Le Coin des Desperados

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Carnet de Route #17 : Deux Mois Et Huit Jours

Un anniversaire à Tupiza, western bolivien

Les jours qui viennent de passer n’ont pas été faciles et par la force des choses, j’ai été obligée de m’adapter. Et je me rends compte que c’est exactement ce que je cherche, en fait. Être capable de réagir à l’instinct et de jongler avec des situations nouvelles, dans un environnement sans cesse changeant où j’ai aucun repère, et ainsi réveiller des forces, des capacités que j’avais pas besoin de mettre en œuvre dans la sphère sécurisée où je vivais avant. C’est pas si simple de se transformer au sein de la routine, quand on a pour seule arme un esprit ramolli par des années de jeux à répétition avec des gens qui s’y complaisent et s’y enlisent. Pas étonnant que j’étais en train de péter un câble.

Ici, les choses sont ce qu’elles sont mais y a que moi pour décider de ce que je vais en faire. Et la peur est en train de disparaître. Au final, c’est plutôt jouissif de se laisser aller dans le courant du hasard et de faire des choix en un clin d'œil. C’est un jeu qui se joue rapidement. L’esprit y possède sans doute un petit rôle, mais je pense qu’on a davantage affaire à l’instinct, à l’intuition, et encore une fois au hasard d’un choix pris sur un coup de tête parce que c’est précisément ce que requiert la situation. Une personne passe, tu vas lui causer ou non, et le futur en dépend, sans que tu saches à quoi t’attendre, ce que t’y gagnes ou ce que t’y perds. Une fois les dés lancés, le truc suit sa route et t’as plus qu’à courir derrière sans même avoir le temps de te demander si t’as pris ou non la bonne décision. Tout s’enchaîne, sans cesse t’es confronté à de nouveaux choix à prendre très vite, et quand enfin te voilà, plusieurs jours plus tard, seul et en mesure de t'interroger sur le cours des événements, tu ne peux que constater avec fascination l’imbrication inextricable du destin, et te dire que tout est à sa juste place (alors qu’au fond t’en sais rien, pas vrai ? Mais c’est l’impression que ça donne).

C’est un jeu que j’aime beaucoup. Impossible de savoir si j’y joue bien ou pas, mais je dois pas m’en tirer trop mal puisque j’adore ça. Et désormais, je refuse de juger ce que je suis en train de vivre. Je me contente de jouer avec les cartes qu’on me donne, et au fond c’était sans doute pareil dans l’autre vie. On croit avoir un pouvoir, mais on se contente de réagir tant bien que mal.

On dirait que je commence à apprendre la patience et l’acceptation. Moi ! Franchement, c’est un comble. 

J’ai quitté Sucre avec mon linge tout propre et mes boutons et autres piqûres de moustique en train de cicatriser. Après deux nuits dans cet hôtel, j’avais déjà une forte envie de me tirer pour aller voir ailleurs. Je savais précisément où je voulais aller, mais avant ça je devais obligatoirement passer par une autre ville qui me disait rien, mais j’allais devoir faire avec, et plus que je l’imaginais. D’emblée, le chauffeur de taxi m’avait mise en garde : le lendemain, inutile de chercher à prendre un bus, c’était les élections, toute la ville serait enfermée chez elle à je ne sais quoi foutre (regarder la téloche ? Picoler pour le vainqueur ou le vaincu ?). OK, prends ça dans les dents. Rien que d'envisager les deux putains de journées que j’allais me taper là-bas me foutait les boules. Arrivée à Potosi, je me suis dégoté une sorte de cellule monacale de un mètre sur deux, avec du plancher et un vieux matelas mou qui donnait sur une cour à l’allure sinistre. J’ai été faire un tour en ville et je me suis acheté à bouffer, du pain, des bananes, du yaourt à boire, puis je me suis cloitrée, résignée.

J’ai lu en boucle mes guides de voyage, seules merdes que j’avais à lire, et la première journée est passée. Le soir j’ai été dans un resto végétarien et j’ai maté un bout des Monthy Python avec le patron. La deuxième journée a été encore plus hardcore, une véritable épreuve de patience pour les nerfs, mais l’idée de me barrer le jour d’après m’a aidée à tenir. Et le lendemain, enfin, je me suis levée tôt et je me suis tirée. Mais je suis quand même arrivée trop tard au terminal, les bus pour Tupiza partaient encore plus tôt. Je vous dis pas la rage. J’ai failli prendre un bus pour une autre destination qui m’arrangeait pas du tout vu les connexions, de dépit, quoi, mais Dieu soit loué c’était trop tard pour celui-là aussi. Pleine d’amertume, je me suis traînée vers un hôtel juste en face du terminal. L’idée de retourner dans cette putain de cellule de prisonnier me révoltait, mais cet hôtel-là était trop cher, j’avais pas le choix, c’est donc la mort dans l’âme que j’ai hélé un taxi et suis retournée dans mon cloître la queue entre les jambes. La patronne m’a dit que je pouvais récupérer la même piaule, qu’elle avait pas encore été nettoyée (génial…). Retour à la case départ. 

