Carnet d’ayahuasca #2 : Deuxième Cérémonie
Je me suis redressée, la tête levée vers le ciel, me gorgeant de l'énergie fantastique qui circulait en moi, et puis j’ai levé les bras en l’air en inspirant, et les ai étendus comme des ailes…
Intention : Dis-moi ce que je cherche, Abuelita, en faisant une diète avec toi
On était seuls avec Wish ce coup-ci, la Mexicaine avait plié bagage, et vu que c’était le jour de mes 32 ans, j’étais particulièrement ravie d’avoir la chance de vivre une cérémonie seul à seul, ce qui extrêmement rare avec les chamans de nos jours, qui sont souvent overbookés.
Cette fois-là aussi, il s’est écoulé un long moment avant que les effets arrivent. Wish se contentait de siffloter, et je me suis demandé si c’était le fait qu’il s’abstienne de chanter qui ralentissait le processus. Ça commençait à tourner en boucle dans ma tête, à force d’attendre. Mon impatience est vraiment légendaire. Ça me rendait à moitié dingue. Faut dire que c’est dur de rester concentré, encore et encore, préparé pour un assaut qui tarde à venir.
Je voyais la laideur de mes pensées, leur côté mesquin, avide. Exiger des visions allait à l’encontre de toute ma philosophie au sujet de l'ayahuasca, et pourtant, je les désirais ardemment. Parce que ça faisait dix ans que je les attendais. Dix putains d’années à vivre au sein des souvenirs que mes quelques sessions initiales avaient laissés en moi, dix ans à fantasmer sur ces retrouvailles avec Wish.
Dix ans à écrire la vie de Travis et ses expériences avec l’ayahuasca...
Bref, j’en étais là quand Wish s’est approché pour chanter très près de moi, directement dans mon oreille gauche, en gros. La sensation était très bizarre, comme si sa voix s’immisçait directement au sein de mon cerveau.
D’un instant à l’autre, seule sa voix, seuls les icaros qu’il chantait existaient, recentrant mon esprit et l’affûtant comme une lame effroyablement tranchante. C’était si intense que je me suis plus ou moins roulée en boule, toujours en tailleur, le front contre le matelas, pour me laisser pénétrer toute entière par la force qui se dégageait de lui.
Les vibrations de sa voix étaient ahurissantes, la façon dont il la laissait longtemps résonner après avoir fini de chanter une strophe… C’est fou comme la musicalité peut devenir poignante avec la plante dans le corps. C’était assez unique, et je me suis dit que c’était ça qu’elle voulait me dire, que c’était pour ça que j’étais là.
Vivre dans le présent. Être capable de profiter de l’instant, tout bonnement. Être vraiment là.
Au fond bien sûr j’attends pas grand-chose d’autre de la vie. Quand on a ça, quand on est capable de ça, je suppose qu’on a besoin de rien d’autre… Même si bon, ça m’avance pas des masses en ce qui concerne ce que je vais branler de mes fesses une fois de retour.
Bref bref bref, j’ai fait à Wish :
- Bueno, que hacemos ? Otra copa o no ? (Bon, qu’est-ce qu’on fait ? Une autre coupe, nan ?)
- Tal vez una chiquita. (Peut-être une petite)
- Ja. (OK)
Je m’en suis donc retapé un verre, que j’ai sifflé en deux gorgées, réaffirmant mon intention. Wish scandait maintenant ses icaros avec une force décuplée mais ça venait toujours pas. J’étais pourtant bien en transe, ma tête était lourde, et j’ai pas tardé à vomir. Peut-être que c’était ça qui bloquait, un reste de bouffe dans l’estomac (pourtant mon dernier repas remontait à midi, on ne mange jamais avant une cérémonie, et il devait être neuf heures du soir), mais ça y est, c’était lancé, et j’ai pas pu m’empêcher de rigoler :
- Ahora si, creo que estoy mareada ! (Maintenant oui, je crois que je suis défoncée !)
Et putain de sa mère, c’était lancé de chez lancé, avec une puissance et une démesure vraiment cosmique, pour le coup ! Les tentacules de l’ayahuasca se vrillaient dans mon esprit et le pénétraient de leurs têtes multiples, les visions étaient d’un vert électrique flamboyant, avec quelque chose de très organique, avant de muter en lumières rappelant celles d’anciennes galaxies, l’effet 3D était d’une présence monstrueuse, une véritable invasion cérébrale, mais nom de Dieu qu’est-ce que c’était beau… Qu’est-ce que c’est beau et terrible, d’être là-dedans !
J’étais assise sur les genoux, la tête plongée dans le matelas encore une fois, avec Wish qui chantait juste en face de moi, totalement immergée dans la plante, à respirer avec elle, à travers elle. A vivre en elle. Ma bouche s’ouvrait toute seule sur une extase silencieuse, et des larmes de joie pure roulaient sur mes joues.
Une transe d’une telle force, honnêtement, c’est pas tout le monde qui pourrait le supporter, parce que c’est d’une véritable possession dont il s’agit, et même en étant persuadé des bonnes intentions de l’esprit de l’ayahuasca, faut quand même accepter d’être assiégé dans ton corps et inondé dans ta conscience par un être autre que le tien.
Je me suis redressée, la tête levée vers le ciel, me gorgeant de l'énergie fantastique qui circulait en moi, et puis j’ai levé les bras en l’air en inspirant, et les ai étendus comme des ailes, et à ce moment-là tout était si beau, si parfait, que moi-même je me faisais l’effet d'être une déesse en train de naître, en train d’encenser la force et la beauté de l’univers.
Et le fait d'être en face de Wish, si proche de lui alors qu’il chantait pour moi, ajoutait quelque chose de spécial là-dedans. Je me sentais complètement nue face à la plante, comme si elle m’avait rendue mon innocence en me faisant renaître, et ça avait à la fois quelque chose de primitif, de pur, et de beau, qui rendait l’expérience encore plus incroyable.
Après un long moment à savourer cette force en moi, à la sentir me revigorer de fond en comble, je me suis allongée, Wish continuait à chanter et j’entendais les vibrations dans son corps qui agissait comme caisse de résonance, comme si je pouvais les humer, les caresser, et j’éprouvais l’envie de faire vibrer ma gorge moi aussi, à l’unisson, et c’est ce que j’ai fait. D’une manière générale, je ressentais le besoin de souffler, d’expirer, d’inspirer, comme pour donner mon concours à tout ce qui se produisait, en moi et dans cette pièce.
Rester couché est malgré tout difficile, parce que ça redonne de la force aux visions et fait remonter la gerbe, et je me suis vidée copieusement, à plusieurs reprises. Durant l’une de ces sessions de gerbe, Wish m’a dit :
- Feliz cumpleaños, chica ! (Joyeux anniversaire, miss !)
- Es el mejor cumpleaños de mi vida, asi mareada como nunca, la cabeza en una bassina de vomito, asi me gusta ! (C’est le meilleur anniversaire de ma vie, comme ça, là, défoncée comme jamais, la gueule dans le seau de vomi, c’est ça que je kiffe !)
Ouais, vivre un truc aussi ouf pour mon annif, y a pas à dire, c’était une bonne façon d’entrer dans une nouvelle année de vie…
Petite note en passant au sujet du vomi : quand j’en finissais plus de dégueuler, que ça allait chercher loin loin loin sans presque rien ramener, Wish m’a dit de crier. De rugir ! Je l’ai fait et ça a marché, les vagues de nausée ont cessé.
Quand la chose a un peu décru, Wish m’a longuement ausculté le ventre du bout des doigts, et au niveau de l’estomac j’ai encore une fois senti cette gêne que l’ostéo avait mise à jour. Ce soi-disant problème émotionnel qu’il avait détecté, et qui m’avait presque fait pleurer quand il l'avait effleuré, sans raison apparente. Je l’ai dit à Wish et je crois qu’ensemble on a travaillé à l’évacuer, lui en balayant mon ventre, moi en soufflant pour la dissoudre et la faire s’envoler. Quand il est repassé dessus ensuite ça avait disparu.
