Chamanisme, Journal de bord Zoë Hababou Chamanisme, Journal de bord Zoë Hababou

Carnet d’ayahuasca #5 : Cinquième Cérémonie

C’est fou, la façon dont l’ayahuasca s’adresse à toi. Comment tu peux comprendre des choses si difficiles, si dures à appréhender ordinairement, sans passer par les concepts, comme si son message imprégnait tes atomes par osmose, et que tu devenais apte à voir au travers de ses yeux.

Intention : Fais-moi découvrir le monde d’en-haut

Cette fois-ci, c’est venu vite et fort. J’avais fait l’erreur de manger vers 16h, pour éviter le mal de bide de la dernière fois, mais du coup quand j’ai commencé à gerber, c’est-à-dire presque direct après avoir bu, c’était carrément affreux. Je pensais pas que trois noix du Brésil et une pauvre banane rendraient une purée si épaisse et si difficile à sortir. 

La vallée sacrée, Pisac, Pérou.

En tout cas, une fois ça évacué, j’ai pas dû attendre plus de cinq minutes avant de me mettre à respirer super fort et à sentir ma tête lourde. C’est dingue, Wish avait même pas encore éteint les bougies que je surfais déjà à toute berzingue sur les vagues de la transe en train de monter. Mais je dois reconnaître que j’étais soulagée de pas avoir à attendre une heure et demie comme pour les cérémonies précédentes. Quand il a vu que l’ayahuasca m’avait sous son emprise, il s’est mis à chanter pour guider le voyage qui débutait…

C’était hors de question de subir le trip allongée comme la dernière fois, alors d’emblée je me suis positionnée différemment, le cul posé sur une couverture repliée, les jambes en tailleur, les épaules droites, menton légèrement rentré, comme si je méditais, quoi. Je me sentais bien surélevée comme ça. Bien plus noble, bien plus sérieuse. Mon esprit semblait épouser la posture de mon corps, s’aligner sur lui, faisant de moi une sorte de guerrière, auréolée de grâce.

Les arbres face auxquels je médite durant ma diète d’ayahuasca au Pérou.

Ça a été à la hauteur de ma demande. C’est bel et bien le monde d’en-haut que j’ai vu. Cette dimension de l’univers où les esprits les plus sages, les plus élevés, diffusent leur savoir en un langage constitué d’images d’éternité et de sensations pures, dénuées de cet aspect égotique, presque maladif, qu’elles possèdent dans le monde ordinaire, celui du milieu.

J’étais tout près de Wish, et sa voix m’ouvrait un nouveau monde… Celui de l'espace, de l’infini… Celui du monde quantique, où la conscience d’un Homme devient créatrice, comme si le courage, la volonté, et surtout l’intention, n’étaient pas de simples mouvements psychiques mais bel et bien des forces capables d’influencer la matière dont est fait le monde, et donc l’expérience qu’un Homme peut connaître…

C’est fou, la façon dont l’ayahuasca s’adresse à toi. Comment tu peux comprendre des choses si difficiles, si dures à appréhender ordinairement, sans passer par les concepts, comme si son message imprégnait tes atomes par osmose, et que tu devenais apte à voir au travers de ses yeux. Comment de simples images, de simples visions peuvent-elles induire en toi une telle connaissance, une compréhension bien plus profonde que celle entrainée par les mots ? Quel est ce langage spécifique, visionnaire, que la plante utilise pour s’adresser à toi ?

Je crois que ça restera toujours pour moi aussi stupéfiant, peu importe le nombre d’incursions que je pourrais faire dans cet univers. Mais c’est bon d’avoir trouvé un lieu où le paradigme n’est plus le même. Un endroit magique où le savoir entre en contact direct avec toi sans passer par l’entremise de la mentalisation. L’esprit silencieux, le corps en émoi, irradié de l’intérieur par un mystère plus profond que celui de la vie elle-même, ce monde me fascine et j’aurais pas assez de toute une existence pour l’explorer…

Quoi qu’il en soit, ce monde d’en-haut est une merveille, et c’est magnifique de se laisser toucher par cette impression d’élévation, d’éternité. De force et de beauté…

Wish chantait toujours, et je ressentais le besoin de chanter avec lui. Enfin, disons, juste prononcer, en chuchotant, les icaros qu’il formulait sans trêve. Vu que chaque strophe se répète plusieurs fois, c’est pas si dur en fait. Alors je chuchotais de mon côté, découvrant une nouvelle dimension de l’ayahuasca. 

Wish, mon chaman shipibo, quand il était plus jeune.

Les yeux fermés, j’avais la vision de lui en train de chanter, paupières baissées, concentré à l’extrême. Le truc bizarre c’est qu’il avait les cheveux très longs, comme quand il était jeune, comme ces indiens fringants du cinéma. C’était beau de le voir comme ça.

Je respirais longuement. C’est incroyable comme le souffle peut devenir puissant en cérémonie, et pas que dans le sens purement physique. J’ai l’impression de découvrir le réel pouvoir qu’il a, sur le mental, sur les visions, l’alignement, et aussi l’évacuation des énergies, comme une sorte de renouveau.

C’est un truc que je devrais faire plus souvent dans le monde ordinaire. Wish souffle souvent comme ça, sans raison apparente. Sans doute pour évacuer une pensée ou se recadrer.

Au final, ça n’a pas duré si longtemps que ça. Je suis descendue assez vite et en douceur. Il a dû se passer une heure avant que je prenne une autre coupe, et celle-ci non plus ne s’est pas éternisée dans mon organisme. Wish a joué du didgeridoo, les vibrations produites par cet instrument que j’adore étaient diaboliquement agréables à écouter, d’une force incroyable, qui faisait vibrer l’univers entier et les os dans mon corps. La musique est définitivement sublime durant une session.

Vers la fin, juste avant de redescendre pour de bon, j’ai eu la vision d’un aigle, dans le sens où je voyais comme un aigle. Je me tenais au-dessus des nuages, juste au-dessus, au sommet des montagnes. Ma vision était assez plate, effilée, mais très large, comme un panoramique. Et une impression de force et de noblesse, de dignité même, était induite par cette façon de voir, en survolant le monde, en se tenant tout là-haut dans le ciel. 

Carnet d’ayahuasca #6

Carnet d’ayahuasca #1

© Zoë Hababou 2021 - Tous droits réservés

 

Lire la suite
Chamanisme, Journal de bord Zoë Hababou Chamanisme, Journal de bord Zoë Hababou

Carnet d’ayahuasca #4 : Quatrième Cérémonie

Dans le chamanisme, il y a trois mondes, qui sont des plans spirituels. Celui d’en-bas, où vivent les esprits animaux, les plantes maîtresses et les anciens chamans. Celui du milieu, notre monde ordinaire, animé de luttes de pouvoir incessantes. Et celui d’en-haut, éthéré, lumineux, où se trouvent les esprits avancés, spécialisés, souvent disposés à apporter leur aide. 

Intention : Fais-moi visiter le monde d’en-bas

Une peinture d’a(rt)yahuasca qui représente la jungle de nuit, réalisée par mon chaman Wish.

C’était sans doute pas une bonne idée. Ce livre de Michael Harner m’influence trop je crois, et aussi le fait de vouloir coller au plus près de Borderline, mais cependant je suis pas convaincue que le problème vienne de l’intention elle-même. D’une manière générale, j’avais été assez dispersée toute la journée, à parler avec Wish et l’Espagnole, qui va rester faire une diète d’une semaine ici avec nous, incapable de me reposer ou me recentrer cinq minutes. Et j’en étais toujours là avant de boire.

Je savais que c’était pas le bon état d’esprit. En plus, j’étais fatiguée et je crevais littéralement de faim, vu que ça fait une semaine que je bouffe très peu… 

Après avoir bu ma tasse pleine à ras bord, j’ai senti que je piquais du nez à plusieurs reprises. Je crois même que j’ai commencé à rêver, puisqu’à un moment je me suis dit : Attends, ces images c’est pas des visions, tu sombres dans le sommeil, là. Ah, et j’avais des remontées acides brûlantes, aussi, pour ne rien arranger.