Alors fuck off. Pou compenser, je me suis payé un putain de petit dej et deux bouquins, histoire de tenir le coup. Ça n’avait rien de raisonnable au vu de mon budget super ric-rac, mais parfois dans la vie faut savoir se faire plaisir, merde ! En plus j’ai découvert que je savais lire l’espagnol. J’avais fait exprès de prendre deux livres que j’avais déjà lus (L’Alchimiste et un autre de Paulo Coelho) histoire de pas être trop paumée, de pouvoir deviner les mots que je comprenais pas, et en fait j’adore lire dans cette langue ! Et j’ignore comment mais cette saloperie de journée est passée. Le lendemain j’étais tellement flippée que je me suis réveillée super en avance. La porte de la cour était fermée. J’ai dû faire tout un foin pour que la patronne se lève m’ouvrir. J’ai pris un taxi. Il était 6h du mat. J’étais toujours aussi fébrile en attendant le bus qu’avait évidemment une heure de retard, l’enculé, à fumer clope sur clope. C’était mon anif et je voulais à tout prix atteindre Tupiza le jour même, cet endroit qui me faisait rêver depuis les quelques photos que j’avais vues dans mon guide, où la terre est rouge feu et pleine de cactus. 

Dans le bus, il faisait une chaleur à crever, et au début j’étais contente car la zic n’était pas trop merdique, mais je sais pas comment une autre musique a été mise par au-dessus, et c’était une abomination tonitruante, cumulé avec la chaleur, j’ai bien failli tuer quelqu’un. 

Lors de la pause, j’ai entendu deux nanas parler français, alors je leur ai glissé au milieu des klaxons et des gens qui gueulaient dans la rue : Ils aiment le bruit, ici, pas vrai ? L’une d’entre elle m’a répondu : On est d’accord, c’est pas nous qui hallucinons ! Je pensais pas que ça irait plus loin, mais va savoir pourquoi quand on a débarqué je les ai collées en leur demandant où elles allaient et on a choisi un hôtel ensemble, un hôtel cher (10 euros la nuit, une dinguerie pour moi, puisque c’est mon budget journalier normalement) avec une piscine et un buffet petit dej, mais je leur ai dit que c’était mon anniversaire et que fuck.

On a papoté un peu dans la chambre en prenant nos quartiers. Les filles se sont montrées étonnées que j’aie pas profité de mon séjour à Potosi pour visiter les mines (seule attraction touristique de ce bled de merde, no comment). Elles m’ont raconté ce qu’elles avaient vu : des mecs qui triment leur race jour après jour, se défoncent à l’aguardiente après le boulot, et meurent à 40 ans des suites de toutes les saloperies qu’ils inhalent à la mine, et bien souvent à moitié aveugles à cause de cette fameuse eau-de-vie qu’ils s’envoient pour tenir. J’étais révoltée qu’on puisse envisager de considérer ça comme une “étape à ne pas manquer d’un voyage en Bolivie”, mais elles semblaient penser que leur démarche n’avaient rien de voyeuriste, que c’était au contraire une façon de soutenir ces hommes… Ces hommes qui sont heureux de mourir jeunes parce que leur famille, veuve et enfants, toucheront une pension à vie pour leur sacrifice. Je crois que je préfère ne rien dire à ce sujet.

C’est à la piscine qu’on a croisé l’Allemand. De loin, je l’ai pris pour un sportif prétentiard avec son ventre musclé et ses lunettes de soleil. Il s’est aperçu qu’on causait français et s’est approché pour faire connaissance. Il vit en France, en fait, vraiment pas loin de chez moi, et il a un tel débit de paroles que très vite on a été au courant de toute sa life. Ce mec a débuté son trip au Canada. Il fait tout à vélo. Il a taffé un moment en Floride, à Key West, à réparer des bateaux, histoire de refaire du fric pour poursuivre le voyage jusqu’ici, et il projette d’aller jusqu'en Terre de Feu, à l’extrême sud de l’Argentine. Il était cool alors on s’est mis d’accord pour tous se retrouver le soir au resto. Ça a été une putain de soirée. Pizzas, bières, clip de Michael Jackson à la télé (trop de la chance, je suis fan !), et une putain d’ambiance. Une soirée d’anniversaire dont je me souviendrai toute ma vie !

Et vous savez quoi ? Aujourd’hui, à l’aube d’un nouveau jour, avec cette terre rouge splendide incendiée par le soleil que j’observe depuis la fenêtre, je me dis que tous ces contre-temps n’avaient en réalité pas d’autre but que de me faire arriver ici au moment parfait. C’est ça, que moi j’appelle le destin.

Carnet de Route : La Récap’

Carnet de Route #1

© Zoë Hababou 2021 - Tous droits réservés


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