Et puis, j’ai eu une révélation.
Le Diable.
Qui d’autre que lui aurait pu tourner la tête de cette pauvre fille à ce point ? Et puis, tout coïncidait parfaitement ! Puisque toute cette série s’articule autour du thème de la passion destructrice entraînant la perdition, le Diable était le candidat idéal pour mener la Chanteuse au point de rupture…
Et j’ai su que cette nouvelle serait du genre ÉROTIQUE.
Du sexe !
En tant qu’écrivain, c’est bien sûr un plaisir énorme de se colleter à la représentation de Satan comme amant badass ultime, fantasme ambulant, Dieu du Sexe, j’en passe et des meilleures ! Ouais, parfois, on écrit avant tout pour se faire plaisir à soi, et je peux vous dire que… j’en ai éprouvé, du plaisir, à écrire ce truc, même si l’exercice m’a fait suer pendant une semaine entière ! C’est loin d’être évident, d’écrire des scènes de cul sans tomber dans les clichés du genre, et pour être parfaitement honnête je sais très bien que je les ai pas tous évités. D’un autre côté, nos fantasmes et notre imaginaire fonctionnent pratiquement selon les mêmes règles. Z’avez qu’à cuisiner les meufs de votre entourage ou tout simplement regarder en vous-mêmes : personne ne fantasme sur un banquier bien propre sur lui affligé de calvitie. Navrée.
Et puis merde, on parle du Diable après tout, et en tant que Tentateur, il est évident que s’il y en a bien un qui se doit d’incarner l’Idéal badass qui pollue l’esprit des nymphettes, bah, c’est lui ! Donc, je me suis pas gênée pour y aller à fond.
Cela dit, l’intérêt majeur d’écrire sur le sexe, c’est pas tant de parvenir à décrire les positions les plus invraisemblables de façon à ce que le lecteur puisse bien tout visualiser, sinon d’atteindre le cœur de cette fièvre animale qui prend possession des Hommes quand le feu du désir les embrase… et de la faire ressentir au lecteur.
On pourrait penser que ça n’a rien de très élevé ni de très noble. Pourtant, j’éprouve un respect sans nuance pour cette partie primitive et affamée de nous-même capable de dominer l’être entier quand elle s’éveille, peu importe la forme qu’elle emprunte : sauvage, obscène, insatiable, et bien souvent, dépourvue de toute raison.
L’idée était donc de mettre en scène cette envie vorace et amorale qui transcende la protagoniste au contact du Diable, si doué pour réveiller ses plus bas instincts…
Et si le Diable était un symbole de la Muse ?
Mais au-delà de cet aspect purement sexuel et fantasmagorique, le lecteur attentif aura repéré un parallèle évident entre le Diable et l’Inspiration, révélant la figure de Lucifer en tant que Muse. Je ne compte pas m’étendre sur le sujet (je l’ai déjà fait en long et en large avec Le Prophète), mais il peut être intéressant de garder ça en tête à la lecture ; l’inspiration comme maléfice, la muse comme source d’excitation, de délice dionysiaque et de sublimes abîmes, l’œuvre comme rencontre avec son être intérieur mais aussi comme perte de soi et démence… Et enfin, la possibilité que l’art le plus beau soit celui que l’artiste cache en lui, celui que le public ne connaîtra jamais, comme ces chansons que la Chanteuse chante en se dirigeant vers sa mort…
Du coup, la question émerge : le Diable est-il vraiment venu, ou bien toute cette histoire n’est-elle qu’une métaphore de l’Artiste en proie à ses démons ? L’Artiste qui prie pour que sa muse le trouve, qui s’enflamme quand elle le possède, et qui devient fou quand elle s’en va… avant de réaliser qu’elle lui a laissé un cadeau caché tout au fond de lui : un art non destiné à la gloire, secret, sublime, qu’il ne pourra trouver et comprendre qu’au moment de sa mort. Mort ou suicide, qui, soit dit en passant, pourrait symboliser le retrait hors du monde et donc l’entrée dans une sphère bien plus pure où l’œuvre et la vie fusionnent. Et où le cœur de l’Artiste serait enfin en paix…
Ou alors, le fait que la Muse s’éclipse en faisant tomber l’Artiste dans la folie n’est qu’une étape afin qu’il se mette en quête de celle-ci au lieu de l’attendre passivement en regardant l’horizon ? Au début de l’histoire, c’est le Diable qui se présente, mais à la fin, c’est la Chanteuse qui sait désormais comment le retrouver… quitte à aller chercher l’inspiration jusqu’en enfer comme elle le fait à la fin, c’est-à-dire, se connecter à ses propres ténèbres (ce que j’ai fait moi aussi, dans une certaine mesure, pour écrire ce texte).
Sous cet angle, la Muse serait donc à la fois un démon et un dieu. Personnellement, je trouve ça magnifique.
Comme toujours avec moi, il y a plusieurs niveaux de lecture.
La violence de l’amour…
Je pourrais m’étendre des heures et des heures sur le deuil d’une histoire d’amour, le manque qui creuse le ventre, la façon dont on se transforme en l’ombre d’une ombre voire l’ombre d’un chien (vous avez reconnu la chanson de Brel, Ne me quitte pas ?) quand on est raide dingue amoureux, la manière dont ce qu’on éprouve envers celui qu’on aime s’apparente à un maléfice (I put a spell on you, évidemment !), ce que la solitude peut engendrer comme mirages tandis qu’on prie pour voir apparaître son idéal à l’horizon, la façon dont on devient soudain croyant, dont on se raccroche à n’importe quoi quand on est en deuil, même aux fantômes, l’envie sauvage d’aller se perdre à jamais au cœur de l’oubli quand la vie n’a plus de sens et s’apparente à une sombre attente de la mort, lorsque toute signification a disparu, ou encore, la beauté des flammes du désir qui dansent dans les yeux de son amoureux et cette violence sublime du corps quand il subit l’appel lancinant du sexe…
Bref, bien que cette nouvelle m’ait demandé beaucoup d’efforts en me forçant à me connecter à des trucs que j’aurais parfois préféré laisser dans l’Ombre, je suis heureuse de l’avoir écrite, et d'avoir pu m’approprier l’espace d’un instant ces chansons sublimes de PJ Harvey qui me hantent depuis des années.
La puissance de cette femme, sa fragilité féroce qui devient sa force, sont pour moi un exemple, presque une apothéose de ce qu’une femme peut être, et je compte bien continuer à m’en servir comme guide…
La musique, c’est quand même quelque chose, pas vrai ?
Déjà sept nouvelles publiées dans la série des Chants du Désert, c’est cool, ça commence à prendre forme ! En chemin, d’autres idées ont émergé, de nouveaux personnages, des lieux, des animaux, des esprits… Moi je me tire pour la jungle amazonienne dans deux jours, donc le rythme des publications va ralentir, mais restez connectés, toutes ces histoires sont en train de mûrir bien comme il faut…
Bukowski : Le Coup de Gueule
J’ai écrit cet article parce que trop peu de poètes rebelles ont songé à publier un manifeste sur lequel s’appuyer. Alors que les Grandes Têtes Molles et les professeurs de littérature n’arrêtent pas depuis leurs chaires de postillonner des théories d’où toute vie, une fois passée à l’essoreuse, est réduite à néant. Tel un tsunami à répétition, leur logorrhée recouvre et noie presque tout le monde. Le cul posé sur un tabouret de bar, j’espère que ces lignes, écrites tout au bout d’un comptoir, toucheront certains d’entre vous – peut-être comprendrez-vous que nos vies, seraient-elles ratées, que nos mœurs et nos poèmes participent d’un choix.
Plaidoyer en faveur d’un certain type de poésie, d’un certain type de vie, d’un certain type d’êtres de chair et de sang voués à disparaître tôt ou tard
D’évidence, pour un certain nombre d’entre nous conscients de la dérision de la plupart des engagements humains, de la plupart des existences et de la plupart des cérémonies mortuaires, le jeu n’en vaudra jamais la chandelle. Tout autour de nous, les morts sont en position de force, ne serait-ce que parce que le pouvoir ne s’obtient qu’à condition de renoncer à la vraie vie. Aussi trouver un mort est-il facile – ils pullulent au rebours des vivants qui sont une espèce rare. Observez le premier quidam que vous croiserez sur le trottoir : son regard est terne ; sa démarche est pesante, engourdie, disgracieuse ; même ses cheveux semblent sur le point de se décoller de son crâne. Tout en lui témoigne de la non-vie – par exemple, il se pourrait qu’il vous donne l’impression d’émettre des radiations, et ce serait logique car il se dégage toujours quelque chose des morts, une puanteur accompagnant l’arrêt de leurs fonctions cérébrales, de quoi vous faire vomir votre déjeuner si vous y êtes trop longtemps exposé.
Hériter de la vie et parvenir à s’y accrocher
jusqu’à la
mort tel est,
dans notre société pusillanime, cruelle, hypocrite,
le problème, dit le chat
en retombant sur son cul
après avoir effectué un salto arrière.
En littérature, nous avons eu quelques bons professeurs. Et autant de mauvais. Mais, quand il y va de l’histoire des nations, l’équilibre est rompu : dirigeants et leaders politiques n’ont été, au fil des siècles, que de piètres professeurs, de sorte qu’ils sont responsables de la situation catastrophique dans laquelle nous nous débattons. Si nos grands hommes, ou passant pour tels, doivent, par nécessité, se montrer fourbes, incompétents et bêtes à manger du foin… c’est que, pour espérer pouvoir un jour diriger les morts-vivants, il leur faut parler le langage des cimetières et prêcher des méthodes mortifères (comme la guerre) afin d’être compris par des cerveaux en état de putréfaction avancée. L’histoire, parce qu’on l’écrit toujours au nom de l’Ordre, au nom de la Ruche, ne nous aura laissé que des flots de sang, des instruments de torture et des amoncellements d’ordures – aujourd’hui encore, après 2000 ans de civilisation judéo-chrétienne, les rues fourmillent d’ivrognes, de mendiants, d’affamés, et aussi d’assassins, de flics, et d’handicapés livrés à eux-mêmes, et voilà dans quel océan de merde nos enfants sont précipités – nous l’appelons Société.
À moins d’un revirement phénoménal qui tiendrait du miracle, je ne suis pas certain que le monde puisse être sauvé. Et puisque le salut du monde n’est pas de notre ressort, permettez-moi au moins de dresser un état des lieux et d’examiner le sort qui nous est fait.
Les sauveurs se ramassent à la pelle. Ils sont presque aussi nombreux que les morts. Et, d’ailleurs, un grand nombre de ces rédempteurs appartiennent déjà au peuple des morts. Car, quelque part en chemin, ils ont oublié de se sauver eux-mêmes.
Ce qui, du coup, m’oblige à user d’un vilain mot : POÉSIE. Prêts ? Feu.
Membres de cette société à la dérive, les poètes y jouent par voie de conséquence un rôle dont l’importance varie précisément en fonction de leur investissement respectif dans ladite société. S’ils s’aplatissent devant elle, ils toucheront leurs trente deniers. Il en est d’autres qui, bien qu’en désaccord avec la marche de l’histoire et le gouvernement en place, s’interdisent le moindre commentaire et reçoivent eux aussi le salaire de leur silence. Le plus souvent, et quelle que soit leur attitude, tous ces poètes accouchent, non sans un certain raffinement, d’une poésie où le futile le dispute à l’inutile. Voilà qui est écœurant, tristement écœurant. La majeure partie de notre mauvaise poésie, celle que tout le monde s’arrache, est écrite par des professeurs de ces universités que financent l’État, l’establishment local ou les grandes entreprises. Ce sont des professeurs sans histoires qu’on est allé recruter afin qu’ils engendrent, de manière continue, des élèves sans histoires, lesquels, à leur tour, assureront le passage de témoin dans les classes supérieures. Et cela, tandis que les derniers du classement, les recalés de l’humanité, continueront de faire tourner la roue de la fortune et que les marionnettes de l’intelligentsia collaboreront de tout leur être au système, même si à l’occasion, par jalousie ou carriérisme, il pourra leur arriver de se disputer des bribes de pouvoir.
Personne d’un peu sensé, d’un peu sensible, n’acceptera jamais de s’inscrire dans une université même s’il en a les moyens. Il n’y apprendra rien sur la condition humaine qu’il n’ait déjà appris en errant dans les rues de n’importe quelle ville de ce pays. Laissez-moi vous dire qu’un homme vient au monde avec sa propre originalité, laquelle ira en s’émoussant au fur et à mesure qu’il grandira, qu’il mettra un pied devant l’autre, qu’il vieillira. Dans la mesure où elle n’est qu’un alinéa de l’histoire des natures mortes, l’université n’est d’aucune utilité. La société nous répète pourtant qu’un homme dépourvu d’une formation universitaire, un homme qui a refusé de jouer le jeu, finira tout en bas de l’échelle en se voyant affecter aux besognes les plus indignes comme de livrer des journaux, de faire le garçon de course, de laver des voitures, de faire la plonge, de surveiller des halls d’immeubles, et ainsi de suite.
Aussi, moins longtemps vous y réfléchirez, plus vite vous finirez par vous décider. Et, vu les deux choix proposés, enseigner la littérature ou régner sur les bacs à vaisselle, vous opterez certainement pour le second des choix. Peut-être ne sauverez-vous pas le monde mais, pour sûr, vous ne lui aurez causé aucun mal. Et si vous avez sans mentir la poésie dans la peau, rien ne vous empêchera d’en écrire, non pas comme on vous l’aurait enseigné à l’université, mais à votre rythme, rageur ou serein, un rythme qu’aura suscité dans votre âme la situation misérable qui est la vôtre. Pour peu que la chance s’en mêle, vous choisirez de crever la dalle plutôt que de crever à petit feu en lavant la vaisselle des autres.
Pas plus tard qu’hier, un magazine littéraire, jouissant d’une relative réputation, a atterri dans ma boîte aux lettres. Raison pour laquelle je me suis plongé dans la lecture d’un long article sur l’œuvre d’un professeur de fac, directeur d’un département et poète de surcroît – le genre de type à être unanimement respecté et craint alors qu’hostile à toute émotion, il écrit, ça va de soi, avec un marteau-piqueur. S’appliquant avec une grande ténacité à peindre l’insignifiant, il s’est ingénié à parsemer ses poèmes de considérations théoriques « en rapport avec notre essence ». Les grands mots stériles et sépulcraux coulent sous sa plume, tant et si bien que son œuvre finit presque par avoir du sens si l’on s’arme de suffisamment de patience pour l’y découvrir. Mais chacun sait que même un grillon a quelque chose à dire si on l’écoute longtemps – de quoi, parions-le, permettre à un diplômé d’aligner des kilomètres de conneries. Bref, j’ai refilé ce magazine à un type qui passait devant chez moi (le papier était trop épais pour que je me torche avec). Ce faisant, me voici condamné à polémiquer en ne m’appuyant que sur ma mémoire. Pardonnez-moi et venons-en au fait. Dans cette longue et amoureuse et servile étude sur un dieu vivant, l’un de ses propos, destinés à la méditation de ses élèves, y était rapporté, et ça ressemblait, quasiment, à ceci :
« Maintenant, peut-être que mes maux
seront aussi
les vôtres. »
À tous ceux et celles qui auront considéré ces trois lignes comme la preuve d’une très profonde, et très éclairante, sagesse, je rappellerai que ce Monsieur n’a fait que voler et répéter ce qui se dit dans les rues depuis des lustres, un refrain qui, dans sa bouche, a des relents de moisi. Ses maux ne sont pas les miens. Il a choisi la mort plutôt que de souffrir. J’ai choisi de vivre en souffrant.
Son attitude, banalement conformiste, remonte à la nuit des temps. Il n’empêche que tout l’article glorifiait son intuitivité en dépit de la fadeur, de la platitude, de la mollesse de ses écrits… en dépit de ses formules assommantes et avilissantes. Ce qui lui vaut désormais une chiée de fidèles qui copient son style – et passent de ce fait à côté de l’essentiel : LA VIE –, ajoutant leur touche de morbidité à une histoire qui n’est déjà qu’un immense mouroir, empilant artifices sur artifices, mensonges sur mensonges… moyennant quoi, sous cette avalanche de pestilentielles déjections animales, nos pauvres âmes, déjà bien mal en point, se consument d’ennui.
Mais, surtout, n’oublions pas les idiots de troisième division qui sont prêts à tout pour être admis dans le club des Grandes Têtes Molles, ceux-là pousseront le vice jusqu’à pondre de mortelles entourloupes, lesquelles, comme celles de leurs maîtres, ne parleront de rien, de rien. De RIEN…
je & moimi/////
baguettes sinoises/7…*
&
j’étais là moi &
gwatammmurrra rassemblé #9/.
1/4///…/.
Un tel poème, vous pourriez l’interpréter comme bon vous semble, vanter par exemple son intelligence fulgurante, sans craindre qu’on vous contredise. On en revient à notre grillon. Je ne refuse pas les expérimentations artistiques mais je refuse d’être pris pour un con par des individus dépourvus de talent. L’Art, ouvrez grand vos oreilles, ça se chie, ça se hurle.
Les nuits que nous avons passées en prison, en HP, dans des refuges pour SDF, nous en ont plus appris sur la nature du soleil que notre lecture de Shakespeare, Keats, Shelley… On nous a engagés, puis licenciés, on a démissionné, on s’est fait tirer dessus, on nous a tabassés, on nous a piétinés, parce que nous étions soûls ; on nous a crachés à la gueule pour avoir refusé de jouer un rôle dans leur histoire, pour avoir préféré nous enfermer le plus longtemps dans un trou à rats en compagnie d’une machine à écrire et même sans elle, avec pour écrire juste notre peau et ce qu’il y avait en dessous, alors forcément, lorsque, amochés et épuisés mais toujours vivants, nous mettons un mot derrière l’autre, nous n’observons pas vraiment les conventions POÉTIQUES que ces messieurs ont établies – selon eux, nous n’en avons jamais respecté aucune. De sorte que, pour nous émanciper de ce monde de cadavres, nous n’avons pas cherché (et nous ne cherchons pas), n’en doutez pas, à plaire ou à impressionner. Or la chose que les morts détestent le plus, c’est de se heurter aux vivants. Il s’ensuit que rares sont les éditeurs qui ont le courage de nous publier. Et quand il s’en trouve, des hurlements ne tardent pas à se faire entendre :
DÉGUEULASSE ! IGNOBLE ! CE N’EST PAS DE LA POÉSIE ! Pornographes, nous allons vous dénoncer auprès de l’administration postale.
Il est clair que, pour la plupart de ces hurleurs, la poésie se présente comme un havre de paix dans lequel il est interdit d’introduire du bruit et de la fureur. La préciosité de leur poésie tient au fait qu’ils ne s’intéressent qu’à ce qui ne compte pas. Leur poésie revient à gérer un compte épargne. Elle a toute sa place dans Poetry, la revue de Chicago depuis si longtemps momifiée qu’il n’y aurait aucun mérite à s’y attaquer : ce serait comme de frapper une grand-mère de 80 ans en train de prier à genoux dans une église.
Mais j’imagine que ces tronches de macchabées, aux traits sculptés par la médiocrité, la sournoiserie, la pétoche, ne disparaîtront jamais. Et, parce que nous sommes partisans de les laisser prospérer, savourer leur confort, suivre leur chemin, dans l’espoir qu’ils nous accorderont simplement le droit de respirer… eh bien, mes frères, ils se jettent sur nous, eux qui ne sont que lilliputiens bardés de diplômes, cerveaux difformes laminés par l’histoire, époux névrosés d’insignifiantes ménagères qui ne se soucient que de leurs jardins et de la poésie d’un obsolète 17e siècle et qui savourent leur bonheur de voir leurs héritiers exploiter de pauvres bougres au nom du Progrès et du Profit. Puissent-ils être tous, hommes et femmes, damnés pour avoir traité d’invraisemblable, d’impure, d’insane, d’insensible, d’illisible notre œuvre…
Seigneur, ô seigneur, si seulement ce soir je pouvais m’arracher mon putain de cœur et le leur montrer, quoiqu’ils n’y verraient, j’en suis convaincu, qu’un abricot, un citron desséché, une vieille graine de melon.
Ils sont hermétiques au monde réel et, partant, aux choses du quotidien. Il leur est impossible d’envisager qu’un homme de ménage, chargé de la propreté des chiottes de femmes, puisse valoir autant sinon plus que le président des États-Unis d’Amérique, et cela sans disposer de moyens de destruction massive, ou bien que ce même homme surpasse en tous points le chef de n’importe laquelle de ces pseudo-nations qui n’ont pour elles que leurs passés terrifiants, honteux, putrides. Nos existences leur échappent car leurs yeux se sont habitués à ne voir, à ne reconnaître et à n’acclamer que le spectacle de la mort.
Beaucoup, parmi nous qui nous attachons à décrire la Vie dans nos poèmes, se laissent gangrener par la fatigue, la tristesse, la maladie, et se sentent presque vaincus (mais pas tout à fait). Nous ne sommes pas pour autant prêts à oublier que notre art n’a pas besoin d’un Dieu pour être divin et que nous serons Sauvés sans le besoin d’un Jardin et que nous ne devons pas notre Liberté à la Guerre, toutes choses qui font que je n’admire pas Creeley, que je n’admire pas davantage Ginsberg qui est en train de perdre pied sous le poids des hordes hippies vocifératrices. Quitte à pleurer, je préfère le faire sur toutes ces jolies filles que l’âge a fini par rattraper, sur toutes ces bières qu’on a bêtement renversées, et sur toutes ces bagarres qui ont éclaté pour trois fois rien devant la porte d’un appartement lorsque l’alcool rouvrait les plaies de nos pauvres amours. Membre de droit de la Génération Fourmi, je défends bec et ongles notre poésie, et je me battrai pour préserver notre droit de dire et d’écrire ce qui est. Sans l’obligation de porter un costard. En me fichant que la police saisisse pour « obscénité » les fanzines qui me publient. Et sans la crainte de perdre nos jobs de merde. S’il vous plaît, ne me faites pas un mauvais procès, je ne prétends pas à l’immortalité ; je ne réclame aucun traitement de faveur – je suis d’accord, tout est précieux, sauf que, lorsque je mets mes chaussures, je ne vois que deux pieds sur le sol. Aussi permettez-moi d’ajouter ceci : je fais partie de ces rares hommes qui, talentueux ou non, ne supportent plus ce sempiternel jeu de la mort, et qui, avec leurs bras, leurs nez, leurs cerveaux, leurs os, leurs vies brisées, essaient d’injecter un petit peu de raison dans ce monde enténébré – une sorte de piqûre de soleil. POUR VIVRE ? Oui, pour vivre, ce machintruc qui nous concerne tous, les morts-vivants et les vivants-vivants.
Le monde de la poésie attire les trous du cul. Des trous du cul à la puissance mille pour l’essentiel. Comme ils ont en commun de considérer l’Art comme une planque, ils vont se répétant qu’ils auraient préféré réussir dans un autre domaine. Il suffit de voir leurs chemises et leurs slips cradoques pour s’en convaincre. Sauf qu’à l’inverse des nations et de leurs gouvernants, l’Art sait attendre son heure. Et son heure semble être venue. La recrudescence des descentes de police atteste en effet que quelque chose de formidable est sur le point de naître. Et ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est que la majorité des nouveaux (les doués, pas les autres) ne s’intéresse pas, ou peu, à la politique. Voilà pourquoi la seule LAPD, et non la police de l’État, a reçu mission de les matraquer, et ce bien qu’elle soit surchargée, mais oui, de travail. Le plus dur, entre parenthèses, ce n’est pas la flicaille, mais le tribunal, car la présomption d’innocence ne signifie plus grand-chose. Il faut en avoir plein les poches si l’on veut déjouer les pièges de la loi et pénétrer les esprits étriqués des juges et des jurés. Bordel de merde, même si vous confiez à votre avocat ce que vous pensez, il va devoir repatouiller, reformuler votre déclaration afin qu’elle s’accorde avec ce code pénal que les morts-vivants ont écrit pour protéger les leurs. Plus personne d’ailleurs n’y comprend quoi que soit ; l’esprit des lois, ayant perdu tout rapport avec la réalité, s’est lentement dissout au fil des années.
Dans mes moments de sobriété, quand je m’interroge sur le futur de l’Art, j’en arrive à craindre que, malgré les RÉSERVES des fourmis, le temps, au contraire de ce que je viens d’écrire, ne lui joue un sale tour. J’entrevois ainsi le jour où l’on aura réussi à nous faire oublier que Van Gogh fut dans sa jeunesse un idiot magnifique, le jour où l’on attribuera son échec final à un manque de pureté, de cœur et de perspicacité – tout le contraire de ce qui est communément admis aujourd’hui. Que voulez-vous, on n’arrête pas le Progrès. Matisse, en revanche, continuera de trôner au sommet, car jamais on ne se lassera de sa peinture. Dostoïevski tiendra bon lui aussi, même si certains de ses romans feront sourire et il n’est pas exclu qu’on le traite d’excentrique et, peut-être même, d’agité du bocal. John Henry O’Hara, notre grand romancier actuel, tombera en un clin d’œil dans l’oubli, suivi de près par Norman Mailer. Bien que d’une totale sincérité, Kafka disparaîtra en même temps qu’on découvrira de nouvelles dimensions spatio-temporelles. D.H. Lawrence perdurera, mais je suis bien incapable de vous en expliquer la raison. Je ne possède pas toutes les réponses, je ne fonctionne qu’à l’intuition. Quelques-unes des premières nouvelles de William Saroyan se liront encore. Conrad Aiken tiendra la distance pendant un bon bout de temps avant d’être emporté par une nouvelle « nouvelle vague ». Pour Dylan Thomas, ce sera directement la trappe, comme pour Bob Dylan. Je ne peux toutefois le jurer, ma seule certitude est que je ne sais rien, oh, mon Dieu, on est foutus, n’est-ce pas ? Camus, bien sûr, restera. Artaud, de même. Voyons voir maintenant le cas de Walt Whitman, ce pédoque qui, lorsqu’il ne suçait pas la bite d’un matelot, se faisait royalement chier, alors je vous le demande, c’est cela votre culture, oui ou non ?