La dernière chose qu’il reste à dire, c’est que quand les effets se sont calmés et que j’ai eu de nouveau envie de penser, je me suis dit qu’il allait falloir que je travaille davantage à la description des visions de Travis dans Borderline. Ça va pas être facile, mais je dois à tout prix essayer de retranscrire ce que je suis en train de vivre ici.
Allongée dans le noir et dans le silence, j’ai essayé de parler à la plante, de penser à la conscience, de comprendre les visions que je venais de traverser, mais ça n’a abouti à rien. J’en ai parlé à Wish qui m’a dit que les réponses se trouvaient dans les visions. Sauf que bon, pour le moment elles sont intraduisibles pour moi. Après, vu la beauté de cette expérience, je peux pas non plus faire la fine bouche. Peut-être que dans le futur l’Abuelita décidera de s’adresser à moi d’une autre manière, ou pas.
La première peinture de cet article est de Wish.
© Zoë Hababou 2020 - Tous droits réservés
Carnet de Route #2 : Troisième Jour
Cette ville est pas mal dégueulasse, bien que je sois parfois émue par des trucs qui me toucheraient jamais chez moi : des mécanos en train de s’escrimer sur une caisse qu’avait selon moi peu de chance de rouler à nouveau un jour, un chien galeux, les montagnes entourant le centre urbain en mode favelas...
Lima m’emmerde
Au départ, l'étrangeté ou plutôt la nouveauté de ce pays m’a carrément sauté à la gueule. Quand le chauffeur de taxi (petit, brun, carré, affublé d’une vieille casquette de baseball enfoncée sur la tête) m’a réceptionnée à l’aéroport, j’étais dans tous les sens, à zieuter dans tous les coins, tellement c’était différent de tout ce que j’avais jamais connu, et même les trucs les plus banals et les plus trash semblaient nimbés d’une délicate poésie, tels ces graffitis bleus sur les murs proclamant certainement un quelconque message gaucho, ces garages colorés, cet air marin digne des embruns de San Francisco… Le côté urbex et dépravé du truc me séduisait d’une façon relativement malsaine, et j’en ai pris plein les sens tout le temps de la route à travers la ville jusqu’à l’hôtel.
Mais après deux jours à la capitale, j’en ai déjà marre du bitume, et surtout des gens. C’est triste à dire mais j’ai l’impression qu’ils sont tous pareils, où qu’on aille. Enfin, c’est sans doute un peu tôt pour balancer ça, et j’espère bien que la suite du programme décapera ce triste constat cynique. J’aimerais tant que la pureté puisse encore se trouver chez les Hommes… Si c’est le cas, ce sera sans doute chez les indigènes. Mais on en est pas encore là.
Où qu’on en est, présentement, c’est que les gens me cassent les couilles en essayant de me convaincre que je suis folle de vouloir m’aventurer seule sur la route et dormir sous la tente. Ils me mettent en garde : Ce monde n’est pas comme celui d’où tu viens…
Je commence à fatiguer de toujours rencontrer la peur partout où je mets les pieds alors que je me démène pour la fuir et que c’est même la raison pour laquelle je me suis cassée, merde à force.
Cette ville est pas mal dégueulasse, en plus, bien que je sois parfois émue par des trucs qui me toucheraient jamais chez moi : des mécanos en train de s’escrimer sur une caisse ayant peu de chance de rouler à nouveau un jour, un chien galeux, les montagnes entourant le centre urbain en mode favelas...
J’ai qu’une envie, une seule : filer tout droit dans le désert, suivre la panaméricaine, trouver cet endroit d’où émanent les vibrations qui m’ont tirée de mon sommeil en m’appelant jusqu’ici, en m’envoûtant avec leur chant hypnotique qu’ont fait de moi un somnambule, les mains tendues devant lui, qui marche au bord du précipice…
Cet appel ténu et pourtant insistant m’a fait faire un bond de dix mille kilomètres, alors navrée les mecs mais j’ai pas dans l’idée de renoncer à vivre le truc comme je sens qu’il doit être vécu. Je sais ce que je veux. J’oublie pas pourquoi je me suis barrée. Et si des sales trucs me guettent à l’horizon, au détour d’un chemin ou à la faveur d’une nuit sans lune…
Ma foi, je suis tout à fait disposée à l’accepter comme mon putain de destin.
Cette phrase de Noir désir résonne encore et encore dans ma tête… L’odeur des endroits où j’irai…
Vivement que je me tire loin de cette putain de ville.
© Zoë Hababou 2020 - Tous droits réservés
Fight Club : L’Électrochoc
C’est ici que le Zen rencontre le Chaos. C’est ici que la petite notion gentillette de “quitter sa zone de confort” embrasse sa pleine réalisation.
Divagations autour de Fight Club, Nietzsche et l’Ayahuasca
Quel lien peut-il exister entre un film des années 90, un philosophe allemand du XXe siècle et une potion amazonienne utilisée depuis des millénaires ?
Fight Club, Nietzsche et l’Ayahuasca ont changé ma vie, en devenant des piliers majeurs de ma philosophie. J’ai envie de vous révéler les surprenantes connexions qui existent entre ces trois éléments perturbateurs…
On commence cette trilogie d’articles avec Fight Club, véritable électrochoc artistique qui a secoué les neurones d’une génération entière d’adolescents.
Qu’il s’agisse du livre de Chuck Palahniuk ou de l’adaptation cinématographique par David Fincher, tous ceux qui avaient aux alentours de 15 ans dans les années 90 s’en souviennent encore, et c’est avec un sourire carnassier et un ricanement diabolique qu’ils évoquent Tyler Durden, entité badass schizophrénique devenu Maître Zen.
C’est parti pour l’analyse des plus célèbres punchlines de Fight Club.
Ou comment Chuck Palahniuk enseigne la liberté aux ados à travers des slogans incarnant une violente philosophie du chaos…
Cet article se présente en 3 parties :
Fight Club : L’Électrochoc
Fight Club, un Traité Révolutionnaire
Quand tu découvres Fight Club ado
LES CHOSES QUE TU POSSÈDES FINISSENT TOUJOURS PAR TE POSSÉDER.
Quand t’es jeune et révolté, tomber sur un truc comme Fight Club, que ce soit en livre ou en film (moi j’ai commencé par le livre de Chuck Palahniuk, mais je trouve le film très réussi), c’est le genre de bombe à retardement dont les multiples déflagrations risquent fort de te surprendre même des années après l’explosion principale.
Mais c’est le propre des grandes œuvres. Après les avoir découvertes, t’essayes de vivre ta vie comme avant et au détour du chemin tu t’aperçois que t’es encore en plein dedans.
Un exemple ? Le minimalisme.
Oui, Tyler Durden est un minimaliste qui préconise de vivre avec une peau de bête qu’on garderait toute sa vie et seulement quelques objets vraiment utiles (genre un briquet et une machette).
Du coup, près de 15 ans après avoir lu ce livre, quand je me suis mise à me débarrasser de presque tout ce qu’il y avait chez moi, posée au milieu de mes cartons destinés à Emmaüs, j’ai rigolé et j’ai fait : Oh, Tyler, c’est encore une idée à toi, ça, hein ?
Quand Fight Club t’incite à penser à contre-courant
PEUT-ÊTRE QUE L’AMÉLIORATION DE SOI N’EST PAS LA RÉPONSE. PEUT-ÊTRE QUE LA RÉPONSE, C’EST L’AUTODESTRUCTION.
Ce livre est un électrochoc, un putain de traité révolutionnaire. Ce qu’il prône est l’antithèse totale des injonctions unanimement établies, une sorte de gros doigt d’honneur adressé à la société.
Un ado perdu et rebuté par le système ne peut que se consumer de désir en s’imaginant déjà devenu cet être libre et je-m’en-foutiste que symbolise Tyler Durden (publicité ambulante pour l’indépendance, oui, c’est le paradoxe, ce mec est une pub, et pour cause, c’est un fantasme).