Bref, fatalement je me suis allongée, tout en sachant pertinemment que c’était une idée de merde, surtout au début d’un trip. Cette position, j’ignore pourquoi, donne une force incroyable aux visions, qui te clouent sur place, et c’est très difficile de remonter la pente pour te refoutre en selle une fois que t’es assailli par terre, malmené entre les vagues de la transe tel un misérable caillou au fond de l’océan.

Je crois qu’en réalité, c’est une question de posture mentale. Si t’es capable, malgré la faim et la fatigue, de rester assis, droit, concentré, préparé pour l'avalanche, alors la plante a moins d’emprise sur toi. Si en revanche tu te positionnes direct comme un vermisseau faible et pathétique épuisé par la life, c’est clair qu’elle en profite pour te fouetter alors que t’es déjà au sol. Question d’honneur, de respect de soi, j’imagine.

Ce soir-là, j’étais en mode lamentable, pas guerrière pour deux sous. Tant pis pour ma gueule. 

Peinture de Wish où on voit un chaman en tenue de cérémonie shipibo face à un esprit de la selva.

Donc quand c’est venu, ça s’est rapidement transformé en quelque chose de très inconfortable, pour pas dire insupportable. Je crois avoir vu un trou noir dans l’eau au début, comme un tunnel sous-marin, quelque chose qui aspire la vie au fond de lui. Mais j’ai l’impression que j’ai tendance à projeter en ce moment, à calquer mes pensées sur les visions, alors j’ignore si ça venait de l’ayahuasca ou de moi.

Ensuite c’est les visions habituelles qu’ont déboulé, mais ce coup-ci elles étaient d’un vert électrique qui faisait mal.

De toute façon, tout me faisait mal. Mon estomac creux me lançait d’une façon atroce, ma trachée était en combustion, mais je me sentais pas de me redresser, parce que j’étais trop faible. J’avais des sortes de décharges de froid électrique qui me faisaient frissonner violemment, par à coup. J’étais crispée et recroquevillée sous la couette, le cerveau littéralement envahi par ces lianes vertes, organiques et vibrantes comme des anguilles branchées sur 10 000 volts.

Inutile de décrire par le menu toutes ces choses moches que j’ai traversées, ça tournerait en rond. Donc pour conclure là-dessus, ça a duré très longtemps. Quand j’ai cru que la plante avait plié bagage pour me foutre la paix après m’avoir bien essorée en tous sens, j’ai réussi à me relever pour fumer tant bien que mal un mapacho, en me demandant à quoi rimait cette putain de session.

Cela dit, le monde d’en-bas n’est pas censé être un lieu facile. Dans le chamanisme, il y a trois mondes, qui sont des plans spirituels. Celui d’en-bas, où vivent les esprits animaux, les plantes maîtresses et les anciens chamans. Celui du milieu, notre monde ordinaire, animé de luttes de pouvoir incessantes. Et celui d’en-haut, éthéré, lumineux, où se trouvent les esprits avancés, spécialisés, souvent disposés à apporter leur aide. 

Peinture visionnaire de la jungle, faite par Wish.

En refermant les yeux je me suis aperçue que le mal-être et les visions étaient toujours là. J’étais infestée, et ça m'a poursuivie jusqu’à la fin, même si entre-deux j’ai quand même trouvé un truc qui m’a permis d’évacuer le pire. J’ai poussé un soufflement/sifflement à la manière de Wish, à deux reprises, et ensuite j’ai relevé la tête comme si je sortais enfin d’un long, très long cauchemar. Un voyage qui aurait duré effroyablement longtemps.

A un moment Wish a fait vibrer un de ces bols tibétains, et ça m’a fait me tordre en deux, tellement le son et la vibration me rentraient dedans. Ça me touchait vraiment physiquement. J’ai trouvé ça très intéressant.

Le problème c’est que l’Espagnole continuait à se faire soigner. Comme beaucoup d’Occidentaux, elle avait apparemment de lourds problèmes émotionnels, et pleurait et gémissait sans fin. C’était très dur pour tout le monde.

J'avais l'impression d’absorber les sales énergies que Wish évacuait d’elle. En cérémonie d’ayahuasca, que tu le veuilles ou non, tu reçois de plein fouet ce que traversent les autres. Et je me demande si, au fond, tout dans cette difficile cérémonie n’est pas venu de là...

Carnet d’ayahuasca #5

Carnet d’ayahuasca #1

Toutes les peintures de cet article sont de Wish.

© Zoë Hababou 2021 - Tous droits réservés

 

Lire la suite
Chamanisme, Philo Zoë Hababou Chamanisme, Philo Zoë Hababou

Ayahuasca : La Liane qui libère la Conscience

Il est vrai que toute cette démarche peut sembler celle d’un malade mental. Quand on parle de dynamiter sa zone de confort, pour le coup, l’ayahuasca est une bombe puissance 1000.

Divagations autour de Fight Club, Nietzsche et l’Ayahuasca

Quel lien peut-il exister entre un film des années 90, un philosophe allemand du XXe siècle et une potion amazonienne utilisée depuis des millénaires ?

Fight Club, Nietzsche et l’Ayahuasca ont changé ma vie, en devenant des piliers majeurs de ma philosophie. J’ai envie de vous révéler les surprenantes connexions qui existent entre ces trois éléments perturbateurs…

On termine cette trilogie d’articles avec l’Ayahuasca, l’un des plus puissants psychotropes existant au monde, capable de nous confronter au meilleur comme au pire.

La médecine de ce breuvage qui intrigue de plus en plus d’Occidentaux chaque jour pourrait bien être en train de changer le monde. Et pour cause : prendre de l’ayahuasca est l’expérience la plus révolutionnaire qu’un Homme puisse faire, un choc foudroyant qui remet en cause tout ce qu’il croit savoir de lui-même… et du monde.

C’est parti pour l’analyse des punchlines de Borderline.

Ou comment Travis Montiano enseigne la liberté aux témoins de son histoire à travers le récit psychoïde de ses expériences avec l’ayahuasca…

Cet article se présente en 3 parties :


L’Ayahuasca, Liane de la Folie… et de la Sagesse

Faire la démarche d’aller prendre de l’ayahuasca n’est pas anodin. C’est une expérience qui radicalement changer le cours d’une vie. Quels sont les bouleversements que la prise de cette médecine psychotrope provoque ?

ISOLEMENT

L’APPRENTISSAGE DEVAIT SE FAIRE DANS LA SOLITUDE, LOIN DES HOMMES, LOIN DE SON ENVIRONNEMENT DE BASE, ET AUSSI LOIN DE SOI-MÊME.

Les Occidentaux qui se tournent vers l’ayahuasca sont en quête de quelque chose.

Qu’il s’agisse de problèmes personnels à régler ou plus généralement d’une curiosité envers le monde du chamanisme et son potentiel d’exploration cosmique, on ne prend pas la décision de s’embarquer dans un tel trip en consommant une plante hautement psychoactive sans raison.

Certes, il existe un engouement récent pour l’ayahuasca, sorte de mode pour gens ouverts d’esprit ayant engendré l’explosion de “tours operator ayahuasca” qui n’ont rien de profond ni d’éthique, mais cet article n’est pas un essai sociologique sur le néo-chamanisme et ses dérives actuelles, donc je vais me concentrer sur la pratique sérieuse de cette médecine.

Tumbo, petite maison en bois dans laquelle s’isole celui qui se livre à une diète d’ayahuasca.

Le désir de prendre de l’ayahuasca naît d’une certaine insatisfaction. Envers soi-même, envers le monde, ou d’une manière plus poussée, envers les restrictions que la conscience ordinaire nous impose. Il arrive qu’on sente qu’il existe un monde au-delà de ce que nos sens et notre esprit peuvent percevoir, et qu’on ait très envie de le découvrir. Et il est bien connu que les substances psychoactives ou psychédéliques (LSD, champignons) constituent de parfaits chiffons pour nettoyer les fameuses portes de la perception (expression qu’on doit à William Blake).

Allez, je vous mets la citation entière, elle est magnifique :

Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l'homme telle qu'elle est : infinie. Car l'homme s'est refermé sur lui-même jusqu'à considérer toute chose par les brèches étroites de sa caverne.

Donc à la base, il y a un désir d’évolution, ou de révolution.

