Carnet de Route #7 : Dix-Septième Jour
Et si ça me plaît, à moi, d'être passionnée, avec tout ce que ça implique de bon et de mauvais, et speed dans mon caractère et mes paroles, et nerveuse dans ma façon de croire en ce que je dis et de contredire ce en quoi je crois pas ? Qu’ils aillent tous se faire foutre !
Cabanaconde, le Yamil me les brise
Au départ, j’étais soulagée d’être enfin dans ce bus à contempler le paysage. Mais au bout d’une heure, une envie de pisser démentielle m’a pourri mon groove. Pas de chiottes dans le car, évidemment, et impossible de sortir. Leçon à retenir : plus jamais de café avant un long trajet (celui-ci a duré six heures). Plus de liquide du tout, d’ailleurs. Vaut encore mieux être déshydratée total et avoir la migraine que de subir une vieille envie de pisser comme ça. En plus, les trois dernières heures du trajet, croyez-le ou non, deux putains de saloperies de chansons sont passées en boucle à fond la caisse, si bien que quand le bus est enfin arrivé, j’aurais pu les chanter avec tout le village.
Mais au fond, je crois que j’adore me taper des heures et des heures de bus merdique sur des routes cahoteuses, entourée de gens d’ici sans aucun gringo en vue, le tout accompagné d’une musique criarde à un niveau sonore inadmissible… Eh, peut-être bien que ça finit par te rendre un peu dingo sur les bords !
Je me suis dégoté un hôtel plutôt roots, genre grange aménagée, avec de l’eau chaude, même si elle coulait mal. Le resto du truc était tenu par un certain Yamil, gros chevelu barbu bien crado et mal fagoté. Au début, j’étais contente de causer un peu à quelqu’un, alors sans doute que je me suis trop livrée, parce que le bonhomme s’est mis à me dire qui j’étais et ce qui allait pas chez moi. Il m’a sorti comme ça que mon énergie était trop explosive, anarchique, et non tranquille et linéaire comme elle devrait l’être (comme la sienne, sans doute ?). Il m’a dit que j’étais pas concentrée, alors j’ai rétorqué : Parce que je suis pas en train de t’écouter attentivement, là, peut-être ? Il m’a appris qu’il pouvait d’emblée sentir les gens, ceux qui dégagent un bon truc ou un mauvais truc, ceux qui valent la peine qu’on leur cause, quoi. Tu parles, moi je me disais. Tu sens surtout quel couillon va être assez désespéré pour penser que tu pourrais avoir quelque chose à lui apprendre et se farcir tes conneries. Tu renifles la proie facile, comme moi, qui t’accordera l’attention que tu crèves d’envie de recevoir.
Je lui ai répondu que mon problème c’était que les gens me paraissaient mauvais et sans intérêt, dès que je parlais plus de vingt minutes avec eux (et il l’a sans doute pas remarqué, tellement il était dans son délire, mais c’est à lui que je faisais référence). Et aussi que c’était dur de faire la différence entre intuition et paranoïa quand il s’agit de juger quelqu’un dès le premier abord. Évidemment, il m’a sorti que j’étais trop fermée (moi, alors que dans tout le resto j’étais la seule à l’écouter débiter sa philo de comptoir). Mais tu viens de me dire que toi tu savais qui valait la peine ou pas, j’ai répondu. J’ai vu dans ses yeux qu’il savait qu’il racontait de la merde et que je l’avais grillé, alors il a bafouillé un vague truc comme quoi il avait de l’expérience pour ce genre de chose et est reparti sur moi et mon manque d’ouverture et mon énergie qui filait tout droit au lieu de naviguer tranquillement.
Mais putain, qu’est-ce qu’ils ont tous à vouloir que je me calme ?! Est-ce qu’ils croient une seconde que j’ai envie d'être un mollusque chiant et visqueux comme eux ? Et si ça me plaît, à moi, d'être passionnée, avec tout ce que ça implique de bon et de mauvais, et speed dans mon caractère et mes paroles, et nerveuse dans ma façon de croire en ce que je dis et de contredire ce en quoi je crois pas ? Qu’ils aillent tous se faire foutre !
