Carnet de Route #16 : Deux Mois et Quatre Jours

Départ de la jungle, galère de bus, arrivée à Sucre

Le journal de bord de Zoë Hababou.

Ça a été la misère pour quitter cette putain de jungle. Et Dieu sait qu’il était temps de se tailler. Y avait plus d’eau à Vegas depuis une semaine, à cause de la pluie torrentielle qu’avait fait péter une canalisation, et les moyens qu’on trouvait pour se laver étaient de plus en plus désespérés.

J’ai d’abord fait comme pas mal des villageois qui ne doivent pas disposer de douche, et je suis partie avec mon maillot de bain et ma serviette à la cascade où un torrent d’eau plus ou moins propre te décape le scalp gratos, en compagnie d’une demi-douzaine de locaux lavant leur gosses et leur linge et se foutant pas mal que l’eau pleine d’Omo aille direct dans la rivière (dans laquelle nous on balançait la merde des singes et la javel, d’ailleurs. Vive la contamination !).

Un soir il flottait tellement fort que j’avais pas la moindre envie de me traîner à la cascade, alors j’ai carrément pris une douche sous la pluie, postée sous une gouttière (ou plutôt un trou du toit) de Vegas. Et le dernier jour, il pleuvait pas mais j’avais la flemme alors j’ai pris un seau qui traînait dans la cours, plein d’eau de pluie, et me le suis vidé sur la tronche. Ouais, j’en étais là. C’était mieux que rien, et même franchement indispensable après le genre de journée que je me tapais, à charrier des seaux de fruits à travers la jungle, nettoyer la merde et me faire pisser dessus à longueur de temps par Danielito, en transpirant toute la journée.

En plus, impossible de faire sa lessive (pas d’eau) et à force c’était hardcore de remettre constamment la même chemise imbibée de pisse et imprégnée de merde, encore humide de la veille et de la pluie de la nuit. Ma peau commençait à présenter des signes de réactions épidermiques bizarres, à me démanger, à boutonner, mais la cause pourrait être n’importe quoi, de toute façon l’environnement entier dans lequel j’étais plongée était une aberration totale à l'hygiène de soi. Des tas de volontaires avaient chopé des parasites intestinaux super coriaces et se gavaient d’antibios, et à vrai dire je m’en tirais pas trop mal avec mes piqûres de moustiques et de sand-flies et mon espèce d’eczéma.

Ça sentait la fin, et j’étais heureuse de repartir. J’ai été dire au revoir aux singes et aux tejones avec une drôle de boule dans la gorge, triste à l’idée que la majorité de ces petits gars allaient poursuivre leur vie dans une cage à cause de la connerie des Hommes…

Certes, au départ, mon projet était de partir vers l’est et de continuer dans la jungle, vers un bled qui me tentait énormément, mais j’ai attendu trois plombes un bus qu’est jamais venu pour aller dans cette direction (plus tard j’ai compris qu’il était bloqué en amont). J’étais en nage, pour changer, plantée comme un navet au bord de cette route, et la pluie recommençait à tomber, alors je me suis dit : Eh merde, j’en ai plein le cul ! et j’ai traversé la route. En moins de deux, j’étais dans un minibus partant pour l’endroit opposé, d'où j’étais arrivée un mois plus tôt et où je voulais à priori pas refoutre les pieds (je déteste revenir sur mes pas, ça me donne le sentiment de ne pas avancer), mais fallait s'adapter et fallait surtout que je me tire. C’est vrai, quand j’ai décidé de me barrer, faut juste que je me barre, je peux pas attendre trois heures qu’un putain de bus daigne ramener ses fesses. En plus tous les gens à qui je demandais m’ont filé des réponses différentes, donc c’était hors de question que je poireaute en attendant un bus hypothétique.

Donc OK, je prends le minibus et arrivée au terminal de Cochabamba illico je décide d’enchaîner direction Sucre. Un premier bus, et ensuite un deuxième, de nuit. On roulait pas depuis une demi-heure qu’on a été forcés de s'arrêter. Et là je me suis rappelée que cette satanée route était tout le temps inondée, effondrée ou je ne sais quoi (j’avais entendu des mecs du refuge raconter qu’ils avaient galéré 5 à 10 heures, sans déconner, le temps que ça se débloque, et arriver en pleine jungle à 4h du mat, sympa comme délire), et je me suis dit : Eh remeeeeeeerde, je vais jamais arriver à quitter cette foutue jungle ! 