En tout cas, si vous estimez que la flicaille de notre époque fait montre de trop de brutalité, méditez cette lettre datée du 2 décembre 1965 que m’a adressée J. Bennett, le rédacteur de Vagabond, une revuette de Munich : « … Ils ont arrêté de réimprimer tes vieux poèmes – ici, on brûle ton genre de littérature. Prends ça comme un compliment. À Düsseldorf, ils viennent de détruire par le feu des livres de Günter Grass, Heinrich Böll et Nabokov – c’est une organisation de chrétiens intégristes qui s’en est chargée. À Berlin, ça fait partie du quotidien – figure-toi qu’ils ont incendié la vieille maison de Günter Grass, lequel s’est contenté d’afficher un sourire plein d’ironie et s’est remis illico au travail… »
Ils ont toujours été à nos trousses (regardez Lorca) ou plutôt nous n’avons cessé, armés de nos propres couteaux, de nous poursuivre nous-mêmes. Nous sommes les éphémères d’un été pourri. Quoi qu’il en paraisse, mon article se veut un plaidoyer en faveur de la poésie et une déclaration de guerre, putain oui, contre tous ceux qui, se baptisant poètes, parasitent nos vies. Nous connaissons, pour la plupart, l’échec, mais avec un peu de chance et, ô Seigneur, un peu d’amour, nous pourrions connaître la réussite, ce qui n’impliquerait pas de rouler au volant d’une Cadillac, bien au contraire – c’est justement pour s’éviter un tel piège et une flopée d’autres que nous réclamons la chance et l’amour. J’ai écrit cet article parce que trop peu de poètes rebelles ont songé à publier un manifeste sur lequel s’appuyer. Alors que les Grandes Têtes Molles et les professeurs de littérature n’arrêtent pas depuis leurs chaires de postillonner des théories d’où toute vie, une fois passée à l’essoreuse, est réduite à néant. Tel un tsunami à répétition, leur logorrhée recouvre et noie presque tout le monde. Le cul posé sur un tabouret de bar, j’espère que ces lignes, écrites tout au bout d’un comptoir, toucheront certains d’entre vous – peut-être comprendrez-vous que nos vies, seraient-elles ratées, que nos mœurs et nos poèmes participent d’un choix. En grande majorité, nous ne sommes ni des assassins ni des escrocs. Et il arrivera un jour où, sans renoncer à peindre la réalité, nous écrirons avec une telle grâce, ô combien, avec une telle justesse que vous autres, les singes savants, vous sortirez de vos jardins en assez grand nombre pour que je me tourne
vers
ce qui a rendu possible
vos visages et vos corps et vos égoïsmes
mais
je n’en serais pas effrayé dans mon foutu
lit de camp de location
malgré les douleurs physiques, morales,
et les atrocités que vous m’avez fait subir
je serais prêt à mourir en priant pour
vous
et pour moi
si je pouvais transmettre à vous tous,
tas de crevures et de pourritures,
le peu de vie qui me reste
je vous l’enfoncerais bien profond
et
je m’endormirais pour toujours.
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Le Poète, Background : Une Histoire d’Inconscient
Les lézards incitent le Poète à regarder son rêve en face, qui n’en est en fait pas un ; entre souvenir et avenir, le premier élément quantique entre en scène. Le Poète sait des choses sans les savoir, son inconscient essaye de communiquer avec sa conscience, via l’interface du rêve. D’ailleurs, le Poète connait si bien le rêve qu’il a le sentiment de l’engendrer consciemment, comme pour tenter de le comprendre. C’est ce qu’il dit au sujet de la scène qui se répète : il parle de l’accident de voiture, et tente de savoir ce qu’il s’est réellement passé ce jour-là. L’Ombre dans les ténèbres symbolise à la fois le Diable et l’Inconscient du Poète.
Écoute bien, Poète - Tout ça n’est plus de ton ressort - Tu as été choisi par lui - Il a marqué ton âme du sceau sacré - Des Esprits des Guerriers - Il t’attend pour commencer le combat
Genre : Poésie
Le Pitch
Un poète hanté par un souvenir d’enfance entend en rêve qu’il doit se rendre dans le désert pour rencontrer l’esprit du peyotl. Durant ce trip, le personnage sur lequel il tombe va lui expliquer son passé et lui faire des révélations sur son avenir.
La Genèse
Considérations rapides sur la Poésie
Un truc qui m’a marquée au sujet de la poésie, c’est ce qu’en dit Stephen King dans Écriture : Mémoire d’un métier. Sa femme et lui se sont rencontrés au bahut, et ont sympathisé lors d’un atelier poésie. A l’époque, les hippies avaient envahi le monde, et leur mentalité avec, si bien que lors de ce fameux atelier, la majorité des poèmes pondus étaient du genre ésotérique, ou du moins, plus ils étaient obtus, plus on les jugeait profonds. Et quand on demandait à l’auteur ce qu’il avait voulu dire, le fait qu’il ne le sache pas lui-même était considéré comme gage d’une véritable inspiration.
Or, y se trouve que King et sa future femme fonctionnaient différemment.
Sa future avait écrit un poème sur un ours, et donc, se pliant à la règle, elle l’avait lu devant la horde de prétendants poètes chevelus avant d’être interrogée sur le sens de ce qu’elle avait écrit. Eh bien, contrairement à tous les autres, elle savait précisément ce qu’elle avait voulu dire, et selon King, était plutôt bien parvenue à le faire.
Les références au printemps, aux abeilles, aux bâillements de l’ours et à je ne sais quoi signifiaient vraiment quelque chose pour elle, et elle était tout à fait au clair avec elle-même sur les raisons qui l’avaient poussée à choisir ces mots plutôt que d’autres.
C’est à ce moment-là que King est tombé amoureux d’elle. Parce qu’ils avaient la même vision de la poésie, et, à fortiori, de l’écriture et du travail de l’artiste.
Et si, comme dirait Nietzsche, certains “troublent leurs eaux pour les faire paraître profondes”, d’autres au contraire buchent sévère pour offrir le plus de clarté possible à leurs intentions.
Permettez-moi de conclure cette modeste introduction avec les sages paroles d’un autre poète nommé Bukowski :
En gros, ça disait que je manquais de cervelle. Et ce uniquement parce que je m’exprime avec clarté. Qu’ils aillent se faire foutre. Quand je veux crier, je crie.
Et donc, cédant à cette fameuse règle et envoyant chier au passage celle qui dit qu’un auteur ne doit jamais expliquer son œuvre, je vais éclairer ce que j’ai voulu dire, d’autant plus que visiblement, l’histoire du Poète est loin d’être claire quand on n’a aucune notion de la vie de Jim Morrison dont elle s’inspire, et passerait plutôt pour un délire à la David Lynch.
La trame
Lorsqu’il était enfant, au cours d’un trajet en voiture à travers le désert, le Poète et sa famille sont tombés sur les lieux d’un accident de voiture. Des Indiens morts ou en passe de le devenir étaient étalés partout sur le bitume.
Le Poète a fait un pacte avec le Diable : il a accepté d’échanger son âme d’enfant contre celle d’un Indien, afin que celle-ci lui offre le talent nécessaire pour connaitre la gloire.
Quelques années après, avant le début de sa carrière, le Poète est hanté par un rêve, toujours le même, où il revoit la scène de l’accident, mais il semble avoir oublié son pacte. Il prend fréquemment du LSD, qui l’ouvre à des visions lui montrant que cette scène continue à vivre en lui.
Un jour, il entend qu’il doit se rendre dans le Désert et consommer du peyotl (cactus à mescaline hallucinogène) afin de convoquer l’esprit du Diable, pour y voir plus clair.
Mais c’est sur le Nagual qu’il tombe. Au travers de visions, celui-ci lui montre l’ensemble de sa vie comme si la chronologie n’existait plus. Son enfance, sa vie, sa mort, tout y passe.
Enfin, il lui apprend que le prix à payer pour avoir emprunté cette âme indienne est le suicide, qu’il devra commettre jeune, en le faisant passer pour une mort naturelle.
Parallèle entre le Poète et Jim Morrison et analyse de la nouvelle
Je vous incite à ouvrir la nouvelle à côté de cette analyse, afin de pouvoir vous y référer tout le long de votre lecture. Les parties étudiées, séparées par des lignes comme dans la nouvelle, sont décortiquées dans l’ordre.
Lorsqu’il avait 19 ans, Jim Morrison s’est débarrassé tout ce qu’il avait écrit : journal intime, notes de lecture, croquis, citations, poèmes, allez hop, il a tout jeté à la benne !
Mais… pourquoi ? Voilà sa version :
Peut-être, si je ne les avais pas jetés à la poubelle, n'aurais-je jamais rien écrit d'original. Je pense que si je ne m'en étais pas débarrassé, je n'aurais jamais été libre.
Démarche intéressante, qui signifie que pour être libre et faire œuvre originale en tant qu’artiste, il faut savoir dire adieu à ses influences mais aussi à ses premières tentatives qui, soyons honnête, dépassent rarement le vulgaire plagiat et les clichés rebelles de l’adolescence. On retrouve cette idée développée maintes fois sur ce blog que tuer une partie de soi signe la naissance d’un nouvel être, indépendant, prêt à créer ses propres valeurs.
Et, ouais, Jim Morrison a vraiment vécu sur le toit d’un entrepôt de Los Angeles, et c’était un fervent lecteur de Nietzsche, comme le montre le deuxième paragraphe faisant explicitement référence à Zarathoustra.
Jim Morrison faisait souvent référence aux reptiles, qu’il s’agisse de serpents ou de lézards. En tant que lecteur de Carl Gustav Jung, très au fait des symboles et des archétypes, Morrison voyait le reptile comme une représentation de l’inconscient primitif, incarnant la lutte initiatique de l’Homme, qui le pousse à se défaire de ses influences passées.
Toujours selon Jung, le reptile est aussi un antagoniste du héros, c’est pourquoi, dans The Celebration of the Lizard, chanson expérimentale de 17 minutes mélangeant plusieurs poèmes, Jim Morrison s’engage dans un trip intérieur afin d’affronter ses propres démons, incarnés par les reptiles. C’est en les intégrant en lui-même qu’il devient pour finir le Roi Lézard, à ses yeux comme à ceux du monde.
Avec tous ces éléments, on part déjà sur une bonne base, pas vrai ? De plus, étant moi-même folle de ces bestioles, et cette nouvelle prenant place au sein du Désert, c’était pas très compliqué de forcer un peu le trait. Mais ces lézards-là ont des cornes sur la tête et leur peau est rouge sang : première référence au Diable !
Les lézards incitent le Poète à regarder son rêve en face, qui n’en est en fait pas un ; entre souvenir et avenir, le premier élément quantique entre en scène. Apparemment, le Poète sait des choses sans les savoir, autrement dit, son inconscient tente de communiquer avec sa conscience, via l’interface du rêve. D’ailleurs, le Poète connait si bien le rêve qu’il a le sentiment de l’engendrer consciemment, comme pour tenter de le comprendre. C’est ce qu’il dit au sujet de la scène qui se répète : il parle de l’accident de voiture, et tente de savoir ce qu’il s’est réellement passé ce jour-là.
L’Ombre dans les ténèbres symbolise à la fois le Diable et l’inconscient du Poète.
Le passé qui continue à vivre insiste sur la notion quantique, qui sera davantage explorée plus tard. Le personnage sent qu’il est enchaîné à un passé qui conditionne son avenir, et pour cause. Il se demande qui est vraiment mort sur la route le jour de l’accident. La réponse est : lui.
L’âme de l’Indien a été échangée contre la sienne.
Jim Morrison était un grand consommateur de LSD, qui permettait selon lui de “nettoyer les portes de la perception”, selon la formule de Willam Blake (c’est de là que les Doors tirent leur nom). Dans ce passage, il s’en sert plus ou moins consciemment pour interpréter son rêve à la lumière de la transe, zone poreuse où inconscient et conscient communiquent.
La référence n’est pas fortuite.
En effet, comme je l’ai dit, Jim était un grand lecteur de Sigmund Freud et de Carl Gustav Jung, et se passionnait pour la psychanalyse et les névroses. Il est donc logique qu’il cherche ici à se soigner lui-même grâce à l’acide, dans une sorte de thérapie psychédélique personnelle.
Vient ensuite la référence à l’Éternel Retour de Nietzsche, ici conjugué avec le temps non-linéaire quantique. Nietzsche se base sur la vision de l’Univers cyclique des Stoïciens pour poser cette question : si un démon venait dire à l’Homme que son existence devait se répéter indéfiniment, sans aucune variation, quel serait le sentiment de l’Homme envers sa propre vie ? Souhaiterait-il la vivre à nouveau ?
Si l’Homme répond “oui” au démon, c’est le signe infaillible que son existence est gouvernée par la joie et la volonté de puissance. Puisque Jim Morrison menait une vie assez dionysiaque, ça reste parfaitement cohérent.
En ce qui concerne la nouvelle, l’idée pertinente ici est que l’Éternel Retour est aussi une affirmation du présent, supérieur aux autres temporalités, car c’est dans le présent que le choix, l’action, la décision prédomine.
Cela aura son importance dans la suite de l’histoire.
Enfin, Morrison étudiait bel et bien la démonologie (et s’est même marié à une sorcière Wicca), ce qui dans la nouvelle le prépare à la rencontre avec le Sorcier, même s’il ne le sait pas encore…
Le perroquet du motel est une pure invention de ma part. Enfin, pas tant que ça ! Là où je vis actuellement en Colombie, il y a bel et bien un perroquet dans la cour commune, qui se comporte exactement comme celui de la nouvelle. C’est à la fois triste et terrifiant. Le syndrome du miroir auquel je fais référence existe, c’est une maladie humaine, rare mais véridique.
Évidemment, je ne l’ai pas tué comme le fait le Poète. Pourtant, il semble bien victime d’un mauvais sort qui le force à parler dans “l’idiome du Diable” (qui pour lui est celui des Hommes).
Si on est intuitif, on sent ici un rapprochement entre le Poète et le perroquet : aucun des deux n’est vraiment dans son monde, et cette scène préfigure même le destin du Poète. Être contraint de chanter des mots qui ne signifient plus rien pour lui, et désirer la mort…
Ce passage parle de mensonges, de fantômes, de souffrance et d’auto-stoppeur mort.
Jim Morrison mentait tout le temps, dans le sens où il ne révélait jamais entièrement qui il était. Selon la personne avec qui il se trouvait, il adaptait son comportement comme un caméléon pour n’offrir à l’autre qu’une infime parcelle de lui, jamais un accès total. Si bien que personne ne savait vraiment qui il était.
Ensuite, les fantômes et la souffrance humaine préfigurent le rôle qu’il tiendra plus tard, en tant que star, voire berger du peuple pour les hippies paumés.
Enfin, l’auto-stoppeur fait référence à Riders on The Storm et ce tueur sur la route qui fait du stop pour buter les gentilles familles.
Le poème du Serpent joue sur plusieurs tableaux. Évidemment, les fans auront reconnu les paroles de The End, “ride the snake” (chevauche le serpent). Mais le truc intéressant, c’est que le Serpent est aussi le Diable, ça je crois que tout le monde est au courant, et donc c’est ici que ce personnage s’exprime pour la première fois.
Le Diable vient donc chercher le Poète en passant par le rêve, ce rêve de l’accident qui s’est produit “le long de cette route”. Jim Morrison parlait souvent de “route”, il était fan de Jack Kerouac, et j’imagine que comme beaucoup d’entre nous, la route symbolisait aussi pour lui le cheminement spirituel. Manque de bol, il n’y aucune issue possible : le Diable a placé une âme indienne dans le Poète, et celui-ci devra la lui rendre, car il ne s’agit que d’un prêt.
Mais avant d’en arriver là, il lui faudra accepter la longue chevauchée en compagnie du démon, qu’on peut ici comprendre comme l’affrontement qui se prépare entre lui et et le Diable, mais aussi comme la gloire qui l’attend, le pouvoir qu’il va avoir sur ses fans, le culte, même, que ceux-ci vont lui offrir, sans pour autant le rendre heureux…
D’autre part, en tant qu’écrivain-ayahuasquera, le Serpent signifie aussi pour moi la sagesse chamanique, à laquelle Jim Morrison croyait également, comme le prouve la façon dont il dansait sur scène, très proche de la transe, et son intérêt général pour le monde indigène.
La vérité finit par se faire jour dans l’esprit du Poète. Aidé par le LSD, le rêve sort de la nuit pour contaminer le monde réel, et le Poète se rend à l’évidence : cette scène qui le ronge existe, elle prend source dans l’enfance, lorsqu’il avait cinq ans.
Le Serpent, qui emprunte ici les atours de celui de la Bible, et donc de celui qui fait mordre dans la vérité, est comparé à l’abîme nietzschéen :
Celui qui combat des monstres doit prendre garde à ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme regarde aussi en toi.
La Connaissance signe l’arrêt de la période d’innocence, et l’avènement de la responsabilité de l’Homme sur lui-même, qui choisit volontairement, librement, de faire le Bien ou le Mal. Mais comme de juste, cette liberté amène avec elle la souffrance. En ce sens, la Connaissance est aussi un abîme…
Enfin, la dernière phrase de ce passage révèle que le Poète ne croit pas aux accidents, et donc au hasard. L’Intentionnel duquel il parle est celui du destin, ce qui ici inclut sa volonté à lui (c’est lui qui a accepté le pacte avec Satan), celle de l’âme indienne entrée en lui (on apprendra plus loin qu’elle s’est sacrifiée volontairement), et bien sûr celle du Diable.
Les deux puissances, c’est le Bien et le Mal, engagée dans un combat dont on ne sent encore que les prémisses, puisqu’il est dit que celles-ci s’échauffent…
Mais si le destin du monde et du Poète est écartelé entre les deux, rien ne prouve qu’il y aura un jour un vainqueur.
L’âme indienne s’adresse ici directement au Poète à travers le crâne du mort auquel elle a appartenu. Il s’agit d’une vision, et non plus seulement d’un rêve, puisque la vérité est arrivée jusqu’à la pleine conscience.
Son message est limpide : le Poète est appelé à prendre du peyotl (le cactus) afin d’apprendre directement depuis le savoir des Anciens, et non plus du LSD ou de ses lectures comme celles du Philosophe (qui est Nietzsche, donc, suivez s’il vous plaît). Il est dit que le monde dans lequel vit le Poète n’est pas vraiment le sien (puisqu’il est désormais habité par une âme indigène). Les danses et les chants qu’il porte en lui (et qu’il exprimera donc plus tard sur scène en devenant chanteur) hurlent pour naître.
Le Poète doit se plier à la volonté du Diable qui l’a élu et lui a transmis un pouvoir guerrier via l’âme indienne. Apparemment, celui-ci l’attend dans le Désert en vue d’un combat. Pour ce faire, il doit le convoquer en prononçant son nom (tout comme lui a été convoqué, voyez le parallèle avec la nouvelle du Journaliste).
Fatalement, le Poète se tape donc du peyotl ! Ici, je me suis servie de mon expérience des plantes de pouvoir pour évoquer cette fameuse intention, la requête que tout être humain est censé présenter aux plantes sacrées avant de les consommer dans un cadre rituel (un article sur comment ça se passe avec l’ayahuasca ici).
Mais le Poète s’en cogne, et pour cause : il considère qu’il a été appelé quand il n’avait que cinq ans, et que ce n’est pas à lui de rendre des comptes sur ses motivations, mais bel et bien au Mescalito, l’esprit du peyotl, comme le prouve la dernière phrase de ce passage : Si tu veux nettoyer ma putain de perception, c’est maintenant, Mescalito ! (notez encore la référence aux portes de la perception de Blake).
C’est là que se pointe un type qu’il n’attendait pas. En effet, ce mec blanc en costume n’est ni le Diable, ni vraisemblablement le Mescalito (pour peu qu’on sache quelle tête il a, celui-là !). Le Poète note que son regard est habité d’une flamme qui ne semble pas être sienne, et pour cause ; c’est celle du Diable.
Ce personnage lui apprend qu’il s’est “rendu maître de Celui qui Enseigne”. Attention, ici il ne s’agit pas du Diable, mais du Mescalito, auprès duquel il a appris. Eh oui, ce type, c’est le Nagual, autre personnage des Chants du Désert, qui se trouve être inspiré de Carlos Castaneda (je vous conseille un de ces livres dans mon Top 15 des Livres sur le Chamanisme), et dont l’histoire promet une nouvelle très intéressante que je suis impatiente d’écrire…
Bref, le Poète prononce son nom afin de lui donner vie dans la conscience, de le faire “sortir de l’Ombre” de l’inconscient, référence à Jung et à son archétype de l’Ombre, partie primitive de la psyché humaine qui ne se connait pas elle-même.
Faisant ça, le Poète s’ouvre donc à sa totalité psychique, ainsi qu’à la transe, racine de l’Humanité, autorisant ses instincts et un savoir qui le dépasse (souvenez-vous, les lézards lui ont dit qu’il sait des choses sans les savoir) à se dévoiler en lui.
Le Nagual est accepté, il peut commencer le boulot.
C’est donc le Nagual, à la fois véhicule de la volonté du Diable dont il est le messager et représentant de l’esprit du peyotl dont il est désormais le maître, qui va produire les visions hallucinatoires dans la tête du Poète. Il s’agit d’un langage, tout comme l’ayahuasca délivre ses messages par les visions induites durant la transe. Le Poète assis face au Nagual est donc en pleine cérémonie, et les révélations qu’il attend lui seront transmises par ce langage visionnaire, auquel il est tout compte fait déjà habitué grâce au rêve et au LSD.
Il constate que le Nagual n’est pas lui-même, évidemment, puisqu’il est habité par deux entités. C’est tout l’intérêt du Nagual : il manipule des pouvoirs et est manipulé par des forces à tel point qu’il devient métamorphe. Difficile de dire qui il est réellement, c’est un peu l’Homme Mystère, et c’est ce qui le rend si intriguant…
Le poème qui suit ne requiert pas des masses d’explications, si ce n’est qu’il décrit le monde des visions et la nature du Désert. Puisque le Poète est enfin au clair avec ses intentions, il a sa place dans le “vrai monde”, la matrice du réel, celui qui se cache sous la perception ordinaire, que la prise de peyotl lui a ouvert.
Pour ceux qui sont coutumiers des psychédéliques, le message sera limpide. Pour les autres, rattrapez-vous avec quelques cérémonies d’ayahuasca ou encore un voyage virtuel en compagnie de la plante !
La dernière phrase fait explicitement référence au serpent de l’ayahuasca, qui avale le psychonaute pour le faire entrer dans son monde.
Ici, on saute véritablement dans le domaine quantique de l’histoire. J’aimerais établir ce que j’entends par là, puisque je fais souvent allusion à ce monde et à ce pouvoir de la conscience sans que ce soit forcément clair pour chacun.
Le regard de l’observateur influence ce qu’il observe. La conscience possède du pouvoir sur la réalité matérielle. L’intention d’un Homme est en mesure d’imprimer sa volonté sur la vie et donc de façonner le réel et l’expérience que l’Homme en fait. Ce pouvoir s’étend aussi bien dans le futur que dans le passé.
Mais si la conscience peut influencer l’avenir comme le passé, et agir à distance dans l’espace, cela signifie que la notion d’espace-temps classique, linéaire, chronologique, est bonne à jeter à la poubelle.
L’espace-temps apparait plutôt comme un continuum où tout coexiste en même temps.
C’est ce qu’expérimente le Poète (qui en avait déjà eu un avant goût avec le rêve) grâce au Nagual qui le balade dans ce continuum en lui montrant toute son histoire tour à tour comme si elle était déjà écoulée, en train de continuer à se produire, et déjà finie, puisqu’il lui montre aussi sa propre mort.
Bien sûr, le film d’Oliver Stone sur les Doors m’a énormément influencée ici.
Quand Jim Morrison part dans le désert avec sa nana et ses potes du groupe, ils prennent du peyotl, chantent cette magnifique chanson My Wild Love a capella, se racontent leurs peurs les plus intimes, puis, Jim finit par s’éloigner du groupe pour aller à la rencontre de sa propre mort. Il revoit le visage de l’Indien qui lui a offert son âme, et se voit dans la baignoire où il trouvera la mort (merci au réalisateur qu’est vraiment le meilleur niveau visions subliminales et subconscientes, comme il l’avait déjà prouvé avec Tueurs-nés et U-turn).
Bref, la scène de l’accident est toujours en train de se produire et d’influencer le cours de la vie du Poète.
Le Nagual lui rappelle le pacte qu’il a signé avec le Diable, enfant : échanger son âme avec celle de l’Indien mort, et utiliser ce pouvoir pour devenir le chanteur génial qu’il s’apprête à être. Mais il lui explique que tout ça ne sera que temporaire (ce que l’enfant ignorait sans doute au moment de signer, mais que voulez-vous, on parle de Satan, là !), et qu’il devra la rendre, cette âme.
Les termes “d’enfants fous” font ici référence à la chanson The End : “All the children are insane”.
Et on en arrive donc à la conclusion logique de l’histoire. Le Nagual lui montre sa vie entière, qui est désormais du domaine public : l’adulation dont Jim Morrison a été la proie durant sa vie et le culte qui lui sera rendu après sa mort, son alcoolisme qui l’a conduit à l’impuissance, la solitude éprouvée malgré les hordes de fans, la trahison de son propre groupe qu’a vendu les droits de Light My Fire à une compagnie de voitures pour en faire la musique d’une pub à la téloche...
Et enfin, la révélation du véritable prix à payer pour connaître cette vie : se suicider.
En faisant passer cet acte pour une mort naturelle.
Il semblerait que la lumière ait désormais été faite sur la mort de Jim. Il se serait suicidé avec un shoot d’héroïne, une overdose dans les chiottes d’un bar parisien, et ses “amis” auraient maquillé ça en crise cardiaque dans une baignoire, parce que son fournisseur de dope était mouillé jusqu’au cou dans le trafic international de la French Connexion et que son père était diplomate.
Le Nagual prévient le Poète qu’il devra obéir au Diable sans chercher à se défiler, et le Poète lui assure que crever est ce qu’il désirera le plus au monde à cet instant de son existence. Après avoir vu sa vie entière dans les visions, il sait qu’il sera totalement désabusé et écœuré de la gloire, et c’est effectivement là où en était Morrison sur la fin : déçu du mouvement hippie, sans plus de foi dans la chanson (il commençait à publier de la poésie), en bout de course à cause de la dope et de l’alcool qui lui avaient créé des problèmes cardiaques… Ouais, on peut dire qu’il était pas fâché que toute cette comédie prenne fin !
Cela dit, dans la nouvelle, le Poète considère que son courage envers la mort ne provient pas de lui mais de l’âme guerrière indigène qui l’habite.
La pirouette finale qu’il fait au Nagual, et donc au Diable, est de refuser de se rendre en enfer pour laisser les Indiens décider du sort de son âme quand il sera mort. Puisqu’en effet son âme n’est plus vraiment la sienne, elle revient de droit aux Indiens qui la placeront dans leur enfer à eux.
Et comme peu de Blancs ont connu ce destin, il sera peut-être le seul dans cet enfer-là, et y deviendra le roi.
Le tout dernier passage révèle simplement que le Diable ne se présente pas toujours en personne pour s’adresser aux âmes qu’il détient.
Je trouve l’idée intéressante.
Pas envie de jouer la facilité. Pas envie que les pactes signés avec Satan se ressemblent tous. Comme dans la vie réelle, le démon nous possède et s’adresse à nous via de multiples formes et même, malheureusement, via l’entremise de personnes qui vont influencer ou même déterminer le cours de notre destin.
Bref, si le Poète fait du stop pour rentrer à Los Angeles alors qu’il déteste ça, c’est parce qu’il est impatient de se mettre à écrire les chansons qui envahissent maintenant son âme.
Il est prêt à accomplir sa belle et triste destinée, et fonce à bride abattue vers… l’accomplissement de sa perdition.