C’est ce que j’avais envie de lui dire, au Yamil, ce bouseux de je sais pas quel âge, coincé dans son hôtel de merde au milieu de nulle part, trop content de pas être forcé de se laver tous les jours, et qui voit défiler des voyageurs à longueur de temps alors que lui quittera jamais son putain de trou. J’avais envie de me tailler pour aller me cloîtrer dans ma piaule, déjà fatiguée du contact avec un autre être humain, comme ça m’arrive si fréquemment, mais j’avais la dalle et il avait évoqué un cocktail typique d’ici. J’ai donc abordé le sujet de la défonce et il m’a appris que dans le canyon y avait un cactus avec une fleur blanche tombante qui se bouffait et que c’était hallucinogène. Mais je devais pas la prendre seule si j’étais pas tranquille dans ma tête. Ce que je pouvais faire, c’était de la cueillir et de la mettre sous mon oreiller, et selon les rêves que je ferais, je pourrais demander au type d’en bas dans le canyon de l’appeler lui Yamil et il viendrait m’accompagner durant le trip (ben voyons !).
Alors j’ai bu son cocktail de merde, citron vert, blanc d’œuf, débouche-chiotte (pas si mauvais que ça, en fait) plus par curiosité que par envie, mais faut que j’apprenne que même si c’est bien de vouloir tester des trucs, parfois vaut mieux écouter son corps. Yamil a mis un DVD des Red Hot pendant qu’on se bourrait la gueule, et il parlait et parlait et parlait et tout ça commençait sérieusement à me casser les couilles alors j’ai même pas fini mon deuxième verre et je me suis levée en déclarant que j'allais me pieuter. Te revoilà de nouveau tout seul, connard, et bonne chance pour retrouver un esprit aussi fermé que le mien qui te causera pour autre chose que pour te demander à quel heure passe le prochain bus et combien de temps faut pour descendre dans ce putain de canyon.
Merde, je suis raide avec ces conneries. Faut que je dorme.
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Carnet de Route #6 : Seizième Jour
Je commence à comprendre la différence entre regarder un docu sur Arte et être vraiment là. Tu peux pas avoir de recul sur ton monde si t’en sors pas pour voir comment ça se passe ailleurs. L’infinité des modes de vie me laisse perplexe. Le nôtre n’a rien d’universel. Il existe d’autres réalités.
Vague à l’âme à Arequipa
Je me suis barrée hier soir vers dix heures. J’ai pris un bus de nuit. Douze heures de trajet en traversant le désert. C’est dingue à quel point dès que je m'arrête un peu longtemps dans un endroit je ressens rapidement le besoin de repartir. C’est peut-être moi qu’ai un problème, mais pour moi le charme d’un endroit ne persiste que durant le temps de sa découverte. Dès qu’on y prend ses quartiers, on se l’approprie, et la merde qu’on a dans la tête se projette alentour. Notre vision, notre état d’esprit se répercute partout où on pose son regard, et l’endroit neuf et féérique n’est plus que le sombre reflet de nous-même. Je m’aperçois que par moment j’arrive plus à sortir de moi-même pour voir le monde tel qu’il est, indépendamment de ma vision triste et négative.
Je me sens seule. Je croyais que cette solitude me permettrait de me fondre dans la nature au point d’oublier qui je suis. Mais c’est l’inverse qui se produit. Peut-être qu’il me faut d’abord plonger très profondément vers l’intérieur, découvrir à quel point je suis merdique, l'accepter avant de foutre tout ça en l’air et d'acquérir enfin la vue transcendante que je désire si ardemment.
Mais j’en ai plein le cul de me lamenter et d’être toujours triste et insatisfaite. Je suis partie pour révolutionner ma putain de vie, et ça, ça commence par secouer mon esprit et changer de regard. Je sais que c’est un lieu commun, mais permettez-moi de le répéter : ma vie sera toujours la même merde, où que j’aille, si je parviens pas à me débarrasser des fantômes sombres et obsédants qui hantent mes pensées. Le problème justement c’est que ces bâtards sont en moi, c’est pourquoi on dit toujours qu’on peut fuir partout, mais jamais soi-même.
Cela dit, je crois qu’être immergé dans une autre réalité permet d’avoir un vrai recul, pas seulement imaginaire et mental, mais réel et physique, et que c’est la meilleure occasion possible pour sortir de ses schémas habituels de pensée.
Alors bordel, qu’est-ce que j’attends pour sauter sur l’occasion et enfin devenir ce que je rêve d’être ?
Tout est si simple ici. Dès que t’en as marre d’un endroit, t’as qu’à sauter dans un bus pour te retrouver dans un lieu complètement différent. Comment est-ce que je peux encore me sentir prisonnière ? Moi qu’en pouvais plus de me réveiller constamment au même endroit, ici je peux enchaîner les hôtels à trois sous et me propulser par bond de six cent kilomètres de la mer au désert, du désert aux canyons, des canyons aux montagnes enneigées.