Si beaucoup d’usagers peuvent sembler fous aux yeux des autres, de par la radicalité et la supposée dangerosité de l’expérience, à l’inverse, les consommateurs d’ayahuasca pensent souvent que ce sont ceux qui s’agrippent de toute force au monde classique, matérialiste et rationnel, qui n’ont rien compris.

On fait face à ce que Nietzsche et Fight Club ont révélé : Timbré versus Zombie. Quelle pilule voulez-vous avaler ?

Ici aussi, pas de retour en arrière possible. Et quand on fait les choses sérieusement, c’est isolé en pleine jungle qu’on consomme ce breuvage, une nuit sur deux. L’exclusion du monde est une fois encore nécessaire, comme dans toute pratique qui vise la connaissance.

C’est un truc que tout Homme devrait essayer au moins une fois dans sa vie. Arrêter de s’agiter dans le vide, se poser, et se regarder en face.

CHAOS

TU VAS DEVOIR TRAVERSER LE MONDE DES CHOSES SOUTERRAINES. TU VAS RENCONTRER CE QU’IL Y A DE PLUS NOIR EN TOI. TU VAS PARLER AVEC LES MONSTRES QUI HABITENT SOUS TA CONSCIENCE DEPUIS TOUJOURS (...) TU VAS DEVOIR FRANCHIR À GUÉ ET SANS AUCUN APPUI LE TORRENT DE TA SOUFFRANCE. ES-TU SUR ET CERTAIN DE POUVOIR TE CONFRONTER À CA, ET DE VRAIMENT LE VOULOIR ? 

Chaman shipibo en pleine cérémonie d’ayahuasca.

Il est vrai que toute cette démarche peut sembler celle d’un malade mental.

Quand on parle de dynamiter sa zone de confort, pour le coup, l’ayahuasca est une bombe puissance 1000 : isolement dans la jungle suffocante gavée de moustiques, diète alimentaire ultra stricte, cérémonie une nuit sur deux, vomissements, diarrhée, j’en passe et des meilleures, bref, celui qui choisit de suivre une diète est contraint d’être sérieux dans son approche, au clair dans sa tête, le curseur de la volonté tourné au max, et surtout d’être véritablement disposé à abandonner toute idée de confort.

Mais le pire n’est pas le renoncement au confort physique. On s’habitue vite à gerber des nuits entières.

Le pire, c’est la perte du confort psychologique.

La façon dont nos plus profondes certitudes en ce qui concerne absolument tout vont être malmenées et mises à très rude épreuve. Tous les concepts rassurants qu’on en était venus à considérer comme des évidences impossibles à remettre en question seront déracinées et disséquées, étudiées sous le microscope omniscient de l’esprit de la plante. Je ne sais pas s’il existe au monde quelque chose qui soit davantage générateur de chaos intérieur. Il n’y a qu’un pas pour parler d’autodestruction.

Oui, une destruction, un désassemblage, un écartèlement volontaire, une éventration sauvage de tout ce qu’on croit savoir sur soi-même et le monde, un piétinement incessant de nos croyances et certitudes, et aussi, un renoncement.

Si les mots de Chuck Palahniuk, renaître grâce au chaos, n’ont jamais eu de sens, alors c’est indéniablement l’ayahuasca qui sait le mieux le mettre en application.

DÉMONS ET ABIMES

QU’ILS SE LÈVENT, TOUS CES DÉMONS ! QU’ILS SE PRÉSENTENT À LA CHAÎNE DEVANT MOI ! JE VOULAIS LES REGARDER EN FACE. JE VOULAIS PLUS FUIR DES OMBRES SANS VISAGE. 

Lorsque Palahniuk dit que nous sommes notre pire ennemi, lorsque Nietzsche évoque le fait de plonger ses racines dans l’abîme et de prendre garde à ne pas devenir monstre, lorsque Marla Singer et Tyler Durden choisissent de vivre avec la mort comme chaperon, on est en plein dans l’expérience de cet étrange breuvage…

En catalysant et en personnifiant ce que les Hommes portent à l’intérieur (pensées, peurs, émotions, questionnements) sous forme de visions intelligentes et d’intuitions sensorielles, l’ayahuasca plastique tout refoulement, fait éclore leurs craintes les plus enfouies, les immerge dans un enfer cathartique en expugnant jusqu’à la lie ces parties de leur être qu’ils redoutent de regarder en face et qui leur sont donc parfaitement étrangères…

Voilà ce qu’il advenait d’une partie de soi qu’on refoule, d’une émotion légitime qu’on refuse d’écouter. Elle se transforme en monstre. Quelque chose de méconnaissable, qu’on ne songe qu’à fuir, qu’on est même plus capable de reconnaître comme nous appartenant.

Mais il se trouve que tout ce processus de maturation et d’éclosion des graines (de démence ou de sagesse) planquées dans l’inconscient est hautement thérapeutique.

Telle une psychothérapie en accéléré où on est à la fois le patient, le psy et les médocs, guidé par le chaman qui grâce à ses icaros nous permet de traverser la tempête de notre âme, après une session, peu importe la difficulté du voyage, on se sent comme un nouveau-né, réconcilié avec soi-même, nettoyé de la négativité, libéré du poids des choses qui se trament en nous à notre insu, et surtout, apte à voir le monde d’un autre œil, bien loin des valeurs conventionnelles qu’ont nous a appris à respecter.

Cesser de fuir des monstres qu’on avait engendrés soi-même, et qui se désintégraient très vite à partir du moment où on ne croyait plus en eux. Arrêter une seconde de courir, complètement paniqué, et prendre le temps de les examiner, de comprendre de quoi ils étaient constitués, et quel était le message qu’ils portaient en eux. Tout ça revenait à s’examiner soi-même.

LUMIÈRE

LE SENS PROFOND DE CETTE CÉRÉMONIE M’EST APPARU DANS TOUTE SA FORCE. PEUT-ÊTRE À CAUSE DE LA DIÈTE, LE MESSAGE DE LA PLANTE ÉTAIT CE MATIN-LÀ POUR MOI D’UNE LIMPIDITÉ, D’UNE CLARTÉ FABULEUSE. IL ME SEMBLAIT RÉELLEMENT COMPRENDRE CE QUE J’AVAIS TRAVERSÉ, ET POURQUOI. ELLE AVAIT FAIT REMONTER JUSQU'À LA PLEINE CONSCIENCE LES OMBRES QUI PEUPLAIENT MES SOUTERRAINS ET SE CACHAIENT DANS LES LABYRINTHES DE MA PERSONNALITÉ. LEURS MANŒUVRES ME DEVENANT CLAIREMENT IDENTIFIABLES, ELLES NE POUVAIENT PLUS DÈS LORS AVOIR LE MÊME IMPACT SUR MOI. QUAND LA MARIONNETTE LÈVE LES YEUX ET APERÇOIT CELUI QUI LUI TIRE LES FICELLES, ELLE NE PEUT PLUS SE CONTENTER DE S’AGITER EN SE PERSUADANT QUE LES MOUVEMENTS QU’ELLE EXÉCUTE NAISSENT DE SA VOLONTÉ. LE MARIONNETTISTE PERD SON EMPRISE, L'ÉTREINTE SE RELÂCHE, LES FILS SE DISTENDENT. LES CHOSES NE PEUVENT PLUS TOUT SIMPLEMENT CONTINUER COMME AVANT.

Un pont dans la jungle amazonienne, qui symbolise la traversée vers l’autre monde engendrée par la consommation d’ayahuasca.

Vous vous souvenez de cette idée qui dit que c’est jusqu’au bout du désastre qu’il faut aller pour avoir une chance d’être touché par la lumière ? Et celle de devoir se réduire en cendres, d’accepter de porter en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile et renaître à la vie ?

Oui, définitivement, il semble qu’il faille avoir tout perdu pour être libre.

Abandonner l’idée qu’on se fait de soi-même et du monde.

Renoncer au contrôle, à cette espèce de maniaquerie de la perfection qui nous incite à tout planquer sous le tapis et à empiler les cadavres dans le placard en priant pour qu’ils ne se réveillent jamais.