Le Diable possède de nombreux visages, les façons dont il joue avec l’Homme en manipulant son psychisme sont aussi variées que les désirs intimes de ses proies… Parlant de désir et de jeux cruels, la nouvelle qui s’annonce creusera la tombe d’une âme hantée par l’amour dans un genre qui va brûler vos yeux aussi bien que votre imagination.
Les Jumeaux, Background : Une Histoire de Feu
Tout le monde est animé d’un feu sacré. Mais ce feu nous fait parfois danser sur le fil, parce que la frontière entre passion et addiction est extrêmement ténue. Selon ma définition, la passion nous nourrit, tandis que l’addiction nous vide. Le tracas, c’est qu’une flamme sacrée est susceptible de devenir une flamme mortelle quand l’amour qu’elle inspire vire à l’obsession, voire au fanatisme. Et croyez-moi, en tant qu'artiste, on peut facilement tomber de l'autre côté sans s’en rendre compte. Et n’avoir aucun désir de faire machine arrière.
Que pouvaient-ils offrir d’autre à leur maître, sinon eux-mêmes en sacrifice ?
Genre : Conte Fantastique
Le Pitch
Deux êtres jumeaux incapables de trouver leur place dans l’univers choisissent de s’accoupler pour engendrer un feu sacré, afin que celui-ci les guide. Mais ce feu se révèle plus sauvage que prévu, et finit par se retourner contre eux.
La Genèse
Cette nouvelle est celle qui, jusqu’à présent, se prête le plus à l’interprétation. Son côté “conte fantastique”, voire ésotérique, habité par des images fortement symboliques, offre au lecteur la liberté d’y trouver un message entièrement personnel, tout en étant, je l’espère, universel et donc intemporel.
Évidemment, moi je sais ce que j’ai voulu dire, mais ce serait dommage de révéler les tenants et aboutissants de cette histoire, au risque de dézinguer la vision du lecteur, qui lui conviendra toujours mieux que la mienne…
C’est pas toujours facile d’accepter que ses textes soient décryptés selon un autre paradigme que le sien. On trouve même souvent que les autres sont complètement à côté de la plaque ! Mais le rôle de l’auteur n’est pas d’expliquer son message, et encore moins de justifier son travail.
Donc pour cette genèse, j’aimerais simplement survoler deux ou trois points qui m’apparaissent comme essentiels à une lecture en profondeur, et donner quelques pistes de réflexion supplémentaires à ceux qui le désirent.
Le Feu Sacré
Le feu sacré est une métaphore, ça, chaque lecteur l’aura pigé. En revanche, il revient à chacun de déterminer de quelle réalité elle tire sa source. Qu’est-ce qu’on a comme éléments au sujet du feu ?
Il a été mis au monde pour guider.
Il est sauvage et vorace.
Il devient le maître de celui qui le nourrit, en l’envoûtant et en l’aveuglant, et finit par l’asservir, au point de le pousser à l’autosacrifice.
Il faut croire en lui pour qu’il existe et qu’il ait du pouvoir sur nous.
A partir de là, c’est à vous de broder comme vous le souhaitez. Selon ce que représente le feu pour vous, le bois dont vous l’alimenterez sera quelque chose d’unique, qui vous est propre. Les sacrifices qu’il vous imposera ne seront pas les mêmes que ceux du voisin. Et personne ne sait jusqu’où vous serez prêt à aller pour le maintenir en vie.
Tout le monde est animé d’un feu sacré, qu’il s’agisse de notre art, de nos enfants, de sauver les Indiens d’Amazonie ou les chiens du quartier, ou alors de notre engagement politique ou religieux.
Mais ce feu nous fait parfois danser sur le fil, parce que la frontière entre passion et addiction est extrêmement ténue. Selon ma définition, la passion nous nourrit, tandis que l’addiction nous vide. Le tracas, c’est qu’une flamme sacrée est susceptible de devenir une flamme mortelle quand l’amour qu’elle inspire vire à l’obsession, voire au fanatisme.
Et croyez-moi, en tant qu'artiste, on peut facilement tomber de l'autre côté sans s’en rendre compte. Et n’avoir aucun désir de faire machine arrière.
C’est là que le message des Chants du Désert revient en force. La vérité est que les plus grands génies, les plus puissants artistes, les sages les plus vénérables et les révolutionnaires les plus engagés sont ceux qui ont consumé leur vie dans une seule et unique flamme, au point de devenir les meilleurs dans leur domaine ou bien des références pour l'humanité entière. Des exemples ? C’est pas ce qui manque : Rudolf Noureïev, Bruce Lee, Mozart, Rodin, Siddhartha, Nelson Mandela, Socrate, Rimbaud, Van Gogh, et ce cher Prophète naturellement…
Je ne critique ni n’encense rien. C’est comme ça, c’est tout. Some are born to sweet delight, some are born to endless night, comme dirait William Blake, et selon moi, c’est exactement la même chose…
Le Diable se niche toujours dans les plus jolies choses, n’est-ce pas ?
Les Étoiles
Ensuite, il y a ces satanées étoiles. Je vais être honnête : même moi, j’ignore ce qu’elles sont. Présence silencieuse qui, si elle ne constitue pas un véritable guide, peut néanmoins… appeler les âmes, et leur montrer une autre direction. Ajouté à ça, il semblerait qu’elles possèdent le don de transformer le destin d’un être en histoire, ce qui lui permettrait d’appréhender son existence avec un recul salutaire.
Mais elles n’interviennent jamais directement, laissant à l’âme agonisante le soin de boire sa coupe jusqu’à la lie… mais aussi de trouver sa boussole intérieure. Leur action se résume à exister. En ce sens, elles incarnent une sorte d’Absolu, première piste sérieuse à leur sujet : en philo comme en science ou en religion, l’Absolu s’oppose au Relatif. C’est un truc qui ne change jamais et se contente d’être ce qu’il est, un peu comme le soleil, quoi. La Conscience Universelle est absolue, Dieu aussi, ainsi que la Connaissance (la vraie connaissance).
Puisque les étoiles s’opposent au feu, on peut supposer que le feu personnifie une passion individuelle corrosive, tandis que les étoiles représentent la sagesse universelle éclairante.
A vous de voir ce que sont vos étoiles à vous, et si leur murmure peut faire le poids face au feu sacré dévorant.
Les Opposés
Enfin, le dernier point que je souhaite mettre en lumière est la dichotomie entre Jumeaux/Vagabond, âmes sœurs/âme solitaire, couple/individu.
Et si le jumeau du Vagabond n’avait jamais existé ? S’il ne représentait qu’une partie de lui-même qu’il a sacrifié au feu ? Et si la mort d’une partie de soi était inévitable et essentielle à toute évolution, et donc à toute renaissance ?
C’est un peu étrange que deux jumeaux, dont le sexe n’est pas précisé, s’accouplent ensemble, mais puisqu’on est dans un conte fantastique, pourquoi pas. L’important ici est que le feu soit né d’une union volontaire et réfléchie, ainsi que de gênes similaires, un peu comme le Yin et le Yang engendrant le Monde. Un système autosuffisant (comme le couple formé par les Jumeaux) a besoin d’altérité pour grandir, évoluer et se complexifier, c’est peut-être pour ça qu’ils ont choisi de le créer.
Pour se forcer à grandir. A devenir plus que ce qu’ils sont.
Ça a des faux airs de Fight Club, pas vrai ? Eh oui, encore une quête schizoïde, comme pour Le Prophète…
Mais en vrai, moi je pense pas du tout qu’il s’agisse de ça. Je pense que le jumeau du Vagabond a vraiment existé, et que c’est précisément ce qui rend cette histoire si triste et si belle… Parce que la présence du jumeau mort implique que tout ce qui a été fait durant l’époque du feu a été fait par amour.
Le Vagabond savait au fond de lui que le feu n’était pas la seule réalité, et le murmure des étoiles le lui confirmait. Il était tenté de prendre le risque de le laisser s’éteindre pour aller à la rencontre d’un autre monde. Mais par amour pour son frère, terrorisé à l’idée du retour des ténèbres (phase indispensable à la découverte de la lumière intérieure ?), il a décidé de continuer à honorer leur maître et donc nourrir leur aveuglement.
Mais son jumeau l’aimait, lui aussi, et savait que tant qu’il serait en vie, ensemble, ils seraient prisonniers. Son immolation volontaire est donc le plus bel acte d’amour qu’il pouvait lui offrir, lui ouvrant la voie vers un nouveau destin, une libération.
Et si la solitude est le prix à payer pour marcher vers sa Vérité, le Vagabond est sur la route : plus de maître, plus d’absolu, et plus d’amour…
Lui-même et son cœur arraché pour seul compadre.
Il y a eu du Pulp, de l’Autofiction, du Gonzo, du Biblique et du Conte Fantastique… et la nouvelle à venir promet encore de s’attaquer à un nouveau genre ! La suite au prochain épisode donc. Croyez-moi, cette série est loin d’avoir dit son dernier mot…
Le Prophète, Background : Une Histoire de Foi
A bien y regarder, ce voyage apparaît comme un effroyable test, voire un piège, mais qui l’a échafaudé ? Le Prophète est-il totalement seul, engagé dans un bras de fer schizoïde avec lui-même ? Dieu est-il dans le coup, est-ce lui qui désire savoir jusqu’où peut aller l’Amour de son fils ? Et si le Diable était déjà présent, dès le début de l’intrigue ? Ces questions ne trouveront pas de réponses claires, et pour cause ; tout se confond : le Prophète, le Désert, sa quête, Dieu et son silence ne cessent de permuter, si bien qu’on n’est jamais sûr de rien.
Jusqu’où dois-je pousser ma Volonté ? Jusqu’où, pour faire partie des Véridiques ?
Genre : Biblique
Le Pitch
Un prophète s’aventure dans le désert pour éprouver sa foi. Plus les jours passent, plus le doute et la démence menacent de s’emparer de son âme. Mais c’est finalement le Diable qui va se présenter à lui.
La Genèse
LA FOI
Qu’on soit croyant ou non, le phénomène de la foi est un aspect fascinant de l’Homme, qui ne se résume pas à la religion. Qu’on décide de croire en Dieu, au destin, aux extra-terrestres ou en soi-même, la nature de la foi ne change pas : il s’agit de croire en quelque chose sans aucune preuve de son existence, de toute la force de son âme.
Ça faisait longtemps que j’avais envie de m’attaquer à ce thème. Le Prophète signe donc mon incursion sur ce terrain… glissant.
Qui est mis à l’épreuve : la foi, le Prophète ou Dieu ? Et surtout… par qui ?
Et la dernière partie consciente de lui-même se demande qui, de lui ou de Dieu, il est en train de mettre à l’épreuve.
Ici réside l’intérêt majeur de cette nouvelle, dans ces questions qui reviennent tout au long de l’errance du Prophète. A bien y regarder, ce voyage apparaît comme un effroyable test, voire un piège, mais qui l’a échafaudé ?
Le Prophète est-il totalement seul, engagé dans un bras de fer schizoïde avec lui-même ? Dieu est-il dans le coup, est-ce lui qui désire savoir jusqu’où peut aller l’Amour de son fils ? Et si le Diable était déjà présent, dès le début de l’intrigue ?
Ces questions ne trouveront pas de réponses claires, et pour cause ; tout se confond : le Prophète, le Désert, sa quête, Dieu et son silence ne cessent de permuter, si bien qu’on n’est jamais sûr de rien.
Mais c’est le principe de la foi, pas vrai ? Où prend-elle naissance, et qui sert-elle le plus ? Ce en quoi on croit, ou… celui qui croit ?
Le désert, miroir de la foi.
Est-ce que croire en Toi ne sera jamais qu’une marche sans fin vers un lieu qui m’appelle et se dérobe quand je suis près de l’atteindre ?
Le Désert est intéressant à ce niveau, parce qu’il personnifie à merveille ce que représente la foi, ce qu’elle implique, ce qu’elle inflige et ce qu’elle offre. Il est à mettre en parallèle avec l’évolution du rôle du Silence, que j’aborderai ensuite.
De la même façon que l’horizon n’est pas un lieu qui peut être atteint, la foi n’est pas un état qui peut être trouvé, du moins pas à jamais. C’est une chose vers laquelle on tend, une étoile polaire qui nous guide, mais qu’on ne pourra jamais posséder totalement. C’est un objet de réflexion, comme on dit en philosophie, presque une hypothèse de travail. Du moins moi c’est comme ça que je la vois.
Hormis Job qui s’est accroché à sa foi jusqu’au bout (pourtant, quand Dieu a laissé son destin aux mains de Satan, on peut dire que celui-ci a mis le paquet !), même Jésus a douté sur la croix (navrée, mais les interprétations de ses paroles toutes plus alambiquées, désespérées et tirées par les cheveux les unes que les autres qui tentent de justifier qu’il N’A PAS PAS DOUTÉ ne me convainquent absolument pas), comme le révèle cette phrase déchirante qu’il a prononcée sur la fin, oubliant pour la seule et unique fois le nom de Père pour celui de Dieu : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?
D’autre part, le Désert est un lieu aride, comme l’âme de celui qui croit et qui n’aura jamais la preuve qu’il a raison de le faire. Il est inflexible, à l’égal de cette âme-là. Et il est intransigeant. Cheminer à l’intérieur de lui revient à marcher seul dans son Amour. S’il est beau et puissant, il est aussi mortel. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut mater, apprivoiser et encore moins duquel on peut se rendre maître.
Il en est de même de Dieu. Croire en lui et l’aimer implique d’accepter son ascendant et sa toute-puissance, sans espoir de récompense, si ce n’est la beauté de sa lumière censée incendier l’âme des fidèles...
Voilà ce qu’il offre pour tout dédommagement. Voilà ce qu’on obtient pour tous ses sacrifices. Oui, c’est un amour à sens unique. Mais encore une fois, qui est le plus chanceux des deux : celui qui est aimé, ou alors… celui qui aime ?
La foi n’est pas que religieuse : Analogie avec l’artiste.
Je suivrai mon abîme, quoi qu’il m’en coûte. J’ai parcouru un trop long chemin pour reculer. M’abandonner définitivement à Ta Volonté est le seul moyen de comprendre ce qui vit en moi.
Je m’en suis aperçue en écrivant cette nouvelle, et c’est sans doute pour ça que ce thème m’intéresse, moi qui ne suis pas croyante : la foi est quelque chose que je connais, que j’ai personnellement éprouvé et expérimenté.
A un moment donné de la rédaction m’est apparu le fait que la quête du Prophète est en tout point similaire à celle de l’artiste ; suffit de remplacer la foi par l’œuvre et Dieu par l’inspiration, et on y est.
Comme le montre la citation, l’artiste est confronté aux mêmes doutes que le Prophète. S’il veut saisir le sens de son œuvre, il n’a pas d’autre choix que de la mener à terme, même s’il ne la comprend pas, qu’elle le dépasse et qu’elle lui inflige des sacrifices que personne d’autre que lui ne pourrait supporter.
Poursuivre la lutte, la création, même sans savoir pourquoi, est l’unique moyen d’entrevoir ce qui s’agite à l’intérieur. Et, oui, il s’agit probablement d’un abîme qui happe, comme pour se nourrir des tripes de celui qui le porte avant d’exploser au dehors, écartelant celui qui lui a donné vie, qui l’a nourri de sa substance et porté en lui sans l’avoir décidé. Un affreux alien, ouais.
Et y se pourrait bien que la foi ne soit rien d’autre qu’un typhon de l’âme.
La foi n’attend aucune récompense : Métaphore de l’artiste.
Ce monde perdu est plus libre que tout autre monde, parce que personne ne sait qu’il existe.
Ici, on entre sur un terrain encore plus personnel, mais puisqu’on y est, autant pousser le truc à fond.
Croire en Dieu, en soi ou en son œuvre doit se faire d’une manière totalement désintéressée. C’est pour ça que cette phrase n’arrive qu’à la fin de la nouvelle. Au début de sa quête, le Prophète est plongé dans l’ego. Il parle de lui, des autres, de son pouvoir et de son devoir. Les racines de ses intentions ne sont pas pures. Celles de l’artiste dans ses débuts non plus. Désir de gloire et de reconnaissance. Trucs à se prouver à soi-même. Voyez le tableau.
Quand le Prophète déclame qu’il ne cherche et n’attend rien, qu’il est juste là, dans le présent, il ment. C’est pourquoi la brèche vers le Diable s’ouvre.
Ainsi en va t-il de l’artiste.
Pardonnez l’expression, mais il n’y a qu’après une longue traversée du désert, qu’après avoir rencontré le Diable, et donc, par analogie, s’être confronté à son propre ego, que les intentions redeviennent pures.
C’est le message du Diable, pointant l’orgueil du Prophète. Mais au final, c’est grâce à lui qu’il gagne la lutte. Selon cette optique, le Diable n’est qu’un aspect de lui-même, le plus vile, qu’il personnifie pour mieux lui foutre dans les dents, lui montrer ce qu’il est vraiment. Lui faire goûter la noirceur de son âme.
La même chose arrive à l’artiste qui se pense maître de ce qu’il crée, jusqu’à ce que son œuvre devienne plus grande, plus importante que lui, au point qu’il ne puisse plus la comprendre pleinement, tout en lui imposant en chemin d’immenses sacrifices.
Et au final, seule elle compte. Peu importe les récompenses ou la reconnaissance du public. L’œuvre dépasse celui qui l’engendre.
Le doute métaphysique.
Je te parie que je peux croire malgré le doute. Tu veux vérifier ?
Je ne pense pas que le doute puisse être dépassé, en religion, en philosophie ou en art. Je pense qu’il faut savoir cohabiter avec lui, et même qu’il est l’aiguillon nécessaire à la foi, et à plus forte raison, à la sagesse.
Je pense que la condition humaine est bâtie sur les pôles les plus opposés de l’Univers : bête et ange, vivant en train de mourir, assoiffé d’absolu qui ne connaitra jamais que le relatif…
C’est comme ça, mais ça ne doit pas être un motif de paralysie.
Je crois qu’il faut foncer sans savoir où on va, et que c’est notre seul moyen de goûter à la puissance créatrice de Dieu, ou de n’importe quel nom qu’on lui donne.
LE SILENCE
Cette notion de silence me persécute depuis que j’ai vu le film de Scorsese qui porte ce nom, ayant pour thème des missionnaires portugais partis au Japon pour tenter de le convertir à la foi chrétienne. Inévitablement (eh oui, bande d’idiots !), tout le monde se fait torturer, les croyants, les convertis et les autres, et Dieu (comme c’est bizarre), ne lève pas le petit doigt, et surtout… ne sort jamais de son silence. C’est de là que le film tient son nom.
Et je vais vous dire : c’est déchirant.
Je m’étais toujours dit qu’il fallait que je travaille là-dessus (j’ai même lu le livre de Shûsaku Endô sur lequel est basé le film, histoire de m’inspirer), mais je pensais pas que ça naîtrait dans cette nouvelle. Bah voilà, c’est chose faite.
L’évolution du rôle du Silence : Refuge, Affront, Dignité Humaine.
Le silence du désert lui apparaît désormais comme un affront personnel.
Au début de la nouvelle, le Prophète est enchanté de quitter le monde des Hommes pour se consacrer à sa quête. Le silence et la solitude apparaissent comme les conditions nécessaires à la révélation qu’il attend. Il est persuadé que Dieu l’accompagne, il le sent et le voit tout autour de lui dans le Désert.
Mais plus les jours passent, plus l’absence de manifestations tangibles (apparition ou paroles) de la part de Dieu minent ses certitudes, et donc sa foi. Le Désert se transforme en supplice, l’horizon en but impossible à atteindre, et le silence en affront narquois de la part du Seigneur.
Pourtant, c’est finalement ce silence qui sauvera le Prophète. Une fois de plus, la réalité dépend de celui qui regarde. Le fait que Dieu se refuse à toute intervention est ce qui permettra à son fils de trouver en lui sa force intérieure, sa dignité, en gros, donc, d’assimiler la foi et de la reconnaître en lui-même plutôt qu’en Dieu. Il se voit comme son Père le voit, et ce regard lui rend sa dignité d’Homme, ce qui lui interdit de se morfondre dans le caprice narcissique et geignard de l’ego, qui exige que Dieu se manifeste.
Le silence de Dieu.
Quand sortiras-Tu enfin de ton silence ?
C’est ici qu’on bascule dans l’incertitude. Si Dieu existe, la vérité est qu’il laisse l’Homme à lui-même, si bien qu’il devient à la fois une force et une faiblesse pour celui-ci.
Ça peut signifier deux choses : soit Dieu est cruel, soit il sait que son silence est le meilleur moyen pour que l’Homme trouve en lui-même sa propre puissance.
La fusion entre le Prophète et son Père.
D’une certaine manière, ce silence le rapproche de son Père.
Voilà où on en arrive, déjà bien préparé par le commencement du récit, où le Prophète, Dieu et le Désert semblent parfois ne constituer qu’une seule et même chose dans l’esprit du marcheur fou. Et il est fort possible que toute cette démarche ne soit en effet, comme le dit le Diable, que la “quête schizoïde” d’un être en lutte contre son ego, à la recherche de son pouvoir personnel.
Mais quand la frontière entre folie et sagesse s’émousse, c’est là que ça devient intéressant, pas vrai ?
Le fait qu’on ne puisse pas distinguer les deux avec une parfaite certitude donne justement toute sa profondeur au récit.
Peu importe que Dieu existe ou non, que le Prophète parle tout seul au lieu de s’adresser au Diable, que le Désert n’ait jamais changé de nature et que ce soit le regard que le mourant lui porte qui le teinte de différentes intentions. L’appel de Dieu ou de ses propres entrailles, la souffrance causée par le silence d’un Père ou par cette solitude que tout esprit libre connaît, tout ça, ça revient au même.
L’être humain est trop complexe pour pouvoir définir sa réalité. Et à fortiori l’appeler sage ou fou.
LA VOLONTÉ
En tant que lectrice de Nietzsche, la notion de volonté est primordiale pour moi, d’autant plus que c’est précisément dans le désert que ce philosophe place les êtres qui selon lui sont les Véridiques. Et bien qu’on ait tendance à opposer Nietzsche à la chrétienté (ouais, ouais, Zarathoustra dit que Dieu est mort, je sais, mais faut aller un peu plus loin que ce cliché, les gars !), il y a chez lui des aphorismes qui ont la drôle de manie d’encenser… ce qui ressemble au divin.
C’est comme tel que nous devons le considérer, quand, exalté par l’ivresse dionysiaque jusqu’au mystique renoncement de soi-même, il s’affaisse solitaire, à l’écart des chœurs en délire, et qu’alors, par la puissance du rêve apollinien, son propre état, c’est-à-dire son unité, son identification avec les forces primordiales les plus essentielles du monde, lui est révélé dans une vision symbolique.
La Naissance de la Tragédie
N’est-ce pas que cette citation colle particulièrement à ma figure du Prophète ?
La Volonté vue par le Prophète et vue par le Diable.
- Mais qu’est-ce que la Volonté, sinon un glorieux aveuglement ?
- La Volonté est l’essence de l’Homme.
L’ambivalence de la notion de volonté oppose le Prophète au Diable, et remet une fois de plus en question la foi, qui selon le Diable s’apparente soit à la folie de l’aveuglement volontaire, soit à de sourdes manifestations de l’ego.
La question est fondamentale : l’Homme peut-il dépasser son ego pour rencontrer l’intention pure, dictée par sa conscience ?
Thème majeur de la philosophie, je ne prétendrais pas ici apporter de réponse. J’ai juste envie d’attirer votre attention sur le fait que c’est peut-être la perte de soi (folie ou sagesse), l’évanouissement des frontières du moi dans l’union mystique avec le monde (ou avec Dieu, peut-être), qui sont justement la seule voie vers la transcendance.
La quête mystique du Prophète, si elle le sort de lui-même, le ramène finalement en soi, mais un soi différent de celui qui est parti… Et ce dépassement, c’est grâce à la volonté qu’il est atteint.
La Volonté nietzschéenne.
Ici, je me contenterais juste d’une citation qui éclaire positivement l’histoire du Prophète :
Dans le sable jaune brûlé par le soleil, il lui arrive de regarder avec envie vers les îles aux sources abondantes où, sous les sombres feuillages, la vie se repose. Mais sa soif ne le convainc pas de devenir pareil à ces satisfaits ; car où il y a des oasis il y a aussi des idoles. Affamée, violente, solitaire, sans Dieu : ainsi se veut la volonté du lion. Libre du bonheur des esclaves, délivrée des dieux et des adorations, sans épouvante et épouvantable, grande et solitaire : telle est la volonté du véridique. C’est dans le désert qu’ont toujours vécu les véridiques, les esprits libres, maîtres du désert ; mais dans les villes habitent les sages illustres et bien nourris, les bêtes de trait.
Ainsi parlait Zarathoustra
Le sacrifice de soi est-il une magouille de l’ego ?
Tu étales ton “sacrifice” comme si le monde entier devait tomber à tes pieds d’adoration. Qui t’a demandé de sacrifier quoi que ce soit ? Qui t’a demandé d’éprouver ta foi ?
Eh ouais, Nietzsche est encore présent ici, dans les paroles du Diable qui présentent l’autosacrifice comme une manipulation, un aveuglement, une illusion. Rien d’autre que de l’ego, donc.
Mais là où les choses se corsent, c’est que le Prophète semble à la fois appartenir aux esclaves et aux aristocrates, selon les définitions nietzschéennes de la morale.
Certes, il se complait dans sa faiblesse et dans son rôle de victime, gamin abandonné par son Père prêt à tout pour que celui-ci daigne s’intéresser à lui. Le Diable n’a pas tort : il expose son martyre et provoque sa misère en exigeant que Dieu lui réponde ou reconnaisse le mal qu’il se donne pour lui prouver, ainsi qu’au monde et à lui-même, qu’il fait partie des “Véridiques”, comme il le dit si bien.
Mais d’un autre côté, après sa rencontre avec le Diable (qu’on peut donc voir comme la confrontation entre conscience et ego), il poursuit la lutte, se prenant désormais lui-même comme unique critère, continuant d’avancer malgré le doute qui le nargue. C’est un mouvement assez dionysiaque, en réalité, très loin du nihilisme qui est la marque de fabrique des faibles, des esclaves.
Le Diable a donc permis au Prophète de dépasser la condition d’esclave pour s’élever vers celle des forts, des aristocrates.
LE DIABLE
La douleur du Diable.
Il commence à s’éloigner quand soudain il se retourne pour rugir d’une voix étrangement brisée, son long corps tordu en deux par la force de ses cris : Va, aime-Le, ADORE-LE MÊME ! Mets-toi à genoux devant Lui et sacrifie-Lui tout ce qui fait de toi un Homme !
Comme dans la nouvelle du Journaliste, Satan est ici présenté comme proche de l’Homme. D’une certaine manière, on se demande s’il ne symbolise pas la partie juvénile et immature de celui-ci.
La remarque la plus pertinente qu’il fait est celle qui évoque le sacrifice de ses attributs humains pour mieux adorer un être qui, s’il existe, n’offre rien en retour, sinon un silencieux mépris.