J’ai débarqué dans cette ville ce matin et j’ai pris un taxi du terminal vers le centre, histoire de voir un peu la gueule du bled. Mais ça m’a pas vraiment enchantée. J’ai pris un petit dej franchement foireux : sachet de café soluble déjà ouvert (?), beurre tellement rance que j’ai miséré à l’étaler sur mon petit pain pas tendre du tout, assorti d’une confiote dépourvue de saveur. Ça commençait bien. J’ai fait un soupçon de toilette dans les chiottes, mais le cœur n’y était pas. Alors je me suis payé un paquet de clopes et j’ai repris un taxi illico pour le terminal de bus, retour au point de départ.
Assise sur un siège en plastique, j’étudie mon guide de voyage et mate les horaires. Dans trois plombes y a un bus qui décolle pour ce village situé juste en haut du fameux canyon qui m’intéresse. Je regarde autour de moi, je m'imprègne. Les gens ont l’air de voyager beaucoup en bus par ici, même les petites vieilles ont pas l’air d’avoir peur des longs trajets. C’est vraiment une autre réalité. Et c’est fou de voir à quel point, quand on est dans son pays, on se rend pas compte qu’une vie complètement différente est en train d'être vécue au même moment sur un autre point de la planète. Je commence à comprendre la différence entre regarder un docu sur Arte et être vraiment là. Tu peux pas avoir de recul sur ton monde si t’en sors pas pour voir comment ça se passe ailleurs. L’infinité des modes de vie me laisse perplexe. Le nôtre n’a rien d’universel. Il existe d’autres réalités.
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Carnet de Route #5 : Quinzième Jour
Je me suis sentie happée. J’ai dit à la vieille : Cet endroit est magique. C’est tout ce que ma pauvre pratique de l’espagnol m’a permis de dire, et c’était aussi bien comme ça. Elle m’a répondu : Oui, beaucoup d’énergie circule ici.
Survol des lignes de Nazca, momies de Chauchilla, oasis de Huacachina, Cerro Blanco
Ce Mexicain s’est finalement avéré être un gars très sympathique. Avec lui et la vieille, à trois sur le scooter, on a pas arrêté de bouger à droite à gauche dans la région, chose que j’aurais jamais pu faire seule, et encore moins en profitant de la vie comme ça. Un bus c’est cool, mais ça sera jamais pareil qu’un scoot ou une moto pour t’immerger vraiment dans le paysage.
Impossible de relater ici toutes les merveilles qu’on a traversées. Cet endroit est magique, imprégné de mystère, comme si les anciennes civilisations qui ont vécu ici avaient laissé une partie de leur aura avant de disparaître.
Le premier jour, on a été voir un mec qu’avait découvert des pétroglyphes, à des heures de route de là, dans un village complètement paumé. On a marché longtemps avec ce type dans un dédale de cailloux jusqu’à trouver l’endroit où les pierres étaient gravées.
Le lendemain, le Mexicain m’a fait passer pour son assistante auprès de la compagnie qui gère les vols pour voir les fameuses lignes de Nazca. Du coup on est montés gratos dans le petit avion pour les survoler. Jamais j’aurais pu me payer un tel truc. A la base j’avais fait une croix dessus, bien que ce soit assez triste d’être dans le bled où elles se trouvent et de passer à côté. C’est un miracle, et j’étais survoltée en grimpant dans l’avion, ébaubie que le destin m’offre un trip pareil sur un plateau d’argent, sans que j’aie rien demandé. C’est fou comment les choses se goupillent toutes seules parfois. Qu’il suffise de se mettre entre les mains de ta destinée pour qu’elle t’offre de vivre des expériences dont t’osais même pas rêver.
De là-haut, c’est franchement impressionnant. Le désert entier est parcouru de lignes de toutes sortes, et ces dessins dont personne ne peut expliquer l’existence, ni ce qu’ils symbolisent vraiment, te mettent en contact avec un trésor sacré de l’humanité, quelque chose d’inviolable, qui te fait ressentir l’énigme fondamentale qui anime le monde.
L’après-midi on a été visiter le cimetière de Chauchilla. Y avait personne à part nous, et contrairement aux lieux touristiques français, c’est carrément sauvage comme endroit. Les momies sont restées là où elles ont été trouvées, en plein désert, dans leur trou. Moi qui suis fan des trucs comme ça, j’étais aux anges ! Avec le Mexicain on a bien rigolé à essayer d’imaginer la vie de ces squelettes, et la raison pour laquelle ils avaient été enterrés ensemble. Y avait un couple, un tas d’os momifiés complètement en vrac, comme si le type s’était fait rétamer la gueule par une charrette et qu’on l’avait emballé à l’arrache, tant bien que mal. Et même un bébé momie avec son petit crâne et ses petites dents. Gloups.