C’est tout l’inverse qu’il faut faire. Cet extrait de Borderline est assez parlant :

L’ayahuasca m’avait plongé dans la mort que je désirais tant pour que je réalise ce qu’elle signifiait vraiment, et quelle odieuse partie de moi en retirerait le profit. Elle avait dévoilé les énergies négatives qui me hantaient et me poussaient vers l’abîme, afin de m’apprendre qu’une parcelle de moi désirait encore vivre. Elle avait libéré la colère emprisonnée dans mon subconscient pour que je la regarde en face, l’accepte enfin et l’incorpore, et cesse de me faire tirer les ficelles par des monstres que j’avais créés mais dont j’ignorais le visage. Elle avait réhabilité la rage qui m’habitait, en me forçant à écouter le message qu’elle véhiculait de par son existence. Puis elle m’avait enseveli vivant dans les visions magnifiquement gluantes qui peuplaient mes rêves, jusqu’à ce que je m’en étouffe. Pour enfin rendre à ma chair cette souffrance sans fond et légitime que je m’étais jusque-là interdit d’éprouver.

C’est comme ça que l’ayahuasca te guérit, et qu’elle parvient à te réconcilier avec des choses difficiles, voire inacceptables en temps normal. Quand tu l’as dans ton corps, la fuite n’est pas une option.

Certains luttent. Ils luttent une nuit entière parce que la peur est plus forte, que les révélations sont trop douloureuses.

Mais pour avoir été témoin de ce genre de comportement, et comme c’est d’ailleurs le cas aussi avec les autres psychédéliques, c’est une putain de mauvaise idée. Vraiment. Accepter de perdre le contrôle et observer sans jugement et sans complaisance ce que la plante te montre, peu importe la souffrance que ça engendre, est au final toujours un immense bénéfice. Ainsi qu’une certaine fierté.

Et le stade ultérieur, c’est l’entrée en contact avec…

LE MAÎTRE INTÉRIEUR

TU AS FAIT LE CHOIX D’ALLER PLUS LOIN DANS LA PRATIQUE, CE QUI FAIT DE TOI QUELQU’UN QUE L’AYAHUASCA VA RECONNAÎTRE COMME UN INITIÉ. LES PLANTES QUE TU VAS DIÉTER VONT ALLER CREUSER TRÈS PROFONDÉMENT EN TOI, ET FAIRE ÉMERGER DES CHOSES QUE TU PRÉFÉRERAIS CERTAINEMENT IGNORER. L’AYAHUASCA VA TE LES EXPLIQUER, MAIS PERSONNE NE SAIT SI TU VAS POUVOIR COMPRENDRE, ET SI TU NE VAS PAS FUIR EN COURANT. TU AS PRIS TA DÉCISION EN TOUTE CONSCIENCE, TU NE DOIS JAMAIS L’OUBLIER. TU DEVRAS T’EN SOUVENIR QUAND TU FERAS FACE À TOI-MÊME, ET SURTOUT NE JAMAIS TE CACHER DERRIÈRE UNE FAUSSE IGNORANCE. TOUT CE QUI VA SE PASSER, C’EST TOI QUI L’AURAS VOULU ET ACCEPTÉ.

En annihilant l’ego, l’ayahuasca nous connecte avec une partie plus élevée de notre être, infiniment plus sage que tout ce qu’on pourrait rencontrer dans la conscience ordinaire.

Contrairement à ce qui se passe avec beaucoup de spiritualités New Age, le chaman n’est pas un gourou qui te bassine de dogmes en essayant de te faire ingurgiter un charabia plus ou moins religieux. La plante n’est pas un maître qui va étouffer ton esprit avec un tas de nouveaux concepts.

L’ayahuasca est la mort de tout concept.

Quand on parle des différents niveaux de conscience, il est souvent difficile de savoir à quoi on se rapporte précisément (ce livre de Laurent Huguelit est selon moi le plus clair sur le sujet).

Pour éviter de m’éparpiller, je me contenterais de dire que l’expérience transcende nos pauvres mots et nos tristes définitions qui étiquettent la vie psychique et le monde matériel au travers de notions qui ne sont qu’un prisme déformant. Pour le coup, ce n’est la faute de personne. Le langage est réducteur, et nous pensons avec des mots. A la limite, seuls les rêves, qui sont déjà un phénomène de conscience modifiée, peuvent exprimer plus que nos vulgaires concepts en s’exprimant via un langage spécifique.

Mais l’ayahuasca, en faisant exploser ton conditionnement mental, t’offre l’ouverture nécessaire à une compréhension à la fois émotionnelle, intuitive et instantanée des choses telles que l’Amour, la Conscience Universelle, ou l’Infini.

Et en faisant ça, elle te met en contact avec une partie de toi que tu n’es pas habitué à connaître, à comprendre et à utiliser pour regarder le monde : une sorte de maître intérieur, un soi plus grand, éternel, qui sait déjà tout pour peu que tu penses et oses lui poser les bonnes questions.

Voilà le véritable pouvoir de cette plante. Elle révèle le tien.

Pas de dogmatisme, pas de bourrage de crâne. Juste une entrée en contact avec cette partie de toi aussi vieille que le monde qui possède suffisamment de sagesse pour t’autoriser à mener ta vie avec ton cœur comme unique boussole... Et devenir, comme disait Nietzsche, créateur de ta propre existence.

Tout ce qui importe, c’est que tu agisses avec conscience. Peu importe ce que tu fais, si c’est vraiment toi qui le fais. 

CONSCIENCE ET LIBERTÉ

Voyage en pirogue sur un fleuve amazonien. Une vision de la liberté.

ÊTRE SOIGNÉ, C’EST ÊTRE ENFIN LIBRE. 


Il est évident qu’après une telle expérience, on n’est plus le même face à la vie.

Une fois nettoyé de ce qui nous oppresse, en paix avec ses peurs et ses démons, réaliste sur son passé et apte à saisir la beauté du présent, l’avenir n’a fatalement plus la même gueule.

De plus, la volonté chère à Nietzsche a été éprouvée maintes et maintes fois au cours des différentes sessions, tout d’abord en vertu de cette intention qu’on émet avant de boire (sorte de requête qu’on fait à la plante, mais surtout à soi-même, en définitive), et ensuite parce qu’elle a dû faire ses preuves dans la confrontation avec ce qui a émergé. Un vrai face à face avec soi-même, donc, qui ne cesse de réaffirmer cette décision puissante de rester ferme, tanké au sein de la tourmente, pour aller au bout de ses questionnements.

Une telle implication de la volonté renforce toute notre position face à l’existence. On devient acteur, et non plus spectateur. Guerrier plutôt que victime. Créateur plutôt que marionnette.

Une voie royale pour identifier son moteur, ses rêves, accepter ses erreurs, ses errements et ses faiblesses, et enfin trouver sa véritable raison de vivre, sans plus subir l’influence de la société ou de ses propres peurs.

Parce que la véritable liberté, c’est celle qu’on doit acquérir sur son propre esprit. Une lutte intestine, incessante, contre cet effroyable ego polymorphe qui revient constamment à la charge.

Il s’agit d’atteindre un lieu où on n’a jamais été. Épouser une vision de la vie qui nous était jusque-là étrangère, et par là-même, déraciner joyeusement les limitations qu’on s’imposait à soi-même. Une renaissance donc.

J’étais ni un prisonnier, ni une victime, ni un pantin entre les mains d’un destin tragique. Persister à me voir de cette façon revenait à renier cette liberté dont je faisais tant cas, et que je prétendais désirer du plus profond de mon âme. J’avais pris une décision. Elle impliquait un gros travail. Des renoncements très douloureux. Mais cette décision était la mienne. C’était tout ce que j’avais. Et sans doute plus que ce que j’avais jamais eu. 

ACHETER LA SAGA BORDERLINE


Les liens Amazon de la page sont affiliés. Pour tout achat via ces liens, le blog perçoit une petite commission. Ainsi vous contribuez sans effort à la vie de ce blog, en participant aux frais d'hébergement.


Lire la suite
Chamanisme, Journal de bord Zoë Hababou Chamanisme, Journal de bord Zoë Hababou

Carnet d’ayahuasca #3 : Troisième Cérémonie

Quand je tournais la tête vers Wish, toujours les yeux fermés, mes visions se transformaient. Elles se teintaient de l’énergie qu’il dégageait dans ses icaros. Une sorte de brillance, un éclat.

Ce matin j’ai passé deux heures à regarder une montagne. C’est la première fois de ma vie que ça m’arrive. Normalement je suis parfaitement incapable de rester comme ça sans rien faire.