Si le Diable incarne l’ego et Dieu la conscience, il est logique que les choses soient présentées ainsi. Abandonner sa personnalité et ses intérêts propres au nom d’une puissance universelle où les spécificités et qualités humaines particulières n’existent plus, c’est là tout le message du bouddhisme, et de la philo.
Apostasier, cesser de souffrir, et abandonner son âme au Diable.
Tu sais ce que tu dois faire. Un mot de toi, un seul mot, et tu es libre.
Renoncer à sa foi, arrêter de souffrir, mais pour avoir quoi en échange ? Où est le vrai courage, et où se situe la faiblesse ?
Le Prophète fait le choix de maintenir sa souffrance en conservant sa foi, quitte à en crever. Ici encore, le parallèle avec l’artiste est flagrant. Certains êtres ne peuvent tout simplement pas tourner le dos à leurs idéaux, même quand ceux-ci sont la cause de tout leur malheur. Certains préfèrent sacrifier leur raison sur l’autel de leur croyance, plutôt que de se retrouver… vides.
Connerie incommensurable ou force intérieure légendaire ?
Obstination délétère et puérile ou courage surhumain grandiose ?
Mépris de l’Homme et de ses instincts, ou bien encensement de l’énergie du Guerrier ?
Je crois que personne ne le sait, pas même Nietzsche.
Le Diable gagne t-il à la fin ?
C’est Dieu qui sera ta ruine. C’est Lui qui te mènera à ta mort, et à ta damnation.
Le message majeur des Chants du Désert est de présenter la passion et la perdition, et donc, ici, l’amour pour Dieu et la mort, comme complémentaires, voire indissociables.
A vous de voir selon votre interprétation de la crucifixion. La foi de Jésus l’aura bel et bien mené à la mort, et dans ce sens la prophétie du Diable s’est réalisée. Ensuite, il en va de la croyance de chacun de considérer qu’il a été sauvé, en tant que Fils de Dieu, ou alors qu’il est mort en tant qu’homme illuminé, par sa propre bêtise.
Une partie de moi est morte ici, mais celle qui reste vivra à jamais !
DIEU
Dieu et le Diable sur la même ligne (une voix dans la tête).
Tiens-donc ! Et pourrais-tu m’expliquer la différence, la différence FONDAMENTALE, qui existe, entre Lui, ET MOI ?
Peut-être que toute cette histoire n’est rien de plus que celle d’un fou qui se parle à lui-même, Dieu et le Diable comme ses démons personnels, ce que tendrait à prouver sa rencontre avec le Journaliste dans la nouvelle de celui-ci. Si Dieu habite le cœur du Prophète et le Diable sa tête, soit on est face à un Homme écartelé entre sa conscience et son ego, soit entre sa folie (Dieu) et sa raison (le Diable).
Mais ce n’est qu’une des interprétations possibles. Après tout, chez l’Homme, tout est personnel et intérieur. Son pire ennemi n’est personne d’autre que lui-même, et sa plus grande force réside également en lui, et non en une puissance extérieure qui lui dicterait sa conduite.
La liberté de l’être humain existe uniquement en lui-même, et la seule lutte, la seule véritable guerre qu’il mènera jamais est celle qui le confronte à lui-même.
Maintenant, il fait face à la sécheresse de son âme éprouvée et à l’aridité de son cœur assoiffé. Mais tous deux témoignent d’une volonté de vivre qui n’est discernable que pour un œil habitué à embrasser ce qui ne se voit pas.
Et alors, peut-être que vaincre le Diable ne signifie rien d’autre que se connaître soi-même.
Il n'éprouve plus la moindre pitié pour ce qu’il est, ne s’en trouve ni fier ni affligé. Il se voit juste tel qu’il est.
OK, on vient de franchir un nouvel échelon dans les cantiques de la perdition ! On continue le carnage, ou on prend le temps de respirer un coup ? La réponse avec la prochaine nouvelle…
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El Diario Latino #5
La nouvelle vague sur laquelle je surfe à présent est celle d’une inspiration immense. Quelque chose s’est débloqué. Il s’agit plus seulement d’utiliser ce que je vis en l’incorporant plus tard à mes écrits. Désormais, au moment même du vécu, je le ressens déjà comme faisant partie de mon œuvre. Y a plus de transition, d’ajustements, de médiation. Tout m’apparaît d’emblée d’une manière littéraire, les idées jaillissent sous leur forme définitive.
Villa de Leyva, Colombie : Jour 77
Métamorphose
Me voilà dans une nouvelle phase du voyage. Le constat est flagrant. La tempête que je sentais monter n’était peut-être rien d’autre que ça. J’imagine que la vie d’un écrivain-voyageur est ponctuée de périodes où le voyage prend le pas sur l’écriture, et inversement.
C’est arrivé dans le désert de la Guajira, quand j’ai réalisé que ce que j’étais en train de vivre ne pourrait pas et ne devait pas être rapporté ici d’une manière qui transformerait une expérience hors du commun en un récit tristement terre à terre. C’est là que ça s’est réveillé. Et puis, la décision de louer cette maison dans ce village paumé y était aussi certainement pour quelque chose, d’autant plus que je m’y préparais, puisque je l’avais trouvée avant même de me rendre dans le désert. Tout en moi me criait : Écriture, écriture, écriture !
La nouvelle vague sur laquelle je surfe à présent est celle d’une inspiration immense. Quelque chose s’est débloqué. Il s’agit plus seulement d’utiliser ce que je vis en l’incorporant plus tard à mes écrits. Désormais, au moment même du vécu, je le ressens déjà comme faisant partie de mon œuvre. Y a plus de transition, d’ajustements, de médiation. Tout m’apparaît d’emblée d’une manière littéraire, les idées jaillissent sous leur forme définitive.
Ça peut sembler malsain, comme une sorte de dédoublement qui m’empêcherait d’être dans le présent. Mais peut-être que c’est le vrai mode de fonctionnement de l’artiste. Quand son vécu et ses visions lui apparaissent direct comme… de l’art.
Plusieurs fois je me suis demandé si tout ça n’était pas qu’un monstrueux fantasme narcissique, une mise en scène de soi-même bouffie d’orgueil et entachée d’ego. Mais je peux pas nier mon ressenti, ni foutre du plomb dans l’aile de ce rêve en train de s’accomplir. J’ai jamais vraiment chercher à comprendre cette phrase qui dit que l’art imite la vie, et la vie l’art, mais bordel, je crois que je suis en plein dedans.
Et en fait, c’est pas la première fois que ça m’arrive. Je me souviens qu’il y a très longtemps, Borderline s’écrivait constamment dans ma tête, au point que parfois ce soit Travis qui passe au premier plan, dans mes actes, dans mes paroles.
Le vécu avait déjà transmuté en art, tout au fond de mon cerveau.
Transformer son voyage en histoire
J’ai quitté Minca, résolue à m’approcher du désert le plus vite possible. Y avait plein de trucs cool entre deux, que j’aurais pu m’arrêter pour voir, mais la crainte de replonger dans le tourbillon de vacanciers m’a incitée à tracer la route. La mer des caraïbes est superbe, c’est pas le problème, mais je commençais à fantasmer sur les petits villages montagnards que je savais devoir trouver plus loin, et l’appel de ce fichu désert rugissait si fort qu’il m’était impossible de le faire patienter quelques jours de plus.
J’ai aucune intention d’expliquer ce qui s’est passé dans la Guajira, et je subodore que ça risque d’arriver de plus en plus fréquemment à travers ce journal. Je sais pas ce que les lecteurs de ce type de carnet sont en droit d’attendre, et pour tout dire, je m’en contrefous. Je sais pas non plus si ce que je m’apprête à faire a déjà été fait, avec plus ou moins de succès.
A partir de maintenant, certains événements de ce voyage ne seront plus rapportés comme un catalogue de faits, mais directement sous la forme qu’ils ont inspirée. Pour le désert, ce sera donc La Passagère, et ceux qui souhaiteraient quelques éclaircissements devront se contenter de sa genèse. Lors de la publication de ce journal, la nouvelle sera incorporée entièrement et il en sera de même si d’autres voient le jour.
N’est-ce pas la meilleure manière de comprendre comment travaille un écrivain ? De passer directement du vécu à la littérature ? Ça m’étonnerait que je sois la première à le tenter…
Ça m’a fait bizarre de retrouver la ville après ça. Passer d’une réalité à l’autre laisse parfois un goût étrange, bien que ce soit le but de tout voyage. La flexibilité mentale et corporelle exigée par la vie nomade est une vraie gymnastique, et une fois qu’on a chopé le coup c’est plutôt facile de s’adapter. Même si parfois l’écart est vraiment énorme.
C’est aussi de cette manière qu’on parvient à identifier le soi véritable. Qu’est-ce qui reste au cœur d’une personne ? Quel est l’élément qui ne change jamais ? Que peut-elle désigner comme “je” envers et contre tout ?
Il me restait quelque chose auquel je pouvais me connecter, et sur le toit de l’hôtel, au coucher du soleil, je l’ai fait. Ce geste, cette posture. Cette chose gravée en moi, à laquelle je pourrai désormais toujours me relier pour faire revivre ce que j’ai connu.
Sur les traces d’un autre écrivain
J’ai débarqué à Valledupar bien trop tôt à mon goût. C’est pas que cette ville soit repoussante mais il faisait une chaleur à crever et le côté non touristique de ce bled faisait que tout le monde me dévisageait et que les mecs étaient tous derrière mon cul. C’est d’ailleurs ce même aspect qui m’a contrainte à payer une pauvre bière en cannette 8000 pesos, plus du double du prix habituel. J’ai fait au barman : T’es sérieux, mec ? Et moi qui suis d’une nature très polie, j’ai balancé le fric sur le comptoir sans même attendre sa réponse et sans même me retourner. Parfois ça fout la rage d’être traitée comme une touriste.
J’étais bien contente de me barrer le lendemain, d’autant plus que je me rendais à Mompox, bled auquel je rêvais depuis un moment. C’est celui qu’a inspiré Gabriel García Marquez pour Cent ans de solitude, bien qu’il ne l’ait jamais présenté ainsi. La chaleur était toujours complètement maboule, mais les abords du fleuve et le charme infini du village la rendait largement supportable. C’est marrant, Mompox a l’air du truc colonial de base, avec ses édifices désuets et colorés, mais les rues poussiéreuses et les rives du Rio Magdalena qui s’animent de chants d’oiseaux exotiques et d’iguanes qui grimpent aux branches lui offrent une identité très personnelle, que j’avais jamais rencontrée ailleurs. Et son cimetière…
Les deux jours que j’ai passés là-bas, j’ai marché et marché encore dans les rues, à toute heure du jour et de la nuit. Il y a parfois des atmosphères dont on éprouve le besoin de s’imprégner encore et encore…
Mais ma maison m’attendait et une longue journée de transport pour m’y rendre aussi.
Flics, capotes et retraite de romancier
J’ai quitté Mompox à 7h du matin, dans un bus vide et très confortable. Les champs d’un vert électrique où paissaient des vaches à l’air indien étaient parfois traversés par le fleuve, si bien que toute cette région donnait l’impression d’un berceau fertile où la vie trouvait à s’épanouir dans toutes les directions.
L’endroit où j’allais était pas mal reculé, j’ai dû changer de bus plusieurs fois. Le premier m’a lâchée au milieu de nulle part où des taxis collectifs attendaient. C’est assez fréquent dans les petits villages. De simples voitures qui attendent d’être pleines avant de décoller. Je me suis glissée au milieu de quatre bonhommes qui semblaient surpris qu’une gringa débarque dans leur monde. Ils étaient pas spécialement hostiles, mais pas vraiment chaleureux non plus.
J’ai appris à me fermer à ce genre de truc. Je suis de toute manière pas très causante moi-même, et à la différence de beaucoup de touristes qui sont enchantés dès qu’ils ont le sentiment d’avoir un “vrai contact avec des locaux”, moi ça me fatigue quand on me parle et je déteste avoir à répéter ma leçon en racontant les étapes de mon voyage au premier qui se pointe. Peut-être bien que je me coupe “d’expériences authentiques” en ayant cette attitude, mais au fond ça fait longtemps que j’ai complètement démonté le mythe du gentil sauvage, et vous m’excuserez mais cette recherche frénétique de contact local n’est selon moi ni plus ni moins que ce principe déguisé.
Chacun sa vie, et je me figure pas d’être en train de réaliser quelque chose d’exceptionnel pour avoir à le raconter au premier venu. Je prends un taxi, c’est tout. Je fais la route. Toi tu vas traire ta vache ? Cool, à la bonne heure !
Mais quand on est étranger et qu’on tombe sur un barrage de flics, bah on est comme qui dirait en ligne de mire. Le keuf nous a fait signe pour qu’on s’arrête et en me repérant il s’est immédiatement attaqué à mon sac dans le coffre. J’ai patienté deux minutes, mais connaissant la manie des flics de foutre le bordel dans tes affaires sans rien ranger derrière, j’ai fait à l’un des types qui me coinçait sur le siège du milieu : Je voudrais sortir. La situation avait l’air de le faire rire, j’ai pas du tout aimé le regard qu’il me faisait, alors j’ai insisté : Tu me laisses sortir, s’te plaît ? Merci. Il s’est écarté et je me suis radinée près du flic pour l’aider à fouiller l’entièreté de mon sac correctement. Il a pas omis une seule poche, l’enculé. La moindre zone de ma trousse de toilette y a eu droit, et j’étais bien contente quand il est tombé sur les rubans de capotes et les a tenus comme un débile devant sa gueule. Son condónes, j’ai fait en levant un sourcil narquois, comme s’il était trop jeune pour savoir à quoi ça servait. Il les a vite rangés et la fouille était finie. Tête de con, va.
Après ça, fallait encore que je me tape un autre bus, et le taxi collectif m’avait laissée un peu n’importe où. J’ai dû prendre un autre taxi pour aller au lieu d’où partaient les colectivos.
Je savais pas vraiment à quoi m’attendre en montant dans le dernier transport. Est-ce que le village que j’avais élu pour y résider une semaine me conviendrait vraiment ?
Au bout d’un quart d’heure de route, j’ai compris que j’étais encore sur un chemin tracé d’avance. On fonçait dans les montagnes rocheuses dont la terre était rouge cuivre, et la pierre montait en formations qui rappelaient celles du désert de l’Ouest américain.
J’avais atteint un nouveau nœud sacré dans l’espace-temps.
La Playa de Belén est un tout petit village. La maison se trouvait au bout d’une rue, au pied des roches, face à un champ de bananiers. Hormis la voisine très discrète, y avait personne.
Et la maison… Bordel, et ça, pour moi toute seule !
Évanouissement des frontières : Quand la vie imite l’art (et inversement)
Une partie de ce qui était né en moi quelques jours plus tôt dans le désert avait déjà fini de germer.
Dès le lendemain de mon arrivée, j’ai prévenu la propriétaire de la maison que je voulais rester deux semaines entières au lieu d’une. Quand un écrivain-voyageur tombe sur un endroit où son inspiration est à son point culminant, qu’il sent que le combustible dont il a farci son moteur durant les deux mois précédents gronde dans les entrailles de son engin pour être utilisé, il faudrait être fou, ou extrêmement stupide ou flemmard pour ne pas tout mettre sur pause et passer ses journées entières à écrire.
C’est ce que j’ai fait. La totalité de l’air que j’inspirais était imprégné d’écriture, les mots me poursuivaient lors de mes quelques sorties au village, j’étais dévorée par l’impatience de retrouver la maison pour les jeter sur l’ordi et me libérer d’eux.
Un autre événement a coïncidé avec la naissance du projet dans lequel je me suis lancée durant ces semaines-là. La nouvelle que j’avais soumise à un appel à texte avait été refusée (il s'agit de Un jour toi aussi…), et je l’avais donc publiée ici.
J’ai réalisé que d’autres nouvelles ne demandaient qu’à exploser.
Cette histoire de désert se devait d’être creusée, à travers différents regards, différentes histoires, les personnages étaient en train d’émerger les uns après les autres, chacun avec son propre chant, sa propre folie, la route de perdition singulière qu’il suivait.
Moi qu’avais jamais écrit de nouvelles, j’ai été effroyablement prolifique ! C’est fou comme l’écriture peut parfois devenir un effort surhumain quand les idées ne sont pas mûres, et à quel point elle peut être aussi furieuse qu’un étalon qui piaffe et danse sur lui-même quand elles sont en train de sortir de terre, affamées de lumière et de vie…
Borderline aussi a eu droit à sa poussée de croissance. Moi qui me croyais incapable de mener plusieurs projets de front, je me retrouve maintenant avec trois bébés sur les bras : Borderline 5, les Chants du Désert, et ce putain de Diario.
La vache, heureusement que je dors à peine depuis que je suis partie.
Le chien guide des cimetières, les aigles gardiens du désert, le gamin chaperon et des légumes secs à tous les repas
Y a quand même quelques événements qui méritent d’être rapportés ici, qui se sont produits durant ces deux furieuses semaines.
Le premier, c’est ma visite du cimetière de La Playa en compagnie du chien. Je passais devant l’église quand un jeune cabot tout maigrichon s’est foutu dans mes jambes en m’adressant un regard aimable avant de s’engager sur sa gauche. Y avait une grille, ouverte, surmontée d’une croix. Sans ce chien, j’y aurais pas vraiment fait attention. Souvent le cimetière du village se trouve près de l’église, mais c’est loin d’être systématique. En voyant la croix, et bien qu’une sorte de sentier pavé semblait monter après la grille, j’ai tout de suite su que c’était ça. Une amoureuse des cimetières latinos comme moi peut pas passer à côté sans y pénétrer. J’ai donc suivi le clébard qui paraissait m’attendre, et c’est bel et bien à une visite guidée que j’ai eu droit !
Ce cimetière est très original, puisqu’il faut d’abord monter une sorte de chemin de croix, ponctué de miradors offrant des points de vue magnifiques sur le village et les montagnes rocheuses alentour, pour y accéder. Le chien semblait avoir à cœur que je loupe aucun de ces points de vue ; il empruntait des petits sentiers cachés pour que je grimpe derrière lui et aille admirer la perspective nouvelle que chacun ouvrait sur la région, si bien qu’au lieu d’une vague demi-heure que m’aurait normalement demandé la visite, je suis restée deux heures à le suivre dans tous les coins.
Parvenus là-haut, l’envoûtement est total, et on peut pas s’empêcher de se demander si la mort est plus douce quand on repose dans un lieu comme celui-là. Les tombes font face à la montagne, tout en hauteur, caressées par un air sec et un soleil mordoré. C’est idiot, mais les mots “repos éternel” louvoyaient dans mon esprit en continu, et pour une fois j’avais l’impression qu’ils voulaient vraiment dire quelque chose.
Le second événement, c’est ma visite des Estoraques, lieu mythique dont je rêvais depuis un moment, et qu’avait largement contribué à ce que je loue cette fichue baraque. Il suffit que je lise “formations rocheuses étranges” ou bien “repère d’aigles et de serpents” pour être prête à me taper trois bus et me rendre à la frontière du Vénézuela dans un bled microscopique où les gens chuchotent sur mon passage tant ils voient peu d’étrangers.
En arrivant à l’entrée, l’un des deux mecs qu’étaient là pour faire payer le droit d’entrée (ouais, c’est un parc national) a tenté de m’entreprendre, mais j’ai déjoué ses plans et découragé ses tentatives foireuses de séduction. Je craignais qu’il se mette dans l’idée de m’accompagner, et déjà que j’évite autant que possible de prendre un guide quand c’est pas absolument nécessaire, c’est pas pour me taper un lourdingue de base dans les bottes.
Bref, c’est finalement seule que je me suis engagée sur le sentier. J’ai pas vu âme qui vive de toute ma visite, ça aurait pas pu être plus parfait. Encore du désert… Un autre, mais avec la même énergie. Ces senteurs de garrigue et d’argile sèche, le silence déchirant des aigles qui traversaient mon ciel pour rejoindre leurs nids, très haut perchés dans le creux des roches aux formes totémiques, le bruissement des herbes jaunes où murmurait le vent et détalaient les lézards à mon approche, la fraîcheur surprenante des grottes, ces arbustes qui croissaient sur les pierres et se tendaient entre les parois pour que leurs feuilles atteignent la lumière…
Qu’y a t-il d’autre à espérer, sinon de se sentir appartenir à un tel monde ?
Les énergies qui s’étaient levées pour moi dans la Guajira ont tendu leurs antennes pour recevoir ce nouveau combustible. Tout était encore vivant, encore très près de la surface, j’ai pas eu d’effort à fournir pour les réanimer. J’écrivais sur le désert depuis deux semaines, le désert vivait en moi de sa vie propre, et voilà que je replongeais en lui comme un embryon dans la matrice.
Un tel niveau de connexion est l’expérience la plus proche de l’extase, la plus jumelle de la transe que je connaisse. Savoir que je peux y accéder par mes propres moyens, disparue au monde dans ma puissante solitude, c’est ça qui me maintient en vie et alimente le feu sacré qui m’incite à continuer, toujours plus loin, aussi loin qu’il le faudra, pour la faire naître encore et encore…
Un autre jour, j’ai aussi marché jusqu’à la forêt de pins et pris les premières photos qui serviront un nouveau projet artistique avec mon ami Bruno Leyval.
Et puis une fois, en cherchant un mirador que j’ai jamais trouvé, j’ai atteint le sommet d’une colline, et j’ai vu le cimetière, juste en face, à la même hauteur. Il était beau depuis ce point de vue aussi.
Et puis il y a eu un autre chien guide, et un gamin aussi, Pedro. J’étais retournée au cimetière et avais repéré un chemin qui partait dans les montagnes. En m’engageant dessus, un petit chien noir m’a suivi, puis c’est un gosse que j’ai récupéré en chemin. Le sentier partait derrière sa maison et il a proposé de m’accompagner. On est retournés jusqu’aux Estoraques en passant par derrière, le chien sur les talons.
On a pas mal papoté tous les deux. Il était très ouvert pour un gamin de 11 ans, et très curieux, empli de questions intelligentes. A la fin, il m’a demandé mon nom, m’a dit le sien, et celui du chien qui nous suivait depuis le début : Niña, une chienne en fait, qui prenait un malin plaisir à guider les touristes dans le secteur (oui, y en avait quand même parfois, bien que j’en aie vu aucun durant mon séjour). Et c’est vrai que le jour de mon départ, en attendant le bus sur la place, j’ai aperçu cette petite chienne qui vivait dans la rue et des gens du coin l’appeler joyeusement par son prénom : Niña, Niña ! Un petit guide local, enjoué et gratuit, que tout le village connaît.
La dernière chose que j’aimerais rapporter ici, c’est l’étrange satisfaction que procure le fait de vivre d’une façon très simple, limite ascétique. C’est con, mais y avait pas de distributeur de fric dans ce bled, et vu que je pensais pas rester si longtemps, j’avais pas prévu d’avoir beaucoup d’espèces sur moi. Il a donc fallu gérer avec le peu que j’avais…
Ça tombait plutôt bien que les rares tiendas du village ressemblaient aux supermarchés de l’ex Union-soviétique : que du basique. Du très basique.
C’est marrant, pour nous qu’avons l’habitude d’avoir le choix entre un nombre parfaitement terrifiant de marques qui vendent pourtant exactement la même merde, de se retrouver face à ça. Tu veux du riz ? Voilà du riz. Des lentilles ? Pas de boites de conserve, prend donc ce petit sachet de lentilles sèches. Des légumes et des fruits ? Arf, y a bien une ou deux carottes qui traînent, et puis regarde, t’as de la chance, aujourd’hui on a eu un arrivage de petits pois frais.
Voyez le délire ? Eh bien, j’ai appris à me satisfaire de très peu, et surtout à cuisiner mes propres arepas, avec la farine de maïs qu’on est au moins sûr de toujours trouver ici ! Ainsi recentrée sur l’essentiel, à manger mes aliments bruts et dédiée à écrire, cette ascèse m’a rappelé ma diète d’ayahuasca, où je bouffais quasiment rien non plus : riz complet, avoine à l’eau, bananes plantain. Je me demande si ce genre de phase n’est pas bénéfique à l’écriture, ou du moins au dévouement à un but plus élevé. Débarrassé du superflu, entièrement dédié à la tâche qui t’incombe, que tu t’es choisie comme prioritaire, le boulot se fait avec une sorte d’urgence, de nécessité absolue.
Mec bourré à 7h du mat, le Seigneur, et une faille dans la Terre
Une très longue journée de bus m’attendait, mais je l’ignorais en quittant ma maison à 6h du mat. Je me suis retournée une dernière fois pour regarder cet endroit où j’avais connu une telle paix, une telle inspiration, et j’ai remercié l’univers d’avoir si bien placé ses pièces sur l’échiquier.
Arrivée à Ocaña, j’ai pris le temps de fumer une clope avant d’enchaîner les transports, et un mec un peu chelou m’a abordé. Jeune, pas menaçant, mais un brin tapé de la cafetière quand même. Il m’a abordée avec une phrase que j’ai pas pigée, j’ai voulu jouer l’idiote qui parle pas la langue, manque de bol ce type baragouinait l’anglais, et c’est donc moitié en anglais moitié en espagnol qu’on a engagé une étrange conversation, pas mal décousue.
Rapidement il m’a appris qu’il était bourré, ce qui expliquait des tas de trucs. Il se demandait ce qu’une Française foutait dans ce bled paumé, et m’a appris que son frère était mort récemment et qu’il restait quelques semaines chez ses parents. Je crois qu’il était gay, et en tant qu’homme capable de se mettre à la place des femmes, il m’a rassurée en me disant qu’il en avait pas après moi, et que ça devait être difficile à gérer parfois, en tant que femme, dans ce pays assez macho. Malgré tout, son flot de paroles de beau matin m’épuisait les neurones et j’ai coupé court en lui disant que je devais prendre mon bus. Il a eu l’air déçu, d’autant plus qu’il tenait de toute force à me payer un chocolat chaud, mais moi je suis le déversoir de personne. Si à une époque j’avais tendance à me montrer trop disponible face à n’importe quelle âme errante, c’est terminé.
Alors que j’attendais mon bus un peu plus loin, il est revenu me tenir la jambe mais le chauffeur m’a sauvée en m’appelant. Pardon, vieux, mais chacun sa route.
C’était encore un micro-bus, à croire qu’y avait que ça dans cette région, mais ça m’allait bien. Pour la pause de midi dans un comedor de bord de route, j’ai papoté avec les deux femmes qui voyageaient à mes côtés sur la banquette arrière. Une Chilienne en vacances et une Colombienne qui rentrait d’une visite à ses petits enfants. Toutes deux étaient folles de nature et une phrase de la Colombienne m’a marquée. Alors qu’on avait repris la route, elle m’a demandé en observant amoureusement le paysage : Comment Dieu a pu imaginer tant de beauté en ce monde ? Comment il a pu créer tout ça ? La partie cynique de mon esprit a répondu : L’évolution, ma bonne dame, tandis que l’autre, la partie spirituelle, lui disait : Moi aussi je me le demande…
Arrivée à Bucaramanga, c’était toujours pas fini, et j’ai donc pris un nouveau colectivo pour mon ultime destination. Je savais qu’on allait passer par le fameux canyon del Chicamocha, et malgré ma fatigue cette idée me réjouissait. J’ai pas pu faire de photos convenables depuis le bus, mais cette faille immense en plein cœur de la Terre était de toute beauté, et la route en elle-même, avec ses cactus sur les côtés et sa terre rouge, incendiée par le soleil en train de se coucher, restera pour moi un brillant souvenir.