Ensuite on est partis pour deux jours voir l’oasis de Huacachina. Le Mexicain devait voir un type à Ica, un vieux campesino, pour lui parler de je ne sais quoi, et vu que l’oasis était juste à côté, on y a passé la nuit. D’une manière générale, accompagner ce mec m’a permis de voir la vie des locaux d’une autre manière, depuis l’intérieur. Boire des bières dans un bar miteux, tailler le bout de gras avec le tout-venant, entrer carrément chez les gens et voir la façon dont ils vivent (très modestement). Et puis, faire des trucs de pur touriste comme le sand board, c’est-à-dire dévaler les dunes désertiques en surf, chose qu’encore une fois j’aurais jamais pu m’offrir (mais vu que c’est le National Geographic qui payait c’est bon).
En bref, la rencontre de cette homme-là (que j’ai pas eu besoin de baiser pour qu’il soit si cool avec moi, je précise) n’est sans doute pas fortuite, et grâce à lui j’ai découvert cette région d’une façon toute autre que ce que j’aurais pu connaître seule. Je sais pas précisément à qui je dois dire merci pour tout ça. Il m’est arrivé plus de trucs en quinze jours qu’en six mois de vie ordinaire. J’éprouve une reconnaissance démesurée envers l’univers, envers cette vie qui peut devenir si belle, si surprenante, dès lors qu’on fait l’effort de sortir de son quotidien pour s’offrir à l’Inconnu.
Les cimetières ici sont absolument magnifiques. Perdues en plein désert, caressées par la lumière rasante du soleil en train de disparaître, les tombes colorées m’émeuvent comme je l’ai jamais été en France dans nos trucs tout gris et impersonnels.
A la fin du dernier jour, quand je me suis retrouvée aux pieds du Cerro Blanco, cette immense dune blanche sacrée, alors que le jour commençait à baisser, la couleur étrange de la magie, reconnaissable entre toutes, a fait son apparition. Je me suis sentie happée. J’ai dit à la vieille : Cet endroit est magique. C’est tout ce que ma pauvre pratique de l’espagnol m’a permis de dire, et c’était aussi bien comme ça. Elle m’a répondu : Oui, beaucoup d’énergie circule ici.
J’avais vraiment le sentiment d’être en face de quelque chose de divin, d’imprenable. Jamais j’aurais pu absorber toute cette beauté. J’étais bouleversée, la gorge nouée. C’est ce qui arrive quand l’Homme fait face à un truc qui le dépasse, le submerge, en force, en intensité, en beauté. Quelque chose de sublime. J’aurais aimé pouvoir être seule avec ma sensation, mais le Mexicain et elle parlaient sans arrêt. La vieille était très triste, elle disait que des immeubles allaient être construits ici, sur cette terre sacrée, juste en face de la dune. Un truc pour touristes. Elle était au bord des larmes.
D’un geste impuissant et sans espoir, elle a déplacé ses pieds dans le sable pour effacer vaguement, aidée de son vieux bâton qu’elle trimballait partout, le tracé des lignes de repère pour la future construction.
Et puis on est repartis à trois sur le scooter, trois êtres réunis par un caprice du destin, sans savoir pourquoi.
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Carnet de Route #4 : Dixième Jour
Tout est trop extrême : la chaleur hallucinante du désert, la distance phénoménale qui sépare chaque ville, la longueur et la rectitude de cette saloperie de panaméricaine, et même, bordel, le poids de ce putain de sac que je me trimballe. Autant dire que tout ça combiné, ça complique pas mal le but que je me suis fixé.
Nazca et le Mexicain
Je me suis pas fait violer, et Toby est bel et bien revenu me chercher le lendemain matin pour me larguer au bateau où j’ai embarqué avec un tas d’autres touristes pour faire ce tour qu’il m’avait plus ou moins vendu de force la veille. Je dis pas, c’était sympa de voir tous ces animaux (oiseaux, pingouins, phoques - oui en plein désert ! - ), mais on m’y reprendra plus. Je déteste me retrouver au milieu de tous ces glandus à appareil photo crépitant.
Il m’avait aussi arrangé le coup pour la suite : un taxi était censé me venir me récupérer dans l’aprem pour me conduire à un arrêt de bus perdu je ne sais où, afin que je quitte ce bled pour me rendre au prochain. Je me suis juré que c’était la dernière fois que je laissais quelqu’un prendre les choses en mains comme ça à ma place.