L’idée majeure de sa philosophie, et qui se retrouve au travers de toute l'œuvre de Palahniuk, c’est précisément d’aller à contre-courant de ce qu’on est censés vouloir. Autrement dit, de ce qu’on nous a appris à désirer.
Oui, on parle de conditionnement, là.
Désapprendre ce que notre culture nous a tatoué dans le cerveau, renoncer au concept de bien et de beau (pub de Calvin Klein dans le bus), cesser de s’attacher au passé, provoquer le désastre et sauter à pieds joints dans le chaos pour avoir une chance de renaître… libre.
Quand Fight Club te dit de quitter à jamais ta zone de confort
C’EST SEULEMENT APRÈS AVOIR TOUT PERDU QUE TU ES LIBRE DE FAIRE TOUT CE QUE TU AS ENVIE.
Le fait que le narrateur ait engendré un double pour se donner la force, contre lui-même, contre ses propres désirs de confort et de sécurité, de se libérer, précise encore un peu plus cette idée, énormément présente dans Monstres Invisibles et Choke du même auteur.
Si Joe (Jack dans le film) le narrateur représente cette partie de nous craintive, perpétuellement affolée et affublée d’une sorte de désespoir hystérique, Tyler, lui, incarne avec flamboyance le courage, ce grand OUI dionysiaque (hey salut Nietzsche !) que l’Homme s’adresse à lui-même.
Nous sommes donc face à l’être humain dans sa globalité, tiraillé entre deux penchants, et le fait de se faire laminer la gueule régulièrement et volontairement devient alors lutte intestine, mort et renaissance, bref, évolution.
La même idée se retrouve dans la mission que donne Tyler à ses singes de l’espace, celle de faire un truc débile ou anti-social juste pour le principe, juste pour oser, quoi.
Dépasser ses limites. Aller contre le conditionnement.
Et fatalement, quand on commence, on y prend goût et on finit très vite par franchir toutes les autres frontières, qui ne sont pas aussi intimidantes que ce qu’on nous avait dit...
Quand Fight Club te force à ouvrir les yeux
... UN DE CES SINGES QU’ON VOUS EXPÉDIE DANS L’ESPACE. A FAIRE LE PETIT BOULOT POUR LEQUEL ON LES A ENTRAINÉS. TIRER SUR UN LEVIER. PRESSER UN BOUTON. ON NE COMPREND RIEN A RIEN DE CE QU’ON FAIT, ET ENSUITE, ON MEURT, TOUT SIMPLEMENT.
Cette dépression qu’est nos vies, que tout le monde accepte comme une fatalité.
Cette grande guerre de notre génération, qui doit être spirituelle, mais que personne n’a le souci ou le courage de mener, parce qu’avec le temps, on s’est tous fondus dans le moule presque sans s’en apercevoir, par facilité, par lâcheté aussi.
Quand tu arriveras à l’âge de 30 ans, ton pire ennemi sera toi-même.
Choke
Quand on est jeune, qu’on a pas encore gâché sa vie et qu’on a autre chose dans les veines que du sang de navet, c’est quelque chose qu’on ressent de plein fouet, qu’on déplore encore et encore dans le regard las de sa mère, à l’aune de cet avenir désespérément absurde que les valeurs des adultes sont censées construire (alors que ça a pas du tout l’air de leur avoir réussi), durant ces rendez-vous au centre d’orientation, où quand tu dis que tu voudrais être écrivain, on te conseille de faire prof (oui, comme ça si tu te foires, la sécurité est conservée, ce serait con de tout tenter pour ses rêves et de miser à fond sur soi, hein ?).
Rien à faire, les zombies qui peuplent le monde et qui veulent qu’on les rejoigne, sont véritablement copie de copie de copie.
Quand Fight Club se transforme en philosophie
SUR UNE ÉCHELLE TEMPORELLE SUFFISAMMENT LONGUE, LE TAUX DE SURVIE DE TOUT UN CHACUN RETOMBE A ZÉRO.
Ce précepte bouddhiste, avoir conscience de sa propre mort, fin inévitable que la société occidentale s’emploie pathétiquement à nier, constitue une leçon puissante qui résonne avec insistance chez les ados, souvent tentés par l’idée du suicide.
Mais aussi paradoxal que ça puisse sembler, accepter la mort et la regarder droit dans les yeux, la reconnaître comme inhérente à la vie, sous toutes ses formes (perte, abandon, changement, désamour, et mort physique), peut changer drastiquement le cours d’une existence si l’on dépasse la peur pour s’en servir comme moteur.
La fascination qu’elle exerce n’est pas fatalement gage de perdition, bien au contraire.
Il est tout à fait logique pour un enfant et plus tard un ado d’être intéressé par elle et d’y penser souvent. La société transforme cette pensée en pathologie qu’elle souhaite éradiquer, mais ce n’est que le reflet de sa propre crainte, de son refus de l’inévitable (et que deviendrait le monde et l’économie si les gens ne se comportaient pas comme des putains d’immortels ?).
Tant pis pour elle.
Les jeunes tracent leur chemin, et les livres comme Fight Club sont là pour les y aider. Et s’ils sont suffisamment intelligents pour parvenir à s’extraire du piège de l'autocomplaisance, ils en arrivent au même constat que Marla, et tiennent désormais les rênes de leur existence.
Maintenant qu’elle sait ce vers quoi nous nous dirigeons tous, Marla perçoit et sent jusqu’au plus petit instant de sa vie.
Quand Fight Club te donne une leçon de vie
PERDRE TOUT ESPOIR ÉTAIT LA LIBERTÉ.
Voilà l’idée de Chuck Palahniuk la plus osée, la plus audacieuse, et aussi bien sûr la plus opposée à la pensée unique, rayonnant d’un éclat de vérité inégalable pour un ado.
Tout dépend de sa situation, évidemment, mais on ne va pas se mentir : ça fait longtemps que le futur n’est plus une promesse, mais une menace, la triste majorité des parents offre un exemple révoltant d’échec total, et rien que l’idée de devoir lutter pour se faire une place dans le monde ou se débarrasser de son acné pour séduire le coq du lycée est épuisante.
Pourquoi ne pas renoncer, tout compte fait ?
Oui, vous avez bien lu. Mais il se trouve que le renoncement n’est pas présenté ici comme quelque chose de négatif, bien au contraire.
Souvenez-vous, quand Tyler provoque l’accident de voiture (coucou la mort !), et qu’il incite les passagers à dire clairement ce qui compte le plus à leurs yeux, ce qu’ils voudraient accomplir avant de crever.
Et après l’accident, cette phrase qui passe presque inaperçu dans le film :
On a frôlé la vie…
Quand Fight Club pète les plombs !
DÉLIVRE-MOI, TYLER, D’ÊTRE JAMAIS PARFAIT ET COMPLET.
Il existe un message qui relie chaque œuvre de cet auteur :
Peut-être qu’il nous faut tout démolir pour faire quelque chose de mieux de nous-mêmes.
Et j’ajouterai, peut-être qu’il faut démolir le monde aussi.
Cet homme a l’audace d’envisager qu’il faille fuir toute idée de progrès personnel pour faire face au désastre, au chaos, prendre des risques, afin d’avoir une vraie chance de renaître. Ça va encore plus loin que juste se débarrasser de ses possessions matérielles et se remettre à fumer.
L’idée est d'accepter, de provoquer la chute totale et irréversible pour cesser de remuer du vent et faire enfin quelque chose de sa vie.
Quand Fight Club te libère à jamais
JE VOULAIS ABANDONNER L’IDÉE QUE J’AVAIS LA MOINDRE MAITRISE SUR TOUT ET SUR RIEN. SECOUER UN PEU TOUT CA. ÊTRE SAUVÉ PAR LE CHAOS. VOIR SI J’ALLAIS POUVOIR ME DÉBROUILLER. JE VOULAIS M’OBLIGER A REGRANDIR. FAIRE EXPLOSER MA ZONE DE CONFORT.