Ça faisait longtemps que j’avais pas débarqué de nuit dans une ville sans avoir rien réservé comme hôtel. Ça m’a rappelé un soir au Pérou, pas loin de Tarapoto, quand je me dirigeais vers la frontière de l’Équateur, et que j’étais tombée dans un hôtel de passes. Le genre de bon matos pour un écrivain, et ce passage se trouve d’ailleurs dans Borderline 1. Ouais, j’y peux rien. En fait, j’ai jamais cessé d’écrire, je m’en rends compte de plus en plus…
J’ai trouvé un hôtel sans mal, vraiment pas cher et très clean. La femme qui m’a accueillie semblait toute ravie que je porte le même prénom que sa fille (ce qui est très rare dans ce pays, la plupart des gens n’arrivent même pas à prononcer “Zoë” correctement).
Je me suis douchée (eh merde, encore de l’eau froide) et suis tombée dans le lit sans même bouffer. Mais au fond, j’adore les journées de voyage épuisantes où tu pars de nuit et arrive de même. Putain, c’est tellement excitant !
Le choix de l’écriture ; quand la réalité rejoint la fiction
J’aurais pu faire des tas de trucs de touriste à San Gil, du style canyoning et parapente, mais si je veux que mon voyage dure longtemps, je suis forcée de me restreindre. Et je suis désormais convaincue que ce qui m’intéresse le plus, c’est de vivre sur la route, et d’écrire, alors je suis prête à renoncer à quelques trucs pour me concentrer sur ça. D’ailleurs, depuis la maison, je favorise les hôtels pourvus d’une cuisine à disposition des clients, et putain ça me fait faire de sacrées économies !
C’est ce type d’auberge que j’ai choisi à Barichara, autre village enchanteur mythique sur lequel je fantasmais depuis mon premier séjour en Colombie. Rien à faire, ce genre d’ambiance est favorable à l’écriture, beaucoup plus que celle, torride et endiablée, des caraïbes, et navrée si je défonce le mythe de l’auteur rock n’ roll, mais même cet enfoiré d’Hunter S. Thompson n’a rien pondu de valable à Puerto Rico !
Et puis, ce village abrite la véritable église du tome 1 de Borderline, et rien que pour ça, ça valait le coup. Quand je suis entrée dedans et que j’ai vu ce Christ accroché en face avec ses yeux de souffrance au ciel et sa couronne d’épine sur la tête, j’ai su qu’une fois de plus, ma fiction rejoignait ma réalité. Et si les fans aiment visiter les lieux qui ont inspiré les livres, moi j’adore me balader au sein des miens, et découvrir que ce que j’ai décrit existe quelque part, alors que j’en savais rien en l’imaginant.
Moi j’aime la magie, surtout quand elle concerne la vie de Travis et la mienne.
Et puis cette lumière au coucher du soleil depuis les hauteurs…
Se bourrer la gueule avec une célébrité locale
J’ai continué ma descente vers le sud en me rendant à Guadalupe, connu pour ses rivières aux trous d’eau. J’ai enchaîné les micro-bus et pour finir suis montée dans une sorte de pick-up avec des bancs en bois et une bâche par au-dessus, comme ils ont parfois ici. Y avait seulement un type à l’arrière avec moi, alors on a taillé le bout de gras. Il m’a raconté que depuis la pandémie, il avait quitté Bogotá et sa vie de bureau pour revenir sur les terres de son enfance et reprendre la finca (ferme) familiale, à cultiver des fruits. Avec le soleil et l’eau qu’y avait dans la région, on peut dire que ça marchait plutôt bien, même s’il gagnait moins qu’avant, mais la tranquillité qu’il connaissait ici valait selon lui tout l’or du monde.
Dieu sait que c’est un truc que je peux comprendre. Vivre modestement, mais être… plus heureux ? Lui et moi, on se demandait ce qu’on était censés faire du fric quand on travaillait tellement qu’on avait même pas le temps d’en profiter, attaqué par le stress de ce genre d’existence qui bouffe sur pied l’essence même de la vie.
Ces quelques jours dans ce bled ont été sacrément cool, l’écriture marchait toujours, et avec ces splendides rivières à quelques kilomètres de marche du village, la récompense après le boulot était instantanée. Entre-deux, j’ai quand même trouvé le moyen de me faire interviewer depuis la France pour une émission de radio, et m’empilonner la gueule avec le mec le plus connu de Guadalupe !
Il m’avait fourgué sa carte à mon arrivée, alors que j’étais encore dans le pick-up (on l’avait croisé pour déposer le bureaucrate reconverti en fermier, et, repérant la gringa, il avait fait ni une ni deux), et puis quand il m’avait trouvée devant la porte de mon auberge, il s’était proposé d’appeler la proprio pour l’avertir de mon arrivée. Je savais qui était ce type rapport à mon guide Lonely Planet, qui le présentait comme le premier à avoir développé le tourisme dans la région, en offrant ses services de guide.
Du coup, quand l’envie de faire un tour de cheval s’est fait sentir (j’ai oublié de signaler que ce village était un haut lieu de cowboyerie, les hommes portaient fièrement le sombrero et on pouvait les voir, sur leurs chevaux, réunir les vaches dans les champs), j’ai ressorti sa carte de visite et lui ai envoyé un message. Il avait pas de plan pour louer un cheval, mais en revanche il m’a proposé de le retrouver à l’hôtel dont il était le dueño (tiens tiens), en plein sur la plaza mayor.
On s’y est mis direct. Cerveza sur cerveza, le courant passait foutrement bien entre nous. Au bout d’un moment, je lui ai fait : Et alors, comment on fait pour devenir le mec le plus célèbre de la région ? Apparaitre en “coup de cœur” du Lonely, Hombre, y a des gens qui tueraient pour ça !
Il s’est fendu la poire avant de me mettre au parfum du délire ; j’ai eu droit à toute sa biographie, qu’était du genre intéressant. La façon dont il avait tenté de fuir le service militaire, comment ils l’avaient finalement chopé, pour qu’au final il devienne infirmier de l’armée et sauve des vies pendant treize ans. Un mariage foireux, deux filles, puis le retour au bercail. Ouverture d’un resto qu’a bien marché, rencontre avec un gringo amerloque complètement allumé avec qui il a sympathisé, à qui il a fait découvrir la région. Y se trouve que ce mec tenait un blog de voyage, l’un des premiers sur la Colombie, et qu’il a parlé de lui. Ce type taffe désormais pour le Lonely Planet. Et voilà comment on connaît la gloire !
Déjà passablement torchés, on est partis sur sa moto pour aller voir le coucher du soleil depuis le haut des montagnes, sans oublier bien sûr de se prendre des munitions en chemin. Là-haut on a retrouvé le couple de Belges qui squattaient l’hôtel, ce qui fait qu’on a dû partager nos bières. C’était des petits jeunes (faut que je m’y fasse, désormais tous ceux que je rencontre sont des gosses de 20 ans !), avec qui j’ai eu beaucoup de plaisir à parler, au point de poursuivre la conversation en rentrant. Avec la star locale on est repartis à moto, mais vu qu’on avait un peu pitié du couple qui s’était tapé toute la route à pied, on a pris des bières et changé de véhicule pour aller les récupérer en caisse. En mettant de la zik, le mec célèbre nous apprend qu’il a eu les CD livrés avec la voiture quand il l’a achetée, mais qu’il fatigue un peu d’écouter toujours les mêmes, alors moi je fais : Bah faut que t’achètes une nouvelle caisse… Ça nous a tordus de rire.
Allumée comme je l’étais par toute cette biture quand les gosses m’ont lancée sur mes bouquins, et entourée des bonnes ondes que diffusaient ces chouettes gens tout autour de moi (z’avez jamais remarqué que c’est plus facile de s’exprimer quand les autres vous écoutent vraiment, alors que vous bafouillez quand leur attention est naze ?), j’étais là, debout face à eux posés sur les canapés, une bière à la main, une clope dans l’autre, à m’enflammer au sujet de Borderline, de l’ayahuasca, de la vie sur la route et de la liberté, et c’était bon, putain, c’était tellement bon de se sentir comprise et écoutée comme ça que je pouvais plus m’arrêter, tout en culpabilisant de monopoliser la parole, mais voilà ce qui arrive après des semaines de solitude : quand ça sort, c’est l’inondation !
Bref, les jeunes ont fini par aller se pieuter, et j’ai laissé le dueño avec les Pink Floyd en fond sonore, pour rentrer complètement pétée par les rues noires du village.
Quête personnelle, páramo et fendage de gueule à 3800 mètres d’altitude
J’avais repéré un tout petit village qu’avait l’air inspirant, mais j’avais omis de vérifier à quelle altitude il était, si bien que quand j’ai débarqué là-bas à 19h, après une journée complète de bus (j’étais partie à 7h), en short, j’étais frigorifiée ! Mais l’hôtel que je m’étais trouvé était du style auberge chez l’habitant, et la gentille tenancière m’a fait une soupe que j’ai avalée direct en compagnie des autres clients qu’étaient là, une Américaine et un Québécois. La gonzesse a bouffé et s’est tirée, et l’autre a fait : Ah, on peut enfin parler français !
Je sais plus comment on en est arrivés là, mais soudain on parlait de nouveau ayahuasca, quête personnelle, en se demandant si on devrait pas tout lâcher pour de bon au lieu de se comporter en touristes, qui certes voyagent sur de longues durées, mais gardent toujours au fond de leur tête l’idée que tout ça n’est que passager, que leur cocon les attend encore, et, pire encore, avec la volonté sous-jacente d’en retirer quelque chose d’exploitable (ce mec-là tenait aussi un blog, faisait des vidéos, et était musicos), comme pour transformer tout ça en… produit.
Vers la fin, on en était à parler physique quantique et synchronicités. Messages qu’un moi futur envoie au moi passé via l’intuition et les signes. Continuum temporel. Réécriture permanente de son histoire personnelle. Du lourd, en fait, même si en ce qui me concerne, ces sujets sont ceux qui me passionnent le plus. Étrange quand même de se trouver perdue dans un bled comme Monguí à 2500 mètres d’altitude avec un parfait étranger, et d’en arriver à évoquer des choses si profondes, et si intimes, en définitive, sur sa propre vie.
Dommage, ce mec-là se barrait le lendemain, mais j’ai fait le trek du páramo (plaine de haute montagne) de Ocetá avec l’Américaine, un Égyptien et deux Colombiens de Medellín. A la base, j’aurais voulu attendre le lendemain pour me taper ce truc, mais voilà, l’excursion avec le guide était prévue ce jour-là, et tant qu’à faire, j’allais pas jouer les chochottes, alors à 5h du mat j’étais debout en train de fumer ma clope face au champ des vaches, par 5 degrés. Je sais pas comment j’ai trouvé le courage de prendre une douche tiède dans la salle de bain commune glaciale. Et à 6h30 on était partis.
Y a toute une histoire au sujet de ce páramo que les indigènes protègent farouchement, et dont ils autorisent l’accès aux touristes ou non, et là c’était un peu sur le fil, mais notre guide a trouvé moyen de moyenner, même si on a dû se taper à pied une partie qui normalement se fait en 4x4, amenant la distance finale parcourue ce jour-là à 22km de marche, sachant qu’on passe de 2500 à 3800 d’altitude (donc méchant dénivelé). C’était rude, mais ça valait le coup. C’est pas le premier páramo que je vois (j’avais fait un trek à cheval de trois jours vers San Agustin, pour me rendre à l’endroit où naît le fameux Rio Magdalena qui traverse tout le pays, qui est aussi un páramo), mais c’est toujours aussi surréaliste et spectaculaire. Ces plantes endémiques, ces couleurs qu’on ne voit nulle part ailleurs, ce brouillard…
Et puis évidemment, je me suis fait pote avec le guide, lui-même poète à ses heures, et je l’ai tordu de rire en étant selon lui extrêmement direct avec mes gros mots et mon humour du genre mordant. Par exemple, on parlait du fait d’être reconnu en tant qu’artiste. D’une manière générale, tout le monde n’arrête pas de me dire que ça finira par m’arriver, qu’y faut pas que je désespère. Bah là, pour le coup, je lui ai sorti : Ouais, n’empêche que t’as tout un tas de clampins qu’ont jamais été reconnus de leur vivant, et qui sont morts dans la pauvreté comme de sombres merdes inconnues avant que, trois siècles plus tard, quelques baltringues se décident à reconnaître leur talent et crient finalement au génie. Bordel, mais fallait se réveiller avant, les gars, allez vous faire foutre ! L’autre est mort dans la misère parce que personne voulait faire l’effort de reconnaître sa valeur, et maintenant tout le monde lui jette des fleurs ? Ça vaut bien le coup, tiens ! Nan, la vérité, c’est que c’est tout à fait possible que je finisse serveuse comme une débile, et voilà, à ce stade c’est une question de destin, c’est comme ça.
Moi je trouve pas ça spécialement direct, mais j’ai fait rire tout le monde, une fois de plus. Je crois que c’est surtout le côté désabusé qui fait marrer les gens. C’est vrai, remarque, moi aussi ça me fait rire !
A force de discuter avec beaucoup de monde, j’ai appris quelque chose qui chagrine pas mal mes plans. Depuis la France, avant mon départ, j’ai prévu de rejoindre le Pérou par le fleuve Amazone. A l’extrême sud de la Colombie, les frontières du Brésil, du Pérou et de la Colombie donc, se touchent, et il est possible de rejoindre Iquitos par voie fluviale. Et vu que moi je prends jamais l’avion pour faire des sauts de puce dans un même pays ou d’un pays à l’autre (cela dit je vais devoir le faire bientôt…), c’est exactement ce qu’il me faut, d’une parce que je connais déjà l’Équateur (pays frontalier de la Colombie, seule autre voie qui permet de passer au Pérou par voie terrestre) et que c’est précisément comme ça que je suis arrivée en Colombie la dernière fois, de deux parce que j’adore l’aventure, et que même si c’est pas du Mike Horn, bah ce périple en bateau s’en approche pas mal quand même !
Mais apparemment, c’est pas possible en l’état actuel. Disons qu’ils te laissent passer, mais refusent de te tamponner le passeport, ce qui peut s’avérer très problématique (j’ai beau être une aventurière, de là à passer en mode clandestino, y a des limites).
Et donc, j’ai pris une décision, qui à vrai dire faisait déjà son chemin en moi depuis un sacré bout de temps.
Marcher sur d’anciennes traces et voir des fantômes
J’écris ces lignes depuis Villa de Leyva, le village où j’ai été confinée 4 mois en 2020. C’est quand j’étais ici que Wish est mort. Et c’est d’ici que j’ai publié le Tome 2 de Borderline (je ne compte pas revenir dessus, ceux qui souhaitent des précisions, filez lire mon autobiographie).
J’ai pris la décision de rester dans ce village pendant un mois, à écrire. Je vais demander une prolongation de visa pour rester six mois en Colombie au lieu de trois. De cette manière, je donne une chance à la situation frontalière de se réguler, à Borderline 5 de s’écrire, et ça me laisse une marge financière pour poursuivre les plans magnifiques que j’ai encore en réserve avec ce pays (plans qui comprennent, pour le coup, deux vols internes, mais j’ai pas le choix). Ces projets risquent d’être coûteux, c’est pourquoi rester ici un mois entier, dans un appartement que je loue, va me permettre d’économiser à mort afin de claquer mon fric pour ces expéditions qui me tiennent vraiment à cœur.
Et la vérité, c’est que je suis carrément ravie de me consacrer à l’écriture pendant un mois entier depuis ce village qui est porteur d’une si lourde charge émotionnelle pour moi.
C’est pas la première fois que je reviens sur mes propres traces, des années après. J’avais déjà fait le coup avec le Pérou, en y remettant les pieds 10 ans plus tard. Il me semble que je peux encore voir le fantôme de celle que j’ai été, en train de marcher sur les chemins hors du village…
C’est une manière unique de mesurer sa propre évolution. Quels espoirs est-ce que je nourissais à l’époque, quels étaient mes rêves, mes priorités, mes peurs ?
Me voilà pile-poil 2 ans plus tard, et le bilan est loin d’être dégueulasse. Je compte pas me jeter des fleurs, mais il est clair que j’ai accompli tout ce que je m’étais promis, et plus encore.
Et bordel, c’est exactement ce que je vais continuer à faire.
Se rendre au Diario Latino #6.
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Le Journaliste, Background : Une Histoire de Dope
La version hallucinée du Journaliste de ce qui se trame dans ce putain de désert est un truc dont j’aurais pas pu me passer. L’idée centrale qui sous-tend cette série, c’est qu’il existe différentes versions d’une même histoire. Selon le point de vue de chaque personnage perdu au sein de son enfer personnel, les autres individus, et même le Diable en personne, n’ont pas du tout le même visage. Mais au-delà du fait que le Tentateur se présente sous diverses apparences selon l’âme qu’il a choisi de séduire, c’est surtout l’idée que la réalité dépend de celui qui l’observe qui est essentielle ici, et que cette nouvelle révèle, grâce à la vision droguée et au témoignage gonzo, donc ultra-subjectif, qu’en fait le Journaliste.
Rapidement, la glace entre nos deux mondes fut brisée ; je lui proposai de la meth, il me parla des âmes en souffrance qu’il avait en cours, nous conversâmes tels deux larrons en foire légèrement surexcités par un abus de barba papa à la fête foraine.
Genre : Gonzo
Le Pitch
Un journaliste accro au crystal meth doit trouver le Diable pour l’interviewer. Quand il met finalement la main dessus, leur rencontre se révèle beaucoup moins solennelle que prévu, mais aussi plus drôle, et plus dangereuse…
La Genèse
Quand on est fan d’Hunter S. Thompson, se glisser dans sa peau le temps d’une nouvelle est terriblement tentant. L’intérêt de l’exercice, au-delà du fait que son personnage est jouissif et qu’il offre la latitude d’aller aussi loin qu’on veut dans la dinguerie, est évidemment de s’essayer au Gonzo.
Le Gonzo, c’est un style littéraire journalistique où le narrateur, plutôt que de rapporter des faits d’une façon neutre et objective, se met lui-même en scène dans sa lutte pour “couvrir l’événement”. Ajouté à ça, il est de bon ton de faire intervenir dans le récit de la dope, et un comparse.
Voilà les éléments clés du Gonzo.
Le personnage du Journaliste s’est rapidement imposé à moi. Faut dire que Las Vegas Parano se passe déjà dans le désert, et qu’imaginer Raoul Duke (alter-ego d’H.S.T.) en train d’interviewer le Diable est comme qui dirait le summum en matière de fantasme de fan… d’autant plus que je trouvais intéressante l’idée que le Diable s’exprime en dehors de la nouvelle qui lui sera consacrée, d’une manière directe. Et ça, seul le Journaliste pouvait l’amener à le faire, c’est dire si son rôle au sein des Chants du Désert est irremplaçable !
Et puisque que chaque nouvelle possède son propre style et son propre genre, je me suis dit banco.
L’autre truc pertinent, avec ce personnage, c’est qu’en tant que journaliste en reportage, ça n’a rien de surprenant qu’il croise d’autres figures de la série, même si je dois avouer que je m’attendais pas à ce que ce soit le Prophète et les Mécanos. Pourtant, une fois rédigé, ça colle parfaitement.
La version hallucinée du Journaliste de ce qui se trame dans ce putain de désert est un truc dont j’aurais pas pu me passer, surtout après le sérieux de La Passagère. L’idée centrale qui sous-tend cette série, c’est qu’il existe différentes versions d’une même histoire. Selon le point de vue de chaque personnage perdu au sein de son enfer personnel, les autres individus, et même le Diable en personne, n’ont pas du tout le même visage. C’est d’ailleurs ce que celui-ci explique lors de son interview. Mais au-delà du fait que le Tentateur se présente sous diverses apparences selon l’âme qu’il a choisi de séduire, c’est surtout l’idée que la réalité dépend de celui qui l’observe qui est essentielle ici, et que cette nouvelle révèle, grâce à la vision droguée et au témoignage gonzo, donc ultra-subjectif, qu’en fait le Journaliste.
Pensez-vous que le Prophète rapportera la même version ? Lui, à demi-mort et trébuchant, en train de parler tout seul et de délirer sur Dieu ? Rien n’est moins sûr… C’est pourtant ce qu’a vu le Journaliste, et le Diable possède encore une autre version. Voyez l’idée ?
Si je fais bien les choses, cette série sera une fresque saisissante, polyphonique, où les histoires (autant celles de chaque perso que l’histoire générale qui les réunit) s’accouplent et s’entre-déchirent pour livrer des court-métrages dantesques hétérogènes tout en étant interconnectés, comme les différents cercles de l’enfer…
Ce que j’aime bien avec cette version du Diable, c’est qu’il est terriblement humain, et que ça le rend attachant ! Même si tout compte fait son attitude était peut-être calculée, puisqu’il baise le Journaliste en beauté à la fin (qui se figure pourtant, comme on le découvre à la toute dernière ligne, avoir fait une super affaire - mais c’est toujours le cas, avec le Diable, pas vrai ? Relisez Le Clown et La Passagère, vous comprendrez !), il n’en demeure pas moins que le temps de l’interview, on a la certitude qu’il se montre honnête, et que, oui, c’est quelqu’un qui souffre, et qu’au fond de lui il est toujours ce petit garçon qui a défié son père et s’est fait rejeter par lui…
En commençant à écrire, c’est pourtant pas du tout ce que je voulais ; j’avais dans l’idée de partir sur la figure hautaine et mystérieuse, un brin affectée, qui sied généralement à Satan, et ç’aurait été cool à rédiger aussi. Mais les choses ont pris cette tournure et ça me va très bien. Lucifer qui se défonce et picole avec Hunter en geignant sur la connerie humaine, merde, faut l’écrire soi-même pour capter à quel point c’est cool !
Cette genèse part dans tous les sens (le Gonzo est encore en moi, je le crains), alors je vais conclure avec deux éléments importants révélés ici :
Le Diable se cache en chacun de nous
- Qui de nous deux a trouvé l’autre ? C’est moi qui t’ai déniché, ou est-ce que c’est toi qui m’as convoqué ?
- Ça ne fait aucune différence. Dans ce désert, tout est à double tranchant.
La passion et la perdition sont une seule et même chose
Pour la bonne raison que c’est pour cette chose, et cette chose seulement, que tu es prêt à tout sacrifier, jusqu’à ton âme. Ce de quoi tu veux vivre est aussi ce pour quoi tu es prêt à mourir. Et donc, le désir et la passion qui te rongent et brûlent en toi d’une flamme éternelle, finiront inévitablement par dévorer ton âme. Que ce soit moi qui le fasse, ou toi, tout seul, sans l’aide de personne.
Si ces révélations avaient déjà été timidement annoncées dans les nouvelles précédentes, ici, la vraie lumière est faite sur elles. Et vous êtes suffisamment intelligent pour vous passer de mes explications.
Je vous demanderais juste d’être particulièrement attentif à ces éléments dans le futur. Ils vont prendre de l’ampleur et risquent fort d’atteindre la crise métaphysique…
La Passagère, Background : Une Histoire Personnelle
Pour un artiste, il est toujours plus intéressant d’utiliser le matériel dont il dispose - surtout lorsqu’il s’agit de quelque chose qu’il a éprouvé intimement, dans sa chair - en l’incorporant à son œuvre, d’une manière détournée qui le sublimera, plutôt que de le dilapider en paroles ou en mots creux qui jamais ne sauraient rendre honneur à ses sensations et à ses visions. En tant qu’écrivain-voyageur qui tient un journal de voyage en parallèle du reste de ses œuvres, il fallait faire un choix. La Passagère est le mien. Et en dehors de cet article, je n’écrirai pas un mot de plus sur ce qui m’est arrivé dans ce désert.
Elle va marcher tout droit vers le soleil jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Genre : Autofiction
Le Pitch
Une voyageuse amoureuse du désert décide de le traverser jusqu’à ce qu’elle comprenne pourquoi son appel rugit en elle depuis toujours.
La Genèse
Préambule
Quand il t’arrive quelque chose que les mots semblent incapables de transcrire, qu’est-ce que tu fais ?
Si tu es écrivain, tu t’efforces d’en parler quand même, mais en usant d’une forme qui s’éloigne de la simple description de faits, pour entrer dans une zone où le langage propre aux rêves et aux visions saura esquisser les contours d’une expérience transcendante.
Et si ton propre vécu peut servir à donner vie au personnage d’une série littéraire, alors, en tant qu’artiste, c’est jackpot !
Pour un artiste, il est toujours plus intéressant d’utiliser le matériel dont il dispose - surtout lorsqu’il s’agit de quelque chose qu’il a éprouvé intimement, dans sa chair - en l’incorporant à son œuvre, d’une manière détournée qui le sublimera, plutôt que de le dilapider en paroles ou en mots creux qui jamais ne sauraient rendre honneur à ses sensations et à ses visions.
En tant qu’écrivain-voyageur qui tient un journal de voyage en parallèle du reste de ses œuvres, il fallait faire un choix.
La Passagère est le mien. Et en dehors de cet article, je n’écrirai pas un mot de plus sur ce qui m’est arrivé dans ce désert.
Quelques éclaircissements sur la nouvelle
Je ne compte évidemment pas livrer toutes les clés de La Passagère ici, déjà parce qu’il s’agit de quelque chose de très intime, ensuite parce qu’en tant qu’œuvre de fiction (oui, je sais marier les deux, à ce niveau Borderline m’a bien préparée) qui prend place au sein des Chants du Désert, ça reviendrait à spoiler les énigmes qui vous attendent, et pour finir parce que ouais, avec moi, y a toujours un travail de réflexion personnelle à faire, c’est comme ça !
Et c’est même tout l’intérêt du truc. Si vous sentez des éléments sans pouvoir être sûrs de leur signification, et si vous croyez comprendre un message sous-jacent sans savoir si c’est bel et bien ce que j’ai voulu dire, alors, tout va bien. Ça signifie que votre imaginaire travaille, et que la nouvelle est suffisamment profonde et subtile pour laisser place à plusieurs interprétations.
En fait, j’ai envie d’attaquer ce background en vous posant des questions :
Avez-vous compris à quel philosophe la Passagère fait référence ? Reconnaissez-vous certaines phrases en italiques qui sont des citations de ce philosophe ? Et surtout, est-ce que vous avez pigé que c’est ce philosophe-là qui aura droit à sa propre nouvelle ?
Avez-vous saisi l’idée des synchronicités rétroactives, c’est-à-dire, des messages qu’un moi futur envoie à son moi passé pour le guider ?