Ce que je voudrais, c’est me retrouver complètement seule dans la nature, cheminer à mon rythme et poser ma tente comme je l’entends, où bon me semble. Mais ça paraît difficile de faire ça ici. Tout est trop extrême : la chaleur hallucinante du désert, la distance phénoménale qui sépare chaque ville, la longueur et la rectitude de cette saloperie de panaméricaine, et même, bordel, le poids de ce putain de sac que je me trimballe. Autant dire que tout ça combiné, ça complique pas mal le but que je me suis fixé.
Ça fait maintenant quatre jours que je squatte ici, dans un genre d’auberge tenue par une vieille écolo et son fils. Elle a un petit côté sorcière assez sympathique et une connaissance approfondie des plantes médicinales et de l’ancienne civilisation qui vivait jadis en ces lieux. Son repère est truffé d’objets anciens, poteries, crânes, et d’animaux de toutes sortes, y compris un chien sans poils, argenté, avec une crête sur la tête, qui doit dater des incas.
J’étais franchement soulagée d’arriver. J’ai bien cru que je parviendrais jamais à quitter l’endroit d’avant. Les vibrations commençaient à virer sérieusement mauvaises, comme dirait ce bon vieux Raoul Duke, et j’ai passé la journée à attendre le taxi qui me sortirait de ce merdier. Une parano naissante aidant, je me le figurais de plus en plus comme un traquenard, un lieu où je pouvais avoir confiance en rien ni personne. Pour ne rien arranger, faut préciser que les horaires n’ont aucune valeur ici, et que l’heure de départ inscrite sur ton billet de bus ou convenue avec un type quelconque ne signifie rien de tangible. C’est-à-dire que tu ne peux en aucun cas être sûr de partir comme tu l’espérais.
L’heure de départ affichée sur ce putain de billet de car que Toby m’avait refourgué approchant dangereusement, et toujours pas de taxi à l’horizon, je commençais à envisager l’idée de héler la première voiture venue pour mettre les voiles d’une façon ou d’une autre, mais finalement un mec est arrivé, dans une caisse qu’était pas un taxi, et m’a emmenée jusqu’à l’arrêt de bus où j'ai encore attendu en compagnie d’un type relativement cool qui m’a tenu la jambe avec un discours que j’ai trouvé assez conventionnel sur ses aspirations et sa volonté, sincère selon moi, d’aider son village et son pays. L’enfoiré de car est enfin apparu, avec une heure de retard selon ma vision des choses, à l’heure normale pour les gens d’ici, le mec et moi on s’est souhaité bonne chance pour nos entreprises respectives, et enfin ça y était, j’étais en partance pour la prochaine étape. Putain de soulagement. J’ai pu tranquillement décompresser pendant les quatre heures du trajet, il faisait nuit, deux films de merde sont passés à la télé vissée au plafond, j’ai dormi un peu, la tête appuyée sur mon sac de couchage.
Je suis arrivée ici à dix heures et demi du soir, surprise d’avoir dégoté un lieu si apaisant (hamacs, piaules écolos, douches chaudes et toilettes perso, tout ça dans un cadre naturel génial). J’exultais d’avoir autant de bol, surtout après la nuit de merde sur ma plage sans avoir fermé l’œil.
J’ai toujours de la veine, faut reconnaître. Sans compter que ça s’est enchaîné. Le lendemain au petit dej, j’ai fait la connaissance de l’unique autre client, un Mexicain de cinquante berges qui parcourt tout le continent du pôle nord au pôle sud sur son scooter blindé de stickers de tous les pays qu’il a traversés. Depuis le Canada, y en avait pas mal, et il ira jusqu’en Terre de Feu. Il est journaliste pour le National Geographic, plutôt connu, apparemment, même si moi ça me fait ni chaud ni froid. Très vite j’ai senti en lui un besoin de reconnaissance et une espèce de fierté à se dire qu’il a 20 ans dans sa tête. Il m’a demandé c’était quoi ma philosophie de la vie. Je veux dire, vous me voyez en train de répondre : Eh bien, ma philosophie de la vie, c’est que… ? Sans déconner. C’est une question un peu niaise, et un peu prétentieuse selon moi, mais je lui ai répondu que je voulais me sentir vivante, juste, avec l’impression de répéter une leçon, à force. Va falloir que ça s’arrête parce que ça va me gaver. Ceci dit, bon, c’est logique que tout le monde me pose la même question. Mais en répondant systématiquement les mêmes conneries, je me rends compte que je suis partie parce qu’il fallait que je parte, point barre, et que tous les grands mots qu’on colle derrière, les hautes intentions… Tout ça est carrément présomptueux et dénature la vérité d’un simple besoin. Au fond, je suis même plus sûre de ce que signifie “se trouver soi-même” ou “partir à la découverte de soi”.