Qu’on l’envisage comme métaphore, comme hypothèse de réflexion ou qu’on l’applique telle la plus pure et la plus véridique des leçons philosophiques, cette idée est véritablement libératrice et révolutionnaire, à un niveau personnel comme à un niveau social.
C’est ici que le Zen rencontre le Chaos.
C’est ici que la petite notion gentillette de “quitter sa zone de confort” (qu’on nous rabâche jusqu’au dégoût alors que bien peu d’entre nous ont les couilles de le faire !) embrasse sa pleine réalisation.
Faire ces choses qui nous font peur, précisément parce qu’elles sont terrifiantes, parce qu’elles remettront nos vies entières en question, qu’elles incarnent l’exact opposé de la vie telle qu’on est censés la vivre, comme le plus grand défi qu’on puisse s'offrir à soi-même, afin de voir de quoi on est capables en ayant perdu tous ses repères et toute illusion de sécurité.
Atteindre l’Homme, enfin, et ne plus jamais accepter d’être la merde de ce monde ou un putain de singe de l’espace !
Quand Fight Club révolutionne ta façon de voir le monde
... SACHANT TOUS DEUX QUE NOUS AVIONS ATTEINT UN LIEU OU NOUS N’ÉTIONS JAMAIS ALLÉS, ET PAREILS AU CHAT ET A LA SOURIS DES DESSINS ANIMÉS, NOUS ÉTIONS ENCORE VIVANTS ET NOUS VOULIONS VOIR JUSQU’OÙ NOUS POURRIONS ALLER AVEC CE TRUC EN RESTANT EN VIE.
Définitivement, Fight Club est un diabolique électrochoc qui fout un méchant bordel dans ta tête parce qu’il fait trembler les bases de tout ce qu’on t’a appris.
A l’instar de Nietzsche et de l’Ayahuasca, ce livre se moque de maltraiter les valeurs les plus universellement établies, les plus sacrées et les plus intouchables et écartèle ta conscience afin qu’elle commence à produire quelque chose de neuf, de libre et de très personnel.
Il ne prétend pas donner de réponse définitive.
Sa forme même est anarchique et beaucoup de phrases coup de poing sont balancées entre la poire et le fromage, tandis qu’on suit les protagonistes se livrant à des comportements apparemment insensés.
Ce n’est pas une doctrine, bien que personnellement je trouve qu’il devrait remplacer la Bible dans le tiroir de la table de chevet.
C’est quelque chose qui invite à penser par soi-même, et putain Dieu sait que bien peu d’œuvres en sont capables.
Quand on le referme, rien n’est résolu, le monde est toujours aussi merdique dehors, mais plus rien n’a d’importance.
En revanche, tu sens qu’une nouvelle force est en train de monter en toi.
Quand Fight Club change ta vie pour de bon
CELUI QUE JE SUIS AU FIGHT CLUB N’EST PAS QUELQU’UN QUE MON PATRON CONNAIT.
Et l’ado qui lit Fight Club n’est pas celui que ses parents connaissent non plus.
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Carnet d’ayahuasca #1 : Première Cérémonie
Le côté kaléidoscopique était franchement balaise cette fois-ci, bien pire que dans mes souvenirs. Mon esprit était comme diffracté, fragmenté au sein de ces formes qui se divisaient et se reconstituaient, dans des couleurs criardes…
L’arrivée....
Voilà comment ça se passe : 18 heures de vol dans les bottes, jet lag total, et je prends un taxi à l’aéroport de Cuzco parce que ce coup-ci j’ai décidé de faire ma bourgeoise (les colectivos, mini-bus locaux, sont genre cinq fois moins cher). Et faut reconnaître que c’est sacrément appréciable de juste poser mon sac dans le coffre et de laisser le taximan me conduire direct jusqu’au lieu de rendez-vous.
Le type est sympa, en plus, on fume des clopes en papotant. Il est surpris qu’une gringa arrive à enchaîner plus de trois mots d’espagnol, alors il pose des questions, on déconne ensemble, on parle même de weed médicinale (me demandez pas comment on en est arrivés là).
Je suis à balle, même sans avoir dormi depuis plus de 24 heures, mais ça me fait toujours ça quand je débarque loin de chez moi. L’excitation prend le pas sur tout le reste. Après trois quarts d’heure de route, il me largue à Taray, tout petit village andin juste en face de Pisac où Wish (le chaman) habitait avant, et où je l’ai rencontré dix ans en arrière. Je suis posée sur les marches de l’église et je m’enchaîne des clopes en me demandant si je serais foutue de le reconnaître. Il était jeune à l’époque, 27 ans, mais parfois les gens se prennent un méchant coup de vieux dans la gueule en l’espace de quelques années.
Je vois une moto qu’arrive et se gare devant la tienda (épicerie). Je sais direct que c’est lui. Je me lève et vais à sa rencontre. On se sourit comme des idiots, on se fait une accolade, vaguement gênés, mais ça passera... Je grimpe à l’arrière et cinq minutes plus tard on est chez lui. C’est cool. Une belle maison en adobe, au creux des montagnes. Un jardin. Et ma piaule juste en face de la pièce où on va faire les cérémonies. Je suis aux anges.
Faire une sieste ? Tu parles ! Je suis bien trop à donf pour ça, et de toute façon dès ce soir c’est session d’ayahuasca. Pas le temps de gamberger, on attaque direct. Fini le sel, le gras, le sucre, les épices. Et cérémonie une nuit sur deux. Depuis dix ans que ça me travaille, le moment est enfin arrivé de me colleter pour de vrai avec l’Abuelita.
Ouverture de diète
Intention : Éclaircis mes intentions
On a pas mal déconné entre nous avant de s’y mettre. Une Mexicaine qui terminait sa diète était là avec nous pour sa dernière session. L’ambiance était cool et détendue, Wish faisait preuve de son humour particulier, un brin désabusé, et la nana et moi on se fendait la gueule rien que de le regarder.
J’étais pas mal émue de le retrouver, lui, et j’avais du mal à croire que j’allais de nouveau prendre part à ce rituel qui m’avait tant marquée, au point que je fasse tourner toute la saga que j’écris autour de lui.
Il a préparé la bouteille en chantonnant au-dessus et en lui soufflant de la fumée de mapacho (tabac noir) dedans, avant de la secouer et de me verser ma tasse. Je me suis concentrée et j’ai émis mon intention à l’adresse de l’ayahuasca, sorte de requête qu’on doit lui adresser avant de boire, afin d’établir sur quoi on veut travailler : Éclaircis mes intentions. Dis-moi pourquoi je suis ici.
Une fois le contenu (dégueulasse, j’avais oublié à quel point) de la coupe avalé, Wish m’a versé dans la main du liquide parfumé provenant d’une bouteille où macéraient toutes sortes de plantes, fait maison évidemment. Je m’en suis mis sur le visage et les cheveux. Ça sentait vraiment bon, style eucalyptus, mais en moins camphré. La mexicaine et lui ont bu à leur tour et il a soufflé les bougies.
La pièce a plongé dans le silence.
J’ai cru que ça viendrait pas, en fait. L’ayahuasca peut être très capricieuse, j’en sais quelque chose (mes toutes premières fois, il a fallu que je m’en tape plusieurs tasses avant d’en ressentir les effets). Une demi-heure après avoir bu, j’en étais plus ou moins au stade où je me forçais à voir quelque chose. Y avait bien ces espèces de points lumineux bleus, et un peu roses aussi, comme la voie lactée, mais pour le coup, fallait pas mal d’imagination pour vraiment considérer ça comme des visions. Ma tête était quand même bien lourde et j’avais vaguement la gerbe, alors je préférais attendre avant d’en redemander plus à Wish.