Savez-vous à quelle chanson la Passagère fait référence lorsqu’elle est postée sous le vieux phare ?
Pensez-vous que la Passagère meurt à la fin ?
Et enfin, avez-vous trouvé où se cache le Diable dans cette nouvelle ?
Allez, je suis cool, je vous donne quelques pistes…
Le Philosophe, c’est Nietzsche, évidemment, mon amour éternel, et je peux pas vous dire à quel point j’ai hâte de m’attaquer à sa nouvelle ! Pour les plus curieux d’entre vous, rendez-vous ici pour un super article sur lui, et découvrir de quel livre sont extraites les citations…
Hum, sur ce coup-là, il va vous falloir un éclairage vraiment balèze si vous n’êtes pas familier du concept… Je ne peux que vous conseiller de lire l’ouvrage Se souvenir du futur, véritable trésor en la matière qui pourrait bien faire basculer la façon dont vous envisagez la vie. Pour en savoir plus à son sujet, filez lire l’interview de son auteur Jocelin Morisson !
C’est probablement la chanson cubaine la plus connue au monde, en fait ! Il s’agit de El Carretero, de Buena Vista Social Club ! Ça vous dit rien ? Raaah, bordel, pitié, allez m’écouter cette merveille ! Et restez jusqu’à la fin pour entendre rugir ce fameux cri : Yo soy Guajiri y Carretero !!!
A vous de voir…
Il est PARTOUT !
D’une façon plus personnelle…
Tout ce qui est raconté ici est vrai. Je suis amoureuse du désert depuis toujours, c’est l’écosystème qui entre le plus en résonance avec mon âme. C’est d’abord en Espagne que je l’ai connu (c’est très aride là-bas mine de rien), avant de le rencontrer partout sur ma route lors de mes voyages (Nazca au Pérou, Tupiza et le Sud-Ouest en Bolivie, la Patagonie en Argentine…). Et jamais je n’ai été aussi bouleversée et aussi heureuse de ma vie qu’en étant immergée en lui…
En marchant dans le désert de la Guajira, j’étais hantée par les paroles de Nietzsche. Je sais que c’est difficile à croire pour certains d’entre vous, mais moi, ce mec a changé ma vie. On est quelques-uns dans ce cas-là, et y a qu’à voir la manière dont nombre d’artistes tels que John Fante, Jim Morrison ou Marilyn Manson sont en boucle au sujet de ce type… Je ne saurais jamais s’il m’a révélée à moi-même en métamorphosant ma vision du monde, ou si je me suis tout simplement reconnue en lui. Peu importe. Quand un penseur fait partie de toi comme ça, tu le charries en toi jusqu’au fin fond d’un désert colombien…
Pour revenir sur cette histoire de synchronicités, on ne se rend souvent pas compte qu’elles sont à l’œuvre quand on est prisonnier du quotidien. Parce que ce genre de vie ne laisse aucune place à l’improvisation, et encore moins à la magie. D’autre part, notre niveau de conscience dans le monde matérialiste ordinaire n’est pas en mesure de les percevoir, et à fortiori, de les engendrer. S’exiler hors de ses schémas classiques, de vie, de pensée, s’offrir tout entier à l’inconnu, accepter de perdre le contrôle et de s’en remettre aux signes et au destin… Ces circonstances favorisent l’émergence d’un autre niveau de conscience, quantique, créateur, et ma foi, très mystérieux, tout en étant terriblement réel.
L’anecdote sur la chanson de Buena Vista peut paraitre stérile, voire incongrue, mais je vous assure qu’il n’en est rien. Être hantée depuis l’enfance par le pouvoir d’un cri qu’on ne comprend pas (du moins pas rationnellement) et réaliser des années plus tard qu’on se trouve précisément à l’endroit d’où ce cri de l’âme est né, comme un lieu qu’on aurait cherché toute sa putain de vie… Merde, faut le vivre pour comprendre. C’est ça, la légende personnelle chère à Paulo Coelho.
Et c’est donc quand j’étais confinée en Colombie lors de l’irruption de la pandémie que, un soir de biture avec le gérant de l’auberge où je squattais et ses potes, alors qu’on était en train de se faire écouter des chansons les uns aux autres à tour de rôle, j’ai mis El Carretero (ce qui n’a pas manqué de les réjouir, vu que c’est latino, comme morceau !). Et j’ai fait : Mais bon sang c’est quoi qu’il gueule l’autre à la fin, là ? Yo soy guajiri y carretero ? C’est quoi, guajiri ? Ils m’ont expliqué que ce terme signifiait deux choses à la fois…
Un Guajiri, c’est un habitant de la Guajira, le désert où je projetais de me rendre si je parvenais à sortir un jour de cette auberge (toute la Colombie a été mise sur pause pendant 5 mois entiers, et je suis finalement rentrée en France après 4 mois de confinement sans avoir pu voir ce désert)… Et ce n’est qu’il y a deux semaines que j’ai enfin pu m’y rendre !
Mais surtout, un Guajiri, c’est un Guerrier du Désert.
La mort ? Il y a plusieurs façons de mourir… Et il y a aussi plusieurs façons de renaître. Les lecteurs de Borderline auront saisi le lien évident avec Tyler dans ce passage sur la falaise. Mais ceci est vraiment trop intime, et je n’ai pas le désir d’en parler d’une façon rationnelle.
Le Diable… est sans doute le démon le plus beau et le plus terrible d’une vie. Celui pour qui on est prêt à tout sacrifier. C’est très ambigu, en fait. Parce que ça veut dire que notre passion la plus folle et aussi la plus destructrice. Étrange condition humaine. Splendides possibilités d’enquête pour un auteur !
Conclusion !
Cette nouvelle n’est que la deuxième publiée pour les Chants du Désert, mais certains signes commencent à apparaitre… Je vous laisse donc avec une dernière question :
Et si la flamme sacrée qui anime chaque Homme dans le secret de son âme était aussi le feu démoniaque qui signera sa propre perte ?
Le Clown, Background : Une Histoire d’Alcool
Le Clown est-il déjà en Enfer ? S’agit-il d’une sorte de purgatoire, ou bien d’un simple jeu du Diable à qui il a déjà vendu son âme, lui préférant une bouteille de whisky mise à sa portée chaque jour qui recommence ? A t-il fait le choix de revenir pour toujours, du moment que de l’alcool est à sa disposition ?
Tu sais, le Clown, le cirque est parti il y a longtemps…
Genre : Pulp
Le Pitch
Un clown alcoolique se réveille après une biture pour s’apercevoir que le cirque a plié bagage sans lui. Seul un dromadaire a été oublié. Tous deux s’engagent dans une errance à travers le désert.
La Genèse
Comme pas mal de gens, j’ai toujours éprouvé un sentiment ambigu envers les clowns. Un mélange de fascination et de répulsion. Que signifient ces personnages bizarres, peinturlurés, éternellement souriants ? Impossible qu’ils ne cachent pas quelque chose. J’imagine que c’est la raison pour laquelle les films d’horreur s’éclatent avec eux !
Le pire, c’est que même les gosses sentent qu’y a un truc pas net chez les clowns, et beaucoup nourrissent même une sorte de phobie envers eux. C’est à se demander pourquoi on s’en est pas encore débarrassés…
Quoi qu’il en soit, ça faisait un moment que je caressais l’idée d’en mettre un en scène. J’adore le côté “foire des ténèbres” façon Ray Bradbury ou encore “fête foraine hantée” à la manière de Carnivale. Mais j’avais pas non plus envie de partir dans le thème du Clown Diabolique. Un simple Clown Alcoolique (déjà suffisamment cliché) ferait l’affaire.
Dans Borderline, Travis avait une scène avec un clown, mais elle a été coupée au montage. Cela dit, ce n’est pas du tout la base de cette nouvelle. J’ai simplement conservé l’idée du clown, du whisky et du dromadaire.
Et au fond, qu’est-ce qu’y a de plus tragique qu’un clown forcé de sourire aux petits enfants alors qu’il est raide déchiré et malheureux comme les pierres ? Mais hors de question de tomber dans le pathos ; ce Clown est un enfoiré stupide et aigri, un péquenaud homophobe chez qui la seule humanité se concentre dans son affection envers Mimi le dromadaire, qu’il s’imagine aussi abandonné que lui (ce n’est pas le cas, Mimi n’est qu’un accessoire du Diable).
Mais parfois je me demande si c’est pas les salopards perdus de Dieu les seuls êtres vraiment aptes à engendrer la pitié… Et je crois que c’est ce sentiment-là que je voulais faire naître chez le lecteur. Parce que c’est ça qu’il m’inspire, à moi.
J’ai écrit cette nouvelle sans savoir où j’allais (comme toujours, je découvre mes textes en les écrivant). Tout ce que j’avais au départ, c’est un clown qui se réveille avec la gueule de bois et constate que le cirque est parti sans lui. Le dromadaire et son prénom ridicule, l’errance dans le désert, l’histoire pathétique du clown et même l’apparition du Diable et la personnalité un brin égrillarde qu’il adopte envers lui, tout ça, c’est venu sur le tas. Ainsi que la boucle (un lecteur a parlé du ruban de Möbius, moi j’aurais plutôt dit Un jour sans fin), qui m’a soudain semblé la direction inévitable que devait prendre le récit.
Le Clown est-il déjà en Enfer ? S’agit-il d’une sorte de purgatoire, ou bien d’un simple jeu du Diable à qui il a déjà vendu son âme, lui préférant une bouteille de whisky mise à sa portée chaque jour qui recommence ? A t-il fait le choix de revenir pour toujours, du moment que de l’alcool est à sa disposition ?
Les Chants du Désert sont des cantiques que chaque personnage entonne pour glorifier sa propre perdition. Car s’il y a bien une chose de sûre, c’est que le désert révèle la vérité des gens.
Lieu mythique de métamorphose ou d’errance, solitude infinie ou quête désespérée, Le Désert est un personnage à part entière, qui de part sa nature intransigeante, force les êtres qui se perdent en lui à reconnaître leur propre force, mais surtout, leurs propres mensonges.
Un jour toi aussi… Background : Une Histoire de Transmission
Ce que raconte le grand-père à son petit-fils constitue ni plus ni moins qu’une immense et très rare porte ouverte sur l’initiation chamanique amazonienne. Je me suis largement inspirée de la vraie histoire de Wish, le chaman qui m’a initiée au monde de l’ayahuasca, ainsi que de mes années de recherches au sujet du chamanisme. Ce passage est une clé pour comprendre l’univers des plantes maîtresses, de l’ayahuasca, et des esprits présents dans le monde indigène amazonien (notamment le fameux Chullachaki, qui fait toujours forte impression aux lecteurs…).
Tu vas aller loin avec la medicina, et je vais t’accompagner. Une nuit, tu seras confronté à ça toi aussi. Il faudra faire le bon choix.
Le Pitch
Un grand-père chaman raconte à son petit-fils la façon dont il a été appelé à devenir curandero. Entre rébellion enfantine et confrontation aux esprits de la jungle, son histoire hors du commun est une vraie leçon d’humilité.
La Genèse
Jusqu’à très récemment, j’étais persuadée que les nouvelles littéraires, c’était pas pour moi. Bien qu’étant une fervente lectrice de recueils en tous genres, je me voyais pas me plier à cette forme très courte qui répond à des règles différentes de celles du roman.
Et puis, une amie a attiré mon attention sur un appel à texte dont le thème était “Sorcellerie Végétale”. Inutile de préciser la raison pour laquelle cette amie a pensé à moi, et pourquoi j’ai décidé de sauter sur l’occasion…
C’était ma première participation à un appel à texte. Les auteurs sélectionnés verraient leur nouvelle publiée dans le recueil annuel de L’Imagin’arium. J’y ai vu un moyen inespéré de me faire connaître davantage.
Eh ben, ça a marché ! Un jour toi aussi… a été retenue, et c’est même l’histoire qui signe l’ouverture de ce recueil !
Cependant, je me dois d’être honnête : cette nouvelle assez longue n’est rien d’autre qu’un passage de Borderline 2 que j’ai beaucoup élagué et retravaillé pour l’occasion… Et c’est sur ça que j’aimerais revenir.
Parce que ce que raconte le grand-père à son petit-fils (dans Borderline, c’est Wish qui le raconte à Travis) constitue ni plus ni moins qu’une immense et très rare porte ouverte sur l’initiation chamanique amazonienne.
Je me suis largement inspirée de la vraie histoire de Wish, le chaman qui m’a initiée au monde de l’ayahuasca, ainsi que de mes années de recherches au sujet du chamanisme.
Ce passage est une clé pour comprendre l’univers des plantes maîtresses, de l’ayahuasca, et des esprits présents dans le monde indigène amazonien (notamment le fameux Chullachaki, qui fait toujours forte impression aux lecteurs…).
D’autre part, c’est un moment assez intime entre Wish et Travis dans Le Labyrinthe, une parenthèse qui s’étend sur une vingtaine de pages, je crois, et qui permet soudain au lecteur de réaliser dans quoi il s’est embarqué avec ma saga, et surtout de commencer à comprendre l’univers de Borderline.
Je suis profondément attachée à cette nouvelle, et je crois que de la publier ici pourrait être la brèche nécessaire pratiquée dans l’esprit des futurs lecteurs, le meilleur aperçu que je puisse offrir de mes ouvrages et de leur étrange univers…
El Diario Latino #4
Le petit jeu auquel je me livre pourrait bien me mettre face au cataclysme le plus brutal que j’aie jamais connu. Il existe des signes tangibles de la tempête intérieure que je suis en train d’alimenter. Mais c’est comme un feu qu’on regarde grandir et qu’on nourrit presque machinalement, presque sans y penser. Encore une branche, encore une bûche. Qu’est-ce qu’elles brillent, ces braises ! Comme les flammes sont hautes !
Minca, Colombie : Jour 40
Une fille qui marche seule le long des routes
Ça doit faire deux semaines que j’ai quitté Bahia Aguacate, mais niveau ressenti, c’est comme s’il s’était écoulé beaucoup plus... Bizarre, la façon dont le temps se dilate quand on fait la route. Est-ce la succession étourdissante d’un tas de micro-évènements qui donne cette impression ? Ou alors les changements si fréquents d’hôtels, de paysage et d’atmosphère ? Quand je regarde la carte, désormais pleine de souvenirs et de vécu s’attachant à chaque point, alors qu’avant c’était pour moi que des noms de villes inscrits sur un bout de papier et quelques fantasmes et projections inachevés de ce qu’elles pourraient incarner…
Remarque, ça m’a toujours fait cette sensation. Au fond, il est question de densité d’évènements. Sachant que dans la prison du quotidien, il peut s’écouler une année entière sans éléments marquants, sans rien qui se détache vraiment de l’amalgame de l’archi-vu, est-ce que le temps du voyage peut faire de la vie humaine quelque chose de plus significatif ? Cette densité du vécu comprimé en si peu de jours, est-ce qu’elle multiplie l’expérience de la vie par son poids ?
S’il faut vivre sur la route pour arracher à l’existence sa valeur et son sens, eh bien, disons que j’ai fait mon choix il y a longtemps. Et si ce choix doit creuser toujours plus le fossé qui me sépare du reste des Hommes, jusqu’à ce qu’un jour, il soit impossible pour eux ou pour moi de le sauter, alors, ça aussi, c’est déjà une vieille décision.
La vérité est que je suis extrêmement seule. Physiquement parlant, mais surtout à l’intérieur de moi. Oh, n’allez pas croire que cet état de fait m’afflige. S’il y a bien un truc sur cette misérable planète que je recherche avec avidité, c’est l’isolement. Simplement, parfois, ça me saute aux yeux. Le temps que je passe seule, à marcher sur les chemins, m’éloignant toujours plus de toute forme de civilisation, au point de m’être programmée à me lever le plus tôt possible pour jouir du monde qui m’appartient, à moi seule, avant que les autres n’émergent de leurs songes. Je pars marcher sur les plages, dans les montagnes, sur les sentiers forestiers alors que le soleil se lève, et je reviens après avoir vagabondé 15 km tandis que les autres commencent à peine leur journée. Et je regarde les groupes de touristes, les familles de vacanciers, les couples d’étrangers, et je me demande : Est-ce moi qui suis la plus seule ?
Je crois qu’il existe un implacable isolement en soi, qu’on se traîne jusqu’à la mort, peu importe qu’on soit entouré, aimé, ou même écouté pour de vrai. Aussi loin que je regarde, j’ai toujours été seule dans ma tête. En servant les gens au resto, sur mon vélo quand j’étais petite, en regardant la mer en Espagne, en lisant. En écrivant. Tout ce que je fais en ce moment, c’est juste de laisser sortir au grand jour cette fille qui chemine en détournant le regard quand les autres tentent de l’approcher.
Mais il faut admettre que cet effacement progressif des liens qui me tiennent attachée au reste de l’humanité est en train de faire lever une puissante, très puissante lame de fond. Le petit jeu auquel je me livre pourrait bien me mettre face au cataclysme le plus brutal que j’aie jamais connu. Il existe des signes tangibles de la tempête intérieure que je suis en train d’alimenter. Mais c’est comme un feu qu’on regarde grandir et qu’on nourrit presque machinalement, presque sans y penser. Encore une branche, encore une bûche. Qu’est-ce qu’elles brillent, ces braises ! Comme les flammes sont hautes ! Et cette odeur…
Je sais pas ce qui m’arrive, mais on dirait que je suis en train de m’entraîner, de me préparer pour quelque chose. Bien que très tonique et très résistante (le taff de serveuse a au moins ça de bon), j’ai jamais été ce qu’on appelle une sportive. Ça me dérange pas de marcher pour me rendre quelque part, au contraire, mais l’effort physique pur et dénué de but n’a jamais été mon truc. Eh bien, ça a changé. Insensiblement, une randonnée après l’autre, j’en suis venue à pousser mon corps au-delà de ses limites, chaque jour, sans savoir pourquoi. C’est arrivé lors de cette marche entre Bahia Aguacate et Sapzurro.
D’ailleurs, les préliminaires sont terminés. Il est temps de reprendre le fil du récit.
Des gens qui parlent d’ayahuasca et des fourmis qui filent la patate
Un mec m’avait contactée sur Insta, parce que le couple de Français qu’avait passé quelques jours à l’hostal de mes potes lui avait parlé de moi. Un mec de Sapzurro, un dueño d'hôtel. Le fait que j’écrive sur l’ayahuasca lui avait mis la puce à l’oreille, et il me disait qu’il souhaitait me rencontrer. Sauvage comme je suis, j’ai évidemment attendu le dernier jour, la veille de me barrer, pour me décider à aller voir le bonhomme. C’est pas de ma faute. Je suis comme ça.
Son hôtel se trouvait donc à Sapzurro, village colombien qui se trouve à la frontière du Panama. A 7h du mat j’étais sur la route, pleine d’allant, cheminant le long de la côte avec la forêt à gauche et la mer à droite, observant les timides rayons du soleil jouer entre les cocotiers. J’ai débarqué à Capurgana sans trop savoir si j’allais continuer à pied ou alors me trouver un bateau, mais je suis tombée sur un des primos (cousins), une bande de frangins français super potes avec mes potes à moi, et il se trouve que lui et sa nana colombienne accompagnaient une horde de vacanciers (c’est leur boulot) venant de Medellín jusqu’au bled où je devais aller, en bateau, alors j’ai décidé de profiter de l’occasion. En un quart d’heure c’était réglé, et je foulais le sol de Sapzurro. Le capitaine de la lancha a oublié de me faire payer, en plus. Toujours ça de gagné. J’ai trouvé l’hôtel du mec sans difficulté.
Il a semblé surpris de me voir débarquer comme ça, si bien que je me suis demandé si c’était moi qu’avais mal pigé ses intentions. Vieux, tu veux qu’on cause ayahuasca et écriture, pas vrai ? Bah tu vois, je suis là. Mes manières échappent encore à beaucoup de monde, mais il s’est rapidement mis en selle. Le truc relou, c’est qu’on était sans cesse interrompus par ses clients qui allaient et venaient, et s’incrustaient dans la conversation.
Quel était mon but en me pointant ici ? J’en savais rien. En voyage, j’ai pour habitude de suivre les signes, et je me disais que ce mec-là en était peut-être un. Je me disais qu’il pourrait me recommander un ou deux bons chamans. En même temps, mon attitude face à ça est très ambigüe. Je cherche sans chercher. On me file des pistes que je ne suis pas. Comme si j’attendais un miracle qui tombe du ciel, comme c’était arrivé avec Wish. Une évidence. Ou alors, peut-être bien que, simplement, je pressens que les pistes qu’on me donne ne sont pas les bonnes…
Bref, il m’est vite apparu que mon expérience de l’ayahuasca était bien plus profonde que la sienne, et qu’en réalité c’était plus moi qu’avais des trucs à lui apprendre que l’inverse. Le temps est passé où j’étais à l’affût de tout ce que j’entendais sur le sujet, buvant littéralement les paroles du premier péquenaud qu’avait vaguement tâté de la chose. D’une manière générale, je ne me sens plus aussi jeune que pour mon premier trip. A l’époque, c’était moi la nymphette de service, 20 ans tout vert, excitée et stupide, probablement. Ça me fait un peu bizarre de me dire ça, mais maintenant c’est moi l’ancêtre. C’est moi qui peux me positionner face aux blancs-becs que je croise en causant comme une matriarche qui sait de quoi elle cause, justement, pour le voyage comme pour l’ayahuasca.
Y avait un jeune type qu’était là aussi, avec qui j’ai discuté un moment. Une sorte d’allumé à l’origine indéfinissable (Argentin, peut-être, même s’il n’avait pas l’accent), qu’avait l’air de tâter d’un peu tout (toutes les drogues et toutes les médecines), qu’était pas désagréable, ma foi.
Mais soyons franc, l’un dans l’autre, et bien que le dueño et l’autre gars étaient charmants, je peux pas dire que j’en ai retiré grand-chose. Tant pis. Quand on nourrit aucun espoir, y a pas de déception. Le dueño, lui, était tout de même déçu que je reste pas. Sans doute qu’il s’attendait à choper une nouvelle cliente, en réalité… Loupé. Je lui ai appris que je me barrais le lendemain, et même à l’instant même, en fait. Il était bientôt midi et j’avais déjà décidé de me taper toute la route de retour à pince jusqu’à Bahia Aguacate, et entre-deux je voulais bouffer et me balader un peu dans le village. Un bien joli village, en vérité, qu’aurait mérité que je squatte là un moment, mais tant pis. Ça faisait déjà plusieurs jours que la route m’appelait, et j’avais hâte de la retrouver.
Un burger et une bière plus tard, j’étais donc sur le chemin qui coupe à travers la montagne pour rejoindre Capurgana. Un chemin qui rigole pas. Ça monte et ça monte, en pleine chaleur et en pleine humidité, évidemment. J’en étais à me demander pourquoi je m’infligeais ça, quand j’ai senti une drôle de douleur au pied. Une morsure. J’ai tout de suite fait le lien avec la colonie de fourmis que je venais de croiser. En tongs. J’ai regardé mon pied gauche en sentant soudain la même douleur au pied droit. Il fallait faire un choix. Mon gros orteil gauche était attaqué par une fourmi géante en train d’essayer de mordre à travers la corne (Dieu bénisse mes pieds cornés par des mois de service !). J’ai miséré à mort pour la détacher de là en criant LA PUTAIN DE TA RACE, avant de m’attaquer à celle de droite, qui s’accrochait à la chair tendre de mon troisième doigt de pied, par au-dessus. Avant de réaliser que j’en avais plein d’autres agrippées à ma tong, dans le caoutchouc. Ça a pas été simple de toutes les virer de là, et longtemps après j’étais encore en train de vérifier que je les avais bien toutes éliminées. Mais ces fourmis ont été la cause d’un effet que je ressens encore aujourd’hui. Après leur assaut, je me suis mise à marcher comme une furie, peu importe à quel point ça montait, à quel point je transpirais, à quel point mes cuisses me faisaient mal. J’avais trouvé un second souffle, et ce souffle, il me possède désormais tout entière, dès le début de mes randos. C’est très bizarre, en fait.
Ce jour-là, j’ai marché presque 29 kilomètres. Et depuis, on dirait que je tente chaque jour de dépasser ce record.
Un vrai baroudeur doit savoir modifier ses plans en un claquement de doigts
Une demi-heure avant de prendre le bateau pour quitter mes potes et cet hostal où j’avais passé deux semaines, il pleuvait à mort, exactement comme le jour de mon arrivée. La boucle était bouclée, et au fond ça me semblait logique. Mais la pluie a eu la clémence de s’arrêter avant le décollage. Mon objectif du jour était Necoclí, où j’imaginais rester une nuit avant de me relancer dans la folie des bus. Débarquée là-bas, j’ai eu l’idée saugrenue de ne pas prendre de moto pour me rendre à l’un ou l’autre hôtel qu’on m’avait conseillé, mais de longer la plage avec mon gros sac, mes coups de soleil et le sel des vagues que je m’étais reçues qui me piquait la gueule… persuadée que je tomberais sur ces hôtels rapidement. Hum.
En effet, au bout d’une demi-heure de marche, j’ai fini par tomber dessus, harassée, rouge écrevisse, pour m’apercevoir qu’ils étaient tous complets (haute saison), et que de toute manière, la ville entière était en proie à une violente coupure d’eau qui ne me permettrait jamais de me laver de ce sel et de cette sueur… OK, on y va pour un brutal changement de programme !
Si y a bien un truc que le voyageur aguerri doit être capable de gérer, c’est ça. Paumé au milieu de nulle part ou découvrant soudain ses précieux plans foulés au pied pour je ne sais quelle raison, le baroudeur doit savoir rebondir rapidement et bouleverser ses projets -peu importe à quel point il y tient- comme s’ils n’avaient tout simplement jamais existé. J’ai donc pris une moto pour le terminal (enfin, disons, l’endroit d’où partaient les bus pour le Nord, en plein sur la grand-rue), repoussant sans ménagement les ayudantes (ceux qui accompagnent le chauffeur de bus en gueulant partout le nom de la destination de l’engin, chargeant les bagages, récoltant les sous, haranguant à tout va les malheureux piétons qu’ont rien demandé) qui se jetaient déjà sur moi en criant : CARTAGENA, MONTERIA, SANTA MARTA, pour m'asseoir sur un muret au milieu des pots d’échappement, de la poussière, de la chaleur carabinée et des vrombissement de moteurs, m’allumer une clope et consulter mon guide.
OK. Le plus logique à faire, c’était de se rendre à Montería, bled sans intérêt, mais qui avait l’avantage de pas être trop loin (je fantasmais sur une douche) et surtout d’être à la jonction de l’itinéraire qui m’arrangeait le mieux. J’ai écrasé ma clope, me suis dirigée vers un des ayudantes, et j’ai fait : OK. Montería.
Un hôtel en face du terminal, l’odeur du gasoil et la vérité poussiéreuse du road trip
Pourquoi s’emmerder à trouver un hôtel dans le guide, prendre un taxi et s'exiler au cœur d’une ville dégueulasse quand tout ce dont on a besoin est une douche et un lit ? Une fois de plus, mon expérience m’a dépannée sur ce coup-là. Quand j’ai senti qu’on arrivait au terminal, j’ai ouvert grand les yeux et j’ai repéré un hôtel juste à côté. Parfait.