Tu parles, pour le moment je suis désespérément égale à moi-même, oui, à ce que j’ai toujours été. Peut-être que je suis partie pour devenir quelqu’un d’autre justement, pour tenter d’atteindre mon idéal de ce que doit être un Homme. C’est même certain. Tenter de ressembler à l’idéal que je me fais de moi-même. Un Homme libre qui a rejeté les chaînes mentales de la peur qui l'empêchent d’avancer, d’évoluer, d'être là, maintenant, pleinement là. Un être sans passé ni futur, un esprit capable d’embrasser la totalité amplement suffisante du présent. Un desperado. C’est ça que j’appelle la liberté, et c’est pour ça que je veux m’enfoncer dans la nature. Il me semble que son spectacle est le seul en mesure de m’immerger dans un présent définitif.
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Carnet de Route #3 : Sixième Jour
Quand Toby m’a demandé pourquoi j’étais partie, je lui ai dit que je voulais juste vivre. Il a répondu d’un air philosophe : vivre pour vivre. Ouais, vivre pour vivre, mec. Voilà.
Nuit solitaire dans le désert de Paracas
J’ai pris un bus pour le désert, au sud de Lima. Tout le long de la route se sont succédés des villages - si on peut appeler ça comme ça - à moitié bidonvilles. Pour être franche, je commençais à me dire merde, dans quelle merde j’ai été me foutre, je vais pas débarquer avec ma tronche de raie au milieu de ces gens. La différence entre mon mode de vie et le leur m’a sauté à la gueule. Comment on aurait pu s’accorder ? A l’exclusion d’un rapport commercial, probablement en ma défaveur, puisque c’est moi qu’ai le pognon, je peinais à croire qu’il puisse y avoir de réelle rencontre.
Le nez collé à la vitre du bus, j’ai vu des villageois laver leur linge dans des rivières crado, une femme brosser les dents de son gosse en guenilles avec cette eau. Du bétail famélique, des chiens errants fouillant les ordures et une vache crevée, le cul en l’air, effondrée au milieu des autres, à pourrir. Tout ça au sein de dunes immenses, l’océan désolé au loin, pas encore tout à fait le vrai désert mais déjà bien sec quand même. Eh ouais, j’avoue, si le bus m’avait larguée dans un de ces bleds, je me serais pris le premier hôtel venu, cher ou non, et je me serais barricadée jusqu’à temps de me tirer.
La ville où je suis descendue est plus faite pour moi, puisqu’elle est habituée à être assaillie par les gens de mon espèce : les touristes. Et avec le soleil, en bord de mer, tout paraît plus rassurant.
Dès que j’ai mis un pied à terre, un mec jeune, un peu gros, avec une chemise plus ou moins hawaïenne m’a accostée, prenant d’autorité les choses en main. Il m’a proposé de me conduire en centre-ville gratis. M’a appris qu’il s’appelait Toby. Je lui ai dit mon nom mais il a eu du mal à le prononcer. Et il s’est mis à me vendre sa salade, subtilement (selon lui, disons). Il m’a tapé la fin de ma clope en me proposant ses tarifs. J’avais pas beaucoup de thunes alors on s’est mis d’accord sur un prix. Je le sentais plutôt bien, et de toute façon j’étais plus ou moins obligée de faire affaire avec lui. On a convenu de se retrouver à quatorze heures pour aller dans le désert et qu’il me montre l’endroit où je pourrais planter ma tente.
J’ai été bouffer un truc dans un boui-boui au bord de l’eau et je crois que je me suis fait enfler sur l’addition. Puis j’ai fait un tour dans le bled mais ce putain de sac à dos pèse trois tonnes alors j’ai pas été bien loin.
J’ai retrouvé Toby et ses acolytes dans leur agence. Ils avaient l’air assez cool. Police est passé à la radio. C’est marrant de voir que partout dans le monde les gens écoutent la même musique.
Et puis on a tracé. J’étais excitée comme pas deux. Toby a allumé un joint d’herbe en me disant que c’était de la roja de je sais plus quoi. Ça nous a mis direct dans l’ambiance. Elle était pas très forte, mais c’était nickel d’être juste un peu parti pour s’engager dans le désert. Je me suis dit putain, c’est fou tout ce qui se passe dès qu’on sort de chez soi ! Ce désert, c’est tout ce que j’ai toujours désiré au monde. Immense, aride, éternel. Cette virée était mémorable, et on s’est bien fendu la poire. L’effet de l’herbe, la musique quechua sur l’autoradio avec un super solo de guitare électrique, j’ai ressenti ce que j’étais venue chercher. Cette sensation unique pour laquelle je vis, je l’ai éprouvée l’espace d’un instant.