De toute façon, il dormait clairement. Au début je me suis dit qu’il attendait, qu’il attendait je ne sais quoi d’ailleurs, et puis j’ai dû me rendre à l’évidence : sa respiration et ses quasi ronflements étaient ceux d’un mec qui pionce. Je me sentais plutôt cool, ceci dit, et je comprenais qu’il fasse pas l’effort de nous sortir le grand jeu si la plante avait décidé de pas se montrer (plus tard j’ai compris que les chamans faisaient parfois une petite sieste en attendant que les effets montent).
Le truc marrant, c’est qu’il se mettait à chantonner dans le vague quand l’une de nous sortait de la pièce pour aller pisser, mais pas au point d'émerger totalement, plutôt comme un automatisme. La Mexicaine était silencieuse elle aussi.
J’ai dû finir par m’endormir. C’est l’envie de gerber qui m’a réveillée. J’ai lutté un moment contre elle, sans trop savoir pourquoi. C’est chaque fois le même délire avec la nausée. Elle finit toujours par gagner. Bref, j’ai ouvert les yeux pour trouver la bassine et j’ai tout de suite compris qu’elle était là. L’ayahuasca. Même les yeux ouverts, sa présence était flagrante. Elle m’avait sournoisement prise d’assaut en profitant de ma somnolence. J’étais en plein dedans, bordel. Et je me suis mise à dégueuler.
La tête dans le seau, c’était parti, et putain de sa race, jamais j’aurais pu me rappeler à quel point c’était… Comment décrire ça ? Le côté kaléidoscopique était franchement balaise cette fois-ci, bien pire que dans mes souvenirs. Mon esprit était comme diffracté, fragmenté au sein de ces formes qui se divisaient et se reconstituaient sans cesse, dans des couleurs criardes, mais c’était pas aussi abstrait que ce dont je me rappelais. Y avait comme des petits personnages au sein des images, trop lointains pour être identifiables, mais qu’avaient pourtant quelque chose d’humain et d’un peu démoniaque aussi. L’effet 3D était saisissant, j’en avais le souffle coupé, et j’étais presque choquée par la force de la plante, bouleversée d’avoir oublié à quel point la transe, c’est un truc de malade !
Wish dormait toujours, et l’espoir qu’il se réveille parce qu’il aurait senti que j’étais mareada (ivre comme on dit) s’était déjà barré. J’ai dû rester dix bonnes minutes comme ça, seule avec la plante dans ma tête, sans l’aide des chants pour orienter le trip. J’étais curieuse de savoir si j’arriverais à l’apprivoiser sans l’aide d’un curandero, et c’est la raison pour laquelle j’ai pas appelé Wish. Mais la force qu’elle avait sur moi, la puissance de son siège était vraiment difficile à gérer. Je me suis mise à serrer des dents et à suffoquer. Et puis, j’ai recommencé à gerber. Ce coup-ci, ça l’a réveillé.
J’ai gerbé et gerbé et gerbé, mais sa présence tout près de moi et ses icaros (mélodies que les plantes maîtresses apprennent aux chamans durant leur initiation, lorsqu’ils les diètent, qui sont à la fois une force curative et leur esprit, leur essence) ont rapidement réussi à dompter la chose. C’était pourtant toujours diablement fort, et mes yeux coulaient et je soufflais et tremblais et claquais des dents comme une timbrée.
Ouais, je sais ce que vous vous dites. Ça ressemble à de la possession, ou un empoisonnement. Et je crois que dans un sens, c’en est.
Wish a arraché quelques feuilles de sa chacapa (hochet en feuilles) imbibées de l’essence dont je m’étais imprégnée au début de la session et me les a mises serrées dans la main. Je m’y suis agrippée avec l’impression que ça m’aidait à rester droite au sein de la tempête en train de s’acharner à l’intérieur de moi.
Au plus fort du truc, en plein centre de la spirale de ma transe, j’avoue que je me suis dit que ça allait pas être gérable de faire des cérémonies comme ça un soir sur deux. Que j’étais folle. Et cette putain d’idée qui m’était venue dans l’après-midi, de suivre Wish dans la jungle après déjà un mois de diète ici pour continuer encore... Je devais être totalement barrée, nom de Dieu.
Mais ça n’a pas duré si longtemps que ça, au final. Violence brève et fulgurante. L’effet a décru graduellement, même si j’ai encore beaucoup vomi après, des trucs qui venaient de très loin, des vagues abrasives et profondes, qui cherchaient à extraire le plus petit des derniers sédiments entachant le fond de mon estomac. Mais pour une première cérémonie, ça n'a rien d’étonnant. Le corps doit d’abord se nettoyer de fond en comble (et en tant qu’Occidentaux, on en a de la merde dans le corps) avant que ce soit au tour de l’esprit (lui je t’en parle même pas). J'ai senti une action dans mon ventre. Il se passait quelque chose à ce niveau. Comme si la plante me scannait avec une sorte de chaleur.
La nuit a été longue, d’autant plus que la Mexicaine semblait avoir beaucoup de trucs à régler. Du genre émotionnel. Wish a passé quasiment toute la nuit à chanter pour elle, et même si ça se voyait qu’il fatiguait lui aussi, pas une minute il l’a laissée se démerder toute seule. Son soutien énergétique était infaillible et sa dévotion envers son taff m’a pas mal touchée, je dois dire.
Il était aussi impressionnant que dans mon souvenir, surtout quand il se livrait sur elle à ce truc étrange, dont j’avais encore jamais été témoin : poser sa bouche sur un point de son corps, là où se situait le nœud du problème, j’imagine, et aspirer le mal hors d’elle avec des bruits de déglutition révoltants, comme s’il aspirait un liquide dégueulasse, avant de le recracher en vomissant à sec dans sa bassine (ouais, chacun la sienne, faut pas déconner), super fort, comme écœuré au dernier stade. J’avais lu pas mal de trucs sur le sujet, mais y assister en live était un spectacle très puissant, et presque gênant… Mais ça a eu l’air de la soulager, la Mexicaine.
Vers la fin, j’étais couchée sur le côté, très détendue, super bien dans mon corps et l’esprit tout apaisé, et il a appuyé sur ma tête, sur mes épaules, dans mon dos, sur mes bras, et il a déclaré l’ouverture de ma diète. Puis il a joué de la flûte et de la guitare jusqu’aux petites heures du jour… Et je crois que j’ai fini par sombrer dans le sommeil.
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L’Anti-Héros : Mais pourquoi est-il si Sexy ?
Dans un monde où tout un chacun devait avoir l’air tout joli tout le temps, ce mec-ci ne l’était pas.
Dans un monde où tout un chacun devait avoir l’air tout joli tout le temps, ce mec-ci ne l'était pas.
Chuck Palahniuk
On va pas se mentir, l’Anti-Héros nous fait tous fantasmer.
Peut-être parce qu’il ose se conduire comme on rêverait de le faire, sans prendre en compte l’avis des autres, sans se préoccuper de respecter une quelconque loi sociale ou morale. Ça sonne comme l’apologie de la psychopathie ? Pas forcément.
Si le personnage du Anti-Héros est tellement présent dans notre culture, et que c’est lui qui fait les meilleures recettes au box office, c’est parce qu’il répond à un besoin qui nous anime en profondeur, et qu’il suscite en nous une forme d’admiration honteuse qui nous fait saliver en secret.
Et si l’Anti-Héros était le seul être fondamentalement honnête dans un monde étouffé d’hypocrisie ?
Qu’on l’admette ou non, l’archétype du Anti-Héros représente une certaine forme de liberté. Et ça, y a rien à faire : ça fera toujours rêver le sale gosse qui survit en nous.
Qui est cet indécrottable rebelle qui vit selon ses propres lois ? Comment un loser asocial peut-il faire naître en nous cette étrange fascination et éveiller notre sympathie ? Quel est son moteur, quelles sont ses motivations ?
Et surtout… pourquoi est-il si sexy ?
Exploration d'un personnage anticonformiste qu'on adore détester : mise en lumière de l'ultime rebelle
VA TE COUCHER, SUPERMAN…
Soyons honnêtes.