Le premier arrêt a duré une trentaine minutes, et les deux ou trois fois d’après un peu moins, et putain on y est arrivés. Je crois que j’ai eu du bol encore une fois. Débarquée au terminal, je me suis fait agrafer par un mec qui voulait de toutes forces me vendre un billet. Moi je demandais : C’est combien ? et il me répondait pas et était déjà en train d’écrire sur le papelard, et moi je répète : Combien c’est ? (ho, ça va de se faire entuber). Il finit par me dire le prix, alors je me casse. Faudrait voir à arrêter de me prendre pour un con. Deux secondes après, j'ai trouvé une autre compagnie qui vendait des billets bien moins chers. Merde à la fin.

J’avais rien bouffé de la journée, mais dans mon larfeuille j’avais qu’un billet de cinquante et une pièce de un, et je savais d’expérience qu’il était inutile de tenter d’acheter un petit truc avec le bifton parce qu’ils ont jamais de monnaie dans ce pays, et d’un autre côté je crevais d'envie de pisser et ça coûtait précisément un sol. Dilemme. J’ai acheté un petit pain avec cette pièce mais en fait j’avais toujours autant envie de pisser, et dix heures de transports, ça allait être rude, jamais je tiendrais toute la nuit. J’allais pas pouvoir dormir. Dehors y avait des gens partout, impossible de s’isoler derrière un bus ou quoi. Alors j’ai accosté un vieux et je lui ai dit : C’est stupide mais tu sais pas où je pourrais trouver un coin pour pisser ? J’ai plus de pièces et à l’intérieur ils veulent absolument pas que je paie avec mon billet.

Il m’a regardée avec un air mi-consterné mi-compréhensif (je sais c’est dur de se représenter mais c’est bien ça) et il m’a filé une pièce. Cool. Je l’ai balancée à la dame pipi qui m’avait jetée deux minutes plus tôt et au vu des litres que j’ai évacués c’était pas du luxe. Je suis ressortie de là, j’ai fumé deux clopes à la chaîne histoire de tenir les dix heures du trajet, et j’ai grimpé dans le bus, heureuse et soulagée avec ma vessie vide, ma nicotine dans le sang et mon bout de pain dans l’estomac.

Vieille femme devant une église, Sucre, Bolivie.

La route était super cahoteuse et c’était franchement dur de pioncer. Je me retournais d’un côté et de l’autre. A un moment j’ai eu conscience que le bus était arrêté et je me suis vaguement demandé si c’était normal ou si c’était encore un blocage mais en fait c’était mieux pour tenter de dormir alors je suis repartie en somnolence, mais quand j’ai rouvert les yeux le bus était toujours à l’arrêt. J’ai regardé ma montre, il était 6h du mat, heure à laquelle on était censés arriver. Quoique ça m’arrangeait, ça me faisait chier d’arriver trop tôt dans une ville endormie avec ma gueule de gringa. Quand je me suis à nouveau réveillée, il était 8h. Toujours pas bougé. Ils nous ont fait descendre le temps que le bus et les autres qui étaient devant empruntent un détour moins boueux, et on est remontés. Enfin.

C’est ma deuxième nuit dans cette ville, qui est très mignonne, dans un hôtel à mille lieux de Vegas. Tout est sec, propre et douillet. Même mon vieux linge ramené de la jungle, encore plein de pisse et de merde, que j’ai fourgué à la laverie du coin (j’ai eu peur que la meuf refuse mon sac. Avant de l’amener, je me suis rendue compte qu’il était était gavé de fourmis) sent maintenant si bon que j’arrive pas à le croire.

Merde, que demander de plus ? Et je regarde en arrière, ce mois de dingue que je viens de vivre en Amazonie en pleine saison des pluies, à m’occuper d’animaux sauvages comme dans mes rêves de gosse, et tout ce qui m’est arrivé depuis seulement deux mois que je suis partie, et je me demande pourquoi j’ai tant de chance, est-ce qu’il y a quelqu’un là-haut, une force quelconque qui se démène pour que ma vie coïncide enfin avec ce que j’ai toujours voulu qu’elle soit ? Cette liberté, cette indépendance à faire pâlir d’envie tous les jeunes de cette foutue planète, cette audace folle avec laquelle je tiens les rênes de mon destin, je peux les sentir dans mon corps et dans mon esprit, comme une puissance qui n’appartient qu’à moi, dont je peux disposer selon tous mes caprices…

Et pourtant, il y a quelque chose, en sourdine, qui ne cesse de me rappeler que tout ce que je fais, tout ce que je pense, n’est en réalité que la transformation en acte et en pensée d’un chemin tracé pour moi, qui me préexiste, auquel je me livre tout entière parce que je sais que je suis au bon endroit, au bon moment.

Carnet de Route #17

Carnet de Route #1

© Zoë Hababou 2021 - Tous droits réservés

 

Précédent
Précédent

Carnet d’ayahuasca #15 : Quinzième Cérémonie

Suivant
Suivant

Dans le sac d’une Desperada : La Check-list de la Liberté