Les eucalyptus en face desquels je médite durant ma diète d’ayahuasca.

Je me suis d’abord assise devant la maison, tel Don Juan sur son perron, à prendre le soleil, et je me suis aperçue que j’avais pas la moindre envie de bouger, de rentrer lire ou de faire autre chose. J’étais juste bien, là, au soleil, mon mapacho et ma gourde à la main. J’ai viré mes chaussettes, mon polaire, et je me suis exposée au soleil.

Et puis j’ai porté mon regard vers les eucalyptus en face, en fixant un point bien précis, juste en face de moi, sans cligner des yeux. J’avais lu ça chez Castaneda, le fait de ne pas faire le point, et aussi dans le livre de Corine Sombrun que je venais de terminer. J’avais expérimenté ça vite fait en méditant dans l’herbe l’autre jour. En fixant le sol je m’étais rendue compte que je voyais toutes les fourmis qui bougeaient dans tous les sens, alors que quand je faisais le point je voyais que dalle.

Là, j’ai continué et continué, jusqu’à ce que ma vue se brouille et se voile, parce que je clignais pas, mais j’en ressentais pas non plus le besoin.

Et tout est devenu un. Le muret en pierre, les arbres, le vent. Tout bougeait légèrement, comme avec les champis, même si là c’était sans doute juste la buée sur mes yeux qui faisait ça.

La petite table qui fait face aux montagnes sacrées, sur laquelle je m’assoies pour m’imprégner de l’énergie du monde.

Bref, après un moment de ce petit jeu je me suis assise sur la table en bois face aux montagnes, un coup en tailleur, un coup les jambes sur le banc, les pieds de différentes façons. Je prenais un plaisir dingue à être comme ça dans mon corps. Et je regardais la montagne. Je la regardais jusqu’à en perdre le souffle. Le vent jouait avec moi, je le respirais, et j’étendais les bras pour le sentir encore mieux, m’étirant dans tous les sens. 

J’aurais pu passer la journée assise sur cette table à regarder cette fichue montagne, et à en être toujours aussi heureuse.

Intention : Fais-moi rencontrer mon animal de pouvoir

L’ayahuasca a encore pris beaucoup de temps pour monter, mais je commençais à être habituée et cette fois-ci l’attente n’a pas été inconfortable. Faut dire qu’on avait de la compagnie, quelques gringos présents juste pour ce soir, et que Wish a chanté un peu plus tôt ce coup-ci. J’étais assise à sa gauche, comme si j’étais son élève. Les autres participants n’avaient aucune expérience de la plante, ce qui me faisait sentir un brin spéciale. J’avoue que c’était très agréable.

Je me répétais en boucle mon intention, parce que je tenais vraiment à rencontrer enfin l’animal qui me protégeait. Bien évidemment j'espérais corps et âme que ce soit un jaguar. J'essayais plus ou moins de l’attirer vers moi, je lui disais de se montrer, qu’on pourrait jouer et danser ensemble, que si je savais qui il était je pourrais l’honorer encore mieux. J’ai aussi tenté à plusieurs de reprises de voir ce fichu tunnel dans la grotte, censé conduire au lieu de rencontre de l’animal, mais ça n’a rien donné.

La plante a fini par venir. Je suis parvenue à rester bien droite, le mental comme une lame affutée fendant les visions, en gardant mon intention bien en tête. Ce soir-là je me sentais différente face à la medicina. Les visions étaient très fortes, mais je conservais toute ma concentration.

Des animaux, au final, j’en ai vu beaucoup. D’une manière vraiment belle, comme une sorte de fresque. En plus, Wish, comme par hasard, n'arrêtait pas de chanter des trucs où il était question de condors, de jaguars et de je ne sais quel animal. J’avais vraiment l’impression qu’il connaissait mon intention. 

Autoportrait de Wish, mon chaman, exemple brillant d’a(rt)yahuasca shipibo !

Aucun ne venait vraiment vers moi ceci dit, ils étaient juste incrustés dans les visions, par petites touches, et je sais pas, mais je me suis dit qu’en réalité je devais être protégée par des tas d'animaux, des tas d’esprits gardiens. A mes yeux, c’était la seule manière d’expliquer que j’aie tant de chance dans la vie.

Quand je tournais la tête vers Wish, toujours les yeux fermés, mes visions se transformaient. Elles se teintaient de l’énergie qu’il dégageait dans ses icaros. Une sorte de brillance, un éclat. Quand j’avais besoin d’équilibre, il me suffisait de me tourner face à lui pour que ses chants m’aident à traverser. Tout ça était définitivement très différent des autres cérémonies, je m’en rendais vraiment compte.

J’étais tout de même un peu déçue de ne pas avoir rencontré mon animal, alors que ça semblait si facile à faire pour des gens inexpérimentés et sans psychotrope, dans le livre de Michael Harner. Un peu contrariée.

Une fois redescendue, j’ai fumé un mapacho, mais j’étais la seule à avoir décollé pour de vrai, alors les trois autres sont revenus pour du rab. Wish m’a proposé une autre coupe. Il était tôt, je me sentais bien, c’était pas l’heure de dormir, la nuit ne faisait que commencer, alors j’ai dit oui. Par contre j’ai oublié d’émettre à nouveau mon intention.

Ça a quand même été longuet à venir, mais la suite valait l’attente. Jusqu’ici, c’est la plus belle cérémonie de ma vie. 

J’étais allongée sur le côté quand la plante a lancé son second assaut. Je l’ai sentie s’infiltrer en moi, me posséder, me pénétrer par le corps entier, et en particulier par le ventre, à un point tel que j’aspirais l’air à travers mes dents, et que je l’expulsais de la même manière. Je respirais très profondément et pourtant assez vite, mes expirations duraient un temps infini, alors que j’étais presque en hyper ventilation.

C’était extrêmement puissant, ce qui se passait à ce moment-là. Le pouvoir de la plante entrait en moi. J’étais toute repliée sur moi-même, comme ça allongée, les mains entre mes cuisses qui serraient fort, à trembler, à claquer des dents, à presque rugir. La possession par la medicina était extrêmement puissante.

Je savais que ça pouvait pas durer éternellement, c’était trop violent, trop intense, alors je me suis redressée pour me poster devant Wish, histoire de récupérer un peu d’équilibre. Ses icaros sont parvenus à m’extraire de cette transe démentielle.

Et puis il a pris la flûte et s’est mis à jouer de la manière décrite dans mon livre. C’était… stupéfiant ! Les sons qu’il tirait de son instrument ressemblaient à un conte évoquant la condition humaine, si triste et si belle. J’en croyais pas mes yeux, d’avoir écrit un truc qui s’était pas encore produit, et qui prenait forme en ce moment-même, mais c’est surtout l’émotion que ça a provoqué en moi qui est hallucinante.

J’ai senti mon visage se ratatiner, se crisper, j’ai baissé la tête, les mains toujours serrées entre mes cuisses sous la couverture, et j’ai commencé à pleurer.

Je crois pas avoir jamais pleuré de cette façon dans ma vie. Une telle peine, une telle souffrance, venue tout droit des entrailles, devant la beauté terrible du monde.

J’ignore à quel moment ça a permuté, mais je suis entrée dans la peau de Travis, totalement, d’une manière déconcertante... Je pensais à Tyler, je pensais comme je l'aimais, comme elle me manquait. Je me souvenais de ce qu’on avait vécu ensemble, à quel point je l'aimais même quand elle jouait les connasses à la fin. J’étais immergée dans la détresse sans fond de Travis, comme j’avais jamais été fichue de le faire en écrivant… Tyler, je l'aimais tellement, elle me manquait tellement, et j’étais si seul, que je savais même pas comment c’était possible de faire semblant de continuer à vivre.

Alors que j’étais en train de chialer corps et âme sur ma sœur défunte, j’ai quand même réussi à me dire qu’il allait falloir que je le rapporte dans mon livre. Que jamais Travis n’avait vraiment exprimé de cette façon-là la souffrance qu’il ressent. Sans fond. Comme de chuter pour toujours…

J’ai eu beaucoup de mal à me sortir de ça, parce que connaître cette douleur, vivre dans cette peine, était quelque chose d’immense et éternel, mais j’ai fini par réussir à me ressaisir, même si c’est presque à regret que j’ai quitté la peau de Travis. Mais si je me permettais de songer encore à Tyler, c’était sûr que j’allais replonger, alors je l’ai définitivement virée de mon esprit.