Tout le monde en a soupé du héros conventionnel, bien sous tout rapport, beau, fort et courtois en toute circonstance, avec le brushing qui bouge pas d’un cheveux même au sortir d’un affrontement terrifique avec les forces du Mal et le sourire Colgate affiché comme une pub pour le bonheur.
Rien à faire, ce type est un fake, c’est criant.
Je veux dire, comment on pourrait s’identifier à lui quand notre miroir nous renvoie chaque matin l’image de Gargamelle plutôt que celle de Clark Kent ?
Et puis, ras la casquette de prétendre admirer ces valeurs soi-disant hautement humaines que ce fichu héros est bien le seul à défendre, quand nous, misérable lie de la société, nous roulons joyeusement dans la fange.
ET TU PEUX REMBALLER TON HYPOCRISIE !
Parlons-en, de ces valeurs.
Bien-pensance, bienveillance, et tous les mots qui commencent par bien-quelque chose et nous filent des envies de meurtre chaque fois (bien trop souvent de nos jours) qu’ils sont brandis tel un étendard de sainteté pour justifier les plus lâches formes d’hypocrisie.
La vérité, c’est que dans un monde où la norme est malade, tout écart est marginalisé, voire pathologisé, si bien qu’on se retrouve à incarner la figure du méchant alors que parfois on est juste vrai.
Dans ces circonstances, pas étonnant que le fantasme du anti-héros super badass nous fasse de l’œil et nous apparaisse comme bien plus séduisant que la perfection éthérée du héros de base (qui se transforme alors en chien de garde de la norme radicale et anxiogène), impossible à copier, et de moins en moins désirable. Être gentil pour que tout le monde nous aime ? Pitié !
Quand le héros fait toc, l’anti-héros s’élève comme réel. Vivant et humain.
UN MODÈLE HUMAIN, DONC FAILLIBLE
Ouais, il est bourru, désenchanté, égoïste et mal rasé, et ses motivations sont troubles, mais est-ce qu’on en est pas tous là ?
Voilà un vrai point de départ pour une histoire qui se respecte, un point de départ réaliste, et qui suppose une possible (r)évolution, bien loin de l’idéal déjà réalisé du héros qui ne peut et ne veut plus changer, incarnant déjà la quintessence de tout ce qu’on est censé espérer en tant qu’Homme.
Bien sûr, il existe différentes figures d’anti-héros : le loser (Joker), l’anti-social (Travis Bickle), la personne ordinaire que les circonstances forcent à dérailler (Thelma et Louise), le gentil qui vrille (Harley Quinn), l’enfoiré notoire (Walter White), le flemmard dont la seule passion dans la vie se résume au bowling (Jeffrey Lebowski alias The Dude)…
Mais toutes ces caractéristiques induisent une chose qui fait cruellement défaut au héros simplement bon parce que c’est bien d’être bon : un questionnement. Que s’est-il passé pour que ce type-là devienne un étranger au sein de l’humanité ?
Et surtout, quel est son véritable moteur ?
FOU OU SAGE, L’ÉTERNELLE QUESTION…
L’anti-héros est bien souvent un être exclu, un paria.
Que ce soit de son fait ou de celui d’une société qui le rejette, le résultat est le même : il lui est impossible d’intégrer l’idéal conventionnel de vie ordinaire.
Si les autres le perçoivent comme un baltringue, un salopard, un loser ou un zombie inutile hantant les bords du monde, il leur retourne le compliment en refusant de faire semblant d’accepter leurs règles. Et plus on le côtoie, plus on apprend à le connaître, plus on a le sentiment qu’il est le seul être réel ou conscient au sein d’une société étouffée de bons sentiments, naïvement lobotomisée et heureuse de son sort.
En tant que marginal, il représente un être hors du monde.
Qu’il soit la cible de harcèlement, idiot, ermite ou clodo, voire sage désabusé, sa position unique lui permet de porter un regard extérieur sur ce qui se trame, puisqu’il n’en fait pas partie. Ce recul lui offre une vision originale et souvent instructive, bien que parfois teintée de cynisme, sur le spectacle de la connerie humaine, parce que son prisme de lecture est très personnel.
Alors que les autres se prélassent dans leur zone de confort, entourés de leurs semblables, biberonnés d’illusions douces (et n’osant pas faire un pas au-delà de la ligne sous peine de rejet ou de désamour, soit dit en passant), notre anti-héros a la vie dure et amère, et c’est justement cet état de fait qui pourra donner naissance à… autre chose.
UN HONNÊTE HOMME, DANS LE FOND. BIEN AU FOND.
D’autre part, le fait que ce mec ne se reconnaisse pas dans le discours ambiant et soit même bien souvent horripilé par les valeurs unanimement reconnues (je pense à Dr. House qui passe pour le méchant parce qu’il refuse de caresser les autres dans le sens du poil et les pousse à la réflexion, provoquant sans cesse leur outrage, alors qu’il a raison : tout le monde ment. Quand on gratte un peu, la pseudo bonté s’écaille pour révéler des motivations au moins aussi égoïstes que les siennes) le motive à chercher ses propres valeurs, ou du moins, un nouveau paradigme dans lequel ses actions et ses motivations pourraient prendre sens.
En d’autres termes, il va devoir créer ses propres lois.
JE SUIS LE CHAOS ET JE VIENS VOUS APPORTER LA BONNE PAROLE !
C’est tout l’intérêt de cette figure, qui rappelle par moment celle du Trickster, archétype initiateur de chaos qui va forcer le monde à trouver un nouvel ordre après le désastre.
Ce personnage de prime abord perçu comme immoral ou même amoral, véritable psychopathe dénué d’empathie, incapable de faire la différence entre le Bien et le Mal, incarne un sens tout à fait différent quand il émerge dans une société malade où la morale est défaillante et où des notions telles que l’altruisme et la justice sont tronquées et sclérosées par l’hypocrisie et les jeux de pouvoir.
L’anti-héros devient alors celui qui remet les pendules à l’heure.
Par son comportement erratique et subversif, par son refus de l’autorité ou de la bienséance, il déglingue le prêt-à-penser lénifiant, dévaste la pensée unique oppressante et la lâcheté morale et intellectuelle pour tout remettre en question.
Qu’il ait renié la morale ou qu’il n'ait jamais été conditionné par elle n’est pas le problème : son existence même, le simple fait qu’il existe et qu’il soit l’avorton honteux d’une société qui désormais le rejette est une question posée à cette société.
En d’autres termes, il est fort possible que ce personnage devienne un initiateur, un nouveau moteur pour l’humanité, même si lui-même n’agit que dans un but égocentrique, poursuivant son propre idéal sans considération pour les autres.
UN SURHOMME ?
Ici, il faut faire le lien avec le Surhomme de Nietzsche, car les réflexions qu’il développe offrent une piste pour mieux saisir l’enjeu de la personnalité du anti-héros.
Et si l’altruisme et la compassion n’étaient rien de plus que l’expression d’un mépris fondamental envers l’Homme ?
Et si le fait d’encenser le statut de victime (désignée par les termes de faible et d’esclave chez Nietzsche) au détriment de celui de l’Homme solitaire et indépendant (fort et aristocrate) n’était qu’une forme sournoise de nihilisme qui renie la responsabilité de l’humain et transforme la morale en effusion de ressentiment ?
Selon Nietzsche, l’Homme est une chose qui doit être dépassée. Et pour ce faire, c’est pas de douceur et de bienséance dont on a besoin, mais d’un bon coup de pied au cul.
Bien souvent, l’anti-héros est à l'opposé total des diktats : bienveillante construction de soi, compassion pour son prochain, esprit de groupe, bouffe saine, sport et sobriété…
Non, décidément, ce type-là n’en a rien à carrer, et l’autodestruction est comme qui dirait son mode de fonctionnement par défaut.