Très bonne aubaine. Il coûtait que dalle, la chambre était dotée d’un ventilateur ultra-puissant (indispensable dans ce bled étouffant de la mort), et la douche coulait bien. Bordel, j’avais pas besoin de plus ! J’ai consulté mon guide pour ma journée du lendemain. Le bled que je visais était pas à plus d’une heure et demi de route.
J’ai fumé des clopes sur la coursive en matant la rue. Y avait un comedor (petit restaurant) où ils te servent du gras 24h/24 juste en bas, et l’odeur des hydrocarbures mêlée de poussière me remontait depuis là où j’étais postée. Ça m'a rappelé des scènes du passé, ces hôtels impersonnels où t'atterris parfois sans l’avoir prévu, en transit, comme un fantôme coincé dans l’entre-deux Monde. Une ombre furtive que personne ne remarque, qui n’existe pas vraiment, parce qu’elle ne laisse aucune marque nulle part.
Et je me suis demandé si c’était pas ça, le vrai voyage.
Un lieu mystique au bord du Río Sinú
J’ai passé une nuit bizarre, peuplée de rêves étranges, et à 6h30 du matin j’étais déjà en train de descendre les marches de l’hôtel pour me rendre au terminal. Mais j’ai même pas eu le temps de l’atteindre que j’étais déjà dans un bus. C’est marrant comment ça marche ici. En France le chauffeur te récupérerait jamais au bord d’une route comme ça, si t’es pas en train d’attendre religieusement à l’arrêt. Ici, ils te chopent n’importe où, et te font descendre où tu le souhaites.
Bref, j’étais en partance pour Lorica, un bled qu’est pas du tout répertorié sur les guides. Et je dois avouer que ça faisait du bien qu’y ait aucun gringo à l’horizon. Mon voisin de bus m’a prise en main et m’a trouvé une moto pour me conduire à l’hôtel qu’il avait élu pour moi. Ça m'arrangeait bien, j’avais rien réservé, et c’est toujours un peu délicat de dire au mec chargé de te conduire : Amène-moi dans l’hôtel de ton choix, bien que je l’ai fait plus d’une fois. Mais on a parfois des mauvaises surprises. Je pensais que j’étais face à l’une d’entre elles quand la moto m’a fait descendre. On était juste à côté de l’église, à deux pas de la place centrale (là où se trouvent en général les trucs les plus chers) et l’hôtel avait l’air tellement clean que j’espérais pas une seule seconde qu’il soit dans mes prix.
J’en revenais pas quand le type de l’accueil m’a annoncé le montant, tout en glissant que la piaule était climatisée (limite indispensable, vu la chaleur dans ce bled). Je sais pas si vous pouvez imaginer le soulagement du gringo quand il se dégote une chambre de luxe dans ses prix, avec un petit balcon où il peut cloper en matant l’animation de la plaza mayor (place principale), une panaderia (boulangerie) à deux pas, et le fleuve en contrebas…
Il était très tôt, à peine 9h, et je suis tout de suite ressortie pour aller explorer mon nouvel environnement et me taper un café et un croissant tout chaud. L’énergie qui faisait vibrer le cœur de cette ville était d’une nature particulière : marché très vivant avec ses nombreux comedores donnant sur le fleuve, gens flânant sur le malecón (balade au bord de l’eau) à toute heure, chaleur sèche des petites rues poussiéreuses dont les murs des quelques bars et commerces s'ornent de graffitis, barques prenant l’eau le long des rives, architecture des porches et des fenêtres aux reflets arabes, et cette église colorée qui domine la place, pareil que dans toutes les villes d’Amérique latine d'ailleurs, mais qui justement offre un côté réconfortant, n’importe où que tu te trouves…
Je me suis baladée longuement, revenant à l’hôtel pour me rafraîchir, et ressortant parce que je devais encore tout voir, tout sentir… Le soir en particulier, lorsque l’air devient enfin respirable et que le fleuve fait ondoyer ses couleurs au coucher du soleil, l’âme de cet endroit révèle l’ensorcellement caché qu’on pouvait sentir ou deviner pendant la journée. L’esprit se tait, et il respire, lui aussi.
Être seul dans une ville inconnue à la tombée du jour, et s'imprégner d’une énergie étrangère, c’est quelque chose de sacré quand on voyage. J’ignore à quelle partie de nous-mêmes ça nous connecte, mais on se sent plus que jamais nomade dans ces cas-là. Ce qu’on appelle bêtement citoyen du monde, je crois.
Putain de haute saison !
J’aurais dû sentir venir la merde quand je me suis rendue à San Bernardo del Viento le lendemain, village en bord de mer censé être la tranquillité même. Ouais, eh bien non. La plage était envahie de vacanciers locaux, et puisque je déteste me retrouver au milieu d’un tas de gens, je me suis contentée de marcher sur le sable des heures et des heures en faisant quelques pauses jus de fruit, avant de m’en retourner à Lorica, un poil déçue, en retrouvant le même chauffeur de moto qu’à l’aller. C’est marrant, mais peu importe les déceptions que je peux rencontrer en chemin : quand il s’agit de faire de la route, j’oublie absolument tout ce qui vient de se passer pour être dans le pur présent. Les senteurs de cette côte caribéenne sont vraiment incroyables, et j’aurais bien du mal à décrire ce que ça fait d’être perchée sur une moto en observant la végétation, les rivières, les petites maisons et les cimetières colorés comme si on m’offrait le droit d’accéder à l’intimité d’une vie qui ne sera jamais la mienne. Comme… goûter en secret à différents aspects de l’existence.
De retour à l’hôtel, un brin inquiète quant à cette histoire de haute saison en train de monter en puissance, j’ai tenté tant bien que mal de trouver un hôtel pour le prochain village que je visais sur Booking, mais tout paraissait saturé, ou bien carrément hors de prix. Ça sentait de moins en moins bon…
J’ai laissé tout ça de côté pour aller savourer une dernière fois les ondes mystiques de Lorica…
Et le lendemain j’étais dans un bus, qui lui aussi m’a paru super cher, alors de deux choses l’une : soit je me suis fait enfler, mais grave, soit les prix triplent pendant les vacances. Avec le recul que j’ai maintenant, je dirais que c’est la deuxième option. Ces périodes de fêtes et de vacances ont toujours été ma hantise, et voilà que, comme une bleue, je me retrouvais encore une fois en plein dedans ! Y serait peut-être temps que j’apprenne à calculer un peu mieux mes itinéraires en fonction des périodes…
Jesus à moto, trois bières de trop et un mal de tronche légendaire
Arrivée à San Onofre, ville d’où partent les motos pour Rincón del Mar, j’ai pas eu le temps de dire ouf que j’étais à l’arrière d’un type qui m’y conduisait, en me faisant déjà un gringue éhonté. Oh, je dis pas, c’était un sacré beau Black, et flirter avec lui n’avait rien de désagréable. Au fond, je trouvais ça limite reposant qu’il soit aussi direct, ça nous épargnait les ronds de jambes habituels en matière de séduction.
- T’aimes pas les Morenos (Noirs) ?
- Si. Enfin je veux dire, j’ai jamais essayé, mais…
- Moi non plus j’ai jamais essayé une Française. J’aimerais essayer avec toi. Comment tu t’appelles ?
- Zoë.
- C’est joli Zoë. Moi c’est Jesus.
- Ah.
- Tu veux qu’on se voit ce soir ?
- Ben…
- Allez, j’ai vraiment envie de faire l’amour à une Française !
- Je suis à peu près certaine que ça fonctionne pareil dans le monde entier, tu sais… Et puis je suis sûre que tu mens. Je suis sûre que t’as déjà tapé dans de la gringa.
- Nan, jamais !
- Carrément que si ! Je suis sûre que tu sors les mêmes conneries à toutes celles qui montent derrière toi.
- J’ai jamais parlé avec une Blanche comme ça.
- Mouais, c’est plutôt qu’elles comprennaient rien à ce que tu leur racontais, surtout.
- Haha.
- Héhé.
Sans surprise, à Rincón, ça dégueulait de gens de partout. Ce que mes potes de Doble Vista m’avaient vendu comme un petit paradis de pêcheurs loin de tout, où il faisait bon se reposer sur la plage en buvant des cervezas face au coucher de soleil, se révélait être une immonde usine à vacanciers et touristes, où, comme de juste, tous les hôtels où Jesus m’a emmenée étaient complets. J’ai fini par lui dire de me laisser me démerder toute seule, je m’en voulais de lui faire perdre son temps en cherchant avec moi, et puis il commençait déjà à me saouler…
J’ai patienté deux heures dans un hostal où ils disaient qu’ils auraient peut-être une place, avant de finir par m’annoncer que la chambre coûtait 150 000 pesos, c’est-à-dire plus que mon budget quotidien. Mais ils connaissaient un type juste à côté qui proposait des piaules pour 100 000. Bordel de chiotte, je jure que j’étais à deux doigts de reprendre une moto pour me tirer de cette galère et de ce con de bled qui me sortait déjà par les yeux, mais pour aller où, en même temps ? Le prochain endroit que je visais était Cartagena et je savais que là-bas ce serait exactement le même délire, voire pire, vu la très bonne réputation de cette ville.
La mort dans l’âme, j’ai laissé le jeune du premier hostal me conduire au second en moto. Le dueño s’est montré adorable direct (tu me diras, vu le fric que je lui rapportais, ça se conçoit). Il faisait penser à un gros Hawaïen, chemise à fleurs, panse énorme, sourire chaleureux. On a un peu papoté le temps que sa femme prépare ma chambre, et il m’a branchée sur des trucs à faire dans le coin. Dans la foulée, j’ai donc réservé un tour pour visiter les mangroves en canot le soir même, et un autre pour aller voir l'archipel de San Bernardo le lendemain. Foutu pour foutu, autant que mon séjour dans cet endroit serve à quelque chose.
J’ai découvert ma chambre qu’était pas si merdique, même si en comparaison de l'hôtel que je venais de quitter à Lorica, ce truc était parfaitement moisi, tout en coûtant le double.
J’aurais peut-être bien dû me reposer un brin, mais j’avais surtout besoin d’une bière. Au bout de trois, j’ai réalisé que c’était une très mauvaise idée quand un mal de tronche carabiné m’a chopé la tête en étau, qui ne devait se relâcher que deux jours plus tard…
A moitié bourrée, je suis retournée à l’hôtel en attendant l’heure de sortir dans les mangroves, en priant pour qu’y ait pas trop de monde dans le bateau. Je commençais à me sentir prise à la gorge par les gens, le bruit, l’agitation, et tout ce que je désirais au monde, c’était de respirer un peu loin de tout ça.
Virée en canot dans les mangroves, paresseux et narcotrafiquants
Mes talents de sorcière se sont révélés utiles : les gens qui devaient venir avec le guide et moi se sont décommandés, et c’est donc seule avec ce petit mec freluquet et sympa comme tout que je me suis lancée dans les marais. Honnêtement, j’ai vu des trucs bien plus impressionnants que ça dans ma vie, mais y se trouve que passer deux heures loin de l’agitation du monde avec ce gars était tout ce que je désirais en cet instant. Il avait l’air plutôt concerné par son boulot, en plus.
Apparemment, cette mangrove reliée à la mer sur laquelle on circulait était pura basura (pure poubelle) avant que l’association pour laquelle il taffait prenne les choses en main pour tout nettoyer. Il m’a expliqué que la végétation de ces fameuses manglares (écosystème constitué de marais donc, avec de drôles d’arbres qui poussent dans l’eau avec les racines soit sortant de l’eau, soit allant vers l’eau depuis les branches) produisait plus d’oxygène que n’importe quel pauvre arbre tout sec qu’on trouvait dans les plaines, et que c’était donc super important de la préserver. Il me citait les noms latins de chaque plante, m’apprenait le nom des oiseaux, et m’a emmenée dans une plaine pour qu’on tente de voir les paresseux.
En sortant du canot, il m’a fait : Si on voit un paresseux, tu me files un pourboire, d’accord ? Sa manœuvre était plus que grillée, mais je le trouvais tellement cool que j’ai topé sans faire d’histoire. A peine sortis de l’eau, sur le premier arbre planté face à nous, non pas un mais trois paresseux étaient accrochés là comme font toujours ces bestiaux, soit roulés en boule, soit se déplaçant avec une lenteur effarante et un sourire de fumeur de ganja perdu de Dieu. Faut dire que les feuilles de cet arbre étaient leur nourriture favorite. Moi j’étais simplement contente de voir la vie sauvage ailleurs que dans un zoo.
On a repris le canot après s’être un peu baladés. Entre-temps, il m’avait montré une célèbre piste d'atterrissage d’avions des narcotrafiquants, et m’avait expliqué qu’une grande partie de sa famille s’était fait buter par eux. C’est quand même spécial la Colombie. Elle a un sacré passé que les chochottes françaises pourront jamais comprendre, moi la première…
Parfois, la réalité est aussi merdique que la fiction
J’aurais voulu que cette parenthèse dure plus longtemps. De retour à l’hôtel, mon mal de tronche avait empiré et je me sentais capable de rien, ni de sortir bouffer, ni de lire, ni même de me brosser les dents, ce qui ne me ressemble vraiment pas. Je me suis tout juste contrainte à préparer une gourde de flotte histoire de pouvoir boire durant la nuit, en glissant carrément deux cachets de micropur dedans, tant elle semblait foireuse… J’avais tout sauf besoin de me choper une intoxication en plus du reste. Bordel, je me sentais comme Travis au début de Borderline, et dans un sens, ça m’a fait rire, cette connerie. Étalée à poil sur mon lit, le ventilo en pleine gueule, avec cette foutue musique qui ricochait dans toute la ville, et particulièrement chez les voisins, vraisemblablement, cette migraine me filait la nausée, elle était en train de me rendre complètement dingue…
J’ai presque pas dormi, je crois. Au petit matin, la nuit entière m’apparaissait comme une longue abomination faite de visions sordides, de musique qui s’insinue dans ta tête sans espoir d’y échapper, et d’une douleur occipitale d’une lente et rare violence, continue, intraitable.
J’étais dans un état proche de l’Ohio, et dire que j’étais censée me taper une virée en bateau pour aller découvrir ces fameuses îles qui, je le sentais, allaient être envahies DE GENS ! La putain de sa race. J’ai avalé une gorgée d’eau ultra-chlorée qui s’est débrouillée pour avoir quand même goût de moisi. Chaud, le moisi. Putain. J’ai rampé sous la douche, qui n’était en fait qu’un vague tuyau planté dans le mur crachant un filet mou d’eau froide, histoire d’essayer de me remettre en place pour la journée. Brossé les dents. Avalé un nouveau Doliprane. Et suis descendu fumer une clope avec le dueño, qu’a eu la décence de m'offrir une tasse de tinto (le café très léger et sucré qu’ils boivent ici). J’aurais préféré un triple espresso, mais bon.
Ça allait quand même un peu mieux. Il était super tôt, pour pas changer, l’excursion décollait à 8h, j’avais le temps de faire un tour du village et de me taper un vrai café bien fort. Personne dans les rues. Le soleil en train de se lever, caressant de sa lumière les rues en sable et les petites maisons colorées… Voilà à quoi devrait toujours ressembler le monde, je me suis dit. Juste moi, la lumière, et quelques cabots qui traînaient par là.
J’ai bu mon café en regardant la mer. Elle était calme à cette heure-là, les vagues ne commençaient que vers 10 heures. Ça m'a fait du bien. Quand il a été l’heure de partir, j’avais retrouvé figure à peu près humaine.
Les Iles du Diable
Parfois, on sait très bien qu’on se fout dans un plan débile, mais on y va quand même. Mon idée de base en me dirigeant vers Rincón del Mar, c’était de dormir sur l’Isla Mucura, qui est réellement splendide, mais avec les récentes déconvenues que je m’étais chopées avec les hôtels, j’avais pas osé me pointer là-bas comme une fleur en mode Holà, hay habitación ? (salut, z’avez une chambre ?).
Je dis pas que j’aurais dû, mais ce qu’est sûr, c’est que ce tour de merde n’était pas la bonne option pour profiter de cette île, et que les deux autres que j’ai visitées ce jour-là valaient pas un pet de lapin. Je hais les putains de tours opérateurs. Chaque fois que j’ai dû y avoir recours, j’ai détesté ça, putain. Comment on est censé kiffer quand le bateau te largue avec un tas d’autres neuneus sur une micro-île surpeuplée en te disant : OK, rendez-vous dans une heure à l’embarcadère, les pigeons !
Eh bien, on trace direct dans le sens inverse de la cohue. Tout le monde va à droite, où y a la zik et les restos ? Va à gauche, suis le sentier le long de la mer, écarte-toi autant que possible en surveillant l’heure quand même pour pouvoir être de retour quand ce fichu bateau repartira, et marche, vite, loin, jusqu’à trouver une crique où tu pourras te tremper le cul tout seul pendant le quart d’heure qui te reste.
Quelle situation pathétique… Dans un lieu si beau, le genre de truc dont tu rêves depuis que t’es gamin ! Encore heureux que j’arrive à me connecter rapidement à la beauté qui m’entoure quand je l’ai sous le nez. Je dirais que c’est ce qui m’a sauvée. Et j’ai répété le processus sur l’île suivante, Tintipán…
Le monde est devenu franchement moche, vous savez. Ce coup-ci, c’était Indiana Jones au pays d’Instagram. Nom d’un chien, c’est pas que j’aie le sentiment d’avoir une place à moi quelque part, mais là, j’aurais pas pu être plus loin de mon monde… J’ai fermé les yeux sur les pétasses en mode selfie avec leur gros culs cellulitiques débordant de leurs strings, et j’ai franchi la barrière supposée séparer le monde en deux : la plage publique, qui devait pas représenter plus d’un quart de l’île, sur laquelle s’ébattait donc la horde effroyable de vacanciers que je venais de croiser, et la partie privatisée, où chaque hôtel de luxe a acheté son petit coin de paradis à l’usage exclusif de ses hôtes…
Ce qui fait que je me suis retrouvée dans un no man’s land où les pilotes de bateau des tours opérateurs se reposaient à l’ombre, étonnés de voir une pauvre gringa mortifiée débarquer. J’ai tracé sans rien demander, jusqu’à trouver des rochers qui s’avançaient dans l’eau. J’entendais presque plus la musique. Y avait personne. Ouf.
L’un des types est tout de même venu me prévenir de faire gaffe où je mettais les pieds. En effet, ici les oursins et les coraux tranchants comme des lames avaient remplacé le sable blanc. C’était le prix à payer pour la solitude.
Tout était si cher sur ces îles que j’ai rien bouffé de la journée, et de retour à Rincón le soir, le mal de tête était revenu en force. En me connectant vite fait dans un bar (mon hôtel n’avait évidemment pas la wifi), j’avais découvert que celui que je croyais avoir réservé pour le lendemain était en réalité complet, ce qui me faisait changer mes plans à la dernière minute, une fois de plus… Dans l’urgence, j’ai dégoté un truc moisi pour une autre ville le long de la côte. Toute cette connerie commençait à me courir sur le haricot. J’étais impatiente d’être au lendemain pour me tirer d’ici.
Tu sais ce que ça veut dire, d’être au bout de sa vie ?
J’ai enchaîné taxi (vraie voiture, ce coup-ci, pas un Jesus en moto), puis voiture privative pour Cartagena, et puis bus et encore taxi ce jour-là. C’est chelou comment ça marche ici. Tu sais jamais dans quel transport tu vas grimper.
Le premier taxi m’a lâchée sur une sorte de grand-route où s’arrêtaient des voitures, des bus, des motos, et les mecs qu’étaient là se sont occupés de mon cas, arrêtant une voiture dans laquelle ils m’ont fait monter, apparemment le mode de transport qu’allait m’amener à Cartagena. J’étais là, mon arepa toute grasse à la main (galette de maïs, petit dej de rue typique de la Colombie), et j’ai dû bondir dans cette caisse sans même prendre le temps de m'interroger. Ce n’est qu’une fois seule avec ce mec que j’ai réalisé que j’étais absolument pas dans un taxi officiel, que j’avais pas pris en photo sa plaque d’immatriculation (c’est conseillé de le faire dans ces cas-là), et que donc, bah, j’étais à la merci. J’avais pas peur non plus, cela dit. Il était 9h du mat, et hormis le fait que ce chauffeur avait des yeux bleus très bizarres et un accent que j’avais foutrement du mal à comprendre, il avait l’air sympa, et sa caisse était bien, elle roulait vite.
Dans le doute, je lui ai tout de même monté un bateau sur un type que j’étais censée retrouver pas loin, genre : Je suis pas toute seule dans ce pays, des tas de gens s’inquiètent pour moi ! Tu parles. La vérité, c’est que si je disparaissais, personne s’en rendrait compte avant un sacré bout de temps.
Mais j’ai pas disparu. Même si en approchant de la fin de journée et donc de mon hôtel, y restait plus grand-chose de moi, tant j’étais rincée. C’est peut-être ça d’ailleurs, cette dureté qui te possède quand t’atteins tes limites, qui m’a poussé à refuser que l’enculé de taxi me laisse à des rues et des rues de mon hôtel, prétextant que la route était fermée ou je ne sais quelle connerie. Il a tenté, il a échoué. La route n’était pas fermée et je l’ai forcé à me déposer au pied de mon logement. Hors de question que je marche des kilomètres dans les rues sablonneuses avec le sac sur le dos et le soleil qui brûle la couenne avec une migraine d’un autre monde et une journée de voyage dans l’os. Nique ta mère. Je lui ai balancé son fric et j’ai franchi les portes du taudis. Mais non, j’étais toujours pas au bout de mes surprises…
L’hôtel n’avait pas pris ma réservation en compte. Heureusement, m’a annoncé la bonne femme, il reste une place en dortoir (les DORTOIRS, ma hantise depuis mon premier trip ! Des repaires de ronfleurs que je fuis comme la peste depuis mes 20 ans !), et coup de bol, y avait personne dedans, pour le moment. Quand elle a vu ma tronche, elle a compris son erreur, et je dois d’ailleurs la remercier de m’avoir finalement laissé tout le truc sans me foutre personne d’autre, même quand une bande de clampins s’est présentée.
Est-ce que j’allais enfin pouvoir me reposer ? Je me suis tapé trois bières achetées à la tienda (épicerie) d’à côté pour favoriser mes chances, mais c’était sans compter sur… LES PUTAINS DE VOISINS QU’ONT MIS LA MUSIQUE A FOND LA CAISSE TOUTE LA PUTAIN DE NUIT ! Ces connards envoyaient même des pétards dans le ciel, au point, oui oui, de foutre le feu à la maison d’à côté… Cela dit ça on me l’a raconté le lendemain. Y avait de la cendre dans ma piaule en me réveillant, et c’est après que j’ai pigé.
Ça commençait à bien faire. J’ai préparé mon sac en deux temps trois mouvements et j’étais de retour à attendre le bus. Ces sales vibrations qui me poursuivaient depuis trois jours avaient méchamment entamé mon système nerveux, et j’osais même plus imaginer que l’endroit soi-disant enchanteur où je me rendais l’était bel et bien. Du coup, quand j’ai finalement débarqué, le soulagement a été IMMENSE.
Minca était vraiment le paradis qu’on m’avait vendu, l’endroit idéal où j’allais enfin me ressourcer.
Village roots, guérisseuse indigène et exorcisme intestinal
Dans chaque pays d’Amérique du Sud, y a un bled que les gringos ont élu. Il s’agit souvent d’un petit village plein de charme à la température clémente, où il fait très bon en journée mais frais la nuit. Et dès ses premiers pas dans ce village, on ne peut que sentir qu’une énergie particulière est à l'œuvre.
Évidemment, on pourrait penser que c’est les gringos qui se sont établis là pour y vivre qu’ont amené avec eux cette sorte de vague new-age, puisque ce sont majoritairement des gens roots, portés sur les médecines naturelles, le yoga et la bouffe healthy, et qu’ils se sont employés à transformer les lieux en une sorte de refuge où on boit du tchaï, bouffe des pancakes vegan, du houmous et du granola, et où on peut prendre des cours de méditation vipassana à tous les coins de rue. Et où, d’une manière générale, tout le monde met un point d’honneur à se comporter avec ouverture et bienveillance.
Mais à y regarder de plus près, en cherchant un peu dans le passé et les légendes locales, on réalise que c’est pas le cas : l’énergie était là avant, les gringos l’ont juste identifiée, et se la sont plus ou moins appropriée… Pisac au Pérou, Samaipata en Bolivie, San Marcos de Atitlán au Guatemala, et maintenant, Minca, Colombie.
N’importe quel voyageur pourra tenter de s’en défendre, même moi qui suis pas du genre à coller à mes semblables et qui fuis comme la peste tout ce qui s’apparente à la bienveillance outrée. Mais la vérité est là : dans ces endroits, on se sent bien, et on y reste souvent bien plus longtemps que prévu…
Un refuge donc. Celui dont j’avais besoin après l’exposition démesurée et la promiscuité que j’avais vécues sur la côte comme s’il s'agissait d'une opération à cœur ouvert.
Cela dit, même ici, les vacanciers sont présents, sans compter les gringos donc, auxquels j’ai toujours autant de mal à m'identifier et vers qui je me dirige jamais facilement. Mais avec mes horaires de poule sous amphets, c’est pas trop difficile pour moi d’éviter la foule en cheminant aux aurores vers les cascades et autres merveilles qui peuplent ce coin de paradis.
Pourtant parfois je m'interroge sur cette impossibilité de nouer des liens avec ceux que je croise. Je marche des kilomètres, entièrement seule, et quand je rentre au village j’éprouve toujours pas l’envie de tenter d’avoir un contact avec les autres. J’ai pourtant croisé des gens cool quand j’ai été dans cet hôtel sur les flancs de la montagne (c’est tout l’intérêt de Minca, à priori : squatter dans les ecolodges somptueux avec vue sur la mer en contrebas, isolés de tout), et j’aurais eu la possibilité de les accompagner un moment pour me rendre avec eux dans la Guajira, désert qui se trouve à l’extrême nord du pays. Mais non.
Faut dire aussi qu’il s’est passé un truc qui, même si je l’avais voulu, m’aurait empêchée de le faire.
Une Française que j’avais croisée à l’hostal de mes potes s’était rendue dans ce fameux hôtel, où elle s’était fait masser par une indigène. Mais c’était pas un massage classique. Au bout de quelque temps de palpations, la femme s’était mise à lui révéler des choses sur elle. Des choses qu’elle était techniquement incapable de savoir. Et moi, avec la lame de fond dont j’ai parlé au début de ce carnet, j’avais des trucs à régler. J’étais curieuse de voir ce qu’elle découvrirait sur moi.