Pile-poil au moment où je soufflais un grand coup pour arrêter de pleurer, Wish a terminé sa chanson. Il fallait maintenant qu’il m’apaise. J’étais face à lui, et je me sentais comme une enfant. Le visage trempé, tout plissé, avec mon nez plein d’eau. J’étais à genoux devant lui. Il a répandu du parfum sur moi, m’a appuyé sur la tête, sur le dos. M’a chuchoté des mots dont je me souviens plus.

Portrait visionnaire de Zoë Hababou exécuté par le chaman Wish. On voit le serpent de la medicina à l’intérieur du corps de la patiente.

Le truc étrange, en fait, c’est qu’à ce moment-là j’ai fait des gestes avec mon corps, chose qui ne m’était encore jamais arrivée. J’ai tendu mes mains en coupe devant moi, et devant lui, et j’ai recueilli la médecine, ou son énergie, je ne sais pas. C’était froid dans mes mains, il y avait bien quelque chose.

Je me suis appliqué cette énergie sur le front, au niveau du troisième œil, dans l’estomac, sur le cœur. En fait, depuis le début de la cérémonie, j’appuyais sur l’arrière de ma tête, sur mon front, sans savoir exactement ce que je faisais. Mais là c’était presque conscient. J’aidais à ce que la medicina entre en moi.

L’enfant que j’étais au sortir de cette crise de larmes était totalement innocent et perdu. Je crois que j’avais plus ressenti ça depuis des années, et encore, je suis même pas certaine que ça me soit déjà arrivé, même quand j’étais gamine. Je me sentais… humble. Ça paraît idiot de dire ça… 

Mais au final, j’étais si heureuse d’avoir traversé tout ça ! 

Le plus gros du truc était passé pour moi, mais Wish était loin d’en avoir fini vu comment les autres participants avaient besoin de lui.

Je l’ai regardé travailler, en essayant de capter ce qu’il faisait. Quelle dévotion et quelle énergie incroyable ! Icaro sur icaro, la flûte, la guitare, avec laquelle il a chanté cette chanson que j’avais entendue dix ans auparavant et qui m’avait tant marquée, celle où il encense et glorifie et remercie la Terre, les animaux, les ancêtres… Quand je fermais les yeux, chaque fois je replongeais dans les visions, mais elles étaient d’une nature différente de celles auxquelles j’étais habituée, plus réalistes, dans un sens. J’ai vu la lune, des montagnes, des nuages, un loup, la nuit. C’était très agréable à vivre.

Vers la fin de la cérémonie on était tous les deux adossés au mur, face aux autres, lui chantant encore, moi scrutant calmement le jour en train de se lever à la fenêtre, et je me sentais vraiment comme son apprentie. D’ailleurs j’ai fini par lui dire qu’il était désormais mon maestro.

Un lien nouveau est en train de s’établir entre la plante et moi, je le sais. L’énergie de la diète, peut-être, qui rend les choses plus profondes, ou alors ma nature à moi qui se réveille pour s’unir à la medicina. J’aime quand Wish me parle de son taff, en aparté, à moi seulement. Faut dire que pour les autres visiblement c’est pas du tout le même délire. Pas de visions, pas d’immersion, et au final beaucoup d’inconfort corporel dû à leurs problèmes psychologiques ou émotionnels, comme il me l’a expliqué, chose qui pour le moment ne m’est pas encore arrivée.

Mais j’ai l’impression que le fossé se creuse entre ceux qui viennent se soigner et ceux qui viennent apprendre.

Carnet d’ayahuasca #4

Carnet d’ayahuasca #1

Toutes les peintures de cet article sont de Wish.

© Zoë Hababou 2021 - Tous droits réservés

 

Lire la suite
Chamanisme, Journal de bord Zoë Hababou Chamanisme, Journal de bord Zoë Hababou

Carnet d’ayahuasca #2 : Deuxième Cérémonie

Je me suis redressée, la tête levée vers le ciel, me gorgeant de l'énergie fantastique qui circulait en moi, et puis j’ai levé les bras en l’air en inspirant, et les ai étendus comme des ailes…

Intention : Dis-moi ce que je cherche, Abuelita, en faisant une diète avec toi

On était seuls avec Wish ce coup-ci, la Mexicaine avait plié bagage, et vu que c’était le jour de mes 32 ans, j’étais particulièrement ravie d’avoir la chance de vivre une cérémonie seul à seul, ce qui extrêmement rare avec les chamans de nos jours, qui sont souvent overbookés.

Cette fois-là aussi, il s’est écoulé un long moment avant que les effets arrivent. Wish se contentait de siffloter, et je me suis demandé si c’était le fait qu’il s’abstienne de chanter qui ralentissait le processus. Ça commençait à tourner en boucle dans ma tête, à force d’attendre. Mon impatience est vraiment légendaire. Ça me rendait à moitié dingue. Faut dire que c’est dur de rester concentré, encore et encore, préparé pour un assaut qui tarde à venir. 

Je voyais la laideur de mes pensées, leur côté mesquin, avide. Exiger des visions allait à l’encontre de toute ma philosophie au sujet de l'ayahuasca, et pourtant, je les désirais ardemment. Parce que ça faisait dix ans que je les attendais. Dix putains d’années à vivre au sein des souvenirs que mes quelques sessions initiales avaient laissés en moi, dix ans à fantasmer sur ces retrouvailles avec Wish.

Dix ans à écrire la vie de Travis et ses expériences avec l’ayahuasca...

l

Bref, j’en étais là quand Wish s’est approché pour chanter très près de moi, directement dans mon oreille gauche, en gros. La sensation était très bizarre, comme si sa voix s’immisçait directement au sein de mon cerveau.

D’un instant à l’autre, seule sa voix, seuls les icaros qu’il chantait existaient, recentrant mon esprit et l’affûtant comme une lame effroyablement tranchante. C’était si intense que je me suis plus ou moins roulée en boule, toujours en tailleur, le front contre le matelas, pour me laisser pénétrer toute entière par la force qui se dégageait de lui.

Les vibrations de sa voix étaient ahurissantes, la façon dont il la laissait longtemps résonner après avoir fini de chanter une strophe… C’est fou comme la musicalité peut devenir poignante avec la plante dans le corps. C’était assez unique, et je me suis dit que c’était ça qu’elle voulait me dire, que c’était pour ça que j’étais là.

Vivre dans le présent. Être capable de profiter de l’instant, tout bonnement. Être vraiment.

Au fond bien sûr j’attends pas grand-chose d’autre de la vie. Quand on a ça, quand on est capable de ça, je suppose qu’on a besoin de rien d’autre… Même si bon, ça m’avance pas des masses en ce qui concerne ce que je vais branler de mes fesses une fois de retour.

Bref bref bref, j’ai fait à Wish : 

- Bueno, que hacemos ? Otra copa o no ? (Bon, qu’est-ce qu’on fait ? Une autre coupe, nan ?)

- Tal vez una chiquita. (Peut-être une petite)

- Ja. (OK)

Je m’en suis donc retapé un verre, que j’ai sifflé en deux gorgées, réaffirmant mon intention. Wish scandait maintenant ses icaros avec une force décuplée mais ça venait toujours pas. J’étais pourtant bien en transe, ma tête était lourde, et j’ai pas tardé à vomir. Peut-être que c’était ça qui bloquait, un reste de bouffe dans l’estomac (pourtant mon dernier repas remontait à midi, on ne mange jamais avant une cérémonie, et il devait être neuf heures du soir), mais ça y est, c’était lancé, et j’ai pas pu m’empêcher de rigoler :

- Ahora si, creo que estoy mareada ! (Maintenant oui, je crois que je suis défoncée !)

Et putain de sa mère, c’était lancé de chez lancé, avec une puissance et une démesure vraiment cosmique, pour le coup ! Les tentacules de l’ayahuasca se vrillaient dans mon esprit et le pénétraient de leurs têtes multiples, les visions étaient d’un vert électrique flamboyant, avec quelque chose de très organique, avant de muter en lumières rappelant celles d’anciennes galaxies, l’effet 3D était d’une présence monstrueuse, une véritable invasion cérébrale, mais nom de Dieu qu’est-ce que c’était beau… Qu’est-ce que c’est beau et terrible, d’être là-dedans ! 