Qu’il souffre d’un passé morbide ou qu’il soit juste dégoûté de la vie ou étanche aux concepts de santé, de beauté et de bonté, il est fréquent que l’anti-héros se drogue, picole, soit violent, erre aux limites de la marginalisation et de la loi, maître solitaire de son propre univers, testant sans cesse ses propres limites ainsi que celles des autres, quitte à se perdre à jamais, plutôt que de rester parqué entre les frontières d’une normalité qu’il exècre ou qui n’a juste aucune incidence sur lui et son comportement.
QUELQU’UN QU’ON RÊVE TOUS D’ÊTRE EN SECRET…
Et c’est peut-être justement cette étrange liberté, cette folie qui lui est propre, cette existence hors du monde, cette indépendance viscérale, cette solitude, qui lui confèrent un rôle majeur, voire indispensable, au sein du monde de l’art…
Qu’on le veuille ou non, l’anti-héros nous confronte à nous-mêmes.
Fatalement, observer quelqu’un qui ne respecte pas la norme et qui obéit à des lois comportementales en marge des nôtres nous contraint à remettre en cause notre vision de la nature humaine, de l’éthique, de la justice, et donc, pour le dire clairement, de nos valeurs.
Comment un tel être a-t-il pu naître ? Où est-ce que la société a fauté pour qu’il émerge ?
Qu’est-ce que son existence signifie, et qu’est-ce qu’elle implique ? Comment se fait-il qu’il échappe au conditionnement alors que le monde entier y est soumis ?
Et si c’était finalement lui qui avait raison ?…
L’anti-héros ne sait pas où il va, mais ne prétend pas le savoir, contrairement à nous, et pourtant ça ne l'empêche pas d’avancer.
Il est détruit et rejeté, mais sa volonté de ne pas lutter pour réintégrer la société agit comme un message subliminal sur nous : et si le fait de vouloir se construire et s’améliorer pour être toujours plus parfait afin d’être finalement accepté, reconnu et aimé par nos semblables n’était qu’une illusion ?
Et si la perfection instituée comme idéal était l’antinomie de la liberté et en définitive, du bonheur ?
GIVE ME AN AMEN ! GIVE ME AN ALLÉLUIA !
La figure du anti-héros est donc aussi bien intrigante que nécessaire.
Pour être honnête, je me demande ce qui resterait à l’art si cet enfoiré n’existait pas. Sans doute un triste tas d’histoires sans envergure aussi soporifiques que consensuelles.
Mais je fais partie des gens qui considèrent que l’art doit mordre pour valoir le coup, et seul un bon vieux anti-héros peut assumer ce genre de plan. J’adore la psychologie torturée qui incite à creuser pour comprendre ce qui a pu transformer un personnage en électron libre ou en écorché vif, et invite à considérer la souffrance, la folie et l’isolement d’un œil soustrait de préjugés.
J’aime qu’une œuvre me force à reconsidérer les racines de la morale, de la justice, ainsi que celles du Bien et du Mal.
Et enfin, j’apprécie tout particulièrement qu’on provoque en moi cette sorte de jubilation malsaine qui s’éveille au spectacle des Joker, des Travis Bickle et autres Django lorsqu’ils prennent les rênes et décident de demander des comptes à cette société qui les ignore et les renie, en se comportant soudain comme les plus absolus des super-héros.
L’Art et la Conscience
Qu’est-ce que l’art ? A quel moment peut-on parler de véritable création artistique ? Qu’est-ce qui différencie une œuvre qui restera gravée à jamais dans le temps de celle qui ne pourra que divertir puis sombrer dans l’oubli ? Quels sont les mécanismes qui entrent en action dans l’élaboration et l’accueil d’une œuvre d’art ?
Qu’est-ce que l’art ? Quelle est son essence ?
A quel moment peut-on parler de véritable création artistique ?
Qu’est-ce qui différencie une œuvre qui restera gravée à jamais dans le temps de celle qui ne pourra que divertir puis sombrer dans l’oubli ?
Quels sont les mécanismes qui entrent en action dans l’élaboration et l’accueil d’une œuvre d’art ?
Pas facile de répondre à tout ça, et pourtant, que ce soit en tant qu’artiste ou en tant qu’aficionado, il s’agit d’une problématique essentielle, comme le prouvent les nombreux débats qu’elle génère.
J’ai envie d’apporter ma pierre à l’édifice. Voici ma vision.
Étude de l'Art au travers du phénomène de la Conscience : Création et Transcendance
LA DIFFICULTÉ DE DÉFINIR L’ART
L’art a semble t-il une nature indéfinissable, qui échappe sans cesse à tout concept.
Il est le produit d’une intention, celle de l’artiste, mais la dépasse largement quand il touche au sublime et transcende l’assistance.
Il est le résultat d’un ensemble de techniques, étudiées ou apprises en autodidacte, mais la somme de celles-ci ne suffit pas à expliquer les émotions qu’il provoque ni sa capacité à atteindre le Beau.
Il s’adresse à l’intuition, partie primale et souterraine de l’être humain, mais les symboles qu’il manipule sont parfois bien difficile à expliciter, que ce soit pour le créateur ou pour le spectateur, sans pour autant que le message subliminale que ces symboles véhiculent ne perde de sa force.
Il peut être engagé et politique, mais dans ce cas comment se fait-il que son impact aille au-delà d’un certain contexte culturel, et qu’il nous touche encore alors que celui-ci a cessé d’exister ?
La difficulté de le définir vient probablement du fait que l’art s’adresse à l’Homme dans sa totalité, au travers de toutes ses dimensions à la fois. L’intellect, l’émotionnel, l’intuitif, le sensoriel.
Pour qu’une œuvre soit qualifiée d’artistique, elle doit atteindre et toucher de plein fouet l’ensemble du spectre qui constitue l’âme humaine. Ou la conscience.
QUAND LA CONSCIENCE S’IMMISCE DANS LA CRÉATION
Ces notions de conscience et de création nous ramènent inévitablement au concept de Dieu.
L’artiste est-il le dieu de son œuvre, ou un simple démiurge ?
Est-il un vrai créateur qui enfante un monde à partir de rien, ou bien un artisan qui bricole avec ce qu'il trouve ?
La distinction est ténue, et loin d'être évidente. C’est le genre de cas de figure où il y a deux écoles. L’idée serait de tenter de les conjuguer…
Le terme d’artisan est souvent perçu comme péjoratif. Dans l’acception classique, l’art s’oppose justement à l’artisanat, définit comme une production en série, répétitive et sans âme, d’un objet copiable à l’infini et qui ne porte en lui aucun signe de l’âme de son fabricant. L’art au contraire est compris comme quelque chose d’unique, œuvre et non produit, reflétant l’esprit singulier de l'artiste, raison pour laquelle seul lui peut l’engendrer, ce qui la rend impossible à copier.
Si l’on poursuit dans cette optique, l’artiste est donc le dieu de son œuvre, créateur absolu de ce qu’il offre au monde, engendrant tout un univers à partir de rien.
L’ennui, c’est que cette conception ne prend pas du tout en considération l’inspiration elle-même, phénomène mystérieux s’il en est, et présente au contraire l’artiste comme un mécanicien d’enfer, technicien suprême, responsable de tout ce qu’il produit. Père unique et incontesté de son œuvre.
Mais qu’est-ce que l’inspiration ? D’où vient-elle ? A quoi sert-elle ?
Est-elle l’esclave de l'artiste, qui l’aurait si bien muselée et soumise qu’elle lui obéirait entièrement, pour lui offrir ce qu’il aurait décidé, lui ?
Il est parfois difficile pour un artiste d'accepter de ne pas être le seul et unique responsable de son œuvre. Question d’ego probablement. Pas évident de reconnaître qu’on ne possède pas les pleins pouvoirs sur cette chose magnifique qu’on prétend mettre au monde.
Et pourtant. Une œuvre sans inspiration n’est pas une œuvre d’art, tout le monde sera d’accord sur ce point.
La question est maintenant de savoir quelle est la contribution de l’artiste et quelle est celle de l’inspiration dans la création d’une œuvre d’art.
ARTISTE VERSUS INSPIRATION, QUI SOUMET L’AUTRE ?