Malheureusement, je suis vite redescendue quand l’autre m’a annoncé le montant de la facture. Pas du tout ce qu’on avait convenu. A cette heure-là y doit être en train de se murger avec ses potes et mon fric. Je me suis fait enculer. Mais seule au milieu de nulle part avec lui, baragouinant difficilement quelques phrases d’espagnol, j’avais pas les moyens de lutter, même si j’ai essayé, d’autant plus que je redoutais qu’il m’abandonne avec ma tente et revienne jamais me chercher. Putain, ça me servira de leçon.
Mais au fond, peu importe. Je vais passer ma première nuit en solitaire sur une crique magnifique aux pieds des falaises, avec l’océan en face, entourée par l’immensité saline du paysage aride. J’ai rien à bouffer à part des espèces de chocolats énergétiques que je me gardais pour les ascensions en haute altitude, mais tant pis, je les mange. Faudra que je sois plus prévoyante à l’avenir.
La solitude a quelque chose d’inquiétant ici, dans ces terres inconnues. Espérons que Toby et ses potes bourrés aient pas l’idée de revenir me violer en pleine nuit. Mais j’ai quitté tout ce que je connaissais pour briser mon cocon et naître à moi-même, et faire enfin face à ce qui gronde à l'intérieur. On va voir si l’exil est une bonne méthode pour cette expérience. Quand Toby m’a demandé pourquoi j’étais partie, je lui ai dit que je voulais juste vivre. Il a répondu d’un air philosophe : vivre pour vivre. Ouais, vivre pour vivre, mec. Voilà.
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Carnet de Route #2 : Troisième Jour
Cette ville est pas mal dégueulasse, bien que je sois parfois émue par des trucs qui me toucheraient jamais chez moi : des mécanos en train de s’escrimer sur une caisse qu’avait selon moi peu de chance de rouler à nouveau un jour, un chien galeux, les montagnes entourant le centre urbain en mode favelas...
Lima m’emmerde
Au départ, l'étrangeté ou plutôt la nouveauté de ce pays m’a carrément sauté à la gueule. Quand le chauffeur de taxi (petit, brun, carré, affublé d’une vieille casquette de baseball enfoncée sur la tête) m’a réceptionnée à l’aéroport, j’étais dans tous les sens, à zieuter dans tous les coins, tellement c’était différent de tout ce que j’avais jamais connu, et même les trucs les plus banals et les plus trash semblaient nimbés d’une délicate poésie, tels ces graffitis bleus sur les murs proclamant certainement un quelconque message gaucho, ces garages colorés, cet air marin digne des embruns de San Francisco… Le côté urbex et dépravé du truc me séduisait d’une façon relativement malsaine, et j’en ai pris plein les sens tout le temps de la route à travers la ville jusqu’à l’hôtel.
Mais après deux jours à la capitale, j’en ai déjà marre du bitume, et surtout des gens. C’est triste à dire mais j’ai l’impression qu’ils sont tous pareils, où qu’on aille. Enfin, c’est sans doute un peu tôt pour balancer ça, et j’espère bien que la suite du programme décapera ce triste constat cynique. J’aimerais tant que la pureté puisse encore se trouver chez les Hommes… Si c’est le cas, ce sera sans doute chez les indigènes. Mais on en est pas encore là.
Où qu’on en est, présentement, c’est que les gens me cassent les couilles en essayant de me convaincre que je suis folle de vouloir m’aventurer seule sur la route et dormir sous la tente. Ils me mettent en garde : Ce monde n’est pas comme celui d’où tu viens…
Je commence à fatiguer de toujours rencontrer la peur partout où je mets les pieds alors que je me démène pour la fuir et que c’est même la raison pour laquelle je me suis cassée, merde à force.
Cette ville est pas mal dégueulasse, en plus, bien que je sois parfois émue par des trucs qui me toucheraient jamais chez moi : des mécanos en train de s’escrimer sur une caisse ayant peu de chance de rouler à nouveau un jour, un chien galeux, les montagnes entourant le centre urbain en mode favelas...