J’étais assise sur les genoux, la tête plongée dans le matelas encore une fois, avec Wish qui chantait juste en face de moi, totalement immergée dans la plante, à respirer avec elle, à travers elle. A vivre en elle. Ma bouche s’ouvrait toute seule sur une extase silencieuse, et des larmes de joie pure roulaient sur mes joues.

Une transe d’une telle force, honnêtement, c’est pas tout le monde qui pourrait le supporter, parce que c’est d’une véritable possession dont il s’agit, et même en étant persuadé des bonnes intentions de l’esprit de l’ayahuasca, faut quand même accepter d’être assiégé dans ton corps et inondé dans ta conscience par un être autre que le tien.

La transe de l'ayahuasca

Je me suis redressée, la tête levée vers le ciel, me gorgeant de l'énergie fantastique qui circulait en moi, et puis j’ai levé les bras en l’air en inspirant, et les ai étendus comme des ailes, et à ce moment-là tout était si beau, si parfait, que moi-même je me faisais l’effet d'être une déesse en train de naître, en train d’encenser la force et la beauté de l’univers.

Et le fait d'être en face de Wish, si proche de lui alors qu’il chantait pour moi, ajoutait quelque chose de spécial là-dedans. Je me sentais complètement nue face à la plante, comme si elle m’avait rendue mon innocence en me faisant renaître, et ça avait à la fois quelque chose de primitif, de pur, et de beau, qui rendait l’expérience encore plus incroyable.

Après un long moment à savourer cette force en moi, à la sentir me revigorer de fond en comble, je me suis allongée, Wish continuait à chanter et j’entendais les vibrations dans son corps qui agissait comme caisse de résonance, comme si je pouvais les humer, les caresser, et j’éprouvais l’envie de faire vibrer ma gorge moi aussi, à l’unisson, et c’est ce que j’ai fait. D’une manière générale, je ressentais le besoin de souffler, d’expirer, d’inspirer, comme pour donner mon concours à tout ce qui se produisait, en moi et dans cette pièce.

Rester couché est malgré tout difficile, parce que ça redonne de la force aux visions et fait remonter la gerbe, et je me suis vidée copieusement, à plusieurs reprises. Durant l’une de ces sessions de gerbe, Wish m’a dit :

- Feliz cumpleaños, chica ! (Joyeux anniversaire, miss !)

- Es el mejor cumpleaños de mi vida, asi mareada como nunca, la cabeza en una bassina de vomito, asi me gusta ! (C’est le meilleur anniversaire de ma vie, comme ça, là, défoncée comme jamais, la gueule dans le seau de vomi, c’est ça que je kiffe !)

Ouais, vivre un truc aussi ouf pour mon annif, y a pas à dire, c’était une bonne façon d’entrer dans une nouvelle année de vie…

Petite note en passant au sujet du vomi : quand j’en finissais plus de dégueuler, que ça allait chercher loin loin loin sans presque rien ramener, Wish m’a dit de crier. De rugir ! Je l’ai fait et ça a marché, les vagues de nausée ont cessé.

Quand la chose a un peu décru, Wish m’a longuement ausculté le ventre du bout des doigts, et au niveau de l’estomac j’ai encore une fois senti cette gêne que l’ostéo avait mise à jour. Ce soi-disant problème émotionnel qu’il avait détecté, et qui m’avait presque fait pleurer quand il l'avait effleuré, sans raison apparente. Je l’ai dit à Wish et je crois qu’ensemble on a travaillé à l’évacuer, lui en balayant mon ventre, moi en soufflant pour la dissoudre et la faire s’envoler. Quand il est repassé dessus ensuite ça avait disparu. 

La dernière chose qu’il reste à dire, c’est que quand les effets se sont calmés et que j’ai eu de nouveau envie de penser, je me suis dit qu’il allait falloir que je travaille davantage à la description des visions de Travis dans Borderline. Ça va pas être facile, mais je dois à tout prix essayer de retranscrire ce que je suis en train de vivre ici. 

Allongée dans le noir et dans le silence, j’ai essayé de parler à la plante, de penser à la conscience, de comprendre les visions que je venais de traverser, mais ça n’a abouti à rien. J’en ai parlé à Wish qui m’a dit que les réponses se trouvaient dans les visions. Sauf que bon, pour le moment elles sont intraduisibles pour moi. Après, vu la beauté de cette expérience, je peux pas non plus faire la fine bouche. Peut-être que dans le futur l’Abuelita décidera de s’adresser à moi d’une autre manière, ou pas.

Carnet d’ayahuasca #3

Carnet d’ayahuasca #1.

La première peinture de cet article est de Wish.

© Zoë Hababou 2020 - Tous droits réservés

 

Lire la suite
Chamanisme, Journal de bord Zoë Hababou Chamanisme, Journal de bord Zoë Hababou

Carnet d’ayahuasca #1 : Première Cérémonie

Le côté kaléidoscopique était franchement balaise cette fois-ci, bien pire que dans mes souvenirs. Mon esprit était comme diffracté, fragmenté au sein de ces formes qui se divisaient et se reconstituaient, dans des couleurs criardes…

L’arrivée....

Voilà comment ça se passe : 18 heures de vol dans les bottes, jet lag total, et je prends un taxi à l’aéroport de Cuzco parce que ce coup-ci j’ai décidé de faire ma bourgeoise (les colectivos, mini-bus locaux, sont genre cinq fois moins cher). Et faut reconnaître que c’est sacrément appréciable de juste poser mon sac dans le coffre et de laisser le taximan me conduire direct jusqu’au lieu de rendez-vous.

Le type est sympa, en plus, on fume des clopes en papotant. Il est surpris qu’une gringa arrive à enchaîner plus de trois mots d’espagnol, alors il pose des questions, on déconne ensemble, on parle même de weed médicinale (me demandez pas comment on en est arrivés là).

Je suis à balle, même sans avoir dormi depuis plus de 24 heures, mais ça me fait toujours ça quand je débarque loin de chez moi. L’excitation prend le pas sur tout le reste. Après trois quarts d’heure de route, il me largue à Taray, tout petit village andin juste en face de Pisac où Wish (le chaman) habitait avant, et où je l’ai rencontré dix ans en arrière. Je suis posée sur les marches de l’église et je m’enchaîne des clopes en me demandant si je serais foutue de le reconnaître. Il était jeune à l’époque, 27 ans, mais parfois les gens se prennent un méchant coup de vieux dans la gueule en l’espace de quelques années.

Je vois une moto qu’arrive et se gare devant la tienda (épicerie). Je sais direct que c’est lui. Je me lève et vais à sa rencontre. On se sourit comme des idiots, on se fait une accolade, vaguement gênés, mais ça passera... Je grimpe à l’arrière et cinq minutes plus tard on est chez lui. C’est cool. Une belle maison en adobe, au creux des montagnes. Un jardin. Et ma piaule juste en face de la pièce où on va faire les cérémonies. Je suis aux anges.

Faire une sieste ? Tu parles ! Je suis bien trop à donf pour ça, et de toute façon dès ce soir c’est session d’ayahuasca. Pas le temps de gamberger, on attaque direct. Fini le sel, le gras, le sucre, les épices. Et cérémonie une nuit sur deux. Depuis dix ans que ça me travaille, le moment est enfin arrivé de me colleter pour de vrai avec l’Abuelita.

Ouverture de diète

Intention : Éclaircis mes intentions

La maison de mon chaman dans les Andes péruviennes, où je fais ma diète.

On a pas mal déconné entre nous avant de s’y mettre. Une Mexicaine qui terminait sa diète était là avec nous pour sa dernière session. L’ambiance était cool et détendue, Wish faisait preuve de son humour particulier, un brin désabusé, et la nana et moi on se fendait la gueule rien que de le regarder.

J’étais pas mal émue de le retrouver, lui, et j’avais du mal à croire que j’allais de nouveau prendre part à ce rituel qui m’avait tant marquée, au point que je fasse tourner toute la saga que j’écris autour de lui.