Dans la littérature, nombre d’auteurs s’insurgent quand il est question des personnages, qui constituent le symbole parfait de la problématique de la création. Certains pensent qu’ils sont sous leur contrôle total, depuis leur naissance jusqu’à la moindre parcelle de leur personnalité, incluant donc leurs actions, tandis que d’autres affirment que ceux-ci font absolument ce qu’ils veulent, apparaissant et s’exprimant comme bon leur semble, et qu’en tant qu’auteurs, ils ont parfois du mal à les suivre, ces fichus personnages.
Si on remplace le concept de personnage par celui d’œuvre en général, on arrive au cœur du problème.
Par définition, le souffle de l’inspiration s’apparente à une grâce divine provenant d’en-haut, incontrôlable et pourtant hautement désirable, qui pénètre et transcende de fond en comble celui qui a l’honneur de la recevoir, en l'emmenant tutoyer les secrets de l’univers afin qu’il puisse les retranscrire dans le monde humain, possédé par une fièvre miraculeuse de créativité.
Socrate parle de muses, Kant de génie, de “talent qui consiste à produire ce dont on ne saurait donner aucune règle déterminée”.
Peu importe la définition qu’on lui donne. Tous ceux qui ont déjà connu cette grâce et ce vent de folie font état de la même chose : l’inspiration est un phénomène transcendant, sur lequel on n’a aucune prise, et qui va et vient comme il le désire, ce qui l’apparente à une chose gouvernée par une volonté propre et parfois tyrannique, mais qui nous rend capables d’engendrer une œuvre qui surpasse de loin, en qualité, en complexité et en richesse symbolique, tout ce qu’on n’aurait jamais pu inventer seul, par nous-mêmes, en réfléchissant ou en imaginant.
L’ALLIANCE DE L’ARTISTE ET DE L’INSPIRATION, AU TRAVERS DU PHÉNOMÈNE DE LA CONSCIENCE
Selon mon prof de philo du lycée, Ricardo, la conscience, c’est ce qui nous relie à l’universel, indépendamment de notre personnalité et de nos caractéristiques particulières.
Chaque Homme en est (à priori) pourvu, ce qui fait de lui un être libre et responsable. Les lois qu’elle édicte sont valables pour l’ensemble de l’humanité, sans différenciation d’époque ou d’origine. C’est elle qui nous offre le privilège de reconnaître et d’apprécier le Beau. Et dernier point majeur : la conscience est une, et nous connecte les uns aux autres.
Je soutiens que l’art véritable est celui qui provient de et s’adresse à la conscience, telle une boucle qui s’engendre elle-même et naît de sa fin.
Si l’art est le fruit de l’intention de l’artiste, il la dépasse largement, le surprenant lui-même, jusqu’à parfois toucher au sublime, cette chose insensée transcendant toute échelle de comparaison puisqu’elle atteint l’absolu, imposant une sorte d’ouverture, de trouée violente dans l’âme humaine en la confrontant à sa propre insignifiance et en même temps à sa capacité d’être émue par l’infini.
Dans la création, les techniques que l’artiste a apprises ne constituent en rien une finalité. Elles doivent être mises au service de l’inspiration afin de dessiner, de retranscrire, de recréer dans ses moindres détails et avec le plus de précision possible ce que son âme a embrassé durant ces moments uniques de grâce pure.
Seul un être conscient peut appréhender et restituer la véritable beauté qui le transcende et transcendera ceux qui seront en contact avec son œuvre.
L’art est aussi en mesure de s’adresser d’une façon personnelle à l’intuition de chacun, au travers de symboles universels et d’archétypes que l’artiste a déterrés sans le vouloir grâce à son intuition souvent très aiguisée, reliée à la conscience, seule dimension de lui-même qui peut réellement parler à l’intuition des autres.
Enfin, l’art peut être engagé sans que ce soit réducteur, bien au contraire, car ce qu’il exprime au sujet de la condition humaine est valable partout, tout le temps, depuis toujours, même s’il se sert d’un contexte particulier pour envoyer son message. L’art véritable ira bien au-delà d’une époque ou d’une crise politique, parce qu’il évoque l’être humain dans toute sa complexité, qu’il s’agisse de ses souffrances, de ses luttes, ou de sa beauté.
Selon moi, l’art, c’est la transcendance, ni plus, ni moins.
Carnet de Route #1 : Premier Jour
Je suis un peu en vrac, pour être franche, mais ça me change pas de d’habitude. Les derniers restes de mon ancienne vie qui s’accrochent encore à ma peau.
Arrivée à Lima, Pérou
Putain ça y est les mecs, enfin nous y voilà ! C’est maintenant qu’on va commencer à se marrer. Déjà ce matin à l’aube, le zombie servile et frustré qui vit en moi commençait à montrer des signes très certains de panique. Ça risque pas de s’arranger, vu que c’est l’anéantissement total que je vise. Je le lâcherai pas tant qu’il aura pas rendu l’âme, définitivement.
Le type à côté de moi a le bouquin de Kerouac dans les mains et moi je viens tout juste de commencer Into the Wild. Pour l’originalité, on repassera. Autant dire que je suis encore bien loin de la délivrance que je suis venue chercher en me prenant un billet pour le Pérou.
Je suis un peu en vrac, pour être franche, mais ça me change pas de d’habitude. Les derniers restes de mon ancienne vie qui s’accrochent encore à ma peau. Sueurs froides, mal de tête, ce genre de truc. Ceci dit ça m’aurait étonnée de débarquer dans l’avenir immaculée comme une saloperie de vierge effarouchée, sans trimballer avec moi quelques anciens péchés. De toute manière le but n’est pas d’oublier celle que j’ai été. Je veux retrouver ce que je suis vraiment, apprivoiser cette énergie qui me ronge. Depuis le temps qu’on me force à la museler. Eux, cette bande de salopards de pétochards. C’était logique que ça se retourne contre moi et que ça se mette à me bouffer de l’intérieur. Eux, je sais pas comment ils gèrent, et je m’en cogne, mais en ce qui me concerne cette bête-là a constamment besoin de combustible, merde, c’est comme si elle était tout le temps en manque et qu’y lui fallait un truc à grignoter, un jouet sur lequel se faire les dents, une matière brute à triturer ou transformer…
C’est pas qu’elle soit mauvaise en soi. Elle n’est dangereuse et meurtrière que quand elle est ligotée. Moi tout ce que je veux c’est lui rendre sa liberté, la laisser s’échapper et filer tout droit en m’emportant avec elle. Je veux que cette force devienne mon alliée, quand bien même elle me pousserait à faire des trucs plus ou moins… inhumains. Surtout même.
Faut que l’animal tue le zombie, voilà comment ça marche. Faut que l’esprit mesquin et étriqué éclate en morceaux. Et l’animal en expansion pourra comme ça acquérir toute son ampleur et peut-être bien… va savoir, embrasser l’univers !
Ouais, c’est bien de ça qu’il s’agit. Ce qu’il y a de sauvage en moi doit reprendre le dessus sur l’automate chétif qu’on m’a appris à être. Je veux sentir ce que ça fait, d’être vivant. Je veux savoir ce que c’est.
Je voudrais faire comme dit Chuck Palahniuk. Parvenir à désapprendre tout ce que je sais pour me catapulter dans l’expérience brute. Réelle. Une putain de révolution, que ce serait. Quand je sens l’avidité de mon corps et de mon esprit, je me dis que je pourrai pas me satisfaire de moins que ça.
Ça fait maintenant 15 heures qu’on est partis, ils viennent de dire qu’on va bientôt amorcer la descente finale. Putain, j’y crois pas, mes pieds vont enfin fouler cette terre qui me fait saliver depuis des mois ! Je réalise pas, en fait. Je vais faire face à l’autre monde. Face à moi-même. Seule, comme je l’ai toujours voulu. Je vais enfin savoir de quoi je suis capable sans personne avec l’Inconnu droit devant.
Merde, je vais enfin savoir ce que j’ai dans le bide.
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