J’ai qu’une envie, une seule : filer tout droit dans le désert, suivre la panaméricaine, trouver cet endroit d’où émanent les vibrations qui m’ont tirée de mon sommeil en m’appelant jusqu’ici, en m’envoûtant avec leur chant hypnotique qu’ont fait de moi un somnambule, les mains tendues devant lui, qui marche au bord du précipice…
Cet appel ténu et pourtant insistant m’a fait faire un bond de dix mille kilomètres, alors navrée les mecs mais j’ai pas dans l’idée de renoncer à vivre le truc comme je sens qu’il doit être vécu. Je sais ce que je veux. J’oublie pas pourquoi je me suis barrée. Et si des sales trucs me guettent à l’horizon, au détour d’un chemin ou à la faveur d’une nuit sans lune…
Ma foi, je suis tout à fait disposée à l’accepter comme mon putain de destin.
Cette phrase de Noir désir résonne encore et encore dans ma tête… L’odeur des endroits où j’irai…
Vivement que je me tire loin de cette putain de ville.
© Zoë Hababou 2020 - Tous droits réservés
Carnet de Route #1 : Premier Jour
Je suis un peu en vrac, pour être franche, mais ça me change pas de d’habitude. Les derniers restes de mon ancienne vie qui s’accrochent encore à ma peau.
Arrivée à Lima, Pérou
Putain ça y est les mecs, enfin nous y voilà ! C’est maintenant qu’on va commencer à se marrer. Déjà ce matin à l’aube, le zombie servile et frustré qui vit en moi commençait à montrer des signes très certains de panique. Ça risque pas de s’arranger, vu que c’est l’anéantissement total que je vise. Je le lâcherai pas tant qu’il aura pas rendu l’âme, définitivement.
Le type à côté de moi a le bouquin de Kerouac dans les mains et moi je viens tout juste de commencer Into the Wild. Pour l’originalité, on repassera. Autant dire que je suis encore bien loin de la délivrance que je suis venue chercher en me prenant un billet pour le Pérou.
Je suis un peu en vrac, pour être franche, mais ça me change pas de d’habitude. Les derniers restes de mon ancienne vie qui s’accrochent encore à ma peau. Sueurs froides, mal de tête, ce genre de truc. Ceci dit ça m’aurait étonnée de débarquer dans l’avenir immaculée comme une saloperie de vierge effarouchée, sans trimballer avec moi quelques anciens péchés. De toute manière le but n’est pas d’oublier celle que j’ai été. Je veux retrouver ce que je suis vraiment, apprivoiser cette énergie qui me ronge. Depuis le temps qu’on me force à la museler. Eux, cette bande de salopards de pétochards. C’était logique que ça se retourne contre moi et que ça se mette à me bouffer de l’intérieur. Eux, je sais pas comment ils gèrent, et je m’en cogne, mais en ce qui me concerne cette bête-là a constamment besoin de combustible, merde, c’est comme si elle était tout le temps en manque et qu’y lui fallait un truc à grignoter, un jouet sur lequel se faire les dents, une matière brute à triturer ou transformer…
C’est pas qu’elle soit mauvaise en soi. Elle n’est dangereuse et meurtrière que quand elle est ligotée. Moi tout ce que je veux c’est lui rendre sa liberté, la laisser s’échapper et filer tout droit en m’emportant avec elle. Je veux que cette force devienne mon alliée, quand bien même elle me pousserait à faire des trucs plus ou moins… inhumains. Surtout même.
Faut que l’animal tue le zombie, voilà comment ça marche. Faut que l’esprit mesquin et étriqué éclate en morceaux. Et l’animal en expansion pourra comme ça acquérir toute son ampleur et peut-être bien… va savoir, embrasser l’univers !
Ouais, c’est bien de ça qu’il s’agit. Ce qu’il y a de sauvage en moi doit reprendre le dessus sur l’automate chétif qu’on m’a appris à être. Je veux sentir ce que ça fait, d’être vivant. Je veux savoir ce que c’est.
Je voudrais faire comme dit Chuck Palahniuk. Parvenir à désapprendre tout ce que je sais pour me catapulter dans l’expérience brute. Réelle. Une putain de révolution, que ce serait. Quand je sens l’avidité de mon corps et de mon esprit, je me dis que je pourrai pas me satisfaire de moins que ça.
Ça fait maintenant 15 heures qu’on est partis, ils viennent de dire qu’on va bientôt amorcer la descente finale. Putain, j’y crois pas, mes pieds vont enfin fouler cette terre qui me fait saliver depuis des mois ! Je réalise pas, en fait. Je vais faire face à l’autre monde. Face à moi-même. Seule, comme je l’ai toujours voulu. Je vais enfin savoir de quoi je suis capable sans personne avec l’Inconnu droit devant.
Merde, je vais enfin savoir ce que j’ai dans le bide.
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