Il a préparé la bouteille en chantonnant au-dessus et en lui soufflant de la fumée de mapacho (tabac noir) dedans, avant de la secouer et de me verser ma tasse. Je me suis concentrée et j’ai émis mon intention à l’adresse de l’ayahuasca, sorte de requête qu’on doit lui adresser avant de boire, afin d’établir sur quoi on veut travailler : Éclaircis mes intentions. Dis-moi pourquoi je suis ici.

Une fois le contenu (dégueulasse, j’avais oublié à quel point) de la coupe avalé, Wish m’a versé dans la main du liquide parfumé provenant d’une bouteille où macéraient toutes sortes de plantes, fait maison évidemment. Je m’en suis mis sur le visage et les cheveux. Ça sentait vraiment bon, style eucalyptus, mais en moins camphré. La mexicaine et lui ont bu à leur tour et il a soufflé les bougies.

La pièce a plongé dans le silence.

J’ai cru que ça viendrait pas, en fait. L’ayahuasca peut être très capricieuse, j’en sais quelque chose (mes toutes premières fois, il a fallu que je m’en tape plusieurs tasses avant d’en ressentir les effets). Une demi-heure après avoir bu, j’en étais plus ou moins au stade où je me forçais à voir quelque chose. Y avait bien ces espèces de points lumineux bleus, et un peu roses aussi, comme la voie lactée, mais pour le coup, fallait pas mal d’imagination pour vraiment considérer ça comme des visions. Ma tête était quand même bien lourde et j’avais vaguement la gerbe, alors je préférais attendre avant d’en redemander plus à Wish.

De toute façon, il dormait clairement. Au début je me suis dit qu’il attendait, qu’il attendait je ne sais quoi d’ailleurs, et puis j’ai dû me rendre à l’évidence : sa respiration et ses quasi ronflements étaient ceux d’un mec qui pionce. Je me sentais plutôt cool, ceci dit, et je comprenais qu’il fasse pas l’effort de nous sortir le grand jeu si la plante avait décidé de pas se montrer (plus tard j’ai compris que les chamans faisaient parfois une petite sieste en attendant que les effets montent).

Le truc marrant, c’est qu’il se mettait à chantonner dans le vague quand l’une de nous sortait de la pièce pour aller pisser, mais pas au point d'émerger totalement, plutôt comme un automatisme. La Mexicaine était silencieuse elle aussi.

Vue sur la vallée sacrée ! Un endroit parfait pour se ressourcer et méditer sur les cérémonies d’ayahuasca.

J’ai dû finir par m’endormir. C’est l’envie de gerber qui m’a réveillée. J’ai lutté un moment contre elle, sans trop savoir pourquoi. C’est chaque fois le même délire avec la nausée. Elle finit toujours par gagner. Bref, j’ai ouvert les yeux pour trouver la bassine et j’ai tout de suite compris qu’elle était là. L’ayahuasca. Même les yeux ouverts, sa présence était flagrante. Elle m’avait sournoisement prise d’assaut en profitant de ma somnolence. J’étais en plein dedans, bordel. Et je me suis mise à dégueuler.

La tête dans le seau, c’était parti, et putain de sa race, jamais j’aurais pu me rappeler à quel point c’était… Comment décrire ça ? Le côté kaléidoscopique était franchement balaise cette fois-ci, bien pire que dans mes souvenirs. Mon esprit était comme diffracté, fragmenté au sein de ces formes qui se divisaient et se reconstituaient sans cesse, dans des couleurs criardes, mais c’était pas aussi abstrait que ce dont je me rappelais. Y avait comme des petits personnages au sein des images, trop lointains pour être identifiables, mais qu’avaient pourtant quelque chose d’humain et d’un peu démoniaque aussi. L’effet 3D était saisissant, j’en avais le souffle coupé, et j’étais presque choquée par la force de la plante, bouleversée d’avoir oublié à quel point la transe, c’est un truc de malade !

Wish dormait toujours, et l’espoir qu’il se réveille parce qu’il aurait senti que j’étais mareada (ivre comme on dit) s’était déjà barré. J’ai dû rester dix bonnes minutes comme ça, seule avec la plante dans ma tête, sans l’aide des chants pour orienter le trip. J’étais curieuse de savoir si j’arriverais à l’apprivoiser sans l’aide d’un curandero, et c’est la raison pour laquelle j’ai pas appelé Wish. Mais la force qu’elle avait sur moi, la puissance de son siège était vraiment difficile à gérer. Je me suis mise à serrer des dents et à suffoquer. Et puis, j’ai recommencé à gerber. Ce coup-ci, ça l’a réveillé.

J’ai gerbé et gerbé et gerbé, mais sa présence tout près de moi et ses icaros (mélodies que les plantes maîtresses apprennent aux chamans durant leur initiation, lorsqu’ils les diètent, qui sont à la fois une force curative et leur esprit, leur essence) ont rapidement réussi à dompter la chose. C’était pourtant toujours diablement fort, et mes yeux coulaient et je soufflais et tremblais et claquais des dents comme une timbrée.

Ouais, je sais ce que vous vous dites. Ça ressemble à de la possession, ou un empoisonnement. Et je crois que dans un sens, c’en est.

Wish a arraché quelques feuilles de sa chacapa (hochet en feuilles) imbibées de l’essence dont je m’étais imprégnée au début de la session et me les a mises serrées dans la main. Je m’y suis agrippée avec l’impression que ça m’aidait à rester droite au sein de la tempête en train de s’acharner à l’intérieur de moi.

Au plus fort du truc, en plein centre de la spirale de ma transe, j’avoue que je me suis dit que ça allait pas être gérable de faire des cérémonies comme ça un soir sur deux. Que j’étais folle. Et cette putain d’idée qui m’était venue dans l’après-midi, de suivre Wish dans la jungle après déjà un mois de diète ici pour continuer encore... Je devais être totalement barrée, nom de Dieu.

La maison de mon chaman. Ma chambre se trouve en bas à droite, la pièce où on fait les cérémonies juste en face, en bas à gauche.

Mais ça n’a pas duré si longtemps que ça, au final. Violence brève et fulgurante. L’effet a décru graduellement, même si j’ai encore beaucoup vomi après, des trucs qui venaient de très loin, des vagues abrasives et profondes, qui cherchaient à extraire le plus petit des derniers sédiments entachant le fond de mon estomac. Mais pour une première cérémonie, ça n'a rien d’étonnant. Le corps doit d’abord se nettoyer de fond en comble (et en tant qu’Occidentaux, on en a de la merde dans le corps) avant que ce soit au tour de l’esprit (lui je t’en parle même pas). J'ai senti une action dans mon ventre. Il se passait quelque chose à ce niveau. Comme si la plante me scannait avec une sorte de chaleur. 

La nuit a été longue, d’autant plus que la Mexicaine semblait avoir beaucoup de trucs à régler. Du genre émotionnel. Wish a passé quasiment toute la nuit à chanter pour elle, et même si ça se voyait qu’il fatiguait lui aussi, pas une minute il l’a laissée se démerder toute seule. Son soutien énergétique était infaillible et sa dévotion envers son taff m’a pas mal touchée, je dois dire.

Il était aussi impressionnant que dans mon souvenir, surtout quand il se livrait sur elle à ce truc étrange, dont j’avais encore jamais été témoin : poser sa bouche sur un point de son corps, là où se situait le nœud du problème, j’imagine, et aspirer le mal hors d’elle avec des bruits de déglutition révoltants, comme s’il aspirait un liquide dégueulasse, avant de le recracher en vomissant à sec dans sa bassine (ouais, chacun la sienne, faut pas déconner), super fort, comme écœuré au dernier stade. J’avais lu pas mal de trucs sur le sujet, mais y assister en live était un spectacle très puissant, et presque gênant… Mais ça a eu l’air de la soulager, la Mexicaine.

Vers la fin, j’étais couchée sur le côté, très détendue, super bien dans mon corps et l’esprit tout apaisé, et il a appuyé sur ma tête, sur mes épaules, dans mon dos, sur mes bras, et il a déclaré l’ouverture de ma diète. Puis il a joué de la flûte et de la guitare jusqu’aux petites heures du jour… Et je crois que j’ai fini par sombrer dans le sommeil.

Carnet d’ayahuasca #2

© Zoë Hababou 2020 - Tous droits réservés

 

Lire la suite