J’ai donc pris rendez-vous avec cette femme. Elle avait l’air rude, et pas spécialement amical, mais c’est un truc auquel je suis habituée avec les chamans. Rapidement, elle a commencé à me parler, évoquant des éléments de ma vie qu’elle semblait sentir à travers mon corps. Elle m’avait tout d’abord passé un linge humide, imprégné d’une sorte de tisane aux herbes, chaude, pour ouvrir les pores de ma peau afin d’être en mesure de me lire. Puis, elle avait mis ses mains sur mon ventre, dont, selon ses dires, chaque zone correspondait à un aspect de moi : familial, émotionnel, sentimental…
Mon corps lui a tout dit. Ses massages faisaient mal. Je ne veux pas entrer dans les détails, mais à la fin, au niveau du pied, ça faisait si mal, aussi bien physiquement qu’émotionnellement, que je me suis cambrée sur ma planche, comme en proie à un exorcisme, pour hurler des pleurs d’une force inouïe. Et elle qui me disait de respirer, d’inspirer par le nez, souffler par la bouche tout en faisant avec mes mains le geste de balayer, de balayer cette souffrance que je traversais, de m’en défaire, de la laisser s’en aller… Cette façon de gérer le souffle m’a rappelé le pouvoir qu’il a en cérémonie d’ayahuasca.
Elle a voulu me revoir le lendemain pour terminer le boulot. Donc, à 7h du matin, j’étais de retour sur la table de massage. C’est principalement sur mon ventre qu’elle a travaillé (la veille, toutes les glandes et méridiens qui parcourent mon corps y avaient eu droit, jusqu’à mon pied, donc). C’est peut-être ce qui explique ce qui s’est passé…
Peu de temps après l’avoir quittée, j’ai commencé à me sentir très mal. Faible, épuisée, nauséeuse, tremblante… Un brin fiévreuse, peut-être ? Je me sentais si mal que j’ai dû changer mes plans : alors que j’avais réservé une nuit dans un autre ecolodge paradisiaque, ce qui impliquait un retour à moto à Minca, puis un autre trajet à moto pour m'y rendre, et enfin une nuit dans un dortoir (trop cher la chambre solo), et surtout une exposition permanente aux gens (comme c'est le cas dans ces endroits où les gringos sympathiques pullulent), j’ai finalement choisi de retrouver mon hôtel au village, pour me cloîtrer dans ma chambre individuelle, fraîche et solitaire.
Grand bien m’a pris. Toute la sainte journée, j’ai été victime d’une diarrhée d’un autre monde, c’est-à-dire, du monde de la medicina, comme celle que j’avais déjà connue avec l’ayahuasca. Un truc émotionnel qui te vide de ta propre substance…
Je ne sais pas si on peut dire que cette femme était chamane, et au fond je me contrefous de l’étiquette qu’on peut lui coller. C’était une guérisseuse, et le travail de nettoyage qu’elle avait initié connaissait son ultime dénouement…
Tout ce que j’espère désormais, c’est que cette énergie néfaste, pesante, et surtout, d’une incommensurable tristesse qui m’habitait a trouvé le chemin vers la sortie. C’est ce dont je parle, quand j’aborde le thème de la confrontation avec soi-même.
On réveille la lame de fond. Et puis, on se trouve en plein centre de sa fureur. Mais il faut apprendre à la gérer, à la dominer, à surfer dessus. C’est là qu’intervient le chamanisme, de n’importe quelle tradition. Voilà la medicina, qu’elle soit personnelle, c’est-à-dire pouvoir curatif de sa propre conscience sur elle-même, ou bien apporté par une femme dont on entend parlé, et dont on se dit : Tiens tiens…
Continuer l’aventure avec le Diario Latino #5 !
© Zoë Hababou 2022 - Tous droits réservés
El Diario Latino #3
D’emblée, la conversation a pris un tour plus qu’intéressant. C’est marrant comment ça marche. On commence à évoquer son voyage, ses passions, son taff d’écrivain, et on en arrive à parler de Pablo Escobar, Nietzsche et Bukowski. Au final, j’ai passé la journée à parler avec le Colombien. Il y avait quelque chose de surréaliste à se trouver si loin de chez soi, en plein cœur des Caraïbes, à creuser la pensée de Schopenhauer, la vision artistique de Fante et la façon d’écrire de Buko.
Bahia Aguacate, Colombie : Jour 25
Un voyage en bus qui fait pleurer
Le voyage depuis Santa Fé jusqu’à Turbo a été assez inconfortable. J’ai perdu l’habitude de pas avoir ma place à la fenêtre, mais quand j’ai grimpé dans le bus il était déjà plein. C’est la haute saison ici, et les gens débarquent en masse vers la côte depuis Medellín. Ceci dit, je l’ai plutôt bien pris, me contentant de regarder le bout de paysage à moitié caché par la tête de mon pionceur de voisin qui m’était dévolu, en bouffant les fruits que je m’étais achetés au terminal.
Petit à petit, le bus s’est vidé de ses occupants, et durant les dernières heures de voyage j’ai retrouvé ma position fétiche, le nez collé à la vitre. Pour plonger dans quelque chose de sombre.
J’ai déjà dit que la longue contemplation induite par les trajets qui durent des heures étaient propices à la méditation, et à une certaine introspection, un examen dépassionné de soi-même, de son passé et de son futur, bien loin du tumulte un brin pathétique et surtout affreusement stérile qui prend place au sein de notre tête dans la folie du quotidien, où quasiment toutes les pensées naissent de la peur, de la volonté mesquine de dominer les autres, et surtout de la certitude égotique que le monde tourne autour de soi.
La contrepartie de ce regard neuf, qui plonge aussi loin en soi que dans le monde, est qu’il amène vers la surface des éléments qu’on pensait enterrés. Comme une sorte d’auto-hypnose, probablement. Dans la vie normale, on ne prend jamais le temps d’être inactif pendant si longtemps (sept heures, par exemple, comme ce voyage en bus). Pas étonnant que ce matériel psychique reste hors de notre portée. Mais dans ces circonstances, pas le choix que d’être entièrement immergé en soi. C’est assez étrange, cette résonance que la contemplation du monde provoque. Cette résonance avec son moi profond.
Comme un tambour primitif qui appelle à la vie, à la lumière, les échos d’anciennes souffrances, pour les faire danser sous le regard de notre conscience devenue extralucide.
J’ai pas envie d’entrer dans les détails de ce qui s’est passé, mais j’ai pleuré en silence durant une heure, seule face à ma vitre. J’éprouve aucune honte à pleurer devant des étrangers, mais je me suis tout de même contenue du mieux possible. Parce que si la digue avait cédé autant qu’elle le souhaitait, les torrents de douleur qu’elle retenait auraient inondé l’ensemble du monde. Le mien, et probablement celui des autres.
Il y a pourtant un étrange constat à faire au sujet de cet épisode. La vérité, c’est que j’étais rassurée que cette souffrance vive encore en moi, aussi vraie, aussi profonde que le jour de sa disparition. Il m’était souvent arrivé de me sentir coupable de l’avoir si vite acceptée, d’avoir pu continuer ma vie comme si le pas avait été définitivement franchi. Réaliser qu’il n’en était rien, que la tristesse était toujours aussi vive, aussi brûlante près d’un an et demi après, m’a fait comprendre qu’elle existerait là, pour toujours, et qu’il suffisait que je plonge les yeux suffisamment longtemps dans l'abîme pour la ressusciter, et l’éprouver dans toute sa démence, dans le vide sans fond qu’elle avait creusé, et qui m’habiterait à jamais, tel un nouveau constituant de mon être.
Exister par le vide, avec un creux, un puits creusé en plein cœur… et pouvoir malgré tout continuer à fonctionner. Peut-être plus riche, plus dense, plus complexe grâce à cette place un jour habitée, désormais vide. Comme l’écho de la mer dans un coquillage. Ça faisait chaud, et aussi atrocement froid.
Mais c’était moi. C’est ça que je suis désormais.
Le vieux Black à la chariote
Arrivée à Turbo, la nuit n’était plus très loin, et en sortant du bus j’ai cherché des taxis sans pouvoir en trouver un seul. Ça me paraissait zarbi, étant donné que le terminal était plutôt excentré. C’est là qu’un vieux black m’a abordée, en me voyant errer comme une gourde, me proposant de me conduire à mon hôtel, moi et mes sacs, dans sa chariote à roulette qu’il manœuvrait comme un vélo. Mais ça va faire lourd pour toi, j’ai grogné en désignant mon équipement et ma propre personne. Nan, pas de problème, il a fait, je peux transbahuter beaucoup plus.
C’est là que j’ai aperçu les motos. Pas des moto-taxis, des vraies motos. Dans certains bleds, c’est ça, les taxis. Mais le vieux paraissait ravi de me conduire, et il avait visiblement besoin de sous puisque quand j’ai tiqué sur le prix annoncé, il m’a demandé combien j’étais prête à lui offrir. Ça a achevé de me convaincre. Et puis je le sentais bien. Il m’appelait déjà mi amor et mi reinita (bon, comme ils font tous par ici, même entre eux, même de femme à femme ou d’homme à homme), et on a papoté comme deux vieux potos tout le long de la route jusqu’à l’hôtel (y a pas eu moyen qu’il m’emmène à celui que je voulais, mais j’ai pas trop lutté non plus, acceptant qu’il me largue à celui qu’il avait élu. S’il touchait une commission grâce à moi, tant mieux pour lui). D’ailleurs, au moment de le payer, je lui ai finalement fourgué le prix initial qu’il m’avait demandé.
Ai-je déjà dit que je marchande quasiment jamais ? Je conchie le principe de faire baisser les prix à des gens qui ont beaucoup moins de pouvoir d’achat que moi. Baisser un prix de quelques milliers de pesos représente souvent quelques euros pour moi, mais énormément pour eux. Donc, merde à la sacro-sainte loi du touriste qui moyenne comme un perdu et se sent fier de lui quand il parvient à ses fins. Depuis mon premier voyage, j’ai adopté cette ligne de conduite et je m’y tiens.
Bref, l’hôtel donnait sur la rue hyper bruyante, mais je savais que ça allait pas m’empêcher de pioncer. J’ai observé la vie de cette ville depuis la terrasse de ma piaule, une Corona et un paquet de clopes à portée de main. Le lendemain je devais partir super tôt pour choper un bateau pour le bled de mes potes, près de Capurgana.
De la flotte plein la gueule, un paradis perdu et un Colombien fan de Bukowski qui cause scopolamine
A six heures du mat, il pleuvait sa race et je m'inquiétais un peu de la traversée que j’allais me farcir avec ce temps de chiotte et la mer que j’imaginais ultra agitée. Mais le chauffeur de taxi qui m’a conduite à l’embarcadère m’a dit que les eaux étaient calmes quand il flottait comme ça. En même temps, c’est des détails dont je me moque un peu. Je savais que je pouvais protéger mes affaires avec des sacs plastique vendus sur place, et j’ai quasiment peur de rien. Une mer agitée, c'est chiant sur le moment, mais les pilotes savent gérer le truc, alors pourquoi s’en faire ?
On a décollé à huit heures. La pluie avait cessé et la mer était calme. Y avait pas grand-chose à voir au départ, mais je savais très bien que j’étais en partance pour un paradis, et ce changement de moyen de transport me ravissait. Un voyage n’est total que quand on cumule toutes les façons de se déplacer : avion, bus, 4x4, bateau, pirogue, cheval… Ça c’est du trip, bon sang de bois !
C’est quand on a débarqué les premières personnes et qu’on s’est arrêtés pour une pause pipi que j’ai réalisé l’ampleur du délire : eau turquoise, cocotiers, musique à fond dans les bars, des Blacks partout. Putain, j’étais à nouveau en plein rêve !
Manque de bol, la pluie s’est remise à tomber pour la dernière demi-heure de trajet, et je m’en suis pris plein la gueule, obligée de fermer les yeux face à la flotte, pluie et vagues salées, qui me fouettaient et me cinglaient la face en continu. Mais c’était tellement marrant de sentir le bateau cogner l’eau, les yeux clos comme dans un grand-huit, incapable de prédire le prochain coup, à la merci des flots.
Le bateau m’a larguée toute seule sur une plage qui semblait abandonnée. La pluie tombait toujours et je me suis réfugiée pour fumer une clope sous l'auvent d’une baraque qui elle aussi paraissait inhabitée. On m’avait dit que l’hôtel était en face dans la montagne, en pleine jungle, et que j’avais qu’à demander aux habitants où il se trouvait.
Donc no panic, une fois de plus.
J’ai repéré deux nanas qui semblaient attendre quelque chose, et me suis mise à taper la discute avec elles. Y se trouvent qu’elles attendaient un gars de l’hostal où je devais aller, qu’allait venir les chercher. Nickel. Deux secondes après il était là, et on a grimpé la pente boueuse qui menait vers les hauteurs jusqu’à ce fameux Hostal Doble Vista, qui porte bien son nom. Un mirage tout en bois et hamacs, cabanes au toit de palme, dont le QG est une plateforme sur deux étages ouvrant sur 360 degrés de jungle et de mer. J’ai salué mes potes, pris possession de ma bicoque à la Robinson, et suis revenue me taper une bière avec les femmes de Bogotá que j’avais rencontrées en bas et un jeune Colombien qui squattait dans le coin.
D’emblée, la conversation a pris un tour plus qu’intéressant. C’est marrant comment ça marche. On commence à évoquer son voyage, ses passions, son taff d’écrivain, et on en arrive à parler de Pablo Escobar, Nietzsche et Bukowski. Au final, j’ai passé la journée à parler avec le Colombien. Il y avait quelque chose de surréaliste à se trouver si loin de chez soi, en plein cœur des Caraïbes, à creuser la pensée de Schopenhauer, la vision artistique de Fante et la façon d’écrire de Buko. C’est peut-être un lieu commun, mais on aurait tort de croire que cette sphère n’appartient qu’à l'intelligentsia occidentale. Ce jeune mec avait lu ces auteurs bien plus profondément que moi, et son analyse, sa vision de leur philosophie étaient poussées à l’extrême.
C’est rare pour moi de rencontrer des gens qui s’intéressent précisément aux mêmes auteurs que moi, et ma foi, c’était son cas à lui aussi. Bière après bière, livre après livre, on a refait le monde en se racontant la manière dont l’art avait changé nos vies. Je lui ai parlé de Borderline, il m’a raconté l’histoire qu’il avait en tête.
Ici en Colombie, y a un guet-apens très répandu à base de scopolamine, qu’on appelle dans le coin burundanga ou encore Sople del diablo (le souffle du diable), dont sont victimes aussi bien les touristes que les locaux. Ça se passe principalement dans les grandes villes, avec Bogotá et ses bas quartiers en vedette. Le GHB, aussi connu sous le nom de “drogue du viol”, ça vous dit quelque chose ? J’ai de bonnes raisons de penser que cette fameuse scopolamine est le même principe actif, sauf qu’il n’est pas synthétisé chimiquement comme chez nous. C’est une poudre qu’on produit avec les graines de la Datura, de la famille des Brugmansia, des plantes qu’on a aussi en France, et dont je parle dans l’Inventaire des Plantes Maîtresses : le fameux Toé, c’est elle.
Bref, tu réduis les graines en poudre, que tu vas ensuite glisser subrepticement dans le verre de ta future victime. Les effets ? Eh bien, à partir de là, ton pigeon va faire exactement tout ce que tu lui demandes, sans manifester aucune résistance. Il se transforme en victime consentante qui va vider son compte en banque pour toi, t’inviter chez lui ou dans son hôtel, te filer son PC et son portable, et même pourquoi pas t’offrir son cul sans même un froncement de sourcils devant tes exigences. Tout au fond de lui, il sentira peut-être que quelque chose déconne, mais ça n’atteindra pas la partie dirigeante de son cortex, et les témoins de ton petit jeu ne pourront pas deviner que t’es en train de dépouiller un malheureux, d'autant plus que les barmans ou videurs sont souvent les complices avec qui tu partages le magot. Et puis pourquoi se priver après tout ? Le lendemain, ce couillon se rappellera quasiment de rien… Attention, cela dit : si tu deviens trop gourmand et lui refous une lichette de poudre dans un nouveau verre au milieu de la nuit, il se pourrait bien que le pigeon défaille d’un arrêt cardiaque, et là tu devras te débarrasser du corps, ce qui est plus emmerdant.
Tu vois le délire ? J’ai rencontré ici un nombre faramineux de personnes à qui c’est arrivé, principalement des hommes en fait, qui se sont faits avoir par une fille qu’avait même pas l’air d’une pute. Dont mon fameux pote colombien. Il avait donc envie de transformer sa sinistre aventure en nouvelle littéraire, mais en modifiant un peu la fin de l’histoire. Il avait vu un reportage (dont voici le lien) où un type ayant subi cette magouille témoignait. Mais ce type avait décidé de se venger, en punissant ceux qui lui avaient fait ça ; c’est-à-dire, en les butant les uns après les autres.
Pas mal, n’est-ce pas ? Évidemment, je l’ai sauvagement encouragé à écrire cette putain de nouvelle ! Partir de son expérience personnelle, avec tout ce que ça suppose d’immersion psychique et corporelle, vivre cette sombre dépossession de l’intérieur, puis, comme tout bon auteur, enrichir tout ça d’une autre histoire vraie dont on s’inspire…
Mec, si on tient pas ici la recette d’une histoire fracassante de réalité, je sais pas ce que c’est !
Des rencontres qui vont à l’essentiel
Cette rencontre n’était que la première d’une longue série. Ici, dans cet hostal, les voyageurs ont tendance à se retrouver dans les parties communes, bar, toit-terrasse, petits salons et hamacs, et très vite on en vient à parler de ce qui nous anime. Les rapports sont différents quand on est en transit quelque part. Il y a comme une économie de mots, une volonté d’aller à l’essentiel, d’évoquer les choses qui comptent véritablement pour nous, plutôt que de se perdre dans les détails insignifiants et souvent mortifères du quotidien, dont on parle plus volontiers avec les amis proches. Ici, tout est à découvrir, et ne serait-ce que de demander à quelqu’un pourquoi il voyage, pour combien de temps, son itinéraire et les merveilles qu’il a croisées sur sa route amorce d’emblée un autre type de relation. Bon, cela dit, faut pas non plus croire qu'on tombe jamais sur de fourbes fils à papa qui prétendent être autre chose que ce qu'ils sont pour avoir l'air plus roots.
Je découvre qu’être écrivain, un écrivain-voyageur qui va faire la route pour longtemps, présente aux autres la meilleure facette de moi-même, et m’incite à leur ouvrir mes mondes sans retenue. D’ailleurs, je me dis que je devrais peut-être écrire un article là-dessus. Sur les spécificités du romancier vagabond.
Oui, j’écris. Je suis une ayahuasquera. J’ai publié cinq livres. Je tiens un blog qui parle de liberté.
Je pense que vous pouvez imaginer qu’en déballant l’affaire comme ça, les discussions qui s’ensuivent n’ont pas la même teneur que de se trouver en France et de dire : je suis serveuse, je taffe pour toute la saison.
Faire la liste de toutes les personnes que j’ai croisées prendrait trop de temps, mais qu’il s’agisse de locaux, de travellers ou de gens qui se sont installés ici pour monter une affaire, moi qui suis d’une nature solitaire, j’éprouve en fait un grand plaisir à découvrir le parcours chaque fois différent de ces âmes réunies ici en un même lieu, en un même temps. J’aurais aimé faire des shooting de ceux qui m’ont le plus marquées, du style galerie de portraits en noir et blanc, mais je me sens pas assez confiante en mes qualités de photographe pour ça. Ce sont pourtant des visages qui mériteraient d’être gravés.
Vivre comme une sauvage qui boit des bières
Le quotidien ici est assez cool, le rythme caribéen prend rapidement possession de celui qui s’arrête dans le coin. Mais je suis quand même loin de passer ma vie dans un hamac à siroter des Coco Loco.
Le truc particulier, c’est que j’éprouve ici une détente dont je me croyais plus capable. Se réveiller avec le soleil, boire un café tout là-haut en observant la mer, les toucans et les singes dans les arbres, écrire face à l’immensité, se baigner des heures, sans penser à rien, en osmose avec la mer. Se reposer dans un hamac en lisant des livres sur l’ayahuasca, puis partir en exploration le long de la côte ou dans la forêt des montagnes. Et se sentir… vibrer au sein de cette végétation à l’odeur entêtante, capiteuse, où la nature ne cesse de croître, de se dévorer et de renaître, dans un cercle infini, et avoir la sensation d’être un de ces Hommes d’il y a longtemps, tellement connecté à ses racines qu’il ne peut plus dire : ceci est mon corps, ceci est la nature, parce qu’il fusionne avec ce que ses sens embrassent… Et puis redevenir humain en rentrant pour boire des bières et fumer des clopes avec les autres voyageurs… Et se coucher tôt, comme tout le monde ici, avec la mer qui chante au loin et les insectes et les grenouilles qui entonnent leur concert nocturne comme un envoûtement primitif…
Fiesta, danse rituelle et cocaïne
La fête ici, c’est quelque chose de phénoménal. Passer Noël et le jour de l’an loin de chez soi peut donner des résultats plus ou moins foireux, et j’ai souvenir d’avoir attendu le Père Noël toute seule comme une merde sous ma tente inondée en Argentine, ou alors de m’être retrouvée à bouffer de la soupe à la tomate préparée à l’arrache par un hôtel qui ne pensait qu’à faire la fête de son côté en famille pour un 31 au Honduras…
Mais cette fois-ci, j’ai plutôt visé juste. C’est d’ailleurs la raison principale qui m’a poussée à squatter ici pendant deux semaines, en dehors du fait que l’endroit est splendide et que les dueños de l’hostal sont mes potes. Les prix grimpent à mort pendant cette période dans toute l’Amérique latine, et faut s’y prendre pas mal à l’avance pour réserver ses piaules, chose dont je suis parfaitement incapable. Une fois de plus, je me suis déjà fait niquer en Argentine à payer le triple pour une chambre miteuse, parce que tous les hôtels des environs étaient complets. Hors de question que ça m’arrive de nouveau, ce coup-ci le truc était calé.
En dehors de cet hostal, ça bouge pas des masses sur le reste de la petite plage de Bahia Aguacate (où y a pas de village, d’ailleurs, le plus proche étant celui de Capurgana), et vu que mes potes sont bien implantés et ont de bons rapports avec les locaux, bah tout le monde rapplique pour faire la fiesta là-haut où se trouve le bar et l’immense toit-terrasse avec vue à 360 degrés.
Et ça envoie du lourd. Tout le monde danse et s’enfile des bières et des shot de rhum artisanal, au son de cette musique d’ici, salsa, merengue, reggae ton, cumbia…
Les jeunes, les grosses, les vieux, les gosses, ils ont vraiment ça dans le sang, bordel ! Pour Noël, un moment en particulier m’a marquée. Y avait le petit gars qui bosse sur la construction de la future maison d’hôtes spécial digital nomad d’un Français d’ici, et El Capitan, un vieux qui s'occupe du service de lancha (bateau) pour l’hostal en transbahutant les voyageurs de Bahia Aguacate à Capurgana ou Sapzurro.
On dansait tous au milieu de la salle lorsqu’un gros type d’ici saisit une immense flûte en bois et se met à coller un son ambiance vaudou sur la musique, d’une façon totalement instinctive. Alors le vieux et le jeune commencent à s’avancer en plein centre de la danse, et les gens forment un cercle autour d’eux. Le vieux danse comme un soulman, tenant le devant de son pantalon, tandis que le jeune se meut d’une façon serpentine, à la limite de l'épilepsie parfois, et le jeu qu’ils jouent ensemble, le spectacle qu’ils offrent a quelque chose de profondément authentique, comme deux hommes des cavernes se laissant envahir par les vibrations d’un appel de la Terre… Tout le monde les encourage, crie, applaudit en cœur, tape des mains et des pieds, parce que c’est comme d’assister à un rite, une danse ancestrale, aussi vieille que l’animal qui hurle encore en chacun de nous, et je suis si heureuse d’être témoin de ça que ça me réconcilierait presque avec l’être humain !
Après plusieurs verres et des litres de sueur évacués, inévitablement, j’ai goûté la coke d’ici, incroyablement pure. Faut dire qu’on est pile-poil sur le parcours des narcos ici, ceux du Clan del Golfo, l’une des organisations criminelles les plus puissantes de Colombie. Cette zone a été rouverte au tourisme il y a peu, mais elle est encore pleine de paramilitaires. En fait, il s’agit des types qui surveillent les passeurs de drogue, qui partent à bord des bateaux chargés de poudre qu’on voit régulièrement prendre la mer pour aller livrer les États-Unis qui sont finalement tout près. Mais tout le monde vit en bonne entente. La coke est bonne et pas chère, et les touristes ne courent aucun danger.
La bonne cocaïne te fait pas serrer des dents et t’empêche pas de dormir. Ça, c’est quand elle est coupée au speed, aux amphés, quoi. Rien de tout ça ici, on la chope au tout début de son parcours, avant qu’elle passe entre une centaine de mains qui ajouteront leur coupe afin de s’en mettre un peu plus dans les fouilles. Inutile de préciser que celle qui nous parvient en France contient à la fin plus d’additifs que de cocaïne, et que son prix a grimpé d’une manière proportionnelle à la merde qu’elle contient.
Mais j’ai sniffé deux pointes et ça m’a suffit. Depuis que j’ai découvert la transe, le vrai voyage avec l’ayahuasca, ce genre de dope m’intéresse plus des masses.
J’ai gerbé ma race avant de me coucher, ce qui était plutôt une bonne idée. Tu t’enfiles des verres, tu danses, tu te lâches, et puis tu dégobilles tout avant de dormir histoire de pas avoir à cuver, et tu te réveilles frais comme un gardon le lendemain. Technique personnelle qui a maintes fois fait ses preuves.
Jouer à Raoul Duke et prêter l’oreille à Travis Montiano
J’avoue qu’il m’arrive parfois de me sentir comme ce bon vieux Hunter S. Thompson qui s’enquillait alcool et dope tout en essayant d’écrire Rhum Express lors de son séjour à Puerto Rico. Je suis peut-être un peu trop dans le fantasme, mais j’ai toujours adoré marcher dans les traces de mes idoles, et faut reconnaitre que le côté écrivain-voyageur est une casquette particulièrement agréable à porter. Mais bon, tout comme lui, j’ai parfois du mal à m’astreindre à écrire au lieu d’être dans la démence de la vie en train d’être vécue. Et puis, je sens qu’il faut encore que ça mature.
L’histoire de Travis est là, juste sous la surface de ma conscience, mais il ne me livrera pas ses derniers secrets tant que je ne me serais pas confrontée à ce qui a été désigné, loin dans le passé, comme l’ultime essence, la révélation finale qui donnera tout son sens à ce qu’il a traversé. Et à ce que j’ai traversé avec lui.
Alors j’attends. J’écris sur la périphérie. Je pose le décor. Je creuse timidement.
Je ne suis encore qu’au tout début du voyage, et si je parviens à réaliser les plans vertigineux que je fomente chaque jour un peu plus, alors ça ne fait aucun doute que Borderline aura la digne fin que cette saga mérite.
Poursuivre la route avec le Diario Latino #4